‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 25 sur 121 · CRÉATION DE LA FEMME. ~ UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE · texte numérisé non relu

CRÉATION DE LA FEMME. ~ UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE

19, Docirinede saint Thomas sur la création de la femme.— 20. Examen de l'opinion du cardinal Cajétan, qui expliquait dans un sens purement allégorique la récit de la création de la femme. Réfutation des objections. Réalité de ce récit. — 21. Figure prophétique de Jésus-Christ et de l'Eglise dans la création de la femme, d'après saint Augustin. — L'œuvre des six jours est ter*

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minée. — 22. El&t d'mnocence d'Adam et d'Eve dans le Paradis Terrestre

— 23. Question de l'unité de l'espèce humaine. — 24. Isaac La Peyrère. Système des Préadomiies. — 25. Théorie de M. Agassiz sur la multiplicité des races humaines et les huit centres principaux de crMtwn pour l'homme*

— 26. Réfuth lion de la théorie de M. Agassiz, d'après M. de Quatrefages. -^ 27. Ob/bction tirée de la race nègre. — 28. Objection tirée du peuplement de TAmériquY^ antérieur à la découverte de ce pays par Christophe Colomb — 29- Conclusion. L'unité de l'espèce humaine, enseignée par Moïse^ est confirmée par la science.

§ I . Création de rhommeJ

1. Après cette longue excursion dans les domaines de l'erreur, Dieu vit fatigué de suivre l'esprit humain dans ses voies laborieuses et sté- ^'^^ bien, riles, nous éprouvons une véritable joie à rentrer dans les régions de la vérité et à continuer, sous la direction de l'écrivain sacré, le récit de la création.

Dans une vue d'ensemble qui embrassait la nature terrestre, « Dieu, dit Moïse, vit que tout était bien. » L'approbation divine, sept fois répétée dans le premier chapitre de la Genèse, et couronnant l'œuvre des six jours, n'est pas une vaine formule. L'insistance avec laquelle le texte du Livre saint la reproduit, commande notre attention et nous invite à l'étude des grandes choses que le Tout-Puissant a faites pour l'homme. Une telle consécration est comme le sceau de Dieu imprimé au livre majestueux du monde, l'empreinte de l'intelligence suprême et de l'infinie bonté sur la création entière. Les sciences physiques, dans ce qu'elles ont réalisé jusqu'ici de progrès sérieux, sont venues, chacune à son tour, justifier la parole bibhque. Le temps n'est plus où des esprits étroits, se heurtant à tous les phénomènes naturels, y trouvaient une objection à élever contre la Providence et la sagesse divines. Dans l'avalanche écrasant la chaumière du montagnard, ils voyaient la tyrannie d'un être malfaisant qui accablait sous sa main formidable d'innocentes victimes. A propos d'une éruption soudaine de volcan, d'une secousse de tremblement de terre, d'un éclat de la foudre , ils blasphémaient la puissance aveugle qui se faisait un jeu de la vie des mortels. Misérablement enchaînés aux causes I. 9

secondes, il ne leur fut pas donné de s'élever aux lois suprêmes qui régissent l'ensemble. Ils ne comprenaient pas qu'en demandant à la neige des Alpes de rester toujours immobile sur leurs sommets glacés, ils tarissaient les sources de la vie , ils renversaient l'admirable économie qui puise l'eau dans les urnes des mers et la tient en réserve sur les cimes escarpées pour la distribuer sur le globe. Ils ne comprenaient pas que les volcans, dans leurs éruptions in* termittentes, sont les soupapes de sûreté ménagées par une merveilleuse prévoyance à l'action des feux souterrains, mille fois plut dangereux que les feux captifs emprisonnés dans nos machines pour le service de l'homme. Ils ne comprenaient pas que l'électricité, qui secoue parfois la terre jusque dans ses profondeurs, et qui trace dans les nuées son sillon étincelant, est d'ailleurs l'agent de toute vie physique , le principe universel de conservation, de mouvement, de chaleur et de production. En demandant à la foudre d'éteindre ses feux, à la terre de demeurer toujours inerte sous nos pieds, ils appelaient la mort au sein d'un monde sur lequel Dieu a versé la vie. Insensés, qui rendaient l'auteur de tant de merveilles responsable de toutes les imprudences, de toutes les témérités, de toutes les ignorances de l'homme I qui attaquaient la règle par l'exception, la loi par l'accident! Ils niaient les miracles, et ils eussent voulu que l'ordre de la création, par une série sam cesse renouvelée de miracles, fût suspendu chaque fois qu'il menaçait une existence isolée ! Ils eussent voulu que les conditions de h vie générale fussent continuellement bouleversées, pour sauve garder une vie particuHère ! C'est au nom d'une pareille philoso phie qu'ils insultaient à la sagesse divine et prétendaient efface de la Genèse la parole sacrée : « Dieu vit que tout était bien. » L'hnmme, 2. « Et Dicu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre res "'èfen.' ° n sembiance ; qu'il étende sa domination sur les poissons des merf » les oiseaux du ciel, les animaux, la terre entière, et tout ce qi » respire à sa surface *. »

Voilàd onc le but final de la création terrestre, le terme poi

* Gènes., cap. i, 26.

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lequel tout était préparé dans la pensée éternelle ! Dans cette délibération imposante qui précède l'œuvre par excellence, le complément de toute l'œuvre créatrice ; dans ce conseil où Dieu semble se recueillir lui-même avant d'agir, sont inscrits en caractères majestueux les titres de noblesse de la future humanité. Pour faire jaillir la lumière au sein du chaos, il a suffi d'une parole, et a la lumière fut. » Mais le Fiat de la volonté souveraine ne sera point employé ici; Dieu paraît respecter d'avance la créature nouvelle qu'il va appeler à la vie *, et qu'il se propose de marquer du sceau do son image et de sa ressemblance : « Faisons l'homme. » Ce n'est point aux anges que s'adresse cette expression 2, ainsi que l'avaient interprété faussement quelques hérétiques; ce n'est pas la nature angélique qui est présentée comme le type de l'himianité : c Faisons » l'homme à notre image et à notre ressemblance. » La Trinité, dont les personnes nous SMit successivement apparues au berceau du monde, se réunit près du berceau de l'humanité. Le Père, « qui » a créé au commencement le ciel et la terre; » le Verbe, dont la parole a fécondé le néant ; l'Esprit, « qui était porté sur les eaux, » prennent part à ce sublime concert. Aucune formule ne pouvait plus énergiquement que le texte hébreu rendre la pensée de l'écrivain sacré. « Elohim, les Dieux, créa l'homme. » L'association insolite de la pluralité dans le sujet, et du singulier dans le verbe : «Les Dieux » créa , » défie la traduction dans toutes les langues. Et cette pluralité n'est pas le polythéisme. La philologie moderne le constate par un témoignage peu suspect. « Tous les noms par lesquels la ») race sémitique désigne la Divinité, dit M. Ernest Renan, FI, FM, » Adon, Baal, Flion, Schaddaï, Jéhovah, Allah, lors même qu'ils » revêtent la forme plurielle, impliquent tous l'idée de suprême » et incommunicable puissance, de parfaite unité^. » — « C'est une » chose inouïe dans tout le langage de l'Ecriture, ditBossuet, qu'un

* Cum magna reverentia disponis nos. Sap., cap. xii, 18.

■ Le concile de Sirmium a coDdamné expressénient l'interprétation de quelques hérétiques, qui attribuaient aux anges la formation da cprpa d'Adam. S. Hilar., lib. de Synodis.

Ë. Renan, Histoire des langues sihnitiques, Uv. I, chap. i, pag. 6«

» autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel : Faisons. » Dieu même, dans l'Ecriture, ne parle ainsi que deux oa trois » fois; et ce langage extraordinaire commence à paraître lorsqu'il 0 s'agit de créer l'homme *. » Il y a donc ici, à la fois, solennité dans la délibération et mystère dans l'expression. La solennité du conseil divin a été soupçonnée par la sagesse antique, u La nature, » dit Sénèque, s'est recueillie dans une pensée profonde, avant de » nous produire. Nous sommes une œuvre trop imposante pour » qu'elle nous ait laissés tomber inconsidérément de ses mains. » Non, l'homme n'est pas le produit d'une précipitation irréfléchie >) et aveugle - ! » Changez le terme païen de natwe, et vous aurez, dans cette remarquable parole, le plus beau commentaire de la philosophie humaine sur le Faciamus hominem de la Genèse. Mais qu'il y a loin de cette conception du génie païen, à la hauteur de la théologie chrétienne, développant le mystère de la création de l'homme et retrouvant dans notre âme l'image finie et créée de la Trinité infinie et incréée !

3. « Une image de Dieu est en nous, dit saint Augustin ; une » image de la Trinité -souveraine, que nous pouvons manifestement )) reconnaître. Elle n'est pas sans doute adéquate ; elle n'est ni éter- » nelle ni consubstantielle à Dieu; mais quelqu'infinie que soit sa » distance de la nature divine, elle en est pourtant la ressemblance » la plus parfaite. Nous sommes, nous connaissons que nous sommes, » enfin nous aimons et notre être et la connaissance que nous en » avons 3. » — c( Or, dit éloquemment le P. Ventura, tout cela n'est » que l'image de ce qui arrive dans la nature infinie. L'intelhgence » divine , en se contemplant elle-même dans ses perfections infi- » nies, se connaît, se comprend, et par cela même engendre quel- » que chose d'ineffable, qui est la conception d'elle-même, se con- » naissant et se comprenant elle-même ; et cette conception divine

* Bossuet, Discours sur l'hist. univers., 2« part., chap. i.

* Cogitavit ?ws ante nalura, quam fecit; nec tam levé opus sumus, ut illi potue» rimus excidere; scias non esse hominem tumuliuarium et incoqitatum opus% Senec, De Beneficiis, Hb. VI, cap. xxiii.

* S. Augufit., De Civit. Dei, lïb. XI, cap. xxvi.

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» est le Verbe éternel, qui est son véritable Fils *. En même temps » elle se plaît, elle s'aime dans cette conception, dans ce Veibe -, et » de l'Intelligence et du Verbe se produit en Dieu le Saint-Esprit, » l'amour infini. — Il y a donc trois choses dans notre esprit réel- D lement distinctes : l'entendement, la pensée et l'amour; et ces » trois choses ne sont qu'une seule et même âme. Et pourquoi *r » Parce que ces trois choses ne sont pas trois vies, mais une seulo » vie ; ce ne sont pas trois substances, mais une seide substance ; » ce ne sont pas trois esprits, mais un seul esprit. Elles sont ti^oi:^ » et un en même temps! Le Père, en engendrant le Verbe, et ic ï> Père et le Verbe, en produisant le Saint-Esprit, ne s'épuisent pas, » ne s'usent pas, ne vieillissent pas; car la nature divine est incor- V) ruptible et inépuisable. Il en est de même en nous; c'est le corps » qui nous fait défaut, ce sont les organes corporels par lesquels » les mots et les fantômes des choses sensibles sont passés dans » l'imagination, qui s'affaiblissent. Mais notre entendement, en » engendrant la raison, et notre raison et notre entendement, » en produisant la volonté, ne s'épuisent pas, ne s'usent pas, no » vieillissent pas ; car notre intelligence est incorruptible, et sous ï> certains rapports inépuisable. Enfin, par une dernière analogie, » l'âme humaine n'est connue au dehors que par la parole parlée. » C'est par cette parole, par ce verbe devenu sensible au moyen » de la voix, que l'intelligence, la raison, l'amour de l'homme, » cette trinité créée, et l'âme tout entière, se manifeste. C'est ainsi » que Dieu n'est connu de nous que par son Verbe incarné. C'est » par cette Parole, par ce Verbe devenu sensible au moyen de » l'Incarnation, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, cette Trinité » incréée. Dieu tout entier, se fait connaître ^. » 4. Voilà l'image de Dieu dans les facultés intimes de l'homme, SôavRraineté

déléguée

dans les puissances de son âme, dans la constitution de son être, à riiomme. L'homme pourra l'altérer, la déformer en lui; il ne lui sera jamais donné de l'abdiquer tout entière, de s'en dépouiller complètement.

* Filïus meus es tu, etc. Psalm. cix, 3.

' Hic est Filius meu9 dilectus, in quo mihi hene compîacui. Matth., cap. m, 17.

* P. Ventura, La Raiso?i philosophique et la raison catholique, vi^ conférence.

Partout où se rencontrera une intelligence humaine, là se trouvera une imaqe de la Trinité divine. Image, ce n'était point assez pour la réalisation des miséricordieuses pensées de la sagesse éternelle. Une image est inerte, une image n'a pas de volonté, de mouvement ni d'action propre. L'homme aura tout cela; il sera créé à la ressemblance de Dieu. Or Dieu est puissance, Dieu est liberté. Dieu est fécondité; et l'homme, son lieutenant, participera à un certain degré de ces trois privilèges *. Il exercera un pouvoir, une domination réelle. La terre sera son empire; tout ce qui vit à sa surface sera soumis à ses lois, ut prœsit. Jusqu'ici la puissance créatrice n'avait pas établi d'intermédiaire entre elle et le monde terrestre; désormais, entre Dieu et la nature physique, il y aura un échelon nouveau et comme une puissance de seconde majesté. L'homme sera le représentant de la terre aux yeux de Dieu, et le représentant de Dieu en face des autres créatures. Placé aux confins des deux créations angélique et terrestre, à l'horizon du ciel et de la terre, il sera le trait d'union des deux mondes. Dans le premier conseil où se posèrent les bases de sa future royauté, aucune limite n'est fixée à sa domination. Image de Dieu, ressemblance de Dieu, il sera souverain, sans restriction ni réserve, sur tout le domaine que lui accordera la hbéralité divine, ut prœsit universœ terres. Et s'il eût conservé toujours inviolable le titre qui faisait sa prééminence, s'il n'eût jamais altéré le type divin qui brillait en lui, toujours aussi il eût gardé l'éclat de sa couronne, toujours il eût exercé, sans lutte et sans obstacle, une royauté incontestée. Certes, en présence des œuvres vraiment royales que, même déchu de sa grandeur originelle, ce souverain a pu accomplir dans un empire révolté ; en présence des conquêtes laborieusement arrachées par son génie à la nature qu'il doit vaincre maintenant à force de combats, au lieu de régner paisiblement sur eUe, on peut se faire une idée de la magnificence de son privilège primitif. Quelle n'eût pas été sa puissance tout entière , quand ses ruines mêmes sont si impo santés I L'action de l'homme sur la terre n'est-elle pas maintenant

* Tertull., lib. Il Cor ira Marcion., cap. vi : Oportebat igitur imaginem et simi Utudinem Dei, liberi arbitriif et suœ potestatis institui, etc.

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encore une similitude, bien dégénérée sans doute, mais cependant reconnaissable, de la fécondité de Dieu? Et si, dans son état de déchéance, Thomme imprime ainsi à ses œuvres un caractère de grandeur qui commande notre admiration , quelles merveilles plus surprenantes encore n'eût-il pas réalisées si, fidèle au plan divin, il fût resté le roi du monde, soumis à Dieu; si de la liberté^ magnifique privilège de sa nature primitive, il n'eût fait une arme contre son créateur, son bienfaiteiu* et son père.

5. « Le Seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre; » il inspira sur sa face un souffle de vie, et l'homme fut âme vi- » vante *. »

« Recueillons-nous, dit TertuUien, suivons la main de Dieu, sa » pensée, son conseil, sa providence et surtout son amour; con- » templons Di bu tout entier absorbé dans chaque linéament de la » forme humaine. Le limon de la terre, sous les mains de Dieu (si B l'on peut dire ainsi) est assez honoré d'un tel contact ! Un ordre » avait suffi pour tirer du néant les autres créatures destinées à D l'homme. Servantes, elles accouraient à la voix et au comman- B dément; mais l'homme, leur futur maître, pour avoir le droit » de régner sur elles, devait être formé par la main de Dieu. Tant ï> était grande cette œuvre qui allait sortir du limon de la terre 1 » Chaque trait, chaque ligne du divin ouvrier, exprimé sur l'argile, » rappelait le Christ qui devait un jour naître homme ! ^ » La pensée succombe dans sa méditation impuissante, en présence d'un pareil spectacle. Dieu, la nature infinie, incréée, incorporelle, agissant directement sur une molle argile, non pas sans doute avec la main ou avec le doigt, instruments matériels et grossiers, organes d'une nature inférieure, images imparfaites auxquelles notre faible parole a recours pour nous représenter l'action d'une substance spirituelle et Hans forme; mais enfin Dieu agissant directement, sans intermédiaire, sur un limon impur, comme le potier sur le vase qu'il façonne ^ ! La pensée divine , le conseil de la sagesse étemelle ,

* Gènes. y cap. ii, 7. — * TertulL, De Resurrect. carnis, cap. v. » Mémento quod sicut lutum feceris me. Job, x, 9. — Sicut lutum in manu figtM^ •ic wi in manu mea. Jerem, xvai, ^

planant sur cette œuvre qu'on dirait laborieuse à sa toute-puissancel Elle s'était jouée dans la création du monde, elle s'absorbe tout entière, suivant l'expression de Tertullien, dans ce nouvel ouvrage! Hecogita totum îlli Deum occupatum ac deditum *. Tout l'effort de la majesté souveraine courbé sur la poussière qui doit être l'homme! Elle est là encore inerte, encore inanimée, aux pieds de son créateur, l'humanité appelée à tant de gloire, et qui se couvrira de tant d'opprobres; réservée à tant de félicités, et qui se plongera dans d'inénarrables malheurs; destinée à porter sur la terre l'image et la ressemblance de Dieu, et qui souillera la terre de tant de forfaits, de tant d'horreurs, de tant de crimes! Dans sa prescience infinie, Dieu voyait concentré comme en un point tout ce que les temps ensemble devaient apporter de dégradations à l'œuvre de ses mains; il comptait, sous la voûte arrondie et majestueuse du front qu'il dessinait, tant d'intelligences révoltées qui outrageraient son nom et insulteraient à sa gloire, tant de regards superbes qui se dresseraient contre sa puissance ; sur ces lèvres encore inanimées il voyait errer le lire des honteuses voluptés, il entendait les paroles du mensonge, des passions et de l'impiété. Dans ce cœur où un sang généreux allait bientôt circuler, dans ce cœur qu'il allait remplir de son amour, il voyait bouillonner toutes les concupiscences; pas un des organes si noblement travaillés de ses mains, qui n'eût son ignominie ; pas une des veines qu'il allait ouvrir au flot de la vie, qui ne dût s'ouvrir un jour au meurtre , à l'homicide, à tous les poisons, à toutes les vengeances; cette tête dominatrice qu'il élève vers les cieux, se retournera violemment vers la terre ; elle abdiquera sa royauté, rejettera sa couronne et se plaindra de n'avoir pas été faite semblable à celle des animaux sans raison. Dieu le savait! Et il ne brisa pas la statue humaine, comme l'artiste mécontent de son œuvre. Plus haut que l'ingratitude des hommes, cl voyait la miséricordieuse figure du Rédempteur des liommes : Ch'istm cogitabatur homo futurus ^. Ce fut ainsi que « Dieu forma l'homme du limon de la terre. »

* TertulL, De Resurrect. carnis, loc. cit. — *, Idem, De Resurrect, camis, loe. cit.

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6. a Et il lui inspira sur la face un souffle de vie, et l'homme fut p âme vivante. »

Le Prométhée de la fable antique s'arrête à la statue d'argile ; sa puissance ne va pas plus loin. Pour animer son œuvre^ il lui fallait dérober aux dieux immortels la flamme de la vie. Souvenii altéré de la formation humaine par le Créateur, ce mythe, mêlé aux réminiscences de la chute , est devenu la légende dont le polythéisme grec revêtait la vérité du texte génésiaque. Entre la forme plastique, entre la statue et l'homme vivant, il y a une telle distance, que le génie hellénique n'avait vu dans le corps humain que l'ouvrage d'un Dieu inférieur *, mais l'âme lui apparaissait comme une étincelle du feu céleste, enlevée par surprise à Jupiter, le père des dieux et des hommes. Le récit de Moïse n'a aucun de ces ornements inventés; dans sa simplicité, il dépasse en grandeur toute imagination humaine. Le souffle de Dieu passe sur le visage de la statue d'argile, et Vhomme se dresse âme vivante. Qui comprendra jamais la majesté de ce moment unique, quand l'humanité tout entière, en la personne de son premier ancêtre, contempla de ses yeux corporels la gloire de son créateur? Le représentant de la nature, le vice-roi de la terre, en présence de son souverain Maître, épanchant dans un hymne d'adoration, d'hommage et de reconnaissance, les sentiments qui débordaient de son âme dans l'étonnement du réveil , dans l'enthousiasme de son virginal et saint amour! Dieu s'inclinant avec complaisance vers cette noble créature et la montrant aux anges comme leur sœur puînée, portant sur la terre la couronne qu'ils portent dans les cieux! quel moment ! quelle extase! quel spectacle à jamais ineflable !

7. Ils n'en avaient pas compris la magnificence, les philosophes qui rêvaient pom* l'homme un état primitif d'ignorance , d'infériorité relative, de barbarie originelle, sous le nom à'état de nature^ « L'âme a grandi successivement dans l'humanité, disaient-ils, de

1 Ita sane Plato minores et a summo Deo fados deos effeciores esse voluit animalium cœterorum, ut immortalem partem ab ipso sumerent, ipsi vero mortalem (ittexerent. Proinde animarum nostrarum eos creatores esse noluitj sed corporum^ S. August., De Civit. Dei, lib. XII, cap. xxvi.

» la même manière que nous la voyons se développer dans Ten- © fance. Ses sensations, grossières au début, se transformèrent peu » à peu, par l'habitude, l'observation et la réflexion. Race infé- » Heure, l'homme a conquis par ses propres efforts sa supériorité » actuelle. » Telles furent les théories qui défrayèrent l'impiété du siècle précédent. Il fallait écarter l'idée d'un créateur et d'une révélation première, si l'on voulait que l'homme ne relevât plus d'aucune autorité. Vainement on demandait pourquoi, seul parmi les animaux, l'homme se serait développé ainsi, quand tous les autres restent stationnaires ; pourquoi la sensation se serait transformée, par exception, chez lui seul, quand elle n'a fait aucun progrès analogue dans les atitres races. Vainement on faisait observer que l'enfance se développe par une éducation extérieure , par le contact avec les hommes, et l'on priait la philosophie de nommer le précepteur originel du genre humain, de désigner dans la nature le principe de son éducation merveilleuse; il suffisait à la philosophie d'avoir trouvé, dans un mot vide de sens, une objection à la Bible , et elle maintenait triomphalement son état de nature, sans prétendre davantage à l'honneur de l'exphquer.

8. D'autres questions, d'une importance capitale, se pressent autour du texte de la Genèse ; les diverses erreurs de l'esprit humain sur la préexistence de l'âme , sa nature , sa destinée , sollicitent ici notre examen. Deux systèmes contradictoires résument les opinions des philosophes sur la doctrine de l'âme. Les uns y ont vu une émanation de la substance divine , et , en ce sens , ils admettent la préexistence des âmes et leur éternité. Le dogme indien de la transmigration se rattache à cette première erreur. Les autres , niant la possibilité d'une union entre le principe spirituel et la matière, ont considéré les âmes comme une substance plus déliée, plus subtile, insaisissable à nos organes corporels , mais matérielle pourtant et périssable comme eux. A ces deux erreurs fondamentales, nous opposons le texte de la Genèse, qui les contredit également et rétablit la vérité dans tout son éclat. Quand « Dieu a formé l'homme, )) il ne fait point appel à une âme préexistante, pour donjier la vie à la statue inanimée. « La forme immatérielle de l'âme n'apparaît point

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• isolée, mais immédiatement incarnée, individualisée dans un » corps *. » Il n'y a pas eu création antérieure d'un principe vital, tenu en réserve dans les trésors de l'Eternel, pour le répartir à an moment donné. La parole de Moïse est d'une précision qui ne laisse aucun doute : « Dieu forma l'homme , et il lui inspira sur la » face un soufïle de vie. » Donc le souffle de vie, ou l'âme, ne préexistait pas au corps, elle n'avait pas une existence précédente et indépendante de lui; elle est, comme dit excellemment saint Thomas, la forme substantielle qui donne proprement l'être, qui anime le corps, et dont l'accession lui apporte la vie 2. Mais la forme substantielle d'un corps ne saurait se prêter à un autre corps sans cesser d'être elle-même. Et cette considération, d'une vérité philosophique incontestable, suffirait seule pour anéantir le système des transmigrations de Pythagore et de l'Inde, quand d'ailleurs son absurdité ne serait pas aussi palpable. A un autre point de vue, la préexistence des Ames, en tant que principe éternel de vie, n'est pas moins déraisonnable. Une âme éternelle, c'est une âme-Dieu, c'est-à-dire une âme toute-puissante, infinie dans sa sagesse, dans sa science, dans toutes ses perfections. Et qui jamais pourrait prétendre que son âme soit tout cela ? Les âmes ne sont donc pas éternelles; la préexistence de l'âme est une des mille erreurs de l'esprit humain abandonné à ses rêves et n'ayant plus la révélation pour guide. L'âme n'est pas davantage une émanation de Dieu, a Souvenons-nous, dit Bossuet, que Moïse propose » aux hommes charnels, par des images sensibles, des vérités pu- » res et inleUectuelles. Ne croyons pas que Dieu souffle à la ma- » nière des animaux. Ne croyons pas que notre âme soit un air subtil ni une vapeur défiée. Le souffle que Dieu inspire et qui porte en lui-même l'image de Dieu, n'est ni air ni vapeur. Ne croyons pas que notre âme soit une portion de la nature divine, comme l'ont rêvé quelques philosophes. Dieu n'est pas un tout qui se partage. Quand Dieu aurait des parties, elles ne seraient

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