‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 32 sur 121 · CIIAP. III, — LA PREMIÈRE PAROLE HUMAINE · texte numérisé non relu

CIIAP. III, — LA PREMIÈRE PAROLE HUMAINE

TEccldsiastique pour le Gihon, qui « déborde à l'époque de la ven- » dange. » H est donc infiniment probable que l'Eden où Dieu plaça notre premier père, était situé dans ces riches vallons de l'Arménie, encore aujourd'hui l'une des contrées les plus fertiles du monde et dont la barbarie musulmane n'a pu, depuis tant de siècles, épuiser la fécondité.

17. Adam y fut introduit, non pour y mener dans l'oisiveté une vie de stériles jouissances; le travail lui fut donné comme loi de &a nature même innocente, non pas sans doute le travail pénible et ingrat qui courbe maintenant sous son lourd fardeau l'humanité déchue, mais le travail fortifiant et libre qui convient à l'exercice de toate souveraineté et qui participe de l'activité féconde de Dieu même : Ut operaretur et custodiret, A cette condition, l'homme pouvait user en maître de toutes les richesses da jardin déhcienx, disposé pour lui par une bonté paternelle. Il le pouvait, mais ce n'était point un esclave emprisonné dans un palais; il restait libre de sa volonté, de ses actions, de ses mouvements. L'hommage que la reconnaissance seule devait lui dicter, ne lui était point imposé par une contrainte fatale ; et l'obligation de respecter le fruit d'un seul arbre , l'arbre de la science du bien et du mal^ en lui rappelant la suprématie de Dieu, lui prouvait aussi qu'il était fibre d'en accepter ou d'en rejeter à son gré les bienfaits. Tel est le sens du précepte divin dont la transgression eut des suites si lamentables, et que nous aurons l'occasion d'examiner plus en détail. Adam ne les prévoyait pas alors, et ce fut sans doute avec un transport de reconnaissance et d'amour qu'il accueillit ces paroles: «Tu mangeras de tous les fruits d'Eden. D Mais ne touche point à l'arbre de la science du bien et du mal. » Le jour où tu mangeras de son fruit, tu mourras de mort *. »

IBM. La première parole humaine.

i8. 8 Ayant donc créé les animaux et les oiseaux du ciel, Jéhovah, i'» première

•^ ' ' parole

» le Seigneur, les amena à Adam, pour qu'il vît comment il les humaine. » nommerait, car tout être vivant reçut d'Adam le nom qui lui était

» Gènes., cap. n, 16, 17.

156 HISTOIRE DE l'église. — PREMIÈRE ÉPOQUE.

D propre. Et Adam imposa mi nom à tous les animaux, aux oiseaux » du ciel, aux bêtes de la terre. Or il ne se trouva point parmi eux » d'être semblable à l'homme et qui put lui servir d'aide. »

C'est ici l'investiture divine accordée au nouveau souverain sur son domaine terrestre, la reconnaissance solennelle des sujets par le roi de la création. Il semble que Dieu prit plaisir à ce dénombrement qui faisait passer éous les yeux de notre premier père les tribus soumises de ses vassaux , et qu'il voulut recueillir les prémisses du langage humain donnant des noms divers aux races des animaux et reportant à l'auteur de t<int de merveilles l'hommage de l'obéissance et de la fidélité. Un autre mystère de paternelle providence se cachait sous la magnificence de ce grand spectacle, et nous le verrons se manifester bientôt dans toute sa suavité. Il nous ûiut, en ce moment, examiner une question qui a agité toutes les écoles philosophiques et dont la Genèse nous donne la solution avec l'autorité de sa parole révélée. Nous entendons ici la première émission de la parole humaine, à l'origine si controversée du langage. « Il s'est trouvé, dit le comte de Stolberg, des utopistes » qui ont rêvé l'homme primitif dans un état d'indigence intellec \) tuelle voisin de l'idiotisme. Le Créateur l'aurait abandonné au » sortir de ses mains, à peu près comme l'autruche abandonne ses )) œufs sur le sable du désert, laissant aux rayons du soleil africain » le soin de les faire éclore. Sans parole, pour communiquer avec » eux-mêmes et pour transmettre aux animaux leur volonté, les ») ancêtres du genre humain auraient seulement reçu de Dieu la )) faculté d'inventer le langage à mesure qu'il leur serait nécessaire » pour traduire leurs impressions. Ces philosophes ne déterminent" » pas la période de temps que les hommes employèrent pour sortii » de cette lamentable condition. Pour moi, je ne doute pas que si ») le premier homme eût été créé sans le don divin de la parole, » nous, ses descendants, nous ne fussions encore muets *. » Il es* eu effet impossible de séparer l'inteUigence humaine de la parole

1 F. L. Graf zu Stolberg, Geschichte der Religion J.-C, tom. I, pag. 11 édil, de 18 17.

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humaine ; elles sont l'une à l'autre comme le rayon est au foyer, comme la lumière est à la tlamme ; l'homme qui eût inventé la parole eût inventé sa propre intelligence ; il aurait créé plus que le monde physique, il aurait créé le monde des idées, le domaine spirituel, l'empire de l'infini. C'est là une vérité tellement admise par la science de nos jours, que M. de Humboldt, dont le nom a résumé en notre siècle le plus vaste ensemble de connaissances, la proclame comme un axiome, a La parole, dit-il, est inhérente à )) l'homme. Le langage n'a pu être inventé sans un type préexis- )) tant de rintelligence humaine... Je suis pénétré de cette convie- » tion, qu'il ne faut pas méconnaître cette force vraiment divine » que révèlent les facultés humaines, ce génie créateur des nations » surtout de l'état primitif, où toutes les idées et toutes les facultés » humaines empruntent une force .plus vive de la nouveauté des » impressions, où l'homme peut pressentir des combinaisons aux- » quelles il ne serait pas arrivé par la marche lente et progressive )) de l'expérience ^ » En pénétrant plus profondément encore dans les entrailles mêmes du sujet, M. de Bonald avait dit : « L'homme nte » peut parler sa pensée, sans penser sa parole, » et cette formule restera comme le dernier mot de la science philosophique sur l'origine du langage. 11 nous serait donc superflu d'insister davantage sur une controverse que le xvm'' siècle avait si violemment agitée dans un sens hostile à la Bible, et que notre époque a dédaigné de relever. Nous voulons seulement établir un point qui n'a peut-être pas assez attiré rattenlion jusqu'ici. Tout en indiquant très-clairement que, dès l'instant de sa création, Adam avait reçu le noble don de la parole , puisque le Seignem* l'invite immédiatement à en faire usage, le texte de la Genèse nous laisse aussi entendre que cet instrument devait se perfectionner par l'initiative humaine; que le langage devait s'enrichir, s'accroître et comme se multiplier par l'effort de la raison mise en contact avec les réalités physiques. 11 nous semble qu'on peut légitimement tirer cette conclusion des paroles de Moïse : Le Seigneur a amena les animaux à Adam pour

* G. de Humboldt, Origine des formes çrammaticaies, passag. traduit et cité par M. Tripard, Moïse, iom, I, pag. 208.

i) quil vît comment il les nommerait : » Ut vider et quid vocaret ea. La révélation divine du langage n'excluait donc pas le travail Immain sur le langage; en d'autres termes, comme l'a très-bien exrimé un apologiste récent dont nous avons déjà eu Foccasion do ter les paroles : « Lorsque nous faisons remonter l'origine du langage à une source de révélation si élevée, nous n'entendons point dire qu'une langue régulière scientifique et complète en 1) sortit, comme Minerve tout armée du cerveau de Jupiter; mais » que les éléments essentiels du langage furent tirés de la parole » entendue de îa voix divine, qui par elle-même était une révéla- » tion *. » Ainsi tombent d'elles-mêmes les objections des philologues modernes, qui taxent d'exagération les données de la philosophie catholique sur l'origine du langage. Nous ne prétendons point qu'à son premier instant Adam ait été une encyclopédie vivante, que sa tête fut meublée comme un dictionnaire complet, ou que la langue qu'il parla d'abord eut toute la richesse de nuances, d'expressions, de ressources grammaticales de nos langues modernes^. Nous disons seulement avec la Genèse qu'Adam fut créé ame vivante et raisonnable, par conséquent ayant reçu avec cette âme le Verbe qui en est l'expression extérieure et comme l'écho retentissant. Nous disons qu'image et ressemblance de Dieu, image encore pure, ressemblance dont le péché n'avait point altéré les traits, son intelligence était plus lumineuse, sa raison plus clairvoyante que 'dans l'état actuel de déchéance , et qu'ainsi le magnifique instrument de la parole qui lui était remis par Dieu, devait, sous l'action féconde d'une imagination jeune et puissante, produire des résultats doiv l'énergie et îa rapidité dépassent ce que nous pomiions

» M. Tripard, ibid., pag. 209.

* Nous iip.rous l'occasion de revenir sur cette question, à propos de Ja tour de Babei et de la confusion des langues. Il suffit de citer en ce moment Topinion de M. Renan : u Après dix ans de nouvelles études, dit-il, je per- » siste à envisager le langage comme formé d'un seul coup... Bien qu'ar- » rivé peu à j)eu à la pleine évolution de toutes ses puissances , Ip langage ». fut intégralement constitué dès le premier jour; de même que dans le » bouton de fleur, la fleur est tout entière avec ses parties essenlielies, quoi- » que ces parties soient loin d'avoir atteint leur complet épauouis?emeut. » De rOriyine du-lang., 1859; Prof», pag. 16.

y comparer dans la condition présente. C'est là, si nous ne nous trompons, ce qu'avait compris M. de Humboldt, quand il disait : « A l'état priuiiiif, l'homme put pressentir des combinaisons aux- » quelles il ne serait pas arrivé par la marche lente et progressive » de l'expérience. ^

Adam donna donc un nom aux animaux que Dieu lui présenta dans le Paradis Terrestre, sans qu'il faille croire, dit un interprète, que ce dénombrement universel ait eu lieu dans le même instant * et par un miracle de la toute-puissance divine. On peut admettre que, commencé seulement alors, il se continua plus tard, pendant la vie de notre premier père. Or la ptirole dont il saluait à leur tour chacune des créatures animées, ne lui fut pas renvoyée par une voix intelligente. L'être, semblable à lui, destiné à partager sa vie et à lui faire goûter le charme d'nne existence doublée par la sympathie des affections et des pensées, ne se trouva point au milieu d'elles 2. v Et Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit » seul, faisons-lui une compagne qui lui soit semljlable ^. »

§ IV. Création de la femme. — Unité de la race humaine.

19. <( Jchovah, le Seigneur, envoya donc à Adam un profond » sommeil, pendant lequel Dieu prit une de ses côtes 3, la remplaça » par de la chair.

» Et de cette côte ainsi enlevée à Adam, Jéhovah, le Seigneur, » forma la femme. Et il la présenta à Adam.

» Celui-ci s'écria : Voilà maintenant l'os de mes os, et la chair » de ma chair. Elle s'appellera Ischali ^, parce qu'elle a été tirée de » l'homme.

* Torniel., Annales facri, pag. 68, n. 17, iu-fol., 1620. — 2 Stolberg, Geschichte der Religion J.-C, tom. 1, pag. 12. — ^ Gènes., cap. 11, 18.

* Le texte hébreu peut signifier également côte' ou côte, latus vel costam.

* En hébreu Isch, homme, Ischah, femme. Selon que le fait très-bien observer \f^ Commentaire de Cornélius à Lapide, l'expression latine Virago, ne rend qu'imparfaitement la force du texte original. 11 eût fallu recourir à un mot d'une latinité fort suspecte, et prendre le féminin inusité de Vir, homme, qui aurait donné Vira, la femme. Nous n'avons pas en français

» C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour s'at- » tacher à son épouse, et ils seront deux en une chair. »

Eu rehsant ces quatre versets de la Genèse, si simples dans leur expression, mais d'une si haute portée dans leur sens intime ; en étudiant l'origine de la femme, qui nous donne l'explication la plus profonde de son rôle sur la terre, de son influence sur l'homme, de son égalité avec lui comme créature raisonnable, et pourtant de sa dépendance comme créature tirée de l'homme, il est impossible de ne pas s'écrier a\ec Bossuet, que « Moïse est le plus sublime des philosophes ^. «L'imagination grecque, dans ses plus gracieux récits, a consacré dans la femme la beauté de la forme ; c'est là tout le sens de cette poésie stérile. Rien de semblable ici. C'est le caractère grave et majestueux de la vérité , qui n'a besoin que d'ellemême pour dépasser tous les efforts de l'invention humaine. La femme, suivant la doctrine de saint Thomas, aura une création exceptionnelle, comme Adam avait eu la sienne. Dieu consacre ainsi la dignité des deux ancêtres du genre humain. Elle sera tirée de la substance môme d'Adam, afin que l'homme soit lui seul le principe de toute son espèce, commue Dieu est le seul principe de tout l'univers. Elle n'est pas créée de la tête de l'homme, parce qu'elle n'est pas destinée, dans le dessein de Dieu, à dominer l'homme par l'inteUigence ; elle n'est point créée des pieds d'Adam, parce qu'elle ne doit être ni l'esclave ni la servante de l'homme; mais sa substance sera la plus voisine du cœur de l'homme, parce qu'il devra aimer cette moitié de lui-même, cette compagne semblalile à lui, avec la tendresse la plus vive du cœur 2.

Srcaioîisïne ^0. On voudrait ne voir dans ce récit de Moïse qu'une allégorie.

^Qajïtao.^^ Voltaire lui-même la trouvait, disait-il , « une belle et touchante » leçon de concorde inaltérable et de l'affection qui doit tenir les )) âmes des époux inséparablement unies. » Il semble qu'il en fut à regretter qu'il n'y eût dans ce fait qu'un symbole sans réalité.

d'équivalent. M. l'abbé Rohrbacher a hasardé le barbarisme hommesie, (ju'ii aut désespérer de jamais faire passer dans notre langue.

* Bossuet, Discours sur l'hist. univers., l'^ éx>o-4ue, pag, 1.

* S. Tbom., Sum77i. TheoL, l" p., q. LXi, art. 1.

Rien cependant n'autorise une telle interprétation de ce passage de la Genèse. L'illustre cardinal Cajétan est le seul de tous les commentateurs qui l'ait hasardée, et son opinion, quoiqu'elle n'ait pas encouru formellement les censures de l'Eglise , a pourtant soulevé les réclamations universelles des théologiens. L'enseignement unanime des Pères a toujours vu dans le récit de la création de la femme , non une allégorie , mais un fait historique réel et déterminé. « Qui empêcherait, disait Cajétan, que les ohjets se fussent » présentés de la sorte à Adam, pendant son mystérieux sommeil, » comme ils se présentent à nous dans les illusions d'un songe ? » — Rien, sans doute, répondrions-nous, ne s'y opposerait, si la parole de Moïse n'était parfaitement claire et précise, et ne déterminait l'action de Dieu, non pas comme une apparence fantastique, mais comme une réalité substantielle et efficace. Nous ne comprenons donc pas l'insistance avec laquelle l'école allemande de nos jours reprend cette théorie à nouveau, et voudrait la faire reyi- Ti^e. Si l'on trouve le prodige inexplicable, il faut rejeter de même le récit de la création d'Adam, car il doit être plus difficile encore d'animer une statue d'argile, que de transformer une chair déjà vivante ; ou plutôt, comme ces deux opérations sont également impossibles à l'action humaine, il faudra les nier toutes les deux. La création de la matière n'est-elle pas aussi un prodige qui dépasse notre puissance d'action? Faudra-t-il également la rejeter au rang des allégories? La diffusion de la lumière, la séparation des eaux, l'apparition de la terre, celle du soleil, la création des animaux, sont autant de prodiges. On n'a jamais songé pourtant à n'y voir que des allégories. Or le récit de la création de la femme est aussi nettement formulé que tous ceux-là ; et le prétendu symbole n'existe que dans l'imagination de quelques modernes docteurs. « Croyez- » vous à Dieu créateur? disait saint Jérôme. Croyez donc aussi qu'il » a formé de terre le corps d'Adam , et qu'il a tiré Eve de son î » côté *. » — « Non, non, s'écrie saint Augustin, le récit de Moïse,

5 * Crédit guispiam in conditorem Deum ? Non potest credere, nisi prius crediderit de sanciis ejus vera esse quœ scripta sunt : Adam a Deo plasmatum; Evam *x Costa illius et latere fabricatam, S. Hieronym., Comment, in Epist, adPhilmtt

L il

» au livre de la Genèse, n'est pas une allégorie, ou une figure, » comme le Cantique des Cantiques; c'est une exposition des faits )) simple et fidèle comme celle du livre des Rois. C'est une insigne )) erreur de ne J'admettre comme narration historique qu'à partir » de l'expulsion du Paradis Terrestre ^ nOn n'attend pas sans doute de nous que nous prenions au sérieux les objections tirées de l'anatomie du corps humain; et nous éprouvons un certain embarras à avouer que le cardinal Cajétan, avec son esprit d'ailleurs si élevé, se laissa pourtant arrêter par de telles puérilités. Quand on saurait positivement ce qu'il faut entendre par la portion de substance que Dieu détacha du côté d'Adam, quand on en aurait déterminé la quantité (et on ne le fera jamais), quand on évaluerait cette quantité, qui a pu être très-minime, comme elle a pu être considérable, quelle difficulté sérieuse peut-on en tirer? Sera-ce que Dieu n'avait pas une pareille puissance? Ce serait absurde. Que l'homme serait maintenant incomplet? La Genèse nous apprend précisément le contraire, puisqu'elle prend soin d'indiquer que Dieu remplaça immédiatement la portion de substance qu'il détachait d'Adam. Reste donc l'objection générale qu'un tel miracle est impossible : et nous y avons déjà suffisamment répondu précédemment. Théoriquement, il paraît moins difficile de transformer la substance d'Adam en celle de la femme, que de transformer l'argile en un corps vivant, en une créature humaine.

Figure de 21. Nous admettons donc la réalité intégrale du récit de Moïse,.

Jésus-Chnst °

ttderEgiise. pour l'origine de la mère des hommes, sans toutefois aller jusqu'à* infliger au système de Cajétan une condamnation que l'Eghse elle même n'a pas formulée. Ce n'est point comme un symbole, comme une allégorie que ce récit se présente à nos yeux, mais comme unt fait défini et constant, déterminé par les termes mêmes dont se* sert le narrateur. Saint Paul dit positivement : a La femme a été » tirée de l'homme : » Mulier ex viro ^.- Plus cette réahté se placer u-dessus de toute controverse, mieux aussi elle fait ressortir régence de la figure prophétique que les saints Pères ont signalée»

8. August., De Gènes, ad litter., lib. Vlll, cap. i. — ^ I. Cor. cap. n, 8*

* CHAP. m. — CRÉATION DE LA FEMME. 163

dans ce passage. « Au berceau du genre humain, dit encore le » grand évêque d'Hippone, la substance détachée du côté d'Adam » endormi devient la femme, de même qu'à la régénération de }i rhumanité la substance de Jésus- Christ deviendra l'Eglise. L« » sommeil du premier homme était la figure de la mort du Christ, » dont le côté percé par la lance a ouvert la source des sacre- » ments dont est formée l'Eghse *. » C'est-à-dire, reprend le Père Ventura , que par Eve et avec Eve naissant du cœur d'Adam endormi au pied d'un arbre, Dieu a voulu figurer d'avance et présenter en action le grand et déhcieux mystère de l'Eglise, qui devait naître un jour du cœur transpercé de Jésus -Christ endormi dans le sommeil de la mort sur l'arbre de la croix *. Telle est dans sa grandeur et son indissolubihté primitives l'institution du mariage; un reflet de la dignité sacramentelle que Jésus-Christ y ajoutera s'y laisse déjà pressentir; l'homme reçoit des mains de son créateur celle qui doit couronner tous les dons précédents, en assurant leur perpétuité aux générations dont eUe sera la mère. Eve n'est point pour lui une étrangère ; il la reconnaît comme la substance même de ses os, la chair de sa chair, dont il ne se séparera pas plus que de lui-même. Créée parmi les enchantements du jardin de délices, il semble que les grâces et l'innocente beauté de l'Eden se soient personnifiées en elle. La parole qu'Adam lui adresse revient à son âme par une voix plus douce et comme par un écho attendri. EUe est bien VIschah, la compagne de l'homme, son aide semblable à lui. La création est complète, et l'œuvre des six jours est tei> minée.

22. Les voilà donc dans l'éclat de leur rayonnante pureté, sous l'neil de Dieu leur créateur et leur père, au milieu des joies d'une aïp°J;ld!s nature riante et soumise, parmi les richesses de la terre féconde, Terrestre, ces deux ancêtres du genre humain. Nous voudrions arrêter le temps qui commence pour eux et en fixer le cours dans cet état de perfection et de puissance où l'homme portait en son entier l'image de Dieu; dans cet état de supériorité incontestée où il

* S. Augiist., De Civit. Dei, lib. XXII, cap. xvu. — « P. Ventura, La Baùon philosopha et la raison cathoU, ix» conférence.

Etat

exerçait tout son empire; dans cet état d'innocence et de félicité tout ensemble, qui se comprend mieux qu'il ne se peut décrire, qui a épuisé tous les regrets d'une postérité déchue^ et pris dans les souvenirs des peuples le nom d'âge d'or *. L'immortalité était lem* apanage, soit qu'ils dussent vivre toujours parmi les délices du Paradis Terrestre, soit qu'ils dussent, ainsi que l'ont pensé la plupart des Pères, échanger cette félicité pour celle des cieux, et consommer un jour l'union commencée avec Dieu ici-bas, sans passer par les angoisses et les épouvantements de la mort. Leiir intelligence ne devait jamais connaître les obscurités, les incertitudes, les ignorances contre lesquelles se débat notre misérable science, et cependant elle devait jouir de ses propres progrès, elle devait éprouver les ravissantes émotions qui sont encore attachées à chacune des conquêtes intellectuelles, même dans notre état de déchéance. Dieu avait placé l'homme dans Eden « pour qu'il y travaillât, îiutoperaretur, et ce travail fécond, souverain, toujours rémunérateur, devait être pour lui une source intarissable de déhcicuses jouissances. Leur cœur ne devait Jamais connaîtie 3'étfeinte douloureuse des concupiscences, l'amertume des désirs impuissants, des ambitions inassouvies, de ces soifs inextinguibles qui torturent aujourd'hui l'humanité. Mais pour être fermé à ces sources de toutes nos calamités, leur cœur n'était pas moins ouvert à toutes les nobles aspirations, à toutes les généreuses tendances, à toutes les grandes pensées qui font encore maintenant la meillem*e part de notre héritage amoindri, ut custodiret. Leur âme s'élevait sans effort, d'un vol confiant et libre, à ce Dieu qui se manifestait à eux». Dans son sein, ils puisaient la vérité à sa source, ils buvaient àt longs traits les eaux vives d'un saint amour; et quand leur regarda s'abaissait vers la terre qui leur avait été donnée, ils trouvaient un» charme indicible à en concentrer toutes les grandeurs, toutes les» magnificences, pour en reporter vers Dieu l'hommage reconnaissant. Parés de leur innocence comme d'un vêtement de gloire, ils*i ignoraient les hontes et les ignominies que le péché sema commei

* Voir Bossuet DisctAtn tw fhist univert.^ ckftp. !•

rUAP. m. — CRÉATION DE LA FEMME. i65

autant de fléaux sur la terre. Erat autem uterque nuaus, et non erubescebant. L'arbre de la science du bien et du mal recelait encore, dans ses fruits mystérioux, les secrets d'iniquité dont la découverte devait êti-e si fatale av genre humain

23. C'est qu'en effet la personnalité d'Adam et d'Eve retentissait unité bien au delà d'une vie individuelle ; l'intérêt qui s'attache à leur destinée se grandit de la perspective immense qui fait apercevoir au delà la destinée de l'humanité tout entière. On a voulu révoquer en doute jcette vérité, révélée par la Genèse, de l'unité d'origine pour la race humaine. Sur ce point, comme sur tous les autres, la parole biblique n'admet ni équivoque, ni transaction. Elle est claire et précise; il faut la rejeter ou admettre, comme dit Bossuet, que Moïse « nous fait voir tous les hommes renfermés en un seul » homme. » Si l'on se refuse à accorder autre chose au législateur hébreu que la seule force du génie, qu'on veuille bien considérer qu'il a successivement abordé, dans les deux premiers chapitres de la Genèse, les problèmes les plus ardus de la science ou de la philosophie; qu'il les a tous résolus dans un sens déterminé, sans laisser à ses futurs interprètes la ressource d'un sens ambigu, d'une expression à double sens. Trois mille ans avant que la physique eût découvert l'électricité, avant que l'astronomie eût étudié la constitution du soleil, avant que la géologie eût interrogé les entrailles de la terre, il avait affirmé que la lumière était indépendante du soleil, que le soleil avait apparu après la lumière primitive; il, avait assigné l'ordre de création des animaux; et les progrès accomphs depuis tant de siècles en physique, en astronomie, en géologie, sont venus, contre toute vraisemblance humaine, confirmer ses assertions. Et Moïse n'était ni physicien, ni astronome, ni géologue. A nos yeux (et nous pensons que tout homme de bonne foi sera de cet avis), il était plus que tout cela, il était inspiré. Le dernier problème, celui de l'unité de race, dont il nous fournit encore la solution, n'était ni moins important ni moins complexe que les précédents, et l'on ne soupçonnera sans doute pas qu'à l'époque où écrivait Moïse, l'ethnographie fût assez avan^

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cée pour faire pressentir le résultat indiqué par l'écrivain sacré. H y a plus, la différence entre la race nègre et la race blanche créait alors entre les peuples une division si profonde qu'elle se traduisait par des haines séculaires. Moïse, élevé en Egypte, avait certaineirsnt retrouvé vivants au cœur des populations les germes de ces dissensions farouches, apportés à la terre de Misraïm par l'invasion des noirs habitants de l'Abyssinie, à l'époque même de la jeunesse de Moïse, suivant le témoignage de Josèphe *. Il devait donc être, au point de vue humain, très-mal disposé par les préjugés de son éducation en faveur du dogme de l'unité des races, et cependant il le proclame sans détour, comme un fait historique, avéré et incontestable. Ainsi nous pouvons, sur ce point, mettre la Bible en face de la critique moderne, et constater s'il y a accord entre la vérité révélée et les observations de la science. Système des 24. Déjà, en 1655, une tentative isolée et qui n'eut pour résultat que de convertir son auteur à la foi cathohque, avait été essayée contre cette doctrine de la Genèse, par Isaac La Peyrère, gentilhomme calviniste. On connaît beaucoup mieux de nos jours le nom de Préadamite, donné à son système, que les raisons très-singulières sur lesquelles il l'appuyait. Voici l'analyse de sonhvre. L'auteur de la Genèse, disait La Peyrère, était Hébreu; il écrivait exclusivement au point de vue de ce peuple, et n'avait d'autre intention que de raconter l'origine, le développement et la chronologie de la race juive. Conçue dans ce dessein, l'histoire que nom a laissée Moïse n'est pas une histoire universelle ; elle n'intéress( nullement les autres nations; Adam n'est pas le père du genre hu main, mais le premier ancêtre de la nation juive seulement. Si l'oi avait scrupuleusement interrogé la Genèse, ajoutait-il, on en aurai depuis longtemps trouvé la preuve. Au verset 2V du premier cha pitre, ^loïse s'exprime ainsi : « Or Dieu créa l'homme à son image » il lui donna les deux sexes, et bénit cette créature en lui disant « Croissez et multipliez *. » Voilà bien l'apparition du genre hu*

* Josèphe, Antiq, Jud,^ lib. Il, cap. v. — « Gènes., cap. î, 2Î, 28.

main sur la terre. Il n'est point encore question d'Adam. Ce père de la race juive, objet d'une création spéciale, n'apparaîtiu qu'après le sixième jour, an deuxième chapitre de la Genèse; et Moïse racontera en détail comment le Seigneur le forma du limon de la terre, lui inspira sur la face un souffle de vie, le plaça dans le Paradis Terrestre, et lui donna pour compagne Eve, l'os de ses os et la chair de sa chair *. Un passage de saint Paul, mal interprété, semblait à La Peyrère décisif en faveur de sa doctrine. L'Apôtre, dans son Epître aux Romains (chap. v, vers. 13), s'exprime ainsi : « Jus- » qu'à la promulgation de la loi, le péché était dans le monde; » mais le péché n'était pas imputé à l'homme, parce que la loi » n'existait pas encore. » Ainsi isolé de son contexte, ce verset pourrait en effet prêter, jusqu'à un certain point, à l'équivoque. On pouvait entendre la loi dans une double acception, ou la loi imposée par Dieu à Adam, ou la loi donnée aux Juifs par le ministère de Moïse. La Peyrère l'entendait dans le premier sens, et voici son argument : Puisque le péché était dans le monde avant la loi donnée à Adam, il est clair qu'il y avait des hommes existant antérieurement à Adam. Il y avait donc des Préadamites, auxquels Dieu n'avait point voulu se manifester ni révéler sa loi. En transgressant une loi qu'ils ne connaissaient pas, ils se rendaient coupables du péché matériel; mais ce péché ne pouvait leur être imputé ni devenir formel, puisqu'ils n'avaient pas conscience du précepte qu'ils violaient. Adam et Eve seuls reçurent la loi pour eux et leur postérité, seuls ils furent placés dans le Paradis Terrestre, seuls ils transgressèrent le commandement divin et introduisirent ainsi le péché dans le monde. Les Préadamites, pères des Gentils, créés avant Adam et indépendants de lui, n'eurent aucune part à cette faute originelle ^. Tel était le système de La Peyrère. Il repose sur deux erreurs : la première consiste à appliquer à deux créations différentes les deux passages de la Genèse qui se rapportent évidemment à une seul€; la seconde, à entendi^e de la loi primitive im verset de saint Paul que le contexte attribue formellement à la

1 Gènes., cap, n, 7, 8 et seq. — « Isaac La Peyrère, Sydema theolûgiaum CX Prœadamttarum hypolhesi, !■ pars.

168 niSTOIBE DE L'ÉGUSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE

loi mosaïque K Au reste, du point de vue où s'était placé l'auteur, la question était purement théologique; cependant, ainsi que le fait •udicieusement observer M. de Quatrefages , « il est difficile de ne pas être frappé de la ressemblance et souvent de l'identité de cette doctrine avec des opinions souvent et encore tout récemment émises 2, quoique par des considérations et avec des arguments em- / pruntés à un ordre tout différent. De sorte que le système des "^' Préadamites, oublié dans sa formule primitive, a été repris de nos jours sous une face nouvelle, et a rencontré en Allemagne et en Amérique ^ une faveur inattendue. »

25. Au lieu de deux créations humaines, comme le voulait La Peyrère, M. Agassiz, chef de la nouvelle école, en reconnaît huit, qu'il groupe en autant de centres principaux, ou royaumes zoologiques, selon ses propres expressions. Ce sont les royaumes arctique, mongol, européen, américain, nègre, hottentot, malais, australien. Chacune de ces divisions géographiques correspond, d'après lui, à une espèce d'hommes différente, qui a été créée à part sur le sol qu'elle occupe, ou plutôt, pour conserver à son langage sa forme scientifiquement matériahste, qui a été le produit d'une force locale. On comprend qu'une semblable théorie ne cherche nullement à s'appuyer sur des textes bibliques. Elle s'est présentée à M. Agassiz comme la conclusion appliquée à l'homme, des faits constatés par l'histoire naturelle à l'égard des végétaux et des animaux. Il est en effet reconnu, comme le dit M. de Quatrefages, que ces deux règnes présentent des grands centres de création, caractérisés par certains types, comprenant un nombre plus ou moins considérable d'espèces et de genres, types qui leur sont propres, ou sont à peine représentés ailleurs, en sorte que les animaux et les végétaux ont apparu à l'oritrinc sur des points différents, dans des centres de créa" ^îbn multiples : n vt quiconque reconnaîtra l'autorité de la science » eu pareilles matières, devra admettre que les choses se sont pas-

• Voir la savante Dissertation de Noël Alexandre, Histor. eccln.j lom. I, pag. 108 et suiv., édit. in-4».

« M. de Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, 1861 ; Introd., j^ag. 7. — ' Ibid,, ptg. 1 de l'iatrod., et cbap, xxij pag. 369.

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» sées ainsi *. » Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que Moïse avait sur ce point devancé la science , et que , d'après la Genèse, les végétaux et les animaux ont réellement été créés par grandes masses, quand Dieu dit : « Que la terre produise les herbes, D les plantes verdoyantes et les arbres 2; que la terre produise les D êtres vivants, animaux, reptiles, bêtes de toutes sortes ^. » On ne trouve ici ni pour la faune, ni pour la flore, ni pour la zoologie, de type primitif unique qui serait devenu la tige génératrice de chacune des espèces actuellement vivantes. La multipMcité simultanée a donc été le mode de création des végétaux et des animaux, et M. Agassiz en a conclu, par analogie, qu'elle avait dû être aussi la loi de création pour l'homme.

26. Gonmie le démontre parfaitement encore M. de Quatrefages, lurutation l'errem:* des polygénistes , qui se refusent, malgré l'autorité de |.;ir"M!de Linné, de Buffon et de Cuvier, à admettre l'unité d'un type humain primitif, tient à la définition incomplète des termes d'espèce, race et variété, employés de part et d'autre dans la controverse, avec un sens vague et indéterminé. C'est bien certainement, dit-il, faute de s'être sérieusement posé cette question, que tant de naturahstes d'un incontestable mérite, ont embarrassé la science de notions confuses ou de graves erreurs *. Or, d'après le savant académicien, si l'on veut tenir compte de tous les faits observés et de toutes les tentatives en sens divers des plus illustres zoologistes, on définira Vespèce, l'ensemble des individus , plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique , par mie succession ininterrompue de familles ^. La race sera l'ensemble des individus semblables, appartenant à une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie de génération, les caractères d'une variété primitive ^. Par variété, on entendra un individu ou un ensemble d'individus appartenant fi la même génération , qui se distingue des autres représentants de la même espèce par un ou plusieurs caractères

* M. de Quatrefages, l'nité de Vespèce humaine, pag. 382 et 384. — * Gènes., cap. 1, 11. —3 /èirf.jcap. I, 24. — * Unité de l'espèce humaine, pag. 36. — » Ibid», pag. 54. — « Ibid., pag. 69.

170 HISTOIRE DE L'jÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.

exceptionnels *. Ces trois définitions résument la doctrine de Linné, Buffon, Lamarck, Guvier, etc.; elles précisent le sens des termes; et tout en laissant apercevoir aux divers degrés de l'échelle animale et végétale, le jeu libre des mutations plus ou moins étendues que l'observation y découvre, elles en déterminent la valeur et la renferment dans une sphère décrite à l'avance. Ainsi une modification exceptionnelle dans un ou plusieurs individus, sortis d'une même race, constituera la variété. Une modification persistante dans tous les individus sortis d'une même espèce constituera une race. Et au sommet de la hiérarchie, l'espèce comprendra dans son ensemble toutes les races et toutes les variétés. Appliquant ces principes à l'étude de l'homme, M. de Quatrefages trouve dans le genre humain des variétés, des races diverses, mais il ne rencontre qu'une seule espèce. Jamais thèse scientifique n'a été plus clairement ni plus magistralement résolue. Elle ne laisse rien sul)sister des objections des adversaires, et l'esprit se sent subjugué sous cette parole si nette et si puissante. Objection 27. « De tous Ics Caractères présentés par les groupes humains,.

tirée de

'existence do dit-il 2, ccux qui varient le plus et dans les limites les plus étenracen gre. ^^^^ ^orà, sans Contredit, les caractères qui tiennent à la coloration. Par exemple, la peau change du blanc rosé au noir, et certes, pour qui ne s'est j)as rendu compte de la nature de pareilles différences, il y a là de quoi fiapper l'esprit. Il est diificile de ne pas croire au premier abord que la peau présente chez le nègre et l€ blanc des différences radicales, et cette croyance, qu'on se formule plus ou moins nettement à soi-même, est certainement pour beaucot«^ dans la tendance générale à admettre la mulliphcité des espèces. Cependant rien n'est moins fondé que cette conclusion tiré< des apparences extérieures. La peau du blanc et celle du nègr<' Bont comoosées des mêmes parties, des mêmes couches disposée; j

\ 51. do Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, pag. fi8.

2 Jbid., pig. 13S.'— Nous analysons le passage relatif à la question des nègre et à celle du peuplement de l'Amérique, avant la découverte de Chrisloph Colomb; mais nous engageons tous ceux qui voudraient approfondir ce sujel à étudier le livre de M. de Uuatrela-es, une des plus belles œuvres de U science moderne.

dans îe même ordre; chez l'un et chez l'antre, ces couches présentent les mêmes éléments, associés ou groupés d'une manière identique. Sur un seul individu appartenant à la race blanche, on peut trouver, à diverses régions du corps, la peau de l'homiLd noir et la peau de l'homme jaune (c'est-à-dire la peau des trois extrêmes que présentent les groupes humains), avec tous les caractères les plus intimes, les plus profonds *. Essayons de donner une idée des faits d*où ressortent ces conséquences à la fois si importantes et si peu d'accord, en apparence, avec le témoignage de nos sens. La peau, considérée dans son ensemble, se compose essentiellement de trois couches : le derme, Vépiderme et le corps muqueux de Malpighi. Le premier forme le cuir ou la peau proprement dite; il est situé au-dessous des deux autres et largement abreuvé de sang par une foule de vaisseaux ramifiés à l'infini. C'est à eux qu'il doit la teinte rouge qu'il présente à l'œil nu, lorsqu'on le met à découvert; mais si on l'examine à un grossissement suiUsant, on aperçoit, entre les mailles des réseaux vasculaircs, les tissus propres qui le composent, et ces tissus sont aussi blancs chez le nègre- de Guinée, que chez l'Européen. Cette couche profonde est exactement la même chez le nègre et chez le blanc. Tout à fait à l'extérieur se trouve l'épiderme, couche d'apparence cornée, composée de lamelles translucides plus ou moins adhérentes entre elles, et dont la demi-transparence permet d'apercevoir la teinte générale des tissus placés au-dessous. Cette couche est encore entièrement semblable dans toutes les races. C'est entre le derme et l'épiderme que se ti^uve placé le corps muqueux, siège de la coloration. Celuici se compose de cellules pressées les unes contre les autres et superposées de manière à former un certain nombre dp- stratifications. Jusqu'ici encore tout est pareil chez le nègre ex chez le

* Des recherches déjà anciennes, ajoute l'auteur, auraient permis de i^resumer ces faits, qu'ont mis complètement hors de doute les études moaernes, aidées de procédés de plus en plus délicats et rigoureux. Que l'on emploie une macération méthodique, comme fa si heureusement fait M. Floiirens, ou qu'avec MM. Krause, Simon, Kœlliker, on appelle à son secours le microscope et les agents chimiques, toujours on arrive aux conclusions que noue Tenons de formuler»

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blanc; mais dans ce dernier, le contenu des cellules, même le plus profondément situées, est, dans la plupart des régions du corps, presque incolore et ne présente qu'une légère teinte jaunâtre : cette couleur se fonce chez les races jaunes et chez les blancs euxmêmes, quar.d ils ont le teint brun; chez le nègre eniin, elle devient d'un noir plus ou moins brunâtre. On voit à quoi se réduit ce phénomène de la coloration diverse des races humaines. De Tune à l'autre, il n'y a pas apparition d'organes ou d'éléments organiques nouve.iux; il n'y a qu'une couleur qui, à partir d'un terme moyen, se fonce ou s'affaiblit, et passe d'une nuance à l'autre, de manière à devenir plus ou moins prononcée dans chacun de ces éléments. »

Il n'y a donc pas dans cette modification le caractère qui constituerait diversité d'espèce. Les autres variations du type humain, relatives à la conformation de l'os frontal et de la face, n'ont pas plus d'importance. Elles s'exphquent par les lois d'hérédité, par celles des milieux ou des croisements divers : mais, aucune ne présente des ditférences radicales. Elles composent les races et ne vont pas plus haut. L'espèce reste toujours une, et les huit centres de créations principales, imaginés par M. Agassiz et déterminés surtout par les ditrérences de couleur, n'ont aucune raison d'être.

28. L'objection tirée du peuplement de l'Amérique, antérieur à la découverte des Européens, n'a pas plus de valeur. Connue elle n'est guère moins accréditée que celle des différences de coloration, nous allons encore laisser la parole à M. de Quatrefages pour y répondre. 11 est impossible de le faire avec plus de raison et d'autorité. « L'étude des caractères physiques, dit-il, conduit à ad- D mettre que l'Amérique a été peuplée par des émigrants partis de D l'ancien monde et appartenant de près ou de loin aux trois races » principales que présente celui-ci, la blanche, la jaune et la noire » Ces émigrations sont-elles aussi impossibles que le disent les po- » lygénistes? Pour se convaincre du contraire, il suffit de jeter les » yeux sur la carte. Dès le siècle dernier, Buffon avait parfaitement » compris combien le passage devait être facile d'Asie eix Amérique j> par le détroit de Behring. La connaissance de plus en plus com-

CHAP. ra. — CRÉATION DE LA FEMME. 173

» plète de ces mers et des races qui en peuplent les rivages, ont B confirmé jusqu'à l'évidence cette opinion, qui put alors paraître D hardie. PickeriTig, l'un des membres de la commission scientip fique qui fit partie du voyage d'exploration entrepris aux frais t des Etats-Unis par le capitaine Wilkes, se demande où commenf> cent et où finissent l'Asie et l'Amérique; et en eilct, le naviga^ » teur qui, longeant les îles Aléoutiennes, s£ rend du Kamtscliatka » à la presqu'île d'Aliaska , doit être bien embarrassé pour déter- » miner la limite des deux continents. Le peuplement de l'Amé- » rique par le nord- ouest fut donc très-aisé. Au nord-est, par TIs- » lande et le Groenland, les immigrations d'Europe en Améi-ique » n'étaient guère plus difficiles. Mais ce n'est pas seulement sur ces » deux points que le peuplement du nouveau monde a dû s'effec- » tuer. On connaît aujourd'hui, bien mieux qu'il y a quelques an- » nées, la marche et la compUcation des mouvements de l'atmos- » phère et des mers. Là où nos prédécesseurs n'avaient vu que le D grand courant équatorial, allant uniformément de l'est à l'ouest, » nous savons qu'il existe des contre-courants dirigés en sens con- » traire; nos marins ont découvert de nouveaux fleuves coulant au » sein des mers, et en particuher ils ont retrouvé dans l'océan Pa- » cifique un second Gulf-Stream qui, passant au sud du Japon, se » dirige vers l'Amérique comme le premier va de Terre-Neuve aux » côtes de l'ancien monde. Le courant de Tessan * a conduit sur » les côtes de la Californie des jonques abandonnées -, comme le » Gulf-Stream avait jeté sur la plage des Açores ces fin ils, cespou- » très travaillées, ces canots chavirés qui, dit-on, portèrent dans » le cœur de Colomb la conviction qu'il existait un autre monde. Ce » courant, s'il a été connu d'une nation de navigateuib, a pu et dû p conduire les flottes du Japon en Amérique, comme ii a pu et dû

* On a donné à juste titre à ce courant, dit M. de Quatref u,. s, le nom de M. de Tessan, membre de l'Institut, qui en a constaté rexisi.>nee dans le voyage pendant lequel il accompagnait, en qualité d'hydroijr phe, le capitaine Dupetit-Thouars. Au reste, les Japonais connaissaient' déjà ce couraiit, nommé par eux Kouro-Sivo.

* HamiU«a Smith, Morton et Pickerin gen citent des exemples*

» entraîner en Californie des peuples moins habiles à lutter contre

B la mer. Enfin le grand courant équatorial atlantique a fort bien

9 pu amener dans l'Amérique méridionale et dans le -golfe du

» Mexique un certain nombre d'hommes enlevés aux côtes d'Afri-

» que. Les faits confirment ces possibilités. Et d'abord, pour ce qui

» concerne le détroit de Behring et la chaîne des îles Aléoutiennes,

» nous avons à citer une preuve frappante de la facilité qu'ils of-

» frent aux communications. Les Tchouktchis, cette population si

» différente de toutes les races placées si haut vers les pôles, étaient

» naguère campés à la fois en Asie et en Amérique; ils occupent

» encore une partie des deux côtes : il faut bien qu'ils aient passé

» de l'une à l'autre. A lui seul, cet exemple suffirait pour montrer

» comment l'ancien continent a pu verser dans le nouveau une

» partie de sa population. Mais il y a plus. La Californie est le seul

» point de l'Amérique septentrionale où les indigènes aient le teint

» foncé. Cette circonstance, qui naguère pouvait paraître extraor-

» dinaire, s'explique tout naiurellement par l'existence du courant

» de Tessan. Celui-ci a pu amener jusque sur ces bords éloignés

» des canots portant des nègres océaniens, comme nous avons vu

» qu'il y entraînait les navires abandonnés. C'est lui qui a facilité

» entre l'Amérique et l'Asie les communications dont de Guignes

» et M. de Paravey ont retrouvé les traces dans les ouvrages chi-

» nois. Les résultats auxquels sont arrivés sur ce point les savants

B français ont été vivement combattus ; mais il n'est guère permis

» d'en contester l'exactitude en présence du témoignage si net de

» Gomara. Ce fidèle compagnon de Cortez rapporte que les Espa-

» gnols trouvèrent près de la côte de Monterey des navires chinois

» et japonais à proues dorées et à vergues argentées, chargés de mar*

» chandises. Il est encore mieux établi que Téléoient blanc euro-

» péen a pénétré directement en Amérique. Les savantes et cu-

» rieuses recherches de Rafn ont appris que, dès avant l'an 1000

» de notre ère, le Groenland avait été colonisé par les descendants

» des chefs Scandinaves qui avaient fui en Islande la tyrannie d'Ha-

» raid aux cheveux d'or. Une bulle du pape Grégoire IV, adres-

D sée à Ansgarius, et datée de 835, fait mention des missions

D dislande et du Groenland *. Quant à la race noire, nous avons » les témoignages de Pierre Martyr et de Gomara , qui tG^is deux » attestent que Vasco Nunès de Balboa, en traversant risftime de » Darien, trouva sur sa route de véritables nègres, ijns'i la géo- » graphie démontre la possibilité des émigrations en Amérique, » rhistoire en constate la réalité ; il n*y a donc là aucun argument ï) à Tappui des théories que nous combattons *. »

29. Nous ne savons si une démonstration aussi complète fera disparaître les doutes qui pourraient subsister encore dans quelques esprits. Pour nous, nous acceptons avec reconnaissance les nobles efforts de la science, quand elle proclame dans un langage indépendant le résultat de ses investigations. La question, transportée de la sphère théologique dans celle de Tethnographie et de rhistoire naturelle, y est résolue dans le même sens. M. deQuatrefages avoue qu'il s'est interdit toute excursion dans le domaine rehgieux, et qu'en présence d'un accord si frappant entre ses .conclusions et celles de la Bible, il a été tenté plus d'une fois de laisser tomber de sa plume un mot qui le signalât. Mais homme de science, il a voulu rester exclusivement sur le terrain de la science; et son livre acquiert ainsi une autorité phis considérable. L'unité de l'espèce humaine, telle que l'indique la Genèse, est donc un fait scientifiquement inattaquable; et nous avons le droit de saluer dans les deux habitants du Paradis Terrestre les ancêtres du genre humain, sans appréhender les critiques et les objections si souvent formulées contre cette doctrine biblique.

* M. Frédéric Lacroix, Histoire des re'gions circumpolaires. — Le même auteur rappelle que La Peyrère a signalé une autre bulle antérieure à l'an 900, où l'Islande et le Groenland sont également nommés tNote de M. de Quatrefdges).

« M. de Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, pag. 405-414

Coneldiion.

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