‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 39 sur 121 · CHAP. IV. — PROMESSE DIVINE DE RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — PROMESSE DIVINE DE RÉDEMPTION

» tienne ane inimitié éternelle; un jour elle te brisera la tète, et » tu chercheras vainement à la mordre au talon. » Pour nous qui avons vu s'accomplir la magnifique promesse de réhabilitation divine dans une mesure de grâces inespérée et surabondante, nous comprenons clairement le dessein mystérieux de rédemption et de salut caché sous ces paroles. Il semble que Dieu, faisant monter toujours le flot de ses miséricordes plus haut que ceux de nos crimes, ait voulu réaliser pour l'homme, sa créature, mais par des moyens complètement différents, les ambitieuses prétentions suggérées à Eve par le tentateur. L'immortalité bienheureuse nous a été donnée par le fruit du véritable arbre de vie, Jésus-Christ. Les hommes sont réellement devenus comme des dieux par leur union avec Jésus-Christ Dieu et homme, leur frère et leur sauveur. Une femme a inauguré le règne de Satan, une femme le renversera. « Le ser- » peut, dit saint Jean Chrysostome, a séduit Eve; Marie donnera » son consentement au message de Gabriel; la séduction d'Eve a ?) engendré la mort ; le consentement de Marie a donné naissance » au Sauveur. Ce qu'Eve a perdu sera reconquis par Marie; la ser- » vitude d'Ad; rn soumis au péché sera rachetée par Jésus-Christ; » ce que Satan avait détruit d'espérance sera réalisé [^ l'Incars> nation *. » L'arbre de la science du bien et du mal, avec son fruit si funeste au genre humain, est devenu l'arbre eucharistique dont les fruits nourrissent pour l'immortahté des générations d'âmes. Et Dieu a refait, en sens inverse, tout ce que l'antique serpent avait détruit de grand, de noble, de divin dans l'homme. 19. On a prétendu que l'événement nous a en effet donné le sens La promesse

■^ •* fut comprise

de ce passage de la Genèse, mais que nos premiers parents ne p-^"^ "«^

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purent en aucune façon le deviner sous la formule mystérieuse qui parents. Tenveloppait; que, dans l'obscurité de la promesse, ils n'ont pas compris les magniticences qu'elle renfermait. La suite de l'histoire nous démontrera le contraire. Nulle parole n'a plus profondément remué les générations que cette parole recueillie au seuil de l'Eden. Soit qu'Adam, par une grâce spéciale, en ait aperçu tout le déve*"

* S. Joan. Chrysost. : Evam serpens seduxit , Maria Gahrieli consensit, sed sedudio Evœ aiiulit moriem, etc. Homil. de Interdict. arboris^

202 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.

loppement dans une vision prophétique ; soit qu'il en ait seulement interprété les expressions selon leur sens naturel, il n'en est pas moins vrai qu'il attendit dès lors un Sauveur, et qu'il transmit cette précieuse espérance, comme un héritage de félicité suprême, à tous ses descendants. Pas un peuple ne se rencontrera dans les annales du genre humain, qui ne partage cette mystérieuse attente, depuis l'Inde, avec ses continuelles incarnations de Vischnou, jusqu'à Home, où le génie de Virgile la chantera dans des vers immortels. Le peaple hébreu ne vivra que pour perpétuer le souvenir du Désiré des nations, et pour annoncer V Envoyé des collines éternelles. Les races succéderont aux races, depuis la famille patriarcale , la royale maison de David, jusqu'à la hgnée sacerdotale de Zorobabel, à travers toutes les vicissitudes, les captivités, les restaurations d'une histoire de deux mille ans; et la promesse de salut suivra le cours des âges, progressivement éclairée par les figures, les prophéties, jusqu'à ce que le Verbe éternel, descendu des cieux, la réalise en sa personne. Alors Israël cessera de vivre comme nation; sa mission de précurseur achevée, il se dispersera aux quatre vents du ciel, se mêlant à tous les peuples sans être jamais absorbé comme race; il restera jusqu'au dernier jour le témoin aveugle mais irréfragable de la promesse accomplie, après avoir été le gardien et le dépositaire de la promesse attendue. Ainsi l'histoire du monde s'agite tout entière et développe son énergie autour du Dieu rédempteur; l'humanité à l'état d'innocence se fût groupée autour de l'arbre de vie; l'humanité déchue gravite autour de l'arbre immortel de la croix; Adam et Eve, fidèles au précepte de l'Eden, se fussent élevés jusqu'à Dieu; leur race dégénérée verra descendre Dieu jusqu'à elle; et l'Eglise appellera bienheureuse la faute originelle si magnifiquement réparée. Quelle philosophie plus haute pourrait-on désirer pour l'histoire , et quel plus sublime ensemble que celui de l'humanité marchant ainsi à la conquête d'une grandeur divine et d'une destinée immortelle !

20. Quand ce rayon des miséricordes du Seigneur eut pénétré l'âme des coupables, ils eurent l'un et Tautre à entendre leur sentence personnelle, a Dieu dit à la femme : Je multiplierai les dou-

CnAP. l\. — PROMESSE DIVINE DE REDEMRTION.

i> leurs de tes enfantements *; tu engendreras dans la soufl' B tu seras sous la puissance de Thomine, et il dominera sur toi. double cliAtiment înllip^é à Eve répond au double caractère de sa prévarication. Elle a cru à la promesse du serpent : a Vous serez comme des dieux, » et elle sentira Tétreinte de la mort chaque fois qu'elle donnera la vie à un êtrr» humain. Elle a séduit l'homme, et désormais elle sera sous l'empire de l'homme, empire tyrannique, domination jalouse et souvent cruelle, dont elle portera le joug dans l'humiliation et les larmes. Ici la condition de la femme est foncièrement changée. A l'origine elle était « l'aide et la compagne de l'homme, semblable à lui; ))une égalité réelle présidnit à leur union dans une concorde et un amour inaltérables. La parole du souverain juge établit pour l'avenir une infériorité absolue de condition. Si maintenant nous jetons un coup d'œil sur l'histoire du monde, la confirmation de cette sentence portée contre la femme éclate de toutes parts. Qu'était la femme dans les sociétés antiques, à Sparte, à Athènes, à Rome? Une esclave. La loi civile rabandonnait au caprice de l'homme et à sa brutalité. Faiblesse et misère que la pudeur ne sauvait pas des outrages de la passion, et que la maternité n'élevait jamais au trône de la famille, elle courbait la tête sous le joug de l'époux, et plus tard sous celui de ses propres enfants. De nos jours même, dans l'Orient tel que Ta fait le mahométisme, dans l'Inde, en Océanie, chez les peuples que la lumière de l'Evangile n'a point encore éclairés, la condition de la femme n'offre-t-elle pas un pareil spectacle, et plus lamentable encore? C'est toujours la servitude aggravée par les plus barbares fantaisies de l'homme. Le mot de la Genèse : «Tu seras sous la puissance de l'homme, » s'est donc vérifié pour les filles d'Eve avec une effrayante rigueur. Et pourtant qui jamais a pu mettre en doute qu'au point de vue des facul- \és de l'âme, la femme ne soit l'égale de Thomme? Comment donc expliquer cette intériorité si frappante de condition entre Tun et l'autre? A quel événement de l'histoire humaine rattacher l'origine d'une inégahté que rien ne justifie, et que toutes les sociétés

* Tel est le sens de l'hébreu. — Voir Cornélius à Lapide, Commcui. in Gènes,, cap. in, 16.

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humaines consacrent, jusqu'à ce que, dans la personne de Mario, ait apparu la femme qui a brisé la tête du serpent et réhabilité la condition si manifestement abaissée de son sexe.

21 . Le Seigneur dit ensuite à Adam : « Parce que tu as écouté » la voix de ta femme et mangé du fruit défendu, la terre sera » maudite dans tes œuvres; tu n'en tireras ta nourriture que par » un travail qui durera tous les jours de ta vie; elle produira pour » toi des ronces et des épines. Tu te nourriras de ses fruits, et tu » mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu re< » tournes à cette terre d'où tu as été tiré, car tu es poussière et tu » retourneras en poussière ^ » — « 0 homme, s'écrie Bossuet, voilà » donc ta vie : éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tour- » monter toi-même en la cultivant, jusqu'à ce que tu ailles pourrir » dans son sein. 0 repos affreux! ô triste fin d'un continuel tra- » vail ^ ! » Chacune des paroles de Dieu à Adam a eu pour commentaire l'histoire universelle du genre humain. Les. lois sociales les plus élevées ont leur base dans cet arrêt suprême. Le travail, devenu un ingrat et pénible labeur, sera désormais le partage de l'humanité. Mais en même temps qu'il prend le caractère d'un châtiment, il constituera tout un état de choses nouveau. Il sera la marque de la propriété ,individueUe, et imprimera comme le sceau du droit sur le champ arrosé par les sueurs de l'homme. Dans l'état d'innocence, la loi divine avait été celle-ci : « Croissez et multipliez, » remplissez la terre et régnez sur elle. » Cette charte primitive avait consacré la souveraineté deThomme sur la terre soumise. Le péché détruit ce magnifique contrat et brise à jamais l'harmonie qui devait subsister entre l'homme et son empire. La seconde charte, celle de la déchéance, consacre pour Adai.. et ses fils un moyen nouvenn d'établir sur la terre leur possession et leur domaine, cb moyen nouveau est le travail. La propriété repose en effet sur cette première base ; c'est ainsi que de générale elle devint parti'^ulière, et s'individualisa en la personne du premier qui la féconda à la sueur de son front et put laisser à ses enfants cet héritage où il avait

* Gènes., eiip. m, 17-19. — * Bossuet, Elevai, sur les Myst., vi^ sem., 12« élevât.

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dépensé en un dur travail sa force, son industrie, sa sollicitude, sa vie tout entière. Ainsi le premier droit, celui sur lequel reposent tous les autres, a sa racine dans la parole de Dieu : « Tu te i^our- » riras de Therbe de la terre, et tu mangeras ton pain à la sueur de » ton front. » Chose remarquable, le travail se succédant de générations en générations sur une terre toujours cultivée et toujours ingrate, ne dispense point les derniers venus de semblables labeurs. La malédiction dont fut frappée la terre persévérera jusqu'au dernier des fils d'Adam, qui devra encore arracher à ce sol mille fois ensemencé le pain de chaque jour. L*herbe nourricière du genre humain, le blé, par une merveilleuse disposition de la Providence, sera de toutes les plantes connues la plus robuste, la plus vivace; elle s'acclimatera sous presque toutes les latitudes ; son grain précieux conserv'era pendant plusieurs mille ans sa puissance germinatrice, et le blé des Pharaons, découvert dans un tombeau égyptien, portera sous nos yeux des gerbes d'épis. Cependant, malgré ces favorables conditions, dont la réunion constitue une singularité unique en histoire naturelle, le blé ne croîtra spontanément nulle part. On le cherche vainement à l'état sauvage dans les cinq partics du monde; les anci'ens l'avaient cherché avant nous dans leur univers plus restreint que le nôtre ; et Eusèbe, de son temps, taxait de fabuleuse la tradition chaldéenne de Bérose, qui prétendait que le blé se trouvait à l'état sauvage en Babylonie ^ « L'herbe de la terre » qui nouriit l'homme a besoin du travail de l'homme pour végéter, se développer et mûrir; et il est vrai, aujom^d'hui comme à l'époque d'Adam, que a l'homme mange le pain à la sueur de son fi'ont, jusqu'à ce qu'il retourne à la terre d'où il a été tiré, car il est poussière, et il retournera en poussière. »

22. Edifions sur cette poussière, notre commune origine, le fondement de nos vanités, de nos ambitieuses grandeurs, de notre '"'"j.!*'^^^*

* Euseb. Pampli., (hronic, lib. I, cap. il, De Chaîdaica improbabili historia. Voici ce t^xte curieux et peu connu ; Et primum quîdeni [Berosus] dicit regionem Bubyïonioru/n sitam esse ad amnem Tigrim; Euphratem vero interfluere. Ibidem silvestre triticum nasci et hordeum et lentem, et ervum et sesamuri : tum in paludibus et arundinetis ej'us fluminis radiées quasdam occurrere esui aotas, quibus nomen est gongylis^ easque panis hordeacei vim haberej

T/octrine catîioliqne

orgueil insensé! Dieu avait communiqué à cet impur limon un souffle de vie immortelle, l'âme, principe spirituel cjue la mort matérielle ne pouvait atteindre. Mais la mort spirituelle, le péché, venait de frapper l'âme de nos premiers pères ; le corps, sans soutie^i et sans vie propre, devait se dissoudre lui-même. M. Auguste Nicolas explique parfaitement cette pensée. « En aûrancliissant l'homme » de la mort, dit-il. Dieu n*avait fait que le soutenir, pour ainsi » (lire, dans un état surnaturel et privilégié. De telle sorte que la » déchéance de cet état de grâce est moins une peine afflictive » qu'une simple privation de privilège, qu'à cet effet les théolo- » giens appellent la peine du dam, par opposition k la peine du » sons. Par là l'homme est rendu à son état naturel; il ne fait que » retourner en la terre d'oii il a été tiré, et poudre il retournera en )) poudre. Considérée sous ce point de vue, la peine du dam, la » seule qui soit attachée au péché originel proprement dit, en tant » que transmissible à la race humaine, perd en grande partie cette )) rigueur qui semble accuser la justice de Dieu. » On se demanderait plutôt comment il eût été possible qu'Adam déchu, atteint jusqu'aux sources de la vie, et portant dans son corps et dans son âme un germe de corruption et de mort, eût pu communiquer à ses fds le principe d'immortalité qu'il n'avait plus. La transmission du péché originel à toute la race humaine, pour être de l'ordre surnaturel, n'en est pas moins un fait analogue à tous ceux que la science a constatés dans la transmission des maladies héréditaires. On ne s'étonne pas que d'un père et d'une mère dont le sang a été vicié, sortent des générations infectées d'un principe morbide. Et l'on voudrait qu'après sa déchéance Adam ait engendré des enfants dans des conditions d'existence supérieures à celles où il se trouvait lui-même. Une pareille anomalie eût été une dérogation complète à toutes les lois jusqu'ici connues de Fhérédité physique et morale. Il n'est pas besoin, selon nous, d'une autre démonstration pour faire saisir la légitimité de la grande et universelle loi de la transmission du péché originel. Si l'on se rend bien '•ompte du caractère de cette transmission, qui nous atteint beaucoup plus par la privation d'une prérogative que par un état pénal, on con*

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çoit qu'elle ne saurait en rien blesser la justice de Dieu, pas plus que l'infirmité paternelle passée avec le sang à une gént^ration nouvelle. La tradition rabbinique avait donc parfaitement compris la nature de ce mystère. « Au sujet de la transgression d'Adam et 0 dEve, dit le rabbin Menalhhem, il ne faut pas trouver étraftgc f) qu'elle ait été enregistrée sous le sceau du grand Roi, à cbarge ) de passer à leur postérité, car Adam était le terme du système ) du monde et le sommaire du genre humain qu'il renfermait en ») germe. Quand il pécha, tout lé genre humain pécha avec lui; et •) c'est ainsi que nous portons le poids de son iniquité. Mais il n'en » est pas de même des péchés de ses enfants après lui ; ils ne sont 0 que personnels *. » L'enseignement de l'Eglise ne répudierait pas cette interprétation traditionnelle du dogme de la déchéance. Saint Thomas, en précisant la doctrine catholique sur l'état des enfants morts sans baptême avec la tache du péché originel, expose les ipêmes principes. La déchéance d'Adam fut surtout une privation de privilèges. En conséquence, les âmes des enfants morts sans baptême persévèrent dans cet état de privation, qui n'est accompagné d'aucune souffrance, pas même de celle de la privation ellemême. En effet, dit le Docteur angélique, « pour s'affliger de n'a- )) voir pas ce bien surnaturel de la vue de Dieu en lui-même et tel » qu'il est, il faudrait que ces âmes le connussent. Or la connaissance » de Dieu siippose une lumière surnaturelle de grâce et de foi » qu'elles n'ont point. Donc ces âmes n'ont point conscience du )) bien dont elles sont privées, et n'en ressentent par conséquent I) aucune affliction. Ce qu'elles sont naturellement , elles le sont » sans douleur ^. » Il y a, croyons-nous, dans le simple exposé de ces principes, la réponse à toutes les objections de l'incrédulité contre le dogme de la transmission du péché originel

23. Si maintenant, changeant de point de vue, on se place dans , ^^^\^^ x l'hypothèse contraire, et qu'on admette pour un instant la valeur ^}}^ originel

"'■ '1 X- 1 homme est

de l'objection, l'état de l'homme sur la terre présente une énigme .un mystère

^ o meipu«able,

* Recueil de traditione du rabbin Menallihem, cité par M. Aug. Nicolas^ Etudes philosoph. sur le Christ, l'^ part., liv. II, chap. iv.

* S. Thom., tom. VIII, q. v. De Pœna peccati originalis, art. 3.

à jamais inexplicable. Sans une déchéance primitive, nul moyen de trouver la raison des misères de l'humanité et de ses aspirations contradictoires, de ses souffrances physiques et morales et de ses rêves de bonheur, de sa destinée terrestre courte et fugitive, promptement brisée par la mort, et de sa soif d'immortalité. L'homme porte dans son intelligence et dans son cœur des ruines pareilles à celles des cités détruites de l'Egypte et de l'Inde. Qu'on efface de son histoire les pages de la déchéance, et les ruines morales au milieu desquelles nous vivons et qui font partie d'^ nous-mêmes, deviennent comme ces inscriptions antiques dont Talphabet nous est inconnu, monuments qui ont survécu pendant des siècles aux générations dont ils rappelaient la gloire, et dont la langue oubliée ne saurait nous révéler le nom d'un seul de leurs héros.

24. « Jéhovah, le Seigneur, fit ensuite des tuniques de peau, et » en revêtit Adam et Eve. Et maintenant, dit-il, voici qu'Adam est )) devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Peut-être » va-t-il porter la main au fruit de l'arbre de vie, pour en manger )) et devenir immortel ^ »

a L^homme, dit Bernardin de Saint-Pierre, est le seul des ani- » maux qui soit obhgé de se vêtir, le seul aux besoins duquel la )) nature n'ait pas immédiatement pourvu. Nos philosophes n^ont » pas assez réfléchi sur une aussi étrange distinction. Quoi ! Un ver )) a sa tarière ou sa râpe; il nait au sein d'un fruit, dans Tabon- » dance; il trouve ensuite en lui-même de quoi se filer une toile » dont il s'enveloppe; après cela, il se change en mouche brillante )) qui va perpétuer son espèce sans souci et sans remords : et le » fils d'un roi naîtra nu, dans les larmes et les gémissements, ayant » besoin toute sa vie du secours d'autrui , obligé de combattre sa » propre espèce au dedans et au dehors, et trouvant souvent en » lui-même son plus grand ennemi. En voyant la beauté de ses » formes et sa grande nudité, il m'est impossible de ne pas admet- » tre l'ancienne tradition de notre origine. La nature, en le mettant » sur la terre, lui a dit ; Va, être dégradé, inteUigence sans lu-

> Gènes. j cap. m, 21 , 22«

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» mière, animal sans vêtement, va pourvoir à les besoins ; lune » pourras soutenir ta raison aveugle qu'en la dirigeant vers 1p ciel, )i ni soutenir ta vie malheureuse que par le secours de tes semu biables *. » Changez cette expression vide de sens d'une nature qui met l'homme sur la terre et lui adresse la parole, remplacez cette nature impuissante et stérile par le nom tout- puissant et fécond du Créateur, et vous aurez dans ce passage un magnifique commentaire du verset de la Genèse que nous venons de citer. Pour emprunter la comparaison de Bernardin de Saint-Pierre et en compléter l'application, on pourrait dire qu'à l'état d'innocence, l'homme, véritable roi de la terre, sejût trouvé dès sa naissance entouré des seins affectueux de ses sujets, dans un empire où tout était prêt pour satisfaire aux exigences de sa faiblesse, comme dans les palais de ce monde, où le berceau des rois est artificiellement environné de toutes les ressom'ces de la prévoyance et de la richesse. Mais la nudité de l'homme transportée loin du Paradis de déhces, dans un chmat souvent meurtrier, au milieu d'une terre couverte de ronces et d'épines, exposée aux attaques des animaux farouches; sa naissance accompagnée des tortures de l'enfantement, l'impuissance de l'être fragile qui naît dans les larmes et mourrait sans les soins d'une main amie, tout cela est vraiment le caractère d'une race déchue, destinée dans le principe à trouver son berceau dans un palais, et réduite à naître dans les sentiers déserts de l'exil.

23. Moins implacable que la nature mise en scène par Bernardin ohiectioo de Saint-Pierre, le Seigneur n'abandonne pas l'homme à sa triste '^'""^'***®' destinée sans un secours immédiat. Le 0ieu de Moïse et de la création a pour l'œuvre de ses mains, même coupable et rebelle, des entrailles de paternelle miséricorde. Les vêtements faits de la dépouille des animaux, dont il revêt Adam et Eve, sont la première révélation de ce que l'industrie humaine saura trouver de ressources sur la terre, même après la malédiction. Saint Augustin exprime parfaitement la convenance de ces nouveaux vêtements qui se

» Bernardin de Saint-Pierre, Etudes de lanature, xil« étude.

'■ Il

substituent au manteau d innocence et de grâce sur les épaules d'Adam pécheur. « Conquête faite sur la mort, ils étaient, dit-il, le D signe de la mortalité, fruit de la faute; ils étaient de plus une j) marque de la fragilité née de la corruption de la chair, » Ces hautes pensées avaient échappé au génie d'Origène, ou du moins à ceux qui introduisirent sous le nom de ce grand homme, dans son livre uçpi \\pxù''> '^^ commentaire inacceptable sur ce passage de la Genèse ^ « Le rôle de Dieu, s'il le fallait prendre au pied de la » lettre, dit ce livre, serait par trop ridicule. Qui pourrait soutenir » sérieusement que le Seigneur se fit le corroyeur d'Adam et voulut To lui-même coudre des peaux de bêtes? QuodDem fuerit Adœ coria- » rius etpellium sutorli) Il faut en convenir, il y a dans le choix de ces expressions une intention de sarcasme voisine du blasphème. Les Pères et les Docteurs s'accordent généralement à croir-e que, dans ce travail, Dieu fut l'ordonnateur, et l'homme lui-même l'instrument 2. Adam, qui allait quitter pour jamais l'heureux séjour de l'innocence et des déhces, recevait ainsi les premières leçons qui devaient guider son intelligence dans l'exil. Les instructions du Seigneur ne durent même point se borner à ces simples éléments. La Genèse nous apprend en effet, quelques lignes plus loin, que les premiers hommes avaient déjà les notions de l'agriculture et de la vie pastorale, et que déjà ils offraient des sacrifices. Cette triple connaissance suppose, aussi bien que l'art de se vêtir, une révélation primitive, et il est probable que cette révélation fut faite en même temps. Qu'y a-t-il donc de ridicule dans le rôle d'Adam recevant du Dieu dont il tient la vie les moyens de soutenir et de conserver la vie? Quand Dieu lui-même apprend à l'homme comment il doit désormais employer son intelligence et ses mains pour assouplir une nature devenue ingrate et féconder une terre devenue stérile, le sourire du mépris serait une monstruosité, et c'est avec des larmes de reconnaissance qu'il nous faut accueillir ce derî nier témoignage d'une bonté survivant à la faute et se multipliant avec la misère et l'indigence.

4 Cornel. à Lapide, Comment, in Gemt,, cap. in, 21. — * Torniell., Annaiei sacri, tom. I, pag. 105,

Terrestrt.

CHAP. lY. — PROMESSE DIVINE DE RÉDEMPTION. 2 H

Dieu seul pouvait allier à la fois les rigueurs de la justice avec les tendresses de la miséricorde, dans une mesure telle qu'il convenait à la souveraine équité et à la bonté infinie. Ils les entendirent donc, nus premiers parents, ces expressions si sévères et si méritées : « Voici qu'Adam est devenu comme l'un de nous, sa- D chant le bien et le mal! » Divine ironie, dont la miséricorde di- <rine permettra un jour de renverser les termes, lorsque l'une des trois personnes de l'auguste Trinité se sera incarnée, et qae les hommes pourront dire : Voici que Dieu est devenu comme l'un de nous, et que le Verbe s'est fait chair!

26. « Et Jéhovah, le Seigneur, le chassa du Paradis de délices, Adam et Eve 0 afm qu il allât travailler la terre d'où il avait été tiré. Il en chassa ciui Paradu ;) l'homme et plaça à la porte d'Eden des chérubins au glaive étin- 0 celant, pour garder le chemin de l'arbre de vie. »

L'histoire humaine quitte avec Adam le sol mystérieux de TEden pour planter avec lui sa tente sur les domaines désolés de la terre habitable. Elle suivra désormais la route de l'humanité à travers ce grand voyage de l'exil, marquant toutes les stations du chemin, enregistrant toutes les déceptions, toutes les erreurs, toutes les amertumes. Le mal prend dès ce jour possession de la terre, et le serpent homicide, descendu des rameaux de l'arbre de la science du bien et du mal, accompagnera l'homme dans son laborieux pèlerinage. La voix séductrice qui a perdu le père, se fera entendre aux fils. La lutte est engagée entre ces deux inimitiés irréconciliables, Satan et Ihumanité. L'enfer comptera encore de nombreuses victoires dans cette lutte sans repos ni trêve qui durera jusqu'à la consommation des siècles. La terre boira par torrents le sang et les sueurs de l'homme coupable. Vainement on s'étonnera dans l'avenir de ces effroyables combats entre les fils d'une même race, tous également voués, quelques jours plus tôt ou quelques jours plus tard, à une mort certaine et inexorable. Les passions humaines déchaînées, lors de la révolte primitive, demeureront plus fortes que la raison humaine. Elles étoufferont toute vérité, toute lumière, toute justice, jusqu'au jour où « le fils de la femme écrasera la tête » du serpent. » Alors sera réalisée la promesse divine, alors le salut

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aura brillé sur le monde, et le véritable arbre de \ie étendra ses rameaux sur l'humanité. Mais, il faut bien le remarquer, car celte observation est fondamentale, le nouvel Adam, Jésus-Christ, dont les mérites et le sang suffiront à sauver tous les hommes, ne sauvera pourtant que ceux qui voudront profiter de ?es mérites et de son sang. Le nouvel arbre de vie ne donnera Fimmortalité qu'à ceux qui voudront manger ses fruits divins. La liberté humaine subsistera tout entière après la rédemption, comme elle existait après la chute, comme elle existait aux jours de l'innocence parmi les joies du Paradis de délices. L'homme aura donc le privilège de refuser l'immortalité divine de Jésus-Christ, comme Adam eut celui de refuser l'immortalité de l'Eden. L^antique serpent dont la voix perfide engagea Eve à manger le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, se retrouvera pour détourner ses fils de goûter les fruits délicieux du véritable arbre de vie. Ainsi se perpétueront, même après l'avènement du Fils de Dieu sur la terre, les deux cités dont nous allons suivre le développement à travers les âges, la cité du ciel et la cité du monde : l'une nourrie de la vérité, arrosée par la grâce, fortifiée par le sang divin; l'autre mangeant le pain du mensonge, buvant l'iniquité comme l'eau, couverte du ir^ang de l'innocence répandu par torrents dans toute la suite des siècles.

Les ciiéru- 27. Avaut de quitter le Paradis de délices pour suivre l'humanité 'ausouï* dans ses voies nouvelles, il nous faut dire un mot d'une nouvelle Notivciic' interprétation de M. E. Renan sur les chérubins au glaive flam- Uon'd'rM. E. boyant que le Seigneur place au seuil de TEden. « Les Krubim, )) que Dieu, suivant le récit de la Genèse, fait habiter à Forient du )) Paradis, pour en garder rentrée, sont très-probablement, dit-il, ') les griffons {Â'rub-Vpùm), gardiens des trésors et des monts auri- » fères dans tous les mythes ariens *. L'idée des Krubim n'est pas )) sémitique, et la racine de leur nom semble indo-européenne )) [grif-greifen, saisir). On pourrait supposer, il est vrai, que les » Juifs n'ont connu cet être fabuleux que par leurs rapports avec

* Tucli., Kommentar ùbsr die Gcnesit, pag. 96, 97 (Note de M. E. Renan).

Renan.

CHAP. IV. — PROMESSE DIVINE DE RÉDEMPTlOxN. 213

♦I le haut Orient, et, s'il s'agissait uniquement des Knibiin em- I) ployés comme motifs cVornementation dans rarcliiteclure des » Hébreux, la question devrait sans doute être ainsi résolue *; 8 mais le rôle de gardiens de la porte d'Eden est trop caraciéris- » tique et se rattache à de trop vieilles idées pour qu'une telle ex- » plication soit faciiement admissible. Y aurail-il là quelque sou- » venir de l'empire fabuleux des griffons et des ariinaspes dans » l'Altaï, ou des griffons qui gardent l'or de lvamj)ila (Havila) 2? )> Le fameux critique laisse sa question ainsi suspendue , sans itii donner de réponse , espérant que le bon sens d'un lecteur du xix'^ siècle suilira pour conclure et placer le récit de la Genèse au rang des mythes fabuleux de l'Inde. Si la tactique n'est pas trèsfranche, elle est au moins fort habile. Mais qu'il nous soit permis de reprendre celte argumentation indécise et de la soumettre à l'examen d'une saine logique. « La racine du nom de Krubim, dit » M. Renan, n'est pas sémitique ; » et la preuve c'est qu'on lui trouve dans les langues indo-européennes des analogues, tels que gr^f^ greifen (allemand), saisir. D'après ce principe complètement nouveau en philologie, il faudrait renverser toutes les idées actuellement reçues, et dire par exemple que l'hébreu rock (tête) ne représente pas une idée sémitique, parce que le mot français roc est plus récent; que le mot sanscrit swan (sonner) est dans le même cas, parce qu'on retrouve ses analogues dans le latin et le français ; de même pour les racines sanscrites bhumi, terre; diva, jour; agni^ feu, qui se rencontrent presque identiques dans les mots latins humus, dies, ignis. Il serait facile de multiplier à l'infuii ces exemples, car toutes les langues indo-européennes sont dérivées des idiomes sémitiques; et l'on peut suivre à la trace leur filiation. Or, de cette conformité de racines, on concluait jusqu'ici à une communauté d'origine, et nous croyons qu'on persistera dans cette conclui^ion, môme après la nouvelle théorie de M. E. Renan. M;il-

» Journal of the Asiaiic Society, vol. XVI, 1" part., 1854, pag. 93 et suît. — C'esô aussi l'opiaion de M. Layard. M. Ewald songe plutôt aux sphinx de l'Egypte. Die Alterthû/ner des volkes Israël , 2^ édit., pag. 139 (Note de M. E. Renan),

* Histoire des langues sémitiques, pag. 476, 477.

2!4 niSTOIRE DE l'ÉGLTSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.

gré Fautorité du docte écrivain, il sera difficile de rejeter un mot hébreu comme suspect, par la seule raison qu'on lui trouvera des dérivés en allema.id ou en grec, en latin ou en français. Disons maintenant que l'étymologie du mot Krubim, donnée par M. E. Renan, n'implique nullement l'idée de griffon, qui lui paraît si séduisante. Le savant Hyde, dans son ouvrage : De la Rdigion dominante des anciens Perses, avait examiné bien avant M. Renan cette question philologique. Son opinion, consciencieusement formulée et si sérieusement appuyée, que Gésénius n'hésite pas à la regarder comme très-probable, est que l'étymologie de Krubim vient d'un vrrbe hébreu et arabe qui signifie, dans les deux langues, s'ap- ^.rocher. Les chérubins, dont le nom se retrouve en divers passages de l'Ecriture sainte, quoique M. Renan affirme si légèrement que leur (( idée n'est pas sémitique, » sont en effet, dans la hiérarchie des chœurs angéliques, les esprits qui s'approchent, avec les séraphins, le plus près du trône de Dieu. C'est pour cette raison sans doute que nous verrons des chérubins d'or massif étendre leurs ailes sur l'arche d'alliance, dans le tabernacle construit par Moïse. Il semble que M. Renan, qui ne peut ignorer les travaux philologiques d'Hyde et de Gésénius, aurait dû au moins signaler ce résultat de leui-s recherches. Et n'eùt-il pas voulu le faire, il lui restait du moins à prouver l'antériorité des traditions mythologiques de l'Inde sur le récit de la Genèse, la supériorité des fables des griffions et des ari- ?naspes sur l'histoire écrite par Moïse. Jusque-là ses aperçus, plus ou moins ingénieux, ne peuvent obtenir un grand crédit dans le monde savant.

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