‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 38 sur 121 · CHUTE · texte numérisé non relu

CHUTE

l'envisageait comme une condition indispensable de la liberté Immaine, en sorte que si Adam et Eve eussent été fidèles, la loi serait restée la même pour leurs descendants. Cette considération, admirablement développée par saint Thomas S lui fournit l'occasion de réfuter une erreur beaucoup trop répandue sur le caractère de la faute originelle. On se persuade généralement que la fidélité d'Adam et d'Eve eût assuré pour jamais à l'universalité de leuirace k persistance du bonheur primitif. Il y a là une exagération qu'il importe de réduire aux proportions rigoureuses de la vérité théologique. La fidéhté des deux premiers ancêtres du genre humain n'avait pas cet effet absolu de répercussion sur leur race. Chacun de leurs descendants se fût trouvé à son tour soumis à Tépreuve et placé en face du précepte. L'injonction adressée au premier homme tombait, dans sa personne, sur tout le genre humain qu'il représentait. kSî donc ce commun ancêtre l'eût fidèlement observée, ses descendants pouvaient la violer, et la fidélité eût-elle été universelle jusqu'à nous, à notre tour, nous, les derniers nés d'Adam, nous pourrions, vaincus enfin par la séduction du serpent tentateur, inaugurer le péché dans le monde et y introduire la faute originelle. Seulement les conséquences de cette chute individuelle n'atteindraient que la postérité directe des coupables, sans rejaillir sur le reste de l'humanité fidèle. En ce sens, la faute d'Adam et d'Eve eut des suites plus lamentables, parce qu'elle enveloppait avec eux toute la race humaine. Telle fut la conséquence de la faiblesse de la femme, qui « prit du fruit, en mangea, et le )) présenta à l'homme, qui en mangea comme elle. » 15. Fidèle jusqu'au crime, c'est la pensée de saint Augusti'n, ç^^ dam accepte de la main de la femme le fruit défendu. «Il n'est pas séduit » comme Eve, dit saint Paul; ce n'est point à lui que le tentateur adressa ses discours perfides. L'exemple et la solUcitation de la femme suffirent à sa détermination. « La mort, dit encore saint » Augustin, n'avait pas foudroyé Eve coupable au pied de Tarbre » funeste 2. La terrible menace de Dieu ne s'était point réalisée

* S. Thom., Summ. TheoL^ 1» p., q. c, art. 2.

» S. August., De Genesi ad fit ter. , lib. II, cap. XLII.

souverain.

198 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.

» sur-le-champ; dans son inexpérience des rigueurs divines, dont » les délais n'aUénueiit pas la réalité, Adam crut pout-êire sa faute » moins grave. Mais, ajoute le grand docteur, quelle que soit la » différence du mode de tentation pour l'un et pour l'autre, tous » deux se sont néanmoins laissé surprendre par le péché ; tous » deux sont également tombés dans les filets du démon K » Le jijge 16. « Et leurs yeux furent ouverts. Et se voyant nus, ils tressé

» rent des feuilles de figuier, dont ils se firent une ceinture. »

« Leurs yeux furent ouverts, continue saint Augustin, non pas p à la lumière corporelle, car ils la voyaient auparavant, mais à la 0 lumière spirituelle, qui leur découvrit, dans une vue soudaine, la » gravité de la faute commise et la grandeur du bien qu'ils venaient » de perdre à jamais. L'acte matériel, la manducation du fruit défi fendu, avait consommé leur crime; mais leur âme était déjà per- » vertie auparavant. L'inclination au mal avait précédé la désobéis- » sance. L'orgueil avait exercé sur eux son funeste empire; » mais son illusion fut de courte durée; leurs sens révoltés leur apprirent que tout était changé autour d'eux et en eux; la honte, juste châtiment du pécîié, s'empara des deux coupables; le serpent leur avait promis qu'ils seraient comme des dieux, et les voilà réduits à ne pouvoir plus soutenir leurs propres regards. Ci^pendaiàt la voix du Seigneur retentit dans Eden ; cette voix bien connue et jusqu'alors si aimée, qui leur annonçait les communici lions quotidiennes avec leur créateur et leur père. A l'heure où le soleil répand sur la nature ses derniers feux, quand les animaux fatii^ués chcKchent un asile pour la nuit qui approche, et qu'une sorte de recueillement universel rend tous les bruits plus saisissables dans les solitudes, ils entendent, dominant la brise légère, « la voix du Sei- D gnem* se promenant dans l'Eden. Adam et sa femme se cachèrent » au milieu des arbres du Paradis, pour se dérober à sa vue. » Voilà les dieux selon la promesse de Satan qui se cachent devant le Dieu véritable. « Et le Seigneur appela Adam. Où es-tu? lui dit- ;> il. — J'ai entendu votre voix dans l'Eden, répondit Adam, et crai-

* S. August., De Civit. Dei, lib. XIV, cap. xi<.

ClIAP. IV. — PROMESSE DIVINE DE RÉDEMPTION. \[][)

fi gnant de paraître dans ma nudité devant vous, je me suis caché.

,) Qui donc, dit le Seigneur, vous a révélé le secret de votre

» nudité, sinon parce que vous avez mangé du fruit détendu? — Et t) Adam reprit : La femme que vous m'avez donnée pour compagne

m'a présenté ce fruit, et j'en ai mangé. — Et Jéliovuh, le Seigneur, )> dit cà la femme : Pourquoi as-tu agi ainsi? — Le serpent m'atrom- » pée, répondit-elle, et j'en ai mangé. »

Nous n'avons rien changé à ce dialogue solennel, dont chaque mot retentit douloureusement jusque dans les profon eurs de l'humanité. Les coupables se cachent. Est-ce donc Là le fruit de cette science qui devait leur ouvrir les yeux? Ne savent-ils plus qu'on ne saurait échapper aux regards du Dieu vivant? Quelle retraite demeurera inaccessible à celui qui a créé le monde et qui secoue la terre dans sa main pour en chasser les impies? Us devaient, grâce à ce fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, devenir semblables à Dieu; n'est-ce pas le moment de profiter de sa présence pour se comparer à lui et mettre leur nouvelle divinité en face de sa divinité redoutable. Mais la parole du serpent n'a été qu'une horrible ironie, et toute la science qu'ils tiennent de lui consiste à connaître sa perfidie. Du reste, ils ne dissimulent pas leur faute; Adam Tavoue le premier et la rejette sur la femme; Eve l'avoue à son tour et la rejette sur la tentation de Satan. Ni l'un ni l'autre n'a encore le noble et saint courage de n'accuser que soi-même et sa propre faiblesse. Leur cœur a été blessé à mort parle péché; il retombe sans énergie jusqu'à ce que la pénitence le relève et qu'une promesse de salut, descendue des inépuisables trésors de la miséricorde divine, lui ouvre par l'expiation et la grâce une route nouvelle vers la réhabilitation.

§ 1¥. Promesse divine de rédemption. Expulsion dn Paradis Terrestre.

17. Jusqu'ici le Seigneur a écouté la réponse des coupables; il con.asîoa n'a point encore prononcé la sentence. Adam et Eve, couverts de d'Aïam'et confusion, attendent Tarrêt du juge souverain; les remords de la conscience, la honte, fille du crime, la pensée de leur ingratitude,

le souvenir de tant de bienfaits, le regret de ce qu'ils ont perdu, rincertitude de leur nouvelle destinée, tous ces sentiments se pressent à la fois dans leur âme bouleversée. Leurs réponses brèves, rinutile excuse dont l'un et Tautre font précéder leur laconique aveu : comedi, indiquent dans le texte génésiaque, mieux que ne le sauraient faire les plus éloquents discours, les tortures intérieures auxquelles ils étaient en proie. Notre sens altéré par la déchéance originelle et par une funeste familiarité avec le mal, ne comprendra peut-être jamais, comme ils le comprenaient eux-mêmes en ce moment, ce qu'il y a d'horreur et d'amertume dans la perte de Dieu. Le cœur des saints, relevé par la grâce de Jésus-Christ à la perfection primitive d'Adam et d'Eve, et à un état plus méritoire encore, est seul capable de sentir, dans ce qu'elle a de poignant et d'indicible , une pareille souffrance. Aussi, à mesure que les âmes rachetées par le sang divin progressent dans la voie de Fexpiation et de la pénitence, elles acquièrent une connaissance plus vraie et plus profonde de la malice du péché; il leur apparaît comme le mal unique et souverain, et leurs accents s'inspirent des plus sublimes lamentations des prophètes pour exprimer l'horreur qu'il leur cause. Or Adam et Eve, créés innocents et purs, avaiônt, par le privilège de leur condition première, les lumières spirituelles que la sainteté conquiert au prix de tant de luttes et d'efforts. La vue de leur péché fut donc pour eux une révélation d'autant plus terrible qu'ils en concevaient plus clairement l'énormité. Aucune parole humaine n'exprimera jamais l'angoisse de ce cruel moment, quand, l'abîme ouvert sous leurs pas, le ciel fermé sur leur tête, ils attendaient leur sentence, partagés entre l'effroi de la mort qu'ils avaient méritée, et peut-être la vaine espérance de cette mort trop lente qui ne venait pas les dérober à ce supplice.

18. Enfin Dieu fait entendre la première partie de son arrêt. La justice se combine avec la miséricorde, de telle façon que la seconde domine la première de toute la hauteur des cieux.aJéhovah, » le Seigneur, dit au serpent : Parce que tu as agi ainsi, tu es raau- > dit entre tous les animaux; tu ramperas sur la terre qui sera ta n nourriture. J'établirai entre toi et la femme, entre sa race et la

Page 1