‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 42 sur 121 · DESCENDANCE DE SETE , OU LES FILS DE DIEU · texte numérisé non relu

DESCENDANCE DE SETE , OU LES FILS DE DIEU

22. Importante remarque sur le nombre réel des générations antédiluviennes.

— 23. Généalogie des dix patriarches antédiluviens, descendants de Seth.

— 24. Traditions universelles sur les dix générations qui précédèrent le déluge. — 25. Le patriarche Seth. Livres apocryphes pabliés sous son nom.

— 26. Origine du nom de fils de Dieu, donné, à l'époque d'Enos, aux descendants de Seth. —27. Le patriarche Hénoch. — 28. Prophéties ajjocryphes publiées sous le nom d'Hénoch. — 29. Longévité des hommes avant le déluge. — 30. Traditions universelles sur la longévité antédiluvienne. — 31. Les Nephilim ou géants.

216 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE (4963-3308). § 4. CHRONOLOGIE DU MONDE ANTÉDILUVIEN.

32. Difficultés générales que présente l'étude des origines bibliques. — 33. Difficultés spéciales de la chronologie antédiluvienne. — 34. Les divergences chronologiques entre l'hébreu, le samaritaiQ et la version des Septante ne sauraient atteindre l'intégrité essentielle de la Bible. —35. Ces divergences expliquent la variation de près de deux mille ans entre les différentes chronologies autoricées par l'Eglise.

§ I. Cain et Abel.

1. « Or Eve conçut et donna le jour à un fils qu'elle appela Gain *, )) en disant : Je possède un homme par Adouaï, ]e Seigneur! Elle » enfanta de nouveau, et mit au monde A bel. Gain fut agriculteur, » et A bel pasteur de brebis 2. »

Le premier événement qu'enregistre Fliistoire est une naissance; le premier cri de joie dans les tristesses de l'exil s'élève d'un cœur maternel, quand la femme, oubliant les angoisses de l'enfantement, tout entière au bonheur d'avoir donné le jour à un homme, témoigne à Dieu sa reconnaissance. Ge sera dès lors la seule immortalité naturelle permise au genre humain déchu, la seule image du privilège perdu de l'Eden. L'homme, destiné à la mort, se verra reyïvre dans ses fils et les enfants de ses enfants. Nous comprenons ainsi l'allégresse d'une naissance, et dans le bonheur de la première maternité celui de toutes les autres. Tel est le sens que saint Jérôme et la Vulgate donnent à la parole d'Eve. Mais le texte hébreu semble se prêter à une interprétation plus large et plus solennelle, qui fut développée pour la première fois au xvi® siècle, par le savant commentateur Isidore de Ghiari 3, et qu'on a de nos jours remise en honneur. Les expressions originales traduites littéralement seraient celles-ci : Possedi hominem Adonai : «Je possède l'homme-Dieu. » Dans l'illusion d'un bonheur prématuré, Eve aurait cru que le Sauveur qui doit sortir de sa race pour écraser la tête du serpent, serait son premier-né sur la terre de l'exil; et voilà

'•« Càin, de l'hébreu Kana, ^Agm^LQ j)os session, acquisition. — * Gènes., cap. iv, 1, 2 8 Isidore de Chiari, en latin Clarius, d'abord religieux bénédictin, puis évêque de Foligno, a laissé des commentaires estimés sur presque tous les liyres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

pourquoi elle le salue du nom à' homme-Dieu, nom rédempteur que portera seul dans l'avenir l'auguste Fils de Marie. Plus tardj à la naissance d'Abel. les magnifiques espérances. d'Eve se sont évanouies; l'enfant sur la tête duquel elles reposaient ne les a pas ^stifîêes, et la mère désolée consacre le souvenir de cette douleur par le nom à'Abel, qui signifie Vanité, C'est le terme même de Salomon dans cette exclamation si souvent répétée par les enfants det hommes : « Vanité des vanités, » en hébreu : Hahel habolim. La promesse divine d'un Sauveur apparaîtrait ainsi comme l'objeî des aspirations constantes de nos premiers parents; elle deviendrait comme le baptême sacré des premières générations humaines. Quelle que soit l'interprétation à laquelle on veuille s'arrêter, l'Eglise les autorise l'une et l'autre. Il n'en est pas de même des fables thalmudiques sur Caïn et Abel, dont Torigine fort suspecte et le récit invraisemblable paraissent se rattacher à deux ouvrages apocryphes connus pous le nom de Petite Genèse et de Livre des fiUcs d'Adam K On suppose que les deux frères eurent chacun une sœur jumelle nommée Azroum et Ouvaïn. Devenus grands, ils songèrent à se marier, et Adam dit à Eve : Caïn doit épouser Ouvaïn, qui est née en même temps qu'Abel, et celui-ci épousera Azroum. sœur jumelle de Caïn. Cette disposition déplut à l'amé des deux 51s, qui dit à sa mère : J'épouserai ma sœur, et Abel épousera h, sienne. Or Azroum, disent les rabbins, était plus belle qu'Ouvaïn. Cette résolution déplut à Adam : Il est contraire à la loi de Dieu, dit-il, d'épouser sa sœur jumelle. Le germe de la discorde serait ainsi entré par un double mariage dans la famille de nos pre.mier'^^ parents 2. Nous ne nous arrêterions pas à ces fabuleux commentaires, et nous n'aurions pas songé à les proposer à l'attention du lecteur, s'ils n'avaient dépassé l'enceinte de la Synagogue et servi de base à un système plus récent d'erreurs. Dès le xii^ siècle nou.^ en retrouvons la trace dans une prétendue révélation, faussemcLl attribuée à saint Mélhodius, et reproduite par Pierre Comesior *,

* D. Ceillier, Moïse, tom, J. — « Natal. Alex., Histor. eccles., tom. I, pag. 15,

3Petr. Comest., Histor.scholast., lib. Gènes., cap. xxv; Toruiell., Annales sacru

l.'m. I, pog. 107, 108.— Mahomet, dans le Corail^ a aussi adopté cette fable dei

HISTOIRE DE l'Église. — première époque (4963-3308).

^elon cet autre récit, Adam et Eve, quinze ans après leur expulsion du Paradis Terrestre, auraient eu Caïn, leur premier-né, et sa sœur jumelle Calmana, Un nouvel intervalle de quinze années se serait encore écoulé, et ils auraient eu Abel et sa sœur jumelle Delbora. Après le meurtre d'Abel par son frère, Adam et Eve auraient porté le deuil de ce fratricide pendant un siècle. Toutes les erreurs s'enchaînent à travers les âges et forment comme une tradition de mensonge, dont les derniers venus recueillent le tnste héritage. Calvin, à son tour, affirma qu'Abel était marié, et il fit revivre, au profit de ses modernes passions, les récits apocryphes des siècles anciens. Or l'enseignement des saints Pères, d'accord avec le texte même de la Genèse, proteste contre celte erreur historique.

2. Figure de Jésus-Christ, Abel mourut vierge; le premier aes sacrificateurs, il offrit à Dieu une victime agréable et pure; il fut frappé par son frère, comme Jésus-Christ par ses frèies; pasteur de brebis, son sang rejaillit sur son troupeau, comme le sang du divin Pasteur sur le troupeau spirituel des cimes; le meurtrier d'Abel sera errant et fugitif sur toutes les plages de la terre, portant au front le sceau de la malédiction divine; nul ne pourra tuer Gain, réservé à la seule vengeance de Dieu; de même le peuple déicide, meurtrier de Jésus-Christ, sera errant et fugitif dans tou; l'univers ; il portera au milieu des peuples, sur tous les champs de l'histoire, le sceau de la malédiction qu'il a appelée sur lui-même. Réservé comme le témoin de la vengeance divine, il attendra l'heure inconnue des miséricordes , sans mourir jamais comme race et sans mêler son sang au flot des générations qu'il traverse. On conçoit que l'hérésie eut intérêt à dénaturer ce type d'Abel, magnifique figure de Jésus-Christ; mais elle n'a pu le faire qu'en Tenversant la doctrine de la tradition et l'autorité même de l'Ecriture. Le texte de la Genèse ne laisse en effet aucun doute sur ce

gén érations jumelles de notre première mère. Il suppose qu'après la chute Adaai et Eve se retirèrent dans l'île de Sérandib, ou Ceyian. Les indigènes montrent encore aujourd'liui dans celte île un lac formé par les larmes qu'Eve versa pendant cent ans sur la tombe d'Abel.

point. Au chapitre « des générations d'Adam ^ n la postérité d'Abel n'est point signalée; nulle part on ne trouve le nom de l'épouse d'Abel, ni l'indication de l'alliance qu'il eût contractée. Ce silence est d'autant plus remarquable, que la Genèse parle de la x\;mme de Gain, nomme ses enfants et suit l'ordre de leurs générations, tandis que la postérité d'Abel n^ laisse aucune trace, et que les fils de Seth, qui seront appelés les fils de Dieu, par opposition aux fils de Gain, nommés enfants des hommes, sont partout représentés comme la substitution providentielle de la descendance d'Abel, tranchée dans sa source par une main fratricide. Aussi les Pères sont unanimes dans leur enseignement; saint Jérôme, saint Basile, saint Ambroise célèbrent la virginité d'Abel. La tradition de l'Eglise, au iv° siècle, était tellement uniforme sur ce point, qu'une secte d'hérétiques, exagérant les conséquences de cette doctrine, crut devoir proclamer la virginité comme la seule condition de salut. Ils se nommaient Abéliens, refusaient toute alliance et adoptaient des enfants étrangers ^. Saint Augustin, qui inscrit le nom de ces sectaires dans son traité contre les Hérésies, tout en combattant leur erreur, ne proclame pas moins qu'Abel avait exprimé la figure de Jésus -Christ par trois caractères principaux, la virginité, le sacerdoce et le martyre *. Dans cette virginité d'Abel aux premiers jours du monde, alors que la loi de propagation divinement donnée à Adam, empruntait aux circonstances une force souveraine, il y avait certainement un trait particulièrement mystérieux, qui se rattachait au plan providentiel de rédemption, et qui faisait, suivant l'expression de saint Paul, de l'histoire primitive la forme de l'avenir, forma futuri ^. Nous ne nous étonnons donc pas de Tinsistance avec laquelle les adversaires de la virginité catholique cherchent à en détruire la glorieuse image dans la figure patriarcale d'Abel. 3. Cette discussion nous a fait anticiper sur les événements et la narration de la Genèse. Les deux frères grandirent sous les yeux de leurs parents, et l'Ecriture ne nous dit rien de cette première

1 Gènes., cap. v, 1 : Hic est liber generationis Adam. — ^ Gènes., cap. iv, 16, 17. — 3 s. Augiist., De Hœres., haeres. 87. —'*S. August., De Mirabil. S. Scripturœ, lib. I, cap. m. — * Rom., cap. v, 14»

éducation, dont renseignement commun et les traditions puisées à la même source , devaient produire des résultats si opposés. « Le D premier-né des deux auteurs du genre humain, dit saint Augus- » tin, en expliquant ce contraste, appartient à la cité des hommes, » c'est Caïn; le second, Abel, appartient à la cité de Dieu. Ici s'ap- I) plique la parole de l'Apôtre : « L'élément spirituel ne précède » jamais dans l'homme; c'est l'élément animal qui domine d'abord, » le principe spirituel ne vient qu'ensuite ^ » Ainsi chacun de nous, » en tant qu'issu d'une race maudite et fils d'Adam, naît méchant )) et charnel; s'il a plus tard le bonheur de renaître en Jésus-Christ î) et de croître dans cette nouvelle vie, il deviendra bon et spirituel. » De même, lorsque les deux cités commencèrent à naître et à mou- » rir, la première naissance que nous présente le genre humain est n celle du citoyen de ce monde; la seconde, celle du citoyen de la » cité de Dieu, étranger en ce monde; prédestiné par la grâce, élu » par la grâce , par la grâce étranger ici-bas , par la grâce citoyen » d'en haut 2 ! » Caïn était agriculteur et Abel pasteur de brebis. Telles sont encore maintenant les deux grandes divisions de la vie des champs et la source des vraies richesses. En les trouvant déjà représentées au berceau de l'histoire par les fils d'Adam, on reste convaincu que Dieu n'avait pas abandonné le premier homme à son inexpérience et à sa faiblesse relative, en face d'une nature hostile. L'antiquité païenne avait divinisé les premiers inventeurs des arts utiles; nous pensons qu'au fond de cette erreur se trouvait une vérité mal comprise, celle de la bonté de Dieu révélant aux hommes les notions élémentaires indispensables à leur conservation. Sur ce fond d'origine divine, l'industrie humaine édifiera tous les arts, toutes les sciences, agrandira le domaine de ses conquêtes, multiphera les observations, classera ses connaissances, développera sa sphère d'activité, jusqu'à ce que le travail lui ait en quelque sorte rendu l'empire de la nature, perdu par le péché. La vie agricole et la vie pastorale étaient donc toutes deux également dans l'ordre de la Providence. Aussi nous ne comprenons pas l'exclu-

* 1 Cor., cap. XV, 46. — * S. August., De Civit. Dei, lib. XV, cap. l.

«ion de l'iiistorien Josèphe, qui semble insinuer que la condition de Caïn était à elle seule un titre de défaveur aux yeux de T>ieu. « Le Seigneur, dit-il, agréa l'ofiVande d'Abel, qui lui présentait le j) lait de ses brebis et les premiers-nés de son troupeau, parce que )) ce sont là les produits spontanés de la nature ; tandis que les )) fruits, violemment arrachés aux entrailles du sol par l'avare in- » dustrie de Thomme, étaient moins purs à ses yeux *. » C'est là une étrange interprétation de la loi divine du travail, promulguée dès le principe, au sein même des délices du Paradis, ut operaretur eam, et renouvelée avec une sanction terrible après la chute : In sudore vultus tuivesceris pane. La distinction indiquée ici par Josèphe n'existait pas aux yeux de Dieu, et cette tradition juive ne saurait s'expliquer que par la longue préférence des Hébreux pour la vie pastorale. Dans la réalité, la condition des deux frères fut sans aucune influence sur le jugement du Dieu, « qui sonde les reins et » les cœurs 2, ne fait acception de personne, mais discerne les sen- » timents et les pensées les plus cachées 3. » 4. (( Un jour donc, dit le texte sacré, Caïn offrait au Seigneur Sacrifice

•* ' '^ de Cain et

» des fruits de la terre. De son côté, Abel offrit des premiers-nés ^'m.

» de son troupeau et la graisse des brebis. Et le Seigneur jeta un g-néi aies sur

)) regard favorable sur Abel et sur ses présents, mais il n'agréa

» point le sacrifice de Caïn et rejeta son offrande. Caïn en éprouva

)) un ressentiment amer, et son visage exprimait la consternation.

» Pourquoi cette colère, cet abattement? lui dit le Seigneur. Ne

» sais-tu pas que si tu fais le bien, tu en recevras la récompense?

)) Si, au contraire, tu te livres au mal, le remords n'assiégera-t-il

» pas les portes de ton cœur? Mais quelle que soit la route que tu

* Joseph., Aniiq. Judatc, lib. I, cap. m. — Notons ici que Josèphe altère le tex te delà Genèse, a Abel, dit l'historien sacré, offrit les premiers-nés de ses brebis » et la graisse de son troupeau.» 11 n'est donc pas question d'une offrande de lait, ainsi que Josèphe le prétend; et si, comme tout porte à le croire, Abei sacrifia réellement des victimes pour en présenter la graisse sur l'autel du Seigneur, que devient la comparaison de Josèphe entre les « produits spontanés de la nature, » ofîerts par Abel, « et les fruits violemment arrachés aux eutrailles du sol, » offerts par Caïn?

* Psal. VII, 10. — 3 Hebr., cap. iv, 12.

mSTOlxcZ DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE (4963-3308),

» prennes, tes passions te restent soumises et tu es libre d en triom- » plier. »

Nous trouvons ici la mention du premier sacrifice dont il soit pnrlë dans la Genèse. La notion du sacrifice est sans contredit l'idée la plus universelle que constate l'histoire. On la retrouve à la base de toutes les religions ; elle semble sortir des racines mêmes de l'humanité. Depuis la horde sauvage apportant aux pieds de quelque idole la dépouille des anhnaux tués à la chasse dans ses forêts, jusqu'au consul romain cherchant dans les entrailles de la victime les secrets de la victoire, partout le sacritice apparaît comme l'acte religieux par excellence^ comme le gage du galut^ la sécurité du présent et l'espérance de l'avenir. Le monde païen fut dominé par cette mystérieuse idée, et non-seulement les animaux tombèrent par milliers sous le couteau sacré, mais les sacrifices expiatoires ont fait souvent verser plus de sang humain que les combats. Séparé du dogme de la déchéance origineUe, C6 fait csl inexplicable. L'humanité poursuivie par le souvenir d'un crime à expier, d'une majesté formidable, d'une divinité outragée à apaiser, voilà le spectacle que présente l'histoire de tous les peuples. La terreur semble peser sur le genre humain dans ses rapports avec le ciel, qu'il aime cependant à considérer comme sa patrie, et ce sentiment sera inscrit dans tous les cœurs et gravé au frontispice de tous les temples, jusqu'à ce qu'une victime divine ait réconcilié la terre épouvantée avec le ciel pacifié. Qu'on discute tant qu'on voudra sur ce fait étrange*; qu'on relève toutes les anomalies, tous les détails superstitieux, tous les rites singuHers qui accompagnent les sacrifices chez les diflférentes nations de la terre, il n'en restera pas moins acquis à l'observation que la notion du sacrifice est partout la même; plus la relation entre le sang d'uiia victime innocente et la protection céleste paraît incompréhensible à la raison, plus le fait lui-même, dans son universalité, dans sa persistance à travers les âges, dans son implacable uniformité, atteste une tradition commune, le sentiment profond d'une faute primitive, qui a rejailli sur toute la famille humaine, et la conviction que le sacrifice seul pourrait effacer cette faute.

5. Gain et Abel sont donc les premiers sacrificateurs dont parle ori-ine

•n r TïM T *^^ saciilice.

la Genèse, mais ils ne sont pas les inventeurs du sacrifice. La Bible ne leur attribue nullement ce caractère. Ils font leurs offrandes au Seigneur, sans doute comme ils l'avaient vu pratiquer par Adam, leur père. Jeunes tous deux, ils invoquent la clémence et la mise'ricorde du Dieu dont leur père avait tant de fois redit devant eux les bienfaits, la puissance et la justice. Les traditions juives sont à cet égard plus explicites que la Genèse. Voici comment elles s'expriment : (( Adam dit à ses fils : Prenez avec vous des fruits de la » terre et des brebis de votre troupeau, et allez les offrir aii Sei- » gneur sur le sommet de la montagne sacrée *. » Quelle que puisse être l'authenticité de ce document, il n'en indique pas moins que la tradition du sacrifice était antérieure à Gain et Abel, et c'est à ce seul point de vue que nous le citons. C'est qu'en effet, tandis que le sacrifice, dont la notion se retrouve partout dans les annales du monde, a laissé sa trace sur tous les points du globe, le nom de son inventeur ne se retrouve nulle part. Le polythéisme aura des initiateurs sacrés qui fixeront les cérémonies légales, l'ordre rituel des sacrifices, mais avant ces initiateurs, le sacrifice existait. Et en remontant d'échelons en écbelons la série des générations humaines, nous arrivons aux deux premiers fils d'Adam, qui font leur offrande au Seigneur, de la même manière que le premier homme l'avait fait sous leurs yeux. L'origine du sacrifice est donc, au berceau du genre humain, à côté de la première faute; son enseignement divin résulte de la promesse de rédemption au seuil (le l'Eden. Il faut le reconnaître, ou renoncer à expliquer jamais ie lait constant, uniforme et universel du sacrifice dans le monde.

6. L'offrande d' Abel qui présente au Seigneur « les premiers-nés et J^a pmhibi-

•^ , tion de man-

ia erraisse de son troupeau, » a de nos jours conduit les interprètes f?er la chair

° r ' o M. (]^^g animaux

les plus versés dans la science de l'Ecriture sainte, à conclure que n'existait pas

■ -"^ ■* ^ pour les

l'usagp de la viande n'était pas alors interdit à l'homme. On avait premiers

^ ^ hommes.

longtemps fondé l'opinion contraire sur la parole de Dieu à Noé, après le déluge : «Tout ce qui a vie et mouvement vous servira

» Natal. Alex,, Histor. eccles. Veteris Testammti, tom, I, pag. i5.

224 HISTOIRE DE L'eGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE (4963-3308).

» de nourriture; je VOUS ai abandonné toutes ces choses, comme » les légumes et les herbes des champs; observez seulement de ne » pas manger le sang des animaux avec leur chair *. » Mais il n'y avait, dans cette prescription, qu'une seule chose nouvelle, la prohibition de manger le sang, loi paternelle dont la Bible nous donne immédiatement le sens, quand elle ajoute : a Je vengerai en effet » votre sang sur tous les animaux qui l'auront fait couler; de même » que je demanderai compte à l'homme du sang humain, du sang » fraternel versé par lui. » Il importait, après le déluge, d'inspirer la plus profonde horreur pour les crimes qui avaient attiré la colère divine sur le monde antédiluvien. Voilà donc la portée exacte de la prescription faite àNoé. Mais il n'y avait pas eu, antérieurement, de réserve faite à Adam et à ses fils. Jamais le Seigneur ne leur avait défendu l'usage de la viande des animaux, des poissons et des oiseaux. Lors de l'investiture souveraine prononcée en faveur de nos premiers parents, Dieu avait dit : « Croissez et multipliez; remplis- » sez la terre et subjuguez-la ; dominez sur les poissons des mers, )) les oiseaux du ciel et tous les animaux de la terre. » On demande avec raison en quoi eût consisté l'empire de Thomme sur les poissons et les oiseaux, s'il eût été interdit de manger leur chair. Parmi les oiseaux, il en est qui semblent plus particulièrement créés pour la domestication, et que, dès les premiers temps, l'homme dut s'assujettir d'une manière plus directe. A quel usage l'homme les eûtil employés, si l'alimentation qu'ils pouvaient fournir eût été proscrite ? Les brebis dont Abel se fait pasteur, qu'il réunit en troupeaux, n'avaient-elles, pour payer ses soins, que leur lait et leur toison? Mais, dans ce cas, pourquoi la graisse des premiers-nés est-elle spécialement indiquée par la Genèse comme la portion spéciale du sacrifice d'Abel? Et si, par cette offrande, Abel crut ainsi présenter ce qu'il avait de meilleur, il connaissait donc l'usage de la graisse des animaux, il savait qu'elle était le plus recherché des aliments; il était donc pasteur, comme le furent depuis les patriarches, vivant Ron-seulement du lait, mais de la chair de ses troupeaux. Ces raisons, dont nous n'indiquons ici que le sommaire, nous paraissent * Gencs., cap, ix, 3 et 4,

'■'' ' ■ -. La plupart des auteurs modernes lois ont adoptées, et

mons à résumer cette discussion par les paroles pleines de

ciérution et de sagesse du judicieux abbé Duguet : « Il semble,

I) (lit-il, qu'il ne faut pas convertir en défense générale une chose

» laissée à la liberté et nécessaire en certaines occasions, commo

» les sacrifices et le besoin; qu'il vaut mieux se corleuter de dire.

» que les animaux nécessaires à l'agriculture furent longtemps

» épargnés, et que la frugalité des hommes vertueux les porta à se

» contenter de légumes et de fruits, sans néanmoins tomber dans

;) la superstition de n'oser tuer une bête *. »

7. La clilYérence que Dieu établit entre le sacrifice des deux frères ^^e sacnfioa

■^ «le Caïa est

n'a rien nui puisse nous étonner après l'horrible forfait dont Caïn r'-ietéi-.P.ria

•^ -^ ScigiUïiir,

se rendit coupable. L'homme n'arrive pas d'un premier bond aux" derniers excès du crime : un travail lent et invisible de perversion morale précède dans l'âme ces coups dont le retentissement soudain vient épouvanter la terre. 11 en fut ainsi de Caïn; et Dieu qui lit dans les cœurs les pages les plus obscures, rejeta son offrande, que rien ne distinguait extérieurement de celle du juste Abel. Qui nous dira quelles passions tumultueuses fermentaient déjà dans le sein du premier des fratricides? Qui révélera les secrets de jalousie et de vengeance dont le fils aîné de la famille humaine nourrissait sa haine invétérée, alors que, réunis près de Thumble pierre da sacrifice, les deux frères semblaient absorbés dans le recueillement et la piété d'un hommage commun, rendu au même Dieu, leur souverain, leur juge et leur père? Un mot de saint Paul nous aidera à pénétrer dans ces mystérieuses profondeurs. Le grand Apôtre a vu par la pensée le spectacle du premier sacrifice; il a vu les deux frères prosternés devant la face du Seigneur. Mais que leurs sentiments sont différents! « C'est par la foi, dit-il, qu'Abel ofifrit tt une victime plus agréable à Dieu que celle de Gain *. » Ainsi l'orgueilleuse incrédulité était déjà entrée dans le cœur du fils aîné •d'Adam. Caïn se soumettait^encore aux pratiques extérieures de la religion et du culte paternel, mais il ne croyait plus. Il n'avait plu»

* Duguet, explication littérale de l'œuvre des six jours, vers la fin.

• Hebr., cap. xi, 4.

226 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE fPOQUE (4963-3308).

Comuiunication de

Lieu à Gain.

Une intor-

prétatioD do Calvin.

la foi. Il adorait des lèvres une majesté détrônée dans son cœur. On conçoit dès lors quels durent être ses transports de fureur et de jalousie, quand Dieu manifesta, par un signe extérieur et sensible, sa préférence pour le sacrifice d'Abel. Ce Dieu auquel il ne croyait pas, existait donc dans toute sa puissance et sa souveraineté! Il avait donc lu, comme dans un livre ouvert, les pensées d'insolente révolte et d'outrageante impiété si soigneusement dissimulées dans les replis de l'ame coupable! Les saints Pères sont unanimes à penser qu'en effet il y eut une marque extérieure de ia préférence divine. « Un signe visible, dit saint Augustin, témoi* » gna indubitablement de l'accueil ou de la disgrâce qui s'attacha » aux bonnes œuvres d'Abel et aux œuvres injustes de Caïn *. » 'Saint Jérôme, saint Cyprien , saint Cyrille de Jérusalem, saint CLrysostome croient que le feu du ciel vint consumer le sacrifice du juste Abel sur l'autel du Seigneur. Quoi qu'il en soit, le témoignage de la bienveillance divine en faveur du plus jeune des deux frères, fut certainement assez prononcé et assez sensible pour que la jalousie de Caïn prît les proportions d'une liaine irréconciliable. 8. Ici se place, entre les projets homicides du meurtrier et leur exécution, une intervention de miséricorde et de salut dont nous ne saurions trop admirer le touchant caractère. L'humanité proscrite retrouvait sur la terre d'exil la voix qui avait fait ses délices difns l'Eden. Dieu ne l'avait pas entièrement abandonnée au hasard de ses caprices et au désordre de ses passions primitives. Sous quelle forme s'échangeaient ces communications mystérieuses, quand « le Seigneur, dit saint Augustin, voulait s'entretenir comme » un ami avec les premiers hommes *? » L'Ecriture ne nous l'apprend point. Il est permis de supposer que le ministère des bons anges fut employé pour combattre les insinuations de l'esprit du mal dans le cœur de Gain. La voix de la conscience elle-même peut être aussi considérée comme Técho intime de la parole divine retentissant jusqu'aux profondeurs de l'âme et arrêtant le coupable sur le penchant de^'abîme. Voix persévérante, infatigable,

» S. August., De Civit. Dei, lib. XV, cap. vu. — « IbicU

qui ne cesse de se faire entendre aux cœurs les plus endurcis, et dont les avertissements si multipliés ne sont que trop souvent inutiles! Caïn résista h cette miséricordieuse parole; le ténioignage visible de la disgrâce de Dieu l'avait irrité sans le convertir; la bonté qui s'incline encore jusqu'à lui, dans un dernier et paternel effort, pour le relever, ne fait qu'envenimer sa sombre jalousie. Et pourtant il reste libre, eniièremeni hbre de choisir sa voie, d'étouffer les ardeurs de sa passion aveugle, de rétablir dans son âme l'empire de la vertu et de reconquérir la faveur céleste. Dieu luimême le rappelle au sentiment de ce libre arbitre, que la grâce sollicite sans l'absorber, que les tentations circonviennent sans le détruire. « Tes passions te restent soumises, dit le Seigneur, et tu » seras toujours libre d'en triompher. » Ce verset de la Genèse est un de ceux que Calvin eût voulu effacer de nos saintes Ecritures *. Il est en effet la condamnation anticipée des désolantes doctrines de i'hérésiarque sur le serf-arbitre. Mais il n'était pas facile de faire disparaître un texte aussi authentique, que toutes les éditions de la Bible sont unanimes à rapporter. Calvin crut tourner la ditïiculté en proposai!' une interprétation étrange que^us rapportons ici, parce qu'elle touche à des questions qui n'ont pas encore perdu leur actualité, et qu'elle servira d'ailleurs à donner une idée de la bonne foi du réformateur. Le texte latin de la Vulgate, accepté par Calvin en cette circonstance, est celui-ci : Nonne si bene egeris, recipies? sin autem maie, statim in foribus peccatum aderit? Sed sub teerit appetitus ejus, et tu dominaberis illius^ : « Si tu fais le bien, ne » recevras-tu pas la récompense? si, au contraire, tu fais le mal, I) le péché n'assiégera- t-il pas ta porte? Mais sa concupiscence te s; sera soumise, et tu le domineras. » On ne voit guère la possibilité d'une traduction plus littérale et d'un sens plus obvie. Calvin va changer tout cela, il traduit : « Si tu fais le bien, ne recevras-tu » pas ia récompense? si, au contraire, tu fais le mal, le péché n'as- » siégera-t-il pas ta porte? Mais les pensées d'Abel te seront soun mises, et tu le domineras. » Telle est l'ingénieuse interprétation

* Voy. Cornélius à Lapide, Comment, in Gènes., cap» ir 7. — . » Gwêê^, uip. IV, 7.

du réformateur genevois : ou plutôt, car U n'a pas même ici le mérite de l'invention, telle est l'ignorante subtilité de quelques sectaires du iv° siècle, dont il a ressuscité à son profit une erreur déjà signalée par saint Augustin. « Dieu, dit ce grand érêque, ne vou- )) lut pas laisser Caïn sans une injonction sainte, juste et bonne : » — Calme-toi, lui dit-il; il se soumettra à toi, et tu le domineras. » — Est-ce donc de son frère qu'il s'agit ici? A Dieu ne plaise ! C'est » du péché. Cette soumission du péché à l'homme fait entendre )) que l'homme ne doit s'en prendre qu'à lui-même toutes les fois » qu'il pèche. Il dominera en effet son péché, s'il le soumet à son » repentir; autrement le péché domine, si, dès l'invasion, il a )) trouvé dans l'homme un auxiliaire dont il fait un esclave *. » Saint Ambroise et les autres Pères parlent dans le même sens ^. La paraphrase hébraïque, connue sous le nom de Targoum, n'est pas moins explicite. Voici son commentaire sur ce passage : « J'ai » remis en ta main le gouvernement de ta concupiscence, c'est à )) toi à exercer cet empire, soit pour le bien, soit pour le mal ^. » II n'y- a donc pas lieu à la moindre équivoque, et la parole de Dieu à Caïn subsiste dans toute son énergie pour la condamnation du calvinisme.

9. « Un jour Caïn dit à Abel : Sortons ensemble. Et lorsqu'ils » furent dans la campagne, Caïn se précipita sur son jfrère, et le » tua *. n

Voilà, dans toute son horreur, le premier crime qui fit couler sur la terre le sang humain. Le récit de Moïse, avec cette simplicité divine que nous avons déjà plusieurs fois signalée, supprime tous les détails du fratricide. Dans l'unique parole du meurtrier : « Sortons ensemble, » il y a comme une révélation d'hypocrisie et de dissimulation qui veut dérober à l'œil peut-être inquiet d'un , père et d'une mère, le secret de cette promenade fraternelle. Dansr l'empressement d'Abel, qui accepte avec joie cette invitation, on croit sentir l'élan généreux et confiant du juste, qui espère, par

» S. August., De Civit, Dei, lib. XV, cap. vn. — « S. Ambros., De Cain et Abel, lib. II, cap. vn. — • Cornel. à Lapid., Comment, in Gènes., cap. iv, 7. — * Gmm., oap. it, S>

cette condescendance, fléchir un cœur farouche et le ramener aux douces joies de la tendresse et de Tamour réciproques. Maintenant ils sont loin des regards de la famille , seuls dans cette campagne témoin de leurs premiers jeux et de leurs premiers travaux. Que de souvenirs d'enfance devaient alors pénétrer l'âme du fratricide I C'était là qu'Adam, leur père, leur avait tant de fois parlé du Dieu de la création, du Dieu de l'Eden! Combien de fois ne leur avaitil pas redit l'histoire de la chute et les promesses de divine miséricorde? C'était là que leur mère dirigeait leurs premiers pas, encom*ageait leur faiblesse et souriait aux effusions fraternelles et aux jeux innocents de leurs premières années ! Tous ces souvenirs, s'ils se présentèrent à la pensée de Caïn, ne le font point changer de dispositions; il se précipite sur son frère et le tue.

10. Nous le proclamons hautement, la simplicité du texte bibli- Traditioa»

(lii Targoui»

que nous paraît préférable à tous les détails qu'on pourrait y ajou- "«ne frater. Nous ne voulons pas cependant omettre le récit traditionnel Caïn. du Targoum sur ce meurtre. Il présente une certaine vraisemblance que chacun est libre d'apprécier. « Caïn dit à Abel, son >) frère : Viens et sortons ensemble. Or,*' quand ils furent dans la «'campagne, Caïn reprit : Il n'y a point de justice! Il n'y a ni juge » souverain, ni autre vie, ni récompense pour les justes, ni châti- » ment pour les coupables! Non, ce n'est point un Dieu de miséri- » corde qui a créé le monde et qui le gouverne, puisque ce Dieu i) a accueilli avec tant de faveur ton sacrifice. — Abel répondit : M 11 y a une justice, un juge souverain, une autre vie, des récom- » penses pour les bons, des peines pour les impies. C'est vraiment )) la miséricorde de Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne. s> Si le Seigneur a agréé mon sacrifice et n'a pas accepté le tien, » c'est peut-être que mes œuvres ont paru meilleures à ses yeux *. » Tel est cet entretien supposé entre les deux frères. Nous le citons, malgré son caractère apocryphe, parce qu'il peut servir indirectement de confirmation au texte de saint Paul : Fide plurimam àostiam Abel quam Caïn ohtulit Dco. Josèphe ajoute qu'après son crime, le meurtrier enfouit le corps de son frère, dans l'espérance que * Natal. Alex., Histor. eccles,, tom. I, pag. 14,

^uaiUon *ivinc de

?%fponse àrobieclion tirée cffcR paroles de Gain:

« Le premier qui me rencontrera, me tlonnera te mort. »

230 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE fPOQCE (4963-3308).

nul ne pourrait jamais retrouver la trace de ce forfait *. Enfin la tradition aurait conservé le souvenir du lieu où s'accomplit le fratricide. L'impératrice sainte Hélène fit construire, à quelcpae distance de Damas, une église au lieu même où l'on prétendait qu*A- Lel avait été mis à mort *.

11. Quoi qu'il en soit de ces données plus ou moins conjecturales, le crime ne demeura pas longtemps impuni. La voix du Seigneur se fit entendre, voix terrible et vengeresse, telle qu'Adam coupable l'avait entendue sous les ombrages du Paradis Terrestre. « Où est » Abel, ton frère? — Caïn répondit : Je ne sais. Suis-je donc le » gardien de mon frère, moi? — Et le Seie:neur lui dit : Qu'as-tu D fait? La voix du sang de ton frère crie vers moi des entrailles de » la terre. Maintenant donc tu seras maudit sur cette terre qui a » ouvert son sein et bu le sang fraternel répandu par ta main. » Tu la travailleras, et elle ne te donnera point de fruits. Tu seras » errant et fugitif dans l'univers. — Caïn répondit : Mon crime est » trop grand pour qu'il me soit jamais pardonné. Voici que vous » me condamnez à l'exil; j'irai me cacher loin de votre face, et je » serai errant et fugitif; ainsi le premier qui me rencontrera me » donnera la mort. — Et le Seigneur lui dit : Non, il n'en sera » point ainsi. Celui qui tuerait Caïn serait puni sept fois plus en- » core. Et Dieu marqua le coupable d'un signe, pour que nul de » ceux qui le rencontreraient ne le mît à mort ^. »

12. Caïn revint-il une fois encore auprès de sa famille avant de prendre le chemin de l'exil et de quitter pour jamais les plages voisines de l'Eden, où s'étaient écoulées ses premières années? Eut-il l'affreux courage de s'exposer à entendre, de la bouche d'Adam et d'Eve éplorés, les paroles que venait de lui adresser le Seigneur : a Où est Abel ton frère? » L'Ecriture ne nous apprend rien à ce sujet; les traditions sont également muettes et ne parlent que de la douleur de nos premiers parents quand la vérité leur fut connue. On pourrait demander pourquoi le meurtre d'Abel n'est pas vengé par la mort de Gain ; pourquoi le Seigneur semble

4 Joseph., Antiq. Judaic, lib. I, cap. n. -* * Simon, Dictionn. de la Bible, in-fol., 1717, tom. I, pag. 15. — ' Gènes., cap. lY, 9-15.

66 réserver à lui seul le châtiment, et rinterdit à tous les hommes vivants sur la terre, et enfin quel signe Dieu grava sur le front du fratricide, pour qu'il fût à jamais respecté comme le sceau de la vengeance céleste? L'examen de ces questions, qui ressorte nt naturellement du texte sacré, nous fournira l'occasion de répondre à une objection qui se reproduit encore de nos jours, et qui était déjà vulgaire au temps de saint Augustin. — D'où pouvait, dit-on, venir à la pensée de Caïn la crainte d'être tué par le premier homme qu'il rencontrerait, quand il n'y avait sur la terre d'autres habitants, avec lui, qu'Adam et Eve? Un tel sentiment est invraisemblable, et la terreur dont parle la Genèse en cette circonstance n'a pas d'objet.

L'évéque d'Hippone répondait aux Incrédules du iv" siècle, qui proposaient cette difficulté : Pour raisonner ainsi, il faut oublier une chose très-importante, c'est que Thistorien sacré n'a point entendu nommer tous les hommes qui pouvaient exister alors, mais seulement ceux qui intéressent son sujet. Ainsi, quand l'Ecriture sainte rappelle Je nombre des années qu'Adam a vécu, après avoir parlé de Caïn, d'Abel et de Seth, elle ajoute : « Et il engendra des » fils et des filles. » La nomenclature des dix premiers patriarches reproduit la même parole pour chacun d'eux. On ne pouvait plus clairement indiquer qu'en dehors des quelques noms sur lesquels l'Ecriture sainte insiste, un grand nombre d'autres enfants étaient issus de la même famille, dans un temps où la vie des premiers hommes était si longue *. La réponse de saint Augustin, dont nous donnons seulement le sens, a été reprise au siècle dernier par Guillaume Whislon, savant anglais, ami de Newton ^. Dans son grand ouvrage intitulé : Nouvelle Théorie de la terre, depuis la création jusqu'à la consommation de toutes choses, il établit, d'après un

* S. August., De Civit. Dei, lib. XV, cap. vni.

* Guill. Whiston, théologien anglican et mathématicien cél(''bre (1667-1752), publia son grand commentaire scientifique sur la Bible, sous le titre que nous citons, en 1696. Ce livre eut six éditions, et valut à l'auteur l'amitié de Newton, qui choisit le jeune théologien pour le suppléer aux cours de l'universilé de Cambridge. Uaus la suite, Whiston se laissa égarer par sa brillante imagination, et tomba dans les excès de la secte des anabaptiiiteâ.

calcul basé sur la plus grande somme de probabilités, qu'à Tépoque de la naissance de Seth, un an après la mort d'Abel, il devait se trouver sur la terre au moins quatre mille âmes. Seth naquit, d'après le texte de la Genèse, l'an 130 d'Adam. Cette date n'est pas une simple conjecture chronologique; elle est exactement précisée par Moïse. « Adam vécut cent trente ans, et Eve eut un fils auquel » elle donna le nom de Seth, en disant : Dieu m'a rendu un fils à » la place d'Abel, tué par Caïn. » Or, dans l'espace des cent trente années qui venaient de s'écouler, de nombreuses générations s'étaient certainement succédé ; le précepte de propagation donné à nos premiers parents, le croissez et multipliez prononcé par Dieu lui-même aux jours de Tinnocence, n'avait pas été révoqué depuis la chute. Il y a d'autant moins de vraisemblance à admettre qu'Adam eût violé ce commandement formel , que le souvenir de sa première désobéissance était plus vivant dans son cœur. Il ne reste plus dès lors qu'à appliquer à cet espace de cent trente ans une des tables des générations humaines que la statistique a multipliées de nos jours, et l'on se convaincra facilement que le calcul de Whiston n'est pas exagéré. Il reste même fort au-dessous du chiffre que présenterait une supputation rigoureusement mathématique, qui ne tiendrait pas compte des accidents probables, des morts prém iturées et des mille incidences qui entravent, par leurs rencontres fortuites, la loi générale du développement des races.

13. Il n'y a donc pas heu d'insister sur la prétendue invraisemblance du récit de Moïse et sur l'impossibilité pour Caïn de craindre la vengeance d'hommes qui n'existaient pas encore. Cette terreur du coupable nous révèle au contraire un sentiment naturel à la conscience, qui croit rencontrer partout des juges pour condamner le crime, et des bras armés pour le punir. De ce sentiment enraciné dans les cœurs les plus pervers, naîtront plus tard les lois répressives- l'établissement d'une justice rigoureuse et impartiale, protectrice des bous, sévère pour les méchants, qui exercera icibas, dans une certaine mesui'e, le ministère de Dieu lui-même, juge souverain et infaillible. On peut ainsi, selon la pensée de M. de Bonald, démêler dans l'histoire des deux frères les premiers

linéaments et comme le germe de toutes les grandes institutions sociales, qui se développeront avec le temps au sein de riiumanité. « Je reconnais, dit l'illustre philosophe, dans le sacrifice religieux, » la loi fondamentale de la religion publique; je vois commenc .• 0 les lois civiles dans le droit de propriété acquis et commencé par D l'obligation du travail imposé à l'homme *, » et plus positivement accusé par les offrandes de Caïn et d'Abel, produits de leur travail ou de leur industrie personnelle, marques du sceau de la propriété individuelle la plus parfaitement caractérisée. Mais ces éléments primitifs n'avaient pu constituer encore une société pohtique à laquelle appartînt le droit de vie ou de mort. La société naturelle existant seule alors, n'avait, au sommet de sa hiérarchie, que l'autorité paternelle, et il eût répugné au caractère propre de ce pouvoir de lui attribuer un droit aussi terrible. L'idée d'un père ordonnant le supphce juridique de son fils; l'hypothèse d'après laquelle Adam, le premier et le père de tous les hommes, eût commandd la mort de Caïn, peuvent, au premier aspect, nous sembler moins révoltantes, quand nous les envisageons au point de vue d'une société politique complé*ement organisée. Mais si nous réfléchissons qu'alors la société politique n'existait pas; que la famille humaine était en quelque sorte à l'état d'enfance ; qu'il importait d'autant plus de restreindre le droit de verser le sang 'humain, que les passions se manifestaient avec plus de violence, et qu'enfin le développement de la race était alors la nécessité suprême, nous comprenons la raison provilentielle de la conduite de Dieu envers Caïn. Nous voyons clairement que si le père, le chef de la famille, n'avait pas le pouvoir du glaive, ce pouvoir ne devait pas être usurpé arbitrairement par d'autres individus. Yoilà pourquoi le Seigneur proclame que le meurtrier de Caïn serait puni sept fois plu' que le fratricide lui-même. Voilà pourquoi Dieu se réserve le châ liment et supplée à l'absence d'une vindicte légale par un arrêt dont il est lui-même l'auteur et l'exécuteur souverain. Il ira Jonc, le meurtrier, porter sur des plages lointaines et désolées le fardeau

* D* Bonald, Théorie du pouvoir politique et religieux, tome II, page 75.

Ca!n.

de ses remords et de son crime ! Le souvenir de la vengeance divine, dont il porte l'empreinte, se transmettra parmi les peuples. Une horreur instinctive se mcinifestera dans leur sein pour les grands coupables, les meurtriers, les parricides, que les sociétés antiques regardaient passer au milieu d'elles comme des victimes fatales, réservées à la vengeance des dieux. Signe fi3 14. Mais quel fut le sceau, la marque divine imprimée par le divine iii,- Seigneur au front du premier fratricide? Posuitque Dominns Caïn front (le signum *. Cette question s'est présentée tour à tour à l'esprit des commentateurs juifs; elle a exercé la sagacité des écoles de théologie, et elle reparaît à nos yeux, après tant de siècles, sans avoir obtenu une solution définitive. En dehors d'un sentiment de stérile curiosité, qui n'ajouterait au récit génésiaque qu'un détail assez insignifiant, nous ne comprenons guère l'importance qu'on a donnée parfois à une telle recherche. Le fait d'une prescription formelle de Dieu, qui réserve à sa justice infinie la punition de Caïn, est attesté par la Bible; celui d'un signe visible, qui devait porter à la connaissance de tous l'arrêt souverain, n'est pas moins constaté. Qu'importe donc d'épuiser les conjectures pour déterminer, parmi tous les caractères que Dieu pouvait imprimer sur le front du coupable, celui qui fut réellement choisi? Les commentaires thalmudiques sont, à ce sujet, fertiles en inventions plus ou moins plausibles 2. Les uns prétendent que le doigt de Dieu imprima sur le front de Caïn un caractère qui signifiait malédiction; d'autres imaginent que le fratricide fut partout accompagné d'un ministre de la justice dîvine, qui signalait son crime. Le sentiment le plus, commun, parmi les interprètes catholiques, est que le meurtrier fut dès lors sujet à un tremblement convulsif qui agitait tous ses membres et le rendait un objet de pitié pour tous ceux qui rapprochaient. Cette dernière supposition s'appuie sur la version des Sepjante, qui traduit les termes de la malédiction divine lancée contre Caïn : Vagus et profugus eris, par ceux-ci • Gemens et tremens erù.

* Gènes., cap. iv, 15. — « Cornel. à Lapide, Comment, in Gènes., cap. IV, W| Natal. Alex., Histor. eccles., tom. I, pag. 15,

Page 1