CHAP. VI. — UNIVERSALITÉ DU DÉLUGB
» les aurait décomposés, et, d'un autre côté, cette gelée éternelle » n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils » n'auraient pu vivre sous une pareille température. C'est donc le j) même instant qui a fait périr les animaux et rendu glacial le pays » quils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune » gradation. En examinant bien ce qui s'est passé à la surface du » globe , depuis qu'elle a été mise à sec pour la dernière fois et » que les continents ont pris leur forme actuelle an moins dans » leurs parties un peu élevées , on voit clairemuni que cette der^ » nière révolution, et par conséquent l'établissement de nos sociétés ac- » tuelles ne peuvent pas être très-anciens. C'est un des résultats à la » fois les mieux prouvés et les moins attendus de la saine géolo- » gie, résultat d'autant plus précieux qu'il lie d'une chaîne non » interrompue l'histoire naturelle et l'histoire civile. En mesu- » rant les effets produits dans un temps donné par les causes au- » jourd'hui agissantes, et en les comparant avec ceux qu'elles ont )) produits depuis qu'elles ont commencé d'agir, on parvient à dé- » terminer à peu près l'instant où leur action a commencé, lequel » est nécessairement le même que celui où nos continents ont pris » leur forme actuelle, ou que celui de la dernière retraite des eaux. » C'est en effet à compter de cette retraite que nos escarpements » actuels ont commencé à s'ébouler et à former à leur pied des » collines de débris ; que nos fleuves ont commencé à couler et à » déposer leurs alluvions; que notre végétation actuelle a com- » mencé à s'étendre et à produire du terreau; que nos falaises ac- » tuelles ont commencé à être rongées par la mer; que nos dunes >. actuelles ont commencé à être rejetées par le vent : tout comme » c'est de cette époque que des colonies humaines ont commencé )) ou recommencé à se répondre et à faire des établissements dans )) les heux dont la nature l'a permis... Je pense donc, avec MM. De- » lue et Dolomieu, que s'il y a quelque chose de constaté en géologie ^ » cest que la surface de notre globe a été victime d'une grande et subite » révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au delà de cinq ou » six mille ans; que c'est depuis cette révolution que le petit nomn bre des individus épargnés par elle se sont répandus et pro-
292 mSTOIRE DE l'église. — PREMIÈRE ^POQUE (3308).
» paf^és sur les terrains nouvellement mais sec, et par conséquent » que c'est depuis cette époque seulement que nos sociétés ont » repris une marche progressive, qu'elles ont formé des établisse- » ments, élevé des monuments, recueilli des faits natm^els et com- )) biné des systèmes scientifiques *. » TémoîL'nncc 22. On nous pardonnera cette longue citation du plus illustre sa- BoiuS IV! ï-, vaut de notre époque. Elle tranche assez solennellement avec la eUK lomiMr légère plaisanterie du grand Voltaire, qui supposait que les coquilrnnhvTsIiii'é lages marins dont les hauteurs de Montmartre sont couvertes, avaient été portés là par quelques Gaulois, antiques habitants de Lutèce, et grands amateurs de certains crustacés dont le goût a survécu aux révolutions des âges. Ainsi, aux yeux de Cuvier, le déluge a été instantané, universel, dans le sens le plus absolu; il a couvert en même temps les sommets des plus hautes montagnes : et, d'après lui, a c'est le fait le mieux constaté en géologie. » Après une pareille affirmation, on comprend les témoignages identiques des géologues les plus distingués de ce temps : « Je serais bien )) fâché, dit M. A. Bou% qu'on pût me croire assez stupide pour » nier qu'une inondation ou qu'une catastrophe a eu lieu dans le » monde, ou plutôt dans la contrée habitée par les hommes anté- )) diluviens. Pour moi, ce fait me semble aussi historique que le ■) règne de César à Rome 2. » Le savant Pallas, à la vue des restes d'animaux entassés dans la haute Asie, s'exprime ainsi : a Ces D grands ossements tantôt épars, tantôt entassés par squelettes, et n tantôt par hécatombes, considérés dans leur site naturel, m'ont î> surtout convaincu de la réalité d'un déluge arrivé sur notre terre, :> d'une catastrophe dont j'avoue n'avoir pu concevoir la vraisem- /) blance avant d'avoir parcouru ces plages et vu par moi-même ;> tout ce qui peut y servir de preuve à cet événement mémorable. 3 La carcasse d'un rhinocéros, trouvée avec sa peau entière, des a restes de tendons et de cartilages, dans les terres glacées du )) Wilni. forment encore une preuve convaincante que ce devait » être un mouvement d'inondation des plus violents et des plus
* Cuvier, Discours sur les Révolutions du globe, 5e édit. — > M. A. Boue, Mémoires géologiques et paîéontologiqueSj tom. I, pag, 147.
CnAP. IV. — UNIVERSALITÉ DU DÉLUGE. 293
» rapides, qui entraîna jadis ces cadavres vers nos climats glacés » avant que la corruption eût le temps d'en détruire les partier^ » molles. Ce serait donc là ce déluge dont presque tous les ancien?, » peuples de l'Asie ont conservé la mémoire, et fixent, à peu d'an- » nées près, l'époque au temps du déluge mosaïque ^ » — « Il est » bien certain, dit encore M. Nérée-Boubée, qu'un déluge a existé » et qu'il a dévasté toute la surface du globe. Ce qui le prouve, ce » sont ces immenses dépôts de cailloux roulés que l'on trouve dann » toutes les parties du monde, gisant loin des montagnes, loin des B eaux actuelles, et qui n'ont pu être transportés que par des » eaux très-puissantes. En outre, les blocs appelés erratiques (blocs » errants), que l'on voit dispersés tantôt dans les plaines à de très- » grandes distances des monts qui les ont fournis, tantôt sur les » collines et sur les montagnes, à de grandes hauteurs, seront tou- )) jours une preuve irrécusable d'une actiou énorme qu'il serait » impossible d'expliquer par des accidents locaux, et que tout au )) plus on peut concevoir en invoquant l'effort de tant de mers réu- » nies 2. » — Dolomieu apporte une nouvelle preuve physique d'un déluge qui a dû couvrir les cimes des plus hautes montagnes. « Lo » volcan de l'Etna, l'un des points les plus élevés du monde, a une » ceintm-e de colonnes prismatiques de basalte, à plus de huit cents » toises au-dessus du niveau de la mer. Or la lave ne se prismatise i) que dans l'eau. Dolomieu l'établit par le fait même des érup- » tiens de ce volcan, où les laves qui ont coulé dans la mer ne se » sont prismatisées que dans les parties baignées par le flot, et ja- » mais au-dessus. La chimie, d'ailleurs, rend compte de ce prin- » cipe, qui est constant chez les naturalistes, et dont la vérifîca- » tion sur tous les volcans du monde donne le même résultat. Ces » hautes montagnes ont donc été enveloppées par les eaux d'une » inondation universelle ^. »
23. Nous pourrions nous borner à ces témoignages irrécusables uénctios de des hommes les plus compétents dans les sciences géologiques et ï^aSS physiques. La parole de Moïse, que certains théologiens eux- opii.'ion?Rih mêmes hésitaient à recevoir dans sa généralité, et pour laquelle cînït^'l^rit
* Pallas, Voyage dans la haute Asie. — « Nérée-Boubée, Manuel de géologie, pag. 39, 40. — » Tripard, Moïse, tom. I, pag. 261, 262.
294 uisTOiRE DE l'Église. — prem.ère époque (3308).
ils ménageaient un système de restriction et de tempérament, propre à satisfaire les esprits effarouchés pai un déluge instantané, rapide et universel, est reprise par Guvier dans son sens le plus rigoureux, le plus absolu. L'étude de la terre, des couches géologiques et des débris amoncelés dans leur sein, conduit ce grand homme à allirmer que notre sol actuel doit son existence et sa forme à un. doinier cataclysme qui a englouti subitement les hom^^iies et les animaux dans une destruction universelle. Il y a soixante siècles que Moïse, sans le secours ^es sciences humaines, sans le contrôle de la géologie, sans les ressources de la physique ou de l'histoire naturelle, écrivait la même chose. Mais nous ne voulons pas, de cet accord pomtant si remarquable entre la science et la révélation, tirer des conséquences définitives qui pourraient être prématurées. Le champ des observations est trop vaste et présente des surfaces encore trop obscures, pour que nous puissions croire à des résultats absolus. Déjà une réaction en sens inverse se manifeste parmi les géologues. L'idée d'un déluge successif ou partiel semble reprendre faveur. « Celle d'un déluge universel, mo- » saïque ou historique, dit M. Boue *, n'est pas soutenable; telle est » l'opinion de la plupart des géologues du continent, et les preuves » de l'absurde sont si évidentes, que dès longtemps le clergé luthé- » rien a abandonné la partie; enfin dernièrement le clergé anglais, )) le plus tenace de tous, a rendu les armes. Il a reconnu enfin, par » l'organe de MM. Sedgwick et Conybeare ^, que s'il y a eu des dé- » luges, ils n'ont pas été généraux, et que le déluge mosaïque, » dût-il avoir eu lieu tel qu'il est rapporté, n'a pu en aucun cas )) produire les alluvions anciennes ou le prétendu diluvium ^. » Laissons donc à la science ses oscillations et ses revirements périodiques. Le texte de nos Livres saints, interprété par l'Eglise, reste en dehors de ces discussions et de ces controverses sans cesse
* Notice de M. de Férussac, dans le Bulletin universel, février 1827.— " Discours de M. Setlgwick à la Société géologique de Londres, 1831, et Annal, of philosop., mars 1831.
* Mémoires géologiques et paléontologiques, tom. I, pag. 149. — « Le savant géologue, dit à ce sujet M. Glaire, peut bien ne pas adopter Tidéj d'un déluge universel, mais il lui serait bien difficile de prouver qu'elle n'est pas géolo^ giquement soutenable. » Les Livres saints vengés, tom, I, pag. 268.
renaissantes. Il est de foi qu'un déluge dont Moïse nous a conservé le récit a détruit toute la race humaine, à l'excepiion de Noé et de sa famille. La science a jus'iu'ici trouve des preuves physiques et géologiques qui ie constatent. Il n'est pas de foi, quoique ce soit une opinion théologicpiement probable, que ce déluge ait été simultanément universel. La science, sur ce point, a épuisé toute la série des contradictions, tantôt affirmant l'universalité absolue, tantôt la niant avec une égale énergie. Qu'elle se meuve donc en liberté dans la sphère d'action qui lui est donnée ; ses systèmes se succèdent en se renversant les uns les autres, le lendemain détruit ce que la veille a édifié, parce que Thomme, dans sa faiblesse, ne peut saisir la vérité que par fi-agments et comme par des échappées de vue sur un ensem.ble trop grand pour lui.
§ V. Traditions liistoriqnes sar le déluge.
24. L'unanimité des témoignages historiques confirme tellement le récit de Moïse, qu'un des philosophes les phis incrédules du siècle dernier faisait cet aveu : « Le déluge, dit-il, ce fait incom- » préhensible, que le peuple ne croit que par habitude, et que les » gens d'esprit nient aussi par habitude, est ce que l'on peut ima- » giner de plus notoire et de plus incontestable. Oui, le physicien » le croirait, quand les traditions des hommes n'en auraient ja- » mais parlé; et un homme de bon sens qui n'aurait étudié que les » traditions le croirait encore. Il faudrait être le plus borné, le plus » opiniâtre des humains pour en douter, dès que l'on considère » les témoignages rapprochés de la physique et de l'histoire, et le » cri universel du genre humain *. »
25. Le plus ancien récit du déluge, après le texte de Moïse, est R^dt.io* sans contredit celui des Chaldéens, qu'Eusèbe nous a transsmis, ie.ieiu^L;.!. d'après Bérose et Polyhistor. En voici la traduction exacte : « Xisu- )) thrus, fils d'Otiartes, fut averti en songe par Kronos (le Saturne B des Grecs), que le quinzième jour du mois de Daésius (correspon- » dant exactement au mois Ijar des Hébreux), la race namaine se- *) rait détruite par un déluge. Le Dieu lui commanda donc d'en-
* Boulanger, Antiquité dévoilée, cliap. i, oag. 3 et 4.
de
Xisathr«<i
296 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE (3308).
» fouir soigneusement tous les livres écrits ju>que-là, et de les dé- » poser à Sipparis, ville du soleil. Il lui recommanda ensuite de » construire un navire où il pût se réfugier avec sa famille, ses » proches et ses amis; de l'approvisionner de tous les aliments » liquides et solides, de le munir de tout le mobilier nécessaire, et » d'y introduire les animaux terrestres, oiseaux et quadrupèdes, » pour les sauver de la ruine générale. Où ûiudra-t-il diriger notre » course? demanda Xisutlirus. — Vers les Dieux, lui fut-il répondu, » afin de les rendre, par tes prières, favorables aux hommes. Xisu- » tlirus n'hésita pas; il fabriqua un navire d'une longueur de cinq n stades sur deux de large ^ Il eut soin de l'approvisionner et de » le munir de tout ce qui était nécessaire à la vie, ainsi *qu'il en » avait reçu l'ordre; et il y introduisit sa femme, ses fils, ses pro- » ches et ses amis. Le déluge éclata alors. Quand les eaux com- » mencèrent à décroître, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, ne » trouvant sur le sol inondé, ni aliment, ni abri, revinrent au na- » vire, où on les réintégra. Quelques jours après, il en fit partir ù d'autres qui revinrent, les pattes souillées de limon. Une troi- » sième fois enfin, il renouvela cette épreuve, et les oiseaux ne » revinrent plus : il comprit ainsi que la terre était suffisamment » desséchée. Le navire s'était arrêté sur une montagne, et Xisu- » thrus, ayant fait une ouverture à la partie supérieure du bâti- » ment, jeta les* yeux sur la campagne environnante. Il ne tarda » pas à descendre du navire, lui, sa femme, une de ses filles, et » celui qui avait construit sous ses ordres ce grand édifice. Se pros- )) ternant, il adora la terre; puis, ayant dressé un autel, il offrit un » sacrifice aux Dieux. A partir de ce moment, Xisuthrus et ceux » qui étaient sortis avec lui du navire disparurent à tous les re- » gards. Leurs autres compagnons, restés dans le vaisseau, des- ) cendirent à leur tour et se mirent à leur recherche. Ils parcou- » rurent la plaine en les appelant à grands cris. Mais Xisuthrus ne
* Le stade était une mesure de 200 mètres. Donc, d'après Bérose et Polyhistor, le uavire de Xisuttunis aurait eu 1,500 mètres de long sur 1,000 de large. Nous avons vu que les dimensions de l'arche de Noé n'étaient que de I6t> mètres de long sur 100 de large.
» reparut plus. Oa entendit seulement dans les airs une voix qui » disait : Continuez à honorer les Dieux. C'est en récompense de » leur piété exemplaire que Xisuthrus, sa femme, sa fille et l'archi- » tecte du navire ont été admis dans les demeures célestes. Retour- » nez en Babylonie ; vous y retrouverez les livres enfouis par ordre » des Dieux dans la ville de Sipparis, et vous ferez jouir les hommes )) des trésors de sagesse et de science qu'ils renferment. — Or le » lieu où le vaisseau s'était arrêté, était une contrée d'Arménie. » Les compagnons de Xisuthrus, dociles aux volontés du ciel, firent ï) un sacrifice solennel aux Dieux, et se dirigèrent vers la Babylo- » nie. Un fragment du vaisseau diluvien subsiste encore de nos » jours en Arménie, sur une montagne des Cordiens (Kurdistan). » Les habitants de cette contrée portent, comme des amulettes, de » petits morceaux du bitume dont il est enduit, et leur attribuent » des vertus merveilleuses. Quand les compagnons de Xisuthrus » furent arrivés en Babylonie, ils retirèrent les livres précieux en- >) fouis dans la ville de Sipparis, construisirent des cités nombreuses, » élevèrent des temples aux Dieux et réédifièrent, dit-on, sur son » ancien emplacement, la ville de Babylone *. » Tel est le récit de Bérose, reproduit par Abydène et Polvhistor et textuellement cité par Eusèbe
26. On sait que Lucien nous a transmis dans son traité De Dea vj^cm du Syra, une narration du déluge de Deucalion, le Noé des Hellènes, Deu.ràiioo. comme Ogygès était le Noé des premiers habitants de l'Attique, Voici cette curieuse description : «Le temple d'Hiérapolis, en Syrie, » dit-il, fut bûti, selon l'opinion la plus répandue, par Deucalion le » Scythe, contemporain et témoin de la grande inondation. J'ai re- » cueilli en Grèce des renseignements traditionnels sur ce person- », nage. En voici la substance : La race actuelle des hommes n'est
» Eusèbe, Chrcniq., liv. I, chap. m, n. 1-3.— La même narration, mais fort abrégée, est citée par Eusèbe dans la Préparation évangélique, liv. IX, chap. xii. Avant la découverte du premier livre des Chroniques de cet auteur par le cardinal Mai", on ne connaissait le texte entier du récit diluvien de' Bérose que par la citation qu'en a faite Georges Syucelle. La conformité parfaite de cette dernière avec le nouveau texte d'Eusèbe est la meilleure preuve de son authenticité.
)) pas la race primitive (celle-ci a entièrement péri); elle est une » seconde génération descendue de Deucalion. Les hommes de la )) race primitive étaient insolents, parjures, sans aucune notion de » la justice, sans pitié pour les suppliants, inhospitaliers et cruels )) pour les étrangers. Leurs crimes attirèrent sur eux un effroyable » châtiment. On vit soudain s'élancer des entrailles de la terre des » masses d'eau prodigieuses; la pluie tomba avec une violence » inouïe; les fleuves débordèrent, la mer s'éleva à une hauteur » considérable : tout l'univers devint une immense nappe liquide, » et la race humaine fut engloutie tout entière. Le seul Deucalion » dut à sa piété et à sa sagesse d'être préservé par les dieux, pour » devenir le père d'une génération nouvelle. 11 entra dans une » grande arche avec ses fils et leurs femmes; il y introduisit des » chevaux,, des porcs, des lions, des serpents, et tous les autres » animaux vivant sur la terre, de chaque espèce un couple. Ces » animaux reçm^ent de lui l'hospitalité et ne lui firent aucun mal, » par une permission expresse des Dieux. Tous ensemble, portés » par l'arche, ils flottèrent sur l'abîme pendant le temps que dura » l'inondation. Voilà la tradition grecque sur Deucahon. » Les Phéniciens ajoutent qu'il se forma dans le sol, près d'Hiérapolis, une crevasse profonde par laquelle s'écoulèrent les eaux du déluge. Deucahon bâtit en ce heu un temple et des autels. En souvenir de ce grand événement, il institua une solennité qui se renouvelait deux fois par an. On portait alors en grande pompe de l'eau de mer qu'on jetait dans la crevasse d'Hiérapohs. Une foule immense accourait à cette cérémonie, des rives de l'Euphrate, de toutes les contrées de la Syrie et même des plages lointaines de l'Arabie. Lucien, qui y assista, dit que de son temps l'orifice de la crevasse était assez étroit.
Traditions 27. Tous Ics historicns anciens de la Phénicie, Hiéronyme de tarméuienne Tyr, Muaséas et les autres, dont les ouvrages subsistaient encore de Noé. au temps de Josèphe, parlent des traditions rappelées par Bérose KieiTOîou^ et Lucien. Voici un texte de Nicolas de Damas, reproduit à la fois par Eusèbe et par Josèphe : « La plus haute montagne de l'Armé- » nie est située dans la province de Myniade, et se nomme Baris.
» On dit qu'à l'époque du déluge, plusieurs trouvèrent sur fees som- » meis un refuge contre l'inondation. De plus, un homme qiii s^é- » tait enfermé dans une arche . vint aborder sur les hautears de » Baris avec son na\ire, dont les débris se conservèrent longtemps » en ce lieu. Cet homme était vraisemblablement celui dont parle lù Moïse, le législateur des Juifs *. » — a Les Arméniens, dit Josèphe, » nommèrent lieu de la descente, le sol sur lequel Noé débarqua » après le déluge ^. » Les voyageurs modernes retrouvent ce souvenir dans le nom de Nachidchevan (heu de descente), que porte maintenant encore une ville bûlie au pied des monts Ararats. Enfin ces traditions ont reparu, presque de nos jours, dans un monument de numismatique aussi curieux qu'inattendu. Des médailles de bronze ont été retrouvées dans la ville d'Apamée en Phrygie, portant sur un côté l'efligie de différents empereurs, tels que Sévère, Macrin et Philippe l'Ancien; de l'autre, une arche voguant sur les eaux, et dans laquelle sont un homme et une femme. Sur le couvercle de l'arche est perché un oiseau, pendant qu'un autre, se balançant dans les airs, tient entre ses pattes une branche d'olivier. Au bas se trouvent trois lettres, dont les deux premières sont JSo, le commencement du nom de Noé, selon la leçon d'Eckel et de Rircher. Or la ville d'Apamée, voisine du mont Ararat, portait primitivement le nom grec de K/fa7o? ou ville de V Arche. Nous avons donc dans cette monnaie romaine, frappée à l'empreinte des Césars d'Occident, la tradition archéologique du déluge la plus précise et la mieux caractérisée.
28. L'Inde a conservé un récit traditionnel du déluge qui occupe tout le huitième livre du Baghavata. En voici les principaux passages : a A la fin du dernier calpa^ il y eut une destruction géné- )) raie occasionnée par le sommeil de Bralima. Les créatures des » différents mondes furent noyées dans un vaste océan. Héri, le » conservateur de l'univers, résolut de sauver un prince sage et ï> vertueux, nommé Satyavrata, qui régnait alors. Sous la forme » d'im poisson, dont les métamorphoses, dignes de Prêtée, sont
* Joseph., Antiq. Judaic, lib. I, cap. ni; Eusèb., Préparât, évang., iiv. IX, chap, XI, — * Joseph., Antiq, Judaic, lib, I, cap. ni.
Récit
longuemenl racontées par le poëte indou, Héri se présente à Sa- » lyavrata : Dans sept jours, lui dit-il, les trois mondes seront plon- » gés dans un océan de mort; mais au milieu des vagues meur- » trières, un grand vaisseau, envoyé par moi pour ton usage , pa- » raîtra ici. Tu rassembleras alors toutes les plantes médicinales, » toute la multitude des graines, et, accompagné de sept personnes » saintes, entouré de couples de tous les animaux, tu entreras dans » cette arche spacieuse, et tu y demeureras à l'abri du déluge d'un » immense océan, sans autre lumière que celle de tes saints com- » pagnons. Je demeurerai sur l'océan, ô chef des hommes, et je » dirigerai moi-même la course du navire, jusqu'à ce qu'une nuit » de Brahma soit complètement écoulée. Tu connaîtras alors ma » véritable grandeur, justement nommée la Divinité suprême. Héri » disparut à ces mots, et le pieux monarque attendit avec humilité » l'époque assignée par le Dieu. Sept jours après, la mer franchis- » sant ses rivages, inonda toute la terre, et bientôt elle fat accrue » par les pluies que versaient des nuages immenses. Le roi, médi- » tant toujours les promesses du Dieu, vit apparaître le navire an- » nonce; il y entra avec les chefs des brahmanes, après y avoir » apporté les plantes médicinales et s'être conformé aux autres » préceptes de Héri. Le navire, dirigé par la puissance céJeste, » échappa à la fureur de la tempête et des flots. Après le déluge, » Satyavrata, ajoute le poëme indien, fut choisi dans le calpa (âge) )) actuel, par la faveur de Vischnou, pour le septième menou (sage) » et surnommé Vaivasouata (Fils du soleil) K »
29. La Chine a conservé les mêmes souvenirs, mais avec des détails moins circonstanciés. Ainsi on lit dans le Chou-King ^ ; a L'em- » pereur (Yao) dit : Oh! Sse-yo, on souffre beaucoup de la grande n inondation des eaux qui couvrent les colhnes de toutes parts, sur- » passent les montagnes et paraissent s'élever jusqu'aux cieux. 0 Bien que les savants traducteurs de ce passage Tentendent d'une inondation particulière qui aurait eu lieu sous l'empereur Yao, il
ï W. Jones, Asiahc Researches, tom. I, pag. 230. — « Chou-Ring, 1« part., fchap. I, traduction de M. Pauthier dans les Z-tVw sacrés de l'Orient, pag. 49ii — Voir les observations de M. de Guignes à ce sujet.
est cependant fort remarquable de la voir se produire sous Yao (le Japliet chinois), dans des conditions si insolites que l'eau « couvre D les collines, surpasse les montagnes et semble s'élever jusqu'aux » cieux. » La concordance du temps et l'analogie des expressions avec le récit biblique du déluge, est trop frappante pom- qu'on puisse la méconnaître.
30. M. de Humboldt a retrouvé la tradition du cataclysme diluvien jusque chez les tribus à demi sauvages du nouveau monde. « Le Noé des Aztèques, dit -il, s'appelle Coxcox^ Tezpi ou Teo-ci- » pactli (Dieu-poisson). Il se sauva, conjointement avec sa femme, )) Xochiquetzel, dans une barque, ou, selon d'autres, dans un ra- » deau. La peinture le représente au milieu de l'eau, étendu dans » une barque. La montagne dont le sommet, couronné d'un arbre, » s'élève au-dessus des eaux, est l'Ararat des Mexicains. Au pied » de la montagne paraissent les têtes de Coxcox et de sa femme. » Les peuples de Méchoacan conservaient une tradition d'après la- D quelle Coxcox, qu'ils appellent Tezpi, s'embarqua dans un acalli » spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs animaux et des » graines dont la conservation était chère au genre humain. Lors- » que le Grand Esprit ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit D sortir de sa barque un vautour. L'oiseau qui se nourrit de chair M morte ne revint pas, à cause du grand nombre de cadavres dont » était jonchée la terre, récemment mise à sec. Tezpi envoya d'au- » très oiseaux, parmi lesquels le colibri seul revint, en tenant dans » son bec un rameau garni de feuilles; alors Tezpi, voyant que le » sol commençait à se couvrir d'une verdure nouvelle, quitta sa )) barque près de la montagne de Colhuacan *. » Ces traditions mexicaines étaient déjà connues de l'Europe; Clavigero, dans son Histoire du Mexique'^; Herrera, dans V Histoire générale des voyages ^, les avaient enregistrées; la confirmation qu'elles reçoivent du témoignage illustre que nous venons de reproduire, ne saurait laisser le moindre doute sur leur authenticité.
* M. de Humboldt, Vues des Cordillères, tom. II, pag. 162. — * Storia del Ma»êico, tom. II , pag. 8. — • Herrera , Histoire générale des voyages, tom. XYIIJ pag. 341-590.
Légende du 31. Nous trouYons dans le Polynesian Researches d'Ellis, un récit
déluge clit'z ^
Tes indig.noa du dcluge, pecueilli chez les indigènes des îles Marquises. Il est in-*
des îles ;\Iri!. . , ,
quïBCâ. titulé , Légende de Ruahatu {Dieu qui réside au fond d'i la mer *). On nous permettra de reproduire ici cet échantillon de la poésie historique des peuplades océaniennes. « Deux hommes, dit la Légende, » étaient allés au large pêcher à la hgne ; Roo était le nom de l'un, » Teahoroa celui de l'autre. Us jetèrent leur hameçon dans la mer, T) et l'hameçon se prit dans les cheveux du dieu Ruahatu, Es se » dirent alors : Un poisson! — Ils tirèrent la ligne, et virent que » c'était un homme qu'ils avaient pris par les cheveux. A l'aspect » du Dieu, ils bondirent à l'autre bord de la pirogue, et restèrent » morts de frayeur. Ruahatu leur demanda : Qu'est ceci? — Les » deux pêcheurs répondirent : Nous sommes venus ici pour pêcher » à la ligne, et nous ne savions pas que tu te prendrais à notre ha- » meçon. — Le Dieu leur dit alors : Dégagez mes cheveux; et ils » les dégagèrent. — Puis Ruahatu leur demanda : Quels sont vos » noms? — Ils répondirent : Roo et Teahoroa. — Ruahatu leur dit © ensuite : Retournez au rivage, et dites aux hommes que la terre » sera couverte par la mer, et tout le monde périra. Demain matin » vous vous rendrez sur cet îlot, nommé Toamarama ; ce sera un » heu de salut pour vous et pour vos enfants. Le lendemain, en » effet, Ruahatu fit monter la mer au-dessus des terres. Toutes fu- » rent couvertes; et tous les hommes périrent, excepté Roo^ Tea- » horoa et leurs familles. »
Le Noé des Polynésiens est un pêcheur; celui des Chinois est un empereur; celui des Indiens est un monarque sage et ami des Dieux; celui des Chaldéens est l'un des dix premiers rois; celui des Grecs est un mortel pieux et saint. Chaque peuple a donné au récit traditionnel la forme et le caractère de sa nationahté. Seul Moïse a écrit la grande, la véritable histoire, sur laquelle se sont en quelque sorte greffés tous les épisodes particuliers. Dans son récit, aucun trait qui soit propre à une nation plus qu'à une autre, et qui accuse une tendance locale. Le Noé de la Bible est le Noé de l'humanité tout entière.
« Gaussin, Du Dialecte de Tahiti ; Paris, F. Didot, 18o3,
32. n serait difficile de conserver le droit d'admettre une certitude historique quelconque, si Ton ne trouvait dans cet accord de ioutes les traditions en faveur du déluge, la preuve la plus éclatante de la vérité. Cependant une ressource reste encore aux adversaires de la Bible : elle consiste à admettre toutes ces traditions éparses comme se rattachant à des inondations particulières survenues à peu près à la même époque chez tous les peuples de la terre. On ne se trouverait plus dès lors en face d'un déluge unique. On échapperait ainsi à la dure nécessité d'avouer ici que le récit de Moïse est le mieux constaté de tous les récits historiques. Ce n'est pas nous qui inventons cette ingénieuse idée; l'honneur en revient à un savant dont le nom se retrouvera encore plus d'une fois sous notre plume, M. E. Renan. Voici ses paroles : « M. Ewald » et M. Lassen, dit-il, mettaient au rang des souvenirs communs » aux deux races (sémitique et arienne) la tradition du déluge. » M. Lassen renonça depuis à ce sentiment, en présence des sa- » vantes recherches par lesquelles M. Burnouf^ crut avoir démontré » que l'idée du déluge est étrangère à l'Inde et s'est introduite )) dans ce pays à une époque relativement moderne, probablement » par suite de rapports avec la Chaldée. M. Ewald ^ a maintenu » son opinion, et les récents travaux de R. Roth 3, A. Weber *, Fr. )) Windischmann ^, A. Ruhn ^, fondés sur l'étude des Védas, sem- )) lient lui avoir donné gain de cause. Mais il est possible que la » croyance à une inondation historique tienne à des événements » locaux et distincts, bien plutôt qu'à une tradition commune. En » effet, ce ne sont pas seulement les Ariens et les Sémites, ce sont )) presque tous les peuples qui placent en tête de leurs annales une n lutte contre l'élément humide, représenté par un cataclysme
* Bhâg. Par,, tom. III, pag. xxi,-Li; cf. F. Nève, La tradition indienne du déluge dans sa forme la plus ancienne, Paris, 1851 (Note de M. E. Renan).
* Geschich. des Volkes Israël, 2^ édit., tom. I,pag. 3QI, et lahrbiicherder biblischen Wissenchaft, tom. IV, 1852, pag. 227 (Note de M. Renan). —^ Mùnchener gele/irte Anzeigen, 1849, pag. 26 et suiv.; 1850, pag. 72 {Item)? — * Indische Studien, tom. I^ 1850, pag. 161 et suiv. {!(.). — s Ursagen der Arischen Walker, Miinclien, 1852, pag. 4 et suiv. {If.) — « Zeitschriit fur Vergleinde Sprachforschung, tom. 1V| pag, 88, 1854 (//.).
D principal *. )> — « La lutte contre l'élément humide » est une délicatesse de langage qui, sous prétexte d'un synonyme assez pauvre à substituer au terme précis de déluge, pourrait bien avoir la prétention d'assimiler le fait capital de toutes les histoires, aux luttes mythologiques des premiers hommes avec les dragons, les géniea et les puissances du mal. Mais nous ne voulons point faire un procès de tendances. D'après M. Renan, les doctes Allemands dont il se plaît à citer les noms, maintiennent, avec M. Ewald. que la tradition diluvienne est commune à toutes les races; ils le maintiennent, même après que c< M. Burnouf, dans de savantes recher- » ches, crut avoir démontré » le contraire; ils le maintienrient avec tant de preuves et des raisons si péremptoires, qu'ils « semblent, » même aux yeux de M. E. Renan, a avoir gain de cause. » L'habile critique confesse, en toute sincérité, que a presque tous les peuples » placent en tête de leurs annales un cataclysme principal. » C'est ce que nous disons nous-mêmes, heureux de voir la science moderne confirmer ainsi, quoique un peu malgré elle, ce que tous les siècles précédents ont cru et enseigné. Quant à la distinction arbitraire qui permet à M. E. Renan de se soustraire à une conclusion identique avec la nôtre, quani au peut-être qui lui sert d'échappatoire, il ne paraît pas qu'ils soient destinés à un grand succès. Lorsqu'une tradition commune à tous les peuples, retrouvée dans toutes les annales, perpétuée dans tous les pays, remontant à la même époque, parle d'un déluge qui dépassa les plus hautes montagnes et engloutit tous les humains, il n'est guère possible d'admettre que celte « croyance tienne à des événements locaux et » distincts. » Il faudrait supposer un cataclysme ambulant, réguher dans sa marche sur le globe, reproduisant partout les mêmes scènes de destruction, et faisant naître partout la même idée d'une arche de salut, fournissant dans chaque contrée un refuge au même nombre de personnes. Cette possibilité, qui frappe M. Renan, suppose wnt d invraisemblances physiques et morales que, difficultés pour diiticultés, on préférera s'en tenir au déluge unique de Moïse, plutôt que d'adopter le déluge à l'état chronique inventé par M. Renan.
* £. Renan, Histoire des langues sémit,, pag. 474 et 475.