TOUR DE BABEL
Récit biblique de la tour de Babel. — 16. Appréciation de ce récit par M. Renan. — 17. Est-il vrai que le récit de la tour d€ Babel soit « un mythe I. 2Û
306 HISTOIRE DE l'église. — DEUXIÈME ÉPOQUE (3308-2296).
de dnte récente? » — 18. Témoignage de la sibylle Bérosienne, cité par Moïse de Corène, et traduit par Volney. — 19. Traditions conformes «^hex les Grecs. Traditions du déluge retrouvées par M. de Humboldt en Amérique. — 20. Découverte récente des ruines de Babel, Observations de ' M. de Saulcy à ce sujet. — 21. Confusion des lanffuep — 22. La langue primrjive s'est-elle conservée après la confusion des langues? — 23. La division des langues fut-elle un fait instantané et miraculeux?
§ 4. DISPERSION DES FILS DE NOÉ. — ORIGINES DES RACES ACTUELLbS.
24. Généalogie des nations. — 25. Y eut-il réellement un partage de la terre fait par Noé à ses enfcints? — 26. Race de Japhet. — - 27. Race de Cham. — 28. Nemrod, petit-fils de Cliam. — 29. Descendance de Mesraïm; Pbuth et Chanaan, fils de Cham. — 30. Race de Sem. — 31. Tableau ethnographique de la descendance des fils de Noé.— 32. Résumé de la question ethnographique, qui se rattache à la généalogie des fils de Noé.
§ 5. CHRONOLOGIE DES PATRIARCHES POSTDILpVIENS.
33. Supériorité de Moïse sur tous les historiens qui ont raconté les origines des peuples. — 34. Descendance patriarcale de Sem. — 35. Différences chronologiques entre les textes de l'Ecriture, au sujet des patriarches postdiluviens,
§ I. La terre nprès le déluge.
Réapparition 1. La réapparition de riiomme sur la terre, après le déluge, BuAÏTrnï n'avait rien de la première et solennelle prise de possession par Adam. Ce n'était plus la nature riante, dans sa jeune et magnifique parure, étalant devant son nouveau souverain les trésors de sa végétation naissante, les merveilles de son luxe innocent et pur. Les animaux n'accouraient pas, en bondissant d'allégresse, au-devant de leur roi, inclinant le front sous sa main caressante , fiers du nom qu'ils recevaient de lui. Quelques hommes, échappés à la plus épouvantable des catastrophes, posaient en tremblant le pied gui nn sol encore ruisselant. Pendant une année de réclusion, ils avaient vu l'eau vengeresse engloutir leurs frères, leurs parents, leurs amis, une société tout entière ; seuls survivants, ils ne retrouvaient debout aucun de leurs souvenirs. Les animaux sauvés avec eux quittaient tristement l'arche protectrice; les forêts qu'ils habitaient auparavant avaient été dévastées par la tourmente ; les prairies, bouleversées par les courants, avaient subi une transformatioa complète, et la terre n'était plus qu'une immense solitude
dévastée.
U TERRE APRÈS LE DÉI.UGE. 307
humide, tes conditions d'existence allaient changer; le» végétaux ne donneront désormais qu'une nourriture insuflisante ; les forces physiques seront aflfaiblies; la période de vie pour l'homme sera diminuée. Les agglomérations patriarcales de la race primitive, où la forme de la société ne dépassait pas le iy^e de la famille, feront place à des institutions politiques civiles et militaires. La stabilité, que n'assurera plus la longévité des premiers âges, sera mise sous la sauvegarde des lois. Les traditions saintes, l'arche toujours vivante des espérances de l'humanité, ne seront plus conJBées à une simple transmission héréditaire ; et quand, après la dispersion dei peuples sur la surface du globe, les promesses de réhabilitation divine se trouveront exposées à tous les hasards des variations du langage et des migrations des races, le Seigneur constituera une nation chargée de les conserver dans leur intégrité, à travers la succession des siècles. Tels sont les traits principaux du dessein providentiel dont nous allons suivre la réalisation, en descendant le cours de l'histoire.
2. « Noé sortit donc de l'arche avec ses fils, sa femme et lesfem- no* è!«<« » mes de ses fils. Tous les animaux, oiseaux et reptiles la quitté- o'irrêBÏfcîî » rent en même temps. Alors Noé dressa un autel au Seigneur, et SeigM^Ï » prenant de tous les animaux et de tous les oiseaux purs, il les » otfrit en holocauste sur l'autel. Et le Seigneur reçut ce sacrifice » d'agréable odeur. »
Voilà donc la terre consacrée par le premier monument que l'homme élève sur son sol renouvelé. Ce monument est un autel, figure de l'autel eucharistique qui doit un jour purifier le monde du déluge de l'impiété et du crime, et répandre en tout heu la bonne odeur des vertus, avec le sang divin qui y sera oflert. D est facile de concevoir les sentiments de reconnaissance, de profonde humilité et de respectueux amour qui se partageaient le cœur de la famille patriarcale, prosternée devant la majesté du Dieu dont la toute-puissance venait d'éclater par des événements si terribles. Mais le langage serait impuissant à les exprimer. La tradition juive nous a conservé un détail précieux sur le sacrifice de Noé. « Crai- » gnant, dit Thistorien Josèphe, que Dieu n'eût résolu dlnonder
» toufe ies ans la terre, afin d'exterminer la race humaine, le pa- ) triarche lui offrit des victimes. Pendant le sacrifice, il priait le » Seigneur de ne plus suspendre à l'avenir l'ordre et les lois éta- » blis dans la création, et de ne point user d'une rigueur qui ferait » périr tous les êtres vivants , le suppliant de mettre un terme à » ses vengeances, après le châtiment qu'il venai!; d'infliger aux cou- 0 pables, et d'épargner désormais les innocents auxquels il avait D daigné sauver la vie. Autrement les quelques hommes échappés 0 au déluge seraient plus malheureux encore que ceux qui en 0 avaient été victimes , puisqu'à l'effroi causé par l'épouvantable 0 désastre dont ils avaient été témoins, se joindrait une continuelle 9 anxiété, qui empoisonnerait toute leur existent '.e. Il le priait donc I) d'agréer son sacrifice et de jeter sur la terre ua regard de misé- 9 ricorde, afin que lui et ses descendants pussenl la cultiver sans 0 crainte, construire des cités, jouir de tous les bl^ns qu'ils possé- D daient avant le déluge, et retrouver ici-bas la féri''<ité dont jouisp saient leurs pères. Noé était un homme juste; seji paroles tou- » chèrent le cœur de Dieu, qui lui répondit : Je n'ai pas été cause » de la perte de tant d'hommes qui vivaient avant le déluge. Leur ») châtiment ne doit retomber que sur eux-mêmes. Si j'eusse voulu )) leur perte, je ne les aurais point fait naître, puisqu'il m'était plus )) facile de ne leur point donnei' la vie, que de la leur ôter quand » ils l'avaient reçue. Leur punition ne doit être attribuée qu'à leurs » crimes. Mais, en considération de ta prière, je ne traiterai plus » les hommes avec une telle sévérité. N'appréhendez donc plus un » déluge, même s'il survient encore des tempêtes et des orages ex- D traordinaires; car je ne permettrai plus une nouvelle inondation D de la terre *. »
3. Tel est le récit de Josèphe, qui se préoccupe évidemment des objections que les écoles philosophiques d'Athènes , de Rome et d'Alexandrie pourraient élever contre le texte de Moïse, a propos du déluge génésiaque. La réponse que Dieu fait à Noé suppose la pensée de justifier la Providence d'une accusation de cruauté e\
' Joseph., Antiq. Judais^j, lib. I, cap. m*
de tyrannie. Ce n*est pas d'aujourd'hui que les hommes, dans leur aveuglement, ont prétendu faire remonter à Dieu même la responsabilité de leurs propres fautes, et reprochent au ciel l'abus qu'ils font eux-mêmes de leur liberté ; mais si respectable que soit l'intention de Josèphe, les paroles qu'il prête au Seigneur ne sont pas dans la Genèse. L'écrivain sacré s'est placé à un point de vue plus élevé; il raconte les faits dans leur simplicité, sans prévenir les critiques diverses qui peuvent s'élever à leur occa?ion, laissant à la vérité le soia de se justifier elle-même. Voici donc les paroles que Dieu, selon la force du texte hébreu, fit entendre au cœur de Noé * : « Je ne frapperai plus désormais la terre de malédiction, M en vue des crimes du genre humain , car la pensée et le cœur de M l'homme s'inclinent vers le mal dès les jours de son adolescence. » Ainsi je n'exterminerai plus les êtres vivants de la même ma- » nière. Pendant la durée de la terre, Fensemencement et la mois- » son, les chaleurs et les frimas, l'été et l'hiver, la nuit et le jour » se succéderont dans un ordre constant. Dieu bénit donc Noé i> et ses fils : Croissez, leur dit-il, multiphez-vous et remphssez la j) terre. Etendez votre empire sur tous les animaux terrestres, sur j) tous les oiseaux du ciel, sur les poissons des mers. Qu'ils trem- » blent devant vous, car je les soumets à votre puissance. Tout ce » qui a mouvement et vie pourra vous servir de nourriture, aussi » bien que les herbes des champs. Je vous défends toutefois de » manger le sang avec la chair de la victime ; car je vengerai votre » sang sur les animaux qui l'auront versé; je le vengerai sur » l'homme, sur votre frère lui-même. Quiconque aura répandu le » sang humain, donnera le sien en expiation, car l'homme a été » fait à l'image de Dieu. Croissez donc et multipHez; reprenez pos- » session de la terre et remphs sez-la 2. »
4. Une seconde investiture du domaine terrestre est ainsi faîte L'eœpinJ rf« en laveur de ^oe, mais avec des conditions différentes de la pre- les anima^z mière, et des lois particulières qui n'avaient pas été données à Adam. L'empire du genre humain sur le règne animal est confirmé
* Gènes., cap. viii, 21 : Ammar el libbo: Dixit ad cor suum. — « Ibid., cap. vil, 21, 22; cap. viii, 1-8.
310 HISTOIRE DK l'iGI-ISE. — DEUXIÈME ÉroQrK (3308-2206).
de nouveau; il semble que toutes les fautes et toutes les ingratitudes de l'hoiume ne lasseront pas l'inépuisable bonté de son Dieu. Le plan providentiel de la création était évidemment de subordonner le règne vt'gilal aux animaux , les animaux à l'homme, et l'homme à Dieu. Le diîsordre apporté à ce magnifique ensemble par la chute origiiKlle et par les crimes du monde antédiluvien, n'ira pas jusqu'à détruire complètement l'harmonie générale; la royauté humaine s(îra contestée par ses sujets révoltés, mais l'homme reconquerra, par son industrie et par la terreur de son nom, une partie de la puissance perdue. Son privilège subsistera toujours, mais il ne le maintiendra qu'au prix d'efforts continuels et de luttes incessantes. C'est le monarque déchu qui ne peut rentrer qu'à main armée dans son héritage. Et pourtant, dit saint Ambroise, quelles merveilles n'a pas produites cette souveraineté ainsi mutilée! « Chaque jour nous voyons la meute ardente poursuivre, » au profit de l'homme, un lièvre timide, et suspendre, sur un » signe du maître, la dent avide qui allait déchirer la proie. Les » lions eux-mêmes abandonnent le carnage à la voix de l'homme '. » Cette voix excite ou enchaîne la fureur des ours et des léopards; » l'homme parle , et le coursier blanchi d'écume redouble de vi- » tesse; il se tait, et son silence paralyse la vigueur du noble ani- » mal. Souvent, sans autre aiguillon que la voix de son maître, il » dépasse à la course des chevaux pressés par le fouet, tant la pa- » rôle humaine a sur lui d'empire! Mais ce n'est pas assez. Pour » qui la brebis voit-elle croître sa toison? Pour l'homme. C'e&t pour » lui que les troupeaux, dans les gras pâturages, dérobent aux » prairies leurs sucs les plus parfumés, pour en composer un lait B délicieux; c'est lui qui recueille les fruits de leur fécondité; c'est )) pour lui que les bœufs gémissent tout le jour sui les sillons ou- ») verts par leurs efforts; que les chameaux s'inclinent pour rece- » voir leur fardeau; pourk vêtir, ils se laissent dépouiller de leur
* S. Ambros., opist. 38 ad Horontian. — S. Ambroise fait ici sans doute allusion aux sangl v\U combats des arènes romaines, où les animaux les plui farouches venaient s'entredéchirer pour les cruels plaisirs des maître» du mondes
lA TERRE APRÈS LE DÉLUGE. 311
» poil. On dirait un roi auquel les animaux divers apportent le » tribut et paient l'impôt annuel. Le cheval, fier de porter un soup verain, redresse, sous ce noble poids, sa démarche superbe; sa )) croupe s'arrondit pour offrir au maître un siège digne de lui. n Ainsi parlait le grand évêque de Milan. Que n'eût-il pas dit des conquêtes que les hommes ont multipliées depuis en ce genre! Il n'est pas une contrée si lointaine où leur industrie ne soit allée chercher de nouveaux sujets et prélever le tribut sur des races jusque-là inconnues. La parole de Dieu à Noé se continue ainsi jusqu'à nous, et « la terreur de l'homme ne cesse de s'étendre à » tous les animaux. »
5. La défense de manger le sang avec la chair de la victime est Défense de an précepte positif, dont Dieu lui-même indique la raison, puisée sTrfJ'a^x k dans un ordre de considérations plus hautes. La soif du sang paraît mJÎ-!î.''rai1oa avoir été le caractère du monde antédiluvien; de nos jours encore, ^^ fcnse!'*^' à la honte de l'humanité, cette soif n'est pas complètement éteinte. Des tribus entières, dans l'Amérique du Nord, dans le centre de l'Afrique, dans les îles de la Sonde, dans la Nouvelle-Zélande et la Polynésie, boivent le sang humain dans le crâne de leurs ennemis vaincus; et l'anthropophagie, après tant de siècles écoulés et de civihsations successives, n'a pu être extirpée de la face de la terre. En présence d'un fait qui révèle dans les instincts de l'homme une si monstrueuse perversion, on comprend la nécessité du précepte divin, n fallait inspirer l'horreur du sang, pour combattre la soif du sang; il fallait apprendre à respecter le sang des animaux, pour accoutumer au respect du sang humain. La chair palpitante ne doit pas être notre nourriture; elle ne devient un alimeL,t permis par Dieu qu'après la transformation que lui am-a fait subii une cuisson préalable, et les lèvres de l'homme ne se rougiront pas du sang de ses victimes ^ Cette défense comprenait imphcitement, selon la remarque d'un interprète, la prohibition de manger la chair des
Cornélius à Lapide développe cette pensée dans son commentaiie sur ce ▼erset de la Genèse : Prœcipiiur hic modus cmnedendœ carnis istius rnodi: vt primo animal juguletur, secundo sanguis effundatur , tertio caro coquatur et comedatur^ prohibetur autet i omnmo comestio sanguinis, sive is adhuc w nnimali existât»
animaux étouffés ou morts de maladie. A ce point de vue, Pinterdîction avait une raison hygiénique sur laquelle il est inutile d'insister.
6. L'interdiction du sang des animaux, comme aliment, préparait la nouvelle législation que Dieu porte contre l'homicide. Avant le déluge, Dieu s'était réservé à lui seul la vengeance du meurtrier; îl va maintenant armer la société humaine du glaive de la justice. Tel est le sons de la parole bibhque : « Quiconque aura répandu le » sang humain, donnera le sien en expiation. » Cette grave question de la peine capitale, agitée de nos jours par les criminalistes et soumise aux vicissitudes d'une opinion inconstante et mobile» a reçu de Dieu lui-même sa solution. Le sang versé par une main homicide sera vengé dans le sang du meurtrier. Que n'a-t-on pas écrit en ces derniers temps contre cette doctrine taxée d'un rigorisme suianné *? On a prétendu que les sociétés humaines n'avaient pas le droit de trancher juridiquement une vie qu'il n'était pas en leur pouvoir de donner. On a soutenu que l'essence de toute punition était radicalement curative; or, disait-on, la peine de mort ne corrige pas le criminel, elle le supprime. On a fait appel aux émotions qu'éveille natureUeraent un tel sujet; la sensibilité énervée d'un siècle qui a vu commettre les attentats les plus inouïs, s'est attendrie sur le sort des assassins, et n'a pas daigné accorder une larme à leurs victimes. Ainsi notre société, d'où la philosophie a Youlu bannir la notion de Dieu, s'en va, dans ses rêves insensés, précipitant sa propre ruine et se désarmant elle-même en face de BBS plus implacables ennemis. Il est vrai que les sociétés humaines ne sauraient à leur gré rendre ou donner la vie ; c'est le privilège de Dieu. Il est vrai que le pouvoir juridique de trancher une vie ne peut leur appartenir qu'autant qu'elles l'ont reçu de Dieu, auteur et dispensateur de toute vie. Mais c'est précisément la dévo-
• Dans le siècle demie?, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Mably, Fïlangieri ont reconnu à la société le droit d'infliger la peine de mort. Beccaria, Pastoret, Livingston le lui refusaient. La thèse de ces derniers a été reprise de nos jours avec un certain éclat par MM. de Tracy, Dupin, Ch. Lucas, de LamarUne, Y. Hugo, eto»
lution de ce pouvoir redoutable que nous lisons dans le texte sacré. L'investiture de la justice humaine est solennellement promulguée. Le Dieu qui avait retenu par devers lui la punition de Gain le fratricide, est le même qui, modifiant après le. déluge cette loi primitive, la remplace par la prescription nouvelle faite à Npé : «Quiconque aura répandu le sang humain, donnera le sien en » expiation. » Nous concevons l'embarras et l'hésitation des juristes dont la vue ne s'élève pas au-dessus des causes secondes, et dont la plume se refuse à écrire le nom de Dieu en tête de leurs codes. Il est en effet impossible, sans la notion d'un législateur suprême, de donner la raison dernière de la plus simple des lois. Celle qui sanctionne la peine de mort serait a fortiori bien plus inexplicable. Et pourtant toutes les sociétés , les plus civihsées comme les plus sauvages , ont toujours conservé , maintenu et exercé ce droit terrible. On a vu des pères, étouffant sous leur manteau de juges les sentiments de la nature révoltée, ordonner juridiquement le supplice d'un fils coupable; et un tel acte qui serait, sans l'idée supérieure du droit et du devoir social, la plus monstrueuse barbarie, n'a pourtant soulevé dans l'histoire qu'un sentiment d'indicible pitié pour l'amour paternel mis à une si rude épreuve. Chose plus étonnante encore! On a vu des meurtriers invoquer eux-mêmes et appeler comme un bienfait la mort légale qu'ils avaient encourue, tant fut profonde au cœur de l'homme l'impression de la parole du Seigneur à Noé : « Quiconque aura » répandu le sang humain, donnera le sien en expiation. » Qu'on ne se méprenne donc pas sur l'essence et les conditions du châtiment. Il n'est pas seulement curatif, au point de vue de l'individu, il est aussi et surtout répressif au point de vue de la société. Saint Thomas d'Aquin expose ce principe avec sa précision ordinaire. « La partie, dit-il, est toujours subordonnée à l'ensemble. Or l'in- » dividu est à la société ce que la partie est au tout. Si donc l'in- » dividu devient un péril pour la société; s'il la met par ses crimes D dans un danger incessant, il faut que l'individu périsse. C'est par n la même raison qu'on coupe un membre gangrené pour le salut
)) de tout le corps *. n Ainsi parle ce grand docteur: il n'y a rien dans ce langage qui ressemble aux exagérations ae sensibilité développées par les théoriciens modernes. Mais si Ton veut y réfléchir, on trouvera dans cette doctrine un sentiment profond d'intérêt pour la société en général et pour l'innocence des victimes sn particulier, qui vaut bien le romanesque enthousiasme professé pour les meurtriers. Enfin, et pour dire toute notre pensée sur ce sujet, la peine de mort, à côté de son caractère répressif, en a uia autre essentiellement curatif pour l'individu. Le condamné que frappe la justice humaine a souvent recouvré, aux yeux de Dieu, par le repentir et la pénitence, l'innocence spirituelle; et du haut de réchafaud où tombait une tête coupable, plus d'une âme purifiée est montée au ciel.
7. Après avoir ainsi remis à la société humaine le pouvoir du glaive, le Seigneur rassure de nouveau Noé et ses fils. « Voilà, dit- » il, que j'établis mon alliance avec vous, et votre postérité après » vous, avec tous les êtres vivants, les oiseaux et les animaux ter- » restres, tant ceux qui sont sortis de l'arche, que toutes les bêtes » de la terre. Aucun déluge ne viendra désormais détruire l'uni- » versalité des créatures et inonder le monde. J'ai placé mon ara » dans la nue; il sera le signe de mon alHance avec la terre. Lor* » que je couvrirai le ciel de nuages, cet arc apparaîtra comme le » gage de l'alliance éternelle, et les eaux du déluge respecteront » la terre *. » L'arc-en-ciel n'a-t-il apparu pour la première foiâ ju'après le déluge? Quelques interprètes l'ont pensé *. Les traditions de certains peuples semblent appuyer cette conjecture. Les Péruviens, entre autres, avaient conservé pour l'arc-en-cïel une vénération particuhère; ils le regardaient comme un gage de la protection des dieux. « Lorsqu'on creuse ces idées natives des » anciens peuples, dit M. Marcel de Serres *, on est souvent frappé
» S. Thom. Aquîn., Summ. Theolog., 2» 2», q. LXiv, art. 2.
« Gène-:., cap. ix, 9-17. — * Voir Cornélius à Lapide, qui cite comme ayant aouteuu cette conjecture, Alcuin,et l'auteur de la Glose sur l'Ecriture saiat«« — * Cosmogon, de Moïse, pag. 191, 192.
LA TERRE APRES LE DÉLUGE. 3i5
n de leur justesse. Elles ont peiit-êire germé chez les Péruviens, » par la raison que les traces du grand cataclysme qui a ravagé la » plus gjande partie de la surface de la terre, sont en Amérique » moins eilacées que partout ailleurs. Du reste, il est facile de com- » prendre quelles sont les circonstances nécessaires à la production » de l'arc-en-ciel. Il suffit de se rappeler que dans les régions équa- » toriales, les pluies ne présentent jamais assez de finesse pour » donner lieu à la production des arcs-en-ciel supplémentaires. Un » peu plus de grosseur encore suffirait pour empêcher la produc- » tien de Tarc-en-ciel ordinaire. Telle devait être celle des gouttes » d'eau qui tombaient sur la terre avant le déluge. L'opinion qui » ne fait dater ce phénomène que de l'époque postdiluvienne, est n donc loin d'être aussi déraisonnable qu'on pourrait le supposer » au premier aperçu. » Ainsi parle., au nom de la science moderne, un des hommes les plus compétents en cette matière. Quoi qu'il en soit, nous ne donnons son sentiment que comme surabondance de preuves; car l'opinion contraire est généralement adoptée parles Pères de l'Eglise. Ils enseignent communément que l'arc-en-ciel n'était point un phénomène inconnu avant le déluge, et qu'en le prenant pour signe de son alliance et pour gage de sa promesse, Dieu voulait précisément en appeler à l'expérience de Noé, qui savait qu'en temps ordinaire l'arc-en-ciel indique la fin des orages. En s'engageant à le faire briller dans les nues chaque fois qu'éclateraient des tempêtes, le Seigneur confirmait par un phénomène dont la signification était connue, sa volonté positive de ne plus interrompre l'ordre réguher des faits naturels par un nouveau déluge.
8. Telle fut cette communication divine avec le patriarche et ses fils, après le grand cataclysme qui venait de bouleverser la tene. A toutes les époques solennelles de l'histoire de l'humanité, la Providence intervient avec la même sollicitude et la même bonté paternelle. Les rigueurs sont l'exception dans le gouvernement divin; la miséricorde est la loi générale. Les préceptes donnés à Noé ont fixé l'attention des docteurs juifs, et l'on trouve dans le Thalmud, sous le nom de « Commandements des Noachides, » Noachidarum
Prœcepta, un ensemble de prescriptions qui formait, selon les traditions hébraïques, le corps de la législation antérieure à celle de Moïse. Elles embrassent, sous sept chefs principaux, les règles de la loi naturelle , et comprennent : 1° l'obligation d'un culte extérieur ; 2** le respect pour le nom auguste de Dieu; 3° la défense de l'homicide; 4° l'ordre des mariages; 5° le respect pour la propriété d'autrui; 6° l'organisation du pouvoir judiciaire et civil; 7° enfin l'interdiction de manger la chair sanglante des animaux ^ Quelle que soit la vraisemblance d'une pareille révélation, transmise de Noé à ses descendants, la Genèse ne nous a pas donné sur ce sujet d'autres détails que ceux dont on a lu plus haut le développement.
de Cham.
§ II. Faute de Cham. — Prophétie de IVoé.
9. « Les trois fils de Noé, sortis avec lui de l'arche, dit le texte » sacré, étaient Sem, Cham et Japhet. Cham fut le père de Cha- )) naan. Toute la race humaine, dispersée sur la face du monde, )) descend des trois fils de Noé. Le patriarche avait repris, après le )) déluge, ses occupations agricoles; il travaillait la terre et cultiva » le premier la vigne. Ayant bu du vin, dont il ne connaissait pas » la force, il fut surpris par l'ivresse, et s'étant découvert durant » son sommeil, il était nu dans sa tente. Cham, père de Chanaan, » l'ayant vu dans cette situation, courut, en se moquant, avertir » ses frères. Mais Sem et Japhet, jetant un manteau sur leurs » épaules, s'approchèrent à reculons et retendirent respectueuse- » ment sur leur père. Noé, à son réveil, apprit la conduite de son » second fils. Maudit soit Chanaan, s'écria-t-il. Il sera il l'égard de » ses frères l'esclave des esclaves! Puis il ajouta : Que le Seigneur, » Dieu de Sem, soit béni, et que Chanaan soit son esclave! Que » Jéhovah dilate les possessions de Japhet, qu'il habite les tentes D de Sem, et que Chanaan soit son esclave ^! »
40. Toute l'humanité, groupée autour du patriarche en la personne de? trois grands chefs de la famille humaine, repose sur un
* Natal. Alex., llisior. eccles.,\om. I,pag. 27; Dissertât, de JSoachidarum Prceceptis. — ' Gènes., cap. ix, 18-28.
seul pnncipe, celui du respect pour la paternité. L'oubli de cette loi fait la décadence des races et des nations, son observation en assure la splendeur et la prospérité. L'autorité fondamentale, type de toutes les autres, est Tautorité du père; elle s'impose à l'enfant par un double sentiment d'amour et de reconnaissance, elle se révèle à son jeune cœur sous la double image de la tendresse et de la force. La mère, suivant une belle pensée de M. de Bonald, n'apparaît dans la famille que comme le ministre de la royauté paternelle; ministre dont la sollicitude et l'affection tempèrent avec une grâce charmante ce que le pouvoir suprême a de trop absolu. C'est ainsi qu'au foyer domestique, sous l'influence d'une autorité respectée et cliérie, l'homme fait l'apprentissage de l'obéissanco aux pouvoirs politiques et civils de son pays. L'obéissance se transforme avec l'âge, et change d'objet, mais eUe conserve son caractère obligatoire; elle reste le grand devoir de toute vie sociale, comme elle avait été l'indispensable condition du développement de l'enfant. Ces vues philosophiques ne se présentaient point sans doute avec toutes leurs conséquences à la pensée des trois premiers chefs de la famille humaine. Mais si la formule théorique n'est pas la même, elle n'en ressort pas moins avec éclat de l'enseignement des faits. Jamais la loi du respect pour l'autorité paternelle ne fut environnée d'une sanction plus solennelle. La faute de Cham est suivie immédiatement du plus juste et du plus rigoureux châtiment. Une tradition juive, qui nous a été conservée par Origène et Théodoret S prétend que le premier témoin de Tivresse involontaire du patriarche, aurait été le jeune Ghanaan, enfant de dix ans, qui se serait trouvé par hasard dans la tente de son aïeul. Dans un premier mouvement de coupable ironie, il en aurait averti Cham, son père, qui lui-même aurait ensuite appelé Sem et Japhèt à ce spectacle d'ignominie. Ce qui a donné lieu à cette tradition apocryphe, est certainement la malédiction que Noé, à son réveil, fait peser sur Ghanaan. Dans leurs idées trop étroites siir la justice distributive, l3s docteurs du Thalmud n'ont pas compris le principe de solidarité
* Tbeodoret., Interrogat. vu in Genfê*
on vertu duquel le patriarche fait tomber sur la postérité de Cham la responsabilité de la faute paternelle. Ils n'ont pas vu que le contempteur de son père doit être puni dans ses fils; aucaue punition ne pouvait l'atteindre plus sensiblement. « Cham, dit saint Augus- » tin, est maudit dans son fils, comme Tarbre de l'Evangile sera )) maudit dans son fruit *. »
Théorie de 11. (( Nullo part daus l'Ecriture, dit encore saint Augustin, nous antique d°a- » ne trouvous l'cxpression d'esclave avant que le juste Noé n'eût ^'u'^gust'in. » flétri de ce nom le crime de son fils. Ce nom, c'est donc la faute pkisanterie » qui l'cncourt, ct non la nature. Suivant l'origine que la langue )> latine attribue au mot esclave, ceux que le droit de la guerre dé- » vouait à la mort, étaient conservés par les vainqueurs, ils deve- » naient esclaves {servi, conseiTés) ; et cela même accuse une justice » vengeresse. La cause première de l'esclavage est donc le péché, » qui fait que l'homme tient l'homme et toute sa destinée sous » le joug. Toutefois , dans l'ordre naturel où Dieu d'abord a créé » l'homme , nul n'est esclave de l'homme ou du péché. Mais la » peine de la servitude est ordonnée par la loi qui veille au main- » tien et défend l'infraction de l'ordre naturel; s'il n'eût jamais été » attenté contre cette loi, il n'y aurait jamais eu de répression à » exercer par le châtiment de la servitude ^. » Telle est l'idée chrétienne formulée sur cette formidable question par le grand évêque d'Hippone. Nous aimons à rapprocher ses paroles de celles d'un historien moderne, qui a su, lui aussi, envisager les faits à la lumière de la foi. « Dans la malédiction portée contre Chanaan, dit » M. César Cantu, Noé indique une dépendance par la domination, »■ et non une infériorité de nature telle que les anciens l'enten- » daient dans l'esclavage. Cet horrible abus de la force ne put naî- » tre que de la violence tyrannique des conquérants, qui, se fai- » sant un droit de la victoire, se crurent autorisés à exterminer les » vaincus, ou à les conserver {servaré) pour leur propre usage '. » n a fallu toute la mauvaise foi de Calvin pour trouver, dans les paroles de Noé à son fils Cham, un texte à d'indignes plaisanterie».
» S. August,, De Civit. Bei, lib. XVI, cap. i. — » Idem, ibid., lib. XIX, eap xv, ^ »C. Cantu, Hist. univers., tom. I, pag. 167, 168, 1" édit. fr»nç.
« Le Pape, disait-il, a emprunté â Chanaan maudit* son nom ignomit nieux : il s'appetle, comme lui, V Esclave des esclaves, Servus servo- B ruml a II faut plaindre l'aveu 'lement de l'hérésiarque, qui n'a pas compris que la plus haute majesté de ce monde, celle du souverain Pontife, a proclamé au contraire l'affranchissement spirituel de l'humanité, en prenant le titre de Serviteur des serviteurs de Dieu. Le plus humble fidèle de la race éthiopienne, les bras chargés de chaînes, la tête courbée sous le joug d'un maître inhumain, a pourtant un serviteur qui s'honore de ce titre, et ce serviteur, c'est le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, c'est le Père commun des catholiques répandus sur toute la face du monde, c'est un Roi et un Pontife devant qui s'inchnent toutes les grandeurs d'ici-bas.
12. Au point de vue historique, la prophétie de Noé sur l'avenir Réalisation
r 'o t 1 ^ ' r • ' r dans l'his-
de ses trois fils s est vérifiée avec la plus rigoureuse précision. La tôiredeia
- , -,, f, . . . malédiction
descendance de Chanaan est la race africaine, qui a porte jusqu a prononcée
par Noé
nos iours le poids de la malédiction patriarcale. Proie de tous les contre larao
. , , . . de Cham.
conquérants, elle a subi toutes les dominations, servi tous les miû- Système de
M. Renan sui
très. L'empire du monde, en passant tour à tour des Assyriens aux le « prophé-
Perses, aux Grecs ou aux Romains, trouva toujours dans la race brea
noire à s'approvisionner d'esclaves. Aujourd'hui même, quand hs
nations européennes s'opposent à l'infâme trafic de l'homme vendu
comme un vil bétail, les tribus africaines continuent à réunir des
prisonniers, qu'on préfère tuer, si en ne trouve plus un marché
avantageux pour s'en défaire. Que dira l'incrédulité, en face de
cette persistance inexplicable d'une race tout entière à demeurer
sous le poids d'une malédiction séculaire? Qui donc avait révélé
à Moïse cette étrange obstination à l'esclavage, que trois mille ans
n'ont pu vaincre? Est-ce encore là un de ces hasards heureux qui
se rencontrent à chaque hgne de la Genèse, et qui font de l'écii-
vain sacré l'historien non-seulement du passé, mais de l'avenir?
Les deux autres prophéties, relatives à la descendance de Sem et
de Japhet, ont obtenu, dans la suite des âges, une réalisation non
ïQoins remarquable. « Jéhovah, le Seigneur, a habité les tentes de
» Sem *, » M. E. Renan, dans sa thèse exagérée du monothéisme,
* Gènes., cap. ii, 27.
320 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — DEUXIÈME ÉPOQUE (3308-2296).
comme caractère exclusif des races sémitiques, a prouvé, sans le vouloir, la vérité de la parole patriarcale *. Il est vrai que le savant critique s'sOforce d'atténuer la portée de ses aveux involontaires par un dédain systématique pour ce qu'il lui plaît de nommer le prophétisme hébreu. « Le propliétisme, dit-il, est la forme sous la- » quelle s'opèrent tous les grands mouvements chez les Sémites ; » et de même qu'à chaque âge du monde correspond chez les In- » diens un nouvel Avatar, de même chez les Sémites, à toutes les i> grandes révolutions rehgieuses et politiques, correspond un pro- » phète. Les peuples primitifs se croyant sans cesse en rapport im- » médiat avec la Divinité, et envisageant les grands événements de » Tordre physique et de Tordre moral comme des effets de Taction » directe d'êtres supérieurs, n'ont eu que deux manières de conce- 0 voir cette influence de Dieu dans le gouvernement de l'univers : » ou bien la force divine s'incarne sous une forme humaine, c'est » VAvata}' indien; ou bien Dieu se choisit pour organe un mortel » privilégié, c'est le Nabi ^ ou prophète sémitique. Il y a si loin en » efl'et de Dieu à Thomme, dans le système sémitique, que la com- » munication de l'un à l'autre ne peut s'opérer que par un inter- » prête restant toujours parfaitement distinct de celui qui l'inspire. )) L'idée de révélation est en ce sens une idée sémitique. Elle appa- » raît dès les origines de la race. Le (loran n'imagine pas d'autre » classification des peuples que celle-ci : peuples qui ont une révé- B lation (un livre), peuples qui n'en ont pas ^. » Nous demanderions vainement au savant critique quel « interprète » se plaça entre Dieu et Adam, entre Dieu et Caïn, entre Dieu et Noé ; et quel fut le « mortel privilégié » qui se fît « Torgane parfaitement dis- D tinct » de Tinspiration divine, dans les communications de l'un à Tautie, à ces différentes phases de l'histoire biblique. Il n'en maintiendrait pas moins la vérité du prétendu a système » des Sémites, si ingénieusement imaginé pour assimiler les prophètes de l'Ecriture aux Avatars de l'Inde, et le texte de n^R Livres saints aux
» Histoire des lang. sémit., chap. i, pag. 5-8. — * On sait que les Arabes appp lient Noé, Nouh al Nabi, Noé le prophète, — * Histoire des lang. sémit., toni. i, l>ag. 8 et 9»
FAUTE DE ClIAM. — PROPHÉTIE DE NOÉ. 32t
rêveries du Coran. Sans nous arrêter inaiscrètemem a ces discussions préliminaires, il suiiit de mettre la singulière idée que M. E. Renan, se fait du prophéiisme hébreu, en face de la prophétie de Noé. Par quelle merveilleuse sagacité le patriarche a-t-il deviné que la pos* térité de Cham serait vouée à l'hérédité de la servitude? Par quelle intuition de génie a-t-il démêlé, dans l'obscurité de l'avenir, que la race de Sem serait fidèle au culte du vrai Dieu, et que Jésus- Christ, le Dieu-homme, viendrait a habiter ses tentes? » Par quel instinct miraculeux a-t-il pressenti que la postérité de Japhet se dilaterait sur tous les champs du monde et de l'histoire, couvrant de ses rameaux vigoureux l'Europe et l'Asie septentrionale, les contrées les plus peuplées de l'aiicien continent; et envoyant ses fils, comme un flot inépuisable, sur toutes les plages du monde nouveau, à mesure que le génie humain étendrait, par ses découvertes successives, la sphère du monde habitable? Sagacité, intuition, instinct, eussent été, ce semble, impuissants à produire un tel résultat; et nous conserverons le nom de prophétie à ce fait surhumain, malgré la nouvelle expression de prophétisme^ que nous abandonnons volontiers à son auteur.
13. La tradition indienne a enregistré dans ses annales la pro- TraditioM phétie de Noé. a Satyavrata, roi de toute la terre, disent les hvres coKïStia )) indous, eut trois fils : Serma, Charma et Yapéti. C'étaient des ™hrHie^de » tiommes sages, excellents en vertus et actions nobles, habiles k **'
» manier toutes sortes d'armes, vaillants et avides de victoires* )) Satyavrata, qui faisait ses délices de la contemplation spirituelle, 5) voyant que ses fils étaient propres au gouvernement, les en char- » gea. Mais un jour, par les décrets du Destin, le roi but du vin D nouveau, il perdit les sens, et s'endormit nu. Charma en tut té- » moin, il appela ses frères : Qu'est-ce ceci? dit-il. Dans quel état » est notre père? Serma et Yapéti couvrirent le roi de vête- » raents et le rappelèrent à l'usage de ses sens. Quand il fut ré- » veillé, instruit de ce qui avait eu lieu, il maudit Charma ; Tu*se- » ras l'esclave des esclaves, lui dit-il. Et parce que tu as été un » moqueur en leur présence, ton nom signifiera moquerie. Il donna y> ensuite à Serma une vaste souveraineté, au midi des montagnes I. in
« de la Neige, et à Yapéti, il donna tout ce qui est au nord de ces M montagnes. Pour lui il parvint, par sa pieuse contemplation, à la » plus haute félicité *. » Les Espagnols, en abordant pour la première fois en Amérique, recueillirent de la bouche des insulaires de Cuba un récit traditionnel qui constatait la même croyance. Le Noé des Américains, au sortir du vaisseau libérateur, avait exprimé le jus de raisins sauvages, qu'il but sans en soupçonner l'énergie. Atteint par l'ivresse, il s'endormit dans un état de nudité qui l'exposa aux railleries de l'un de ses fils. L'autre, au contraire, couvrit respectueusement le corps de son père, qui le bénit à son réveil, en récompense de sa piété fihale, et maudit l'insolence du premier. a C'est sans doute parce que vous descendez du bon fils, disaient » les sauvages aux Espagnols, que vous êtes bien vêtus; tandis » que nous, qui descendons du mauvais fils, nous sommes dans » cet état de nudité 2. » L'histoire de Noé et de ses trois fils est parfaitement reconnaissable dans le Saturne des Grecs, et ses trois fils Jupiter, Neptune et Pluton. Le Noé de l'Ecriture cultive le premier la vigne, comme le Saturne de la fable. La scandaleuse conduite de Jupiter envers Saturne n'est que le récit, exagéré par la licence poétique, de l'insulte de Cham envers Noé. Il n'est pas jusqu'au nom de Cham ou Ham, qui ne se retrouve dans l'Ammon des Egyptiens, si célèbre par la communauté d'origine qu'Alexandre voulut établir rétrospectivement avec lui. Saturne est fils de l'Océan et de Thétis, image poétique de Noé qui échappe aux eaux du déluge universel. Le symbole de Saturne, dans les monnaies romaines, est un navire, comme l'arche est le symbole de Noé dans les monnaies phrygiennes. « La sévère punition de Cham, dit Rollin, » a laissé parmi les païens la mémoire de l'indignation de Saturne, » qui, selon Callimaque, fit une loi irrévocable, que quiconque jet- » teràit un regard téméraire sur les dieux, perdi^ait aussitôt la I) vue ^. » Ainsi il n'est pas une hgne du récit bibhque qui n'ait laissé sa trace dans les souvenirs du genre humain.
« W. Jones, Àiiatk Researches, tom. III, pag. 262. — « Clavigero, Stona del Messko^ tom, IV, pag. 16. — ' Rolliû, Traité des étude», 4« part.
FAUTE DE CHAM. — PROPHÉTIE DE NOf. 323
14. La prophétie de Noé avait tellement frappé l'imagination des Hébreux, qu'ils supposèrent plus tard, sous le nom du saint patriarche, un traité d'astrologie intitulé : Méthode révélée au prophète Noé par l'ange du Seigneur, pour lui montrer seize figures propres à prédire l'avenir. La tradition cabalistique lui attribuait encore un livre des Secrets des choses naturelles, qui lui aurait été dérobé par son fils Cham, et donné à Misraïm *. L'orgueilleuse science des Egyptiens cherchait ainsi à rattacher les mystères hiéroglyphiques de ses temples à une origine auguste. Enfin Fabricius, dans sa colleclion des Apocryphes de l'Ancien Testament, a imprimé une Formule de prières que Noé récitait, dit-on, tous les jours dans l'arche, et une Exhortation à ses descendants -. Mais ce n'est point dans ces œuvres supposées qu'il nous faut chercher les vrais titres de gloire du patriarche. Bossuet les a tous résumés en quelques hgnes : (( Avec le genre humain, dit-il, Noé conserva les arts, tant ceux » qui servaient de fondement à la vie humaine et que les hommes » avaient dès leur origine, que ceux qu'ils avaient inventés depuis. » Ces premiers arts que les hommes apprii-ent d'abord, et appa- » remment de leur Créateur, sont Fagriculture, l'art pastoral, celui » de se vêtir, et peut-être celui de se loger. Aussi n'en voyons- » nous pas le commencement en Orient , vers les lieux d'où le » genre humain s'est répandu ^, » Tels furent en effet le caractère et la vie de Noé. Figure de Jésus-Christ, il bâtit l'arche, salut du monde, comme le Fils de Dieu édifiera l'Eglise, arche spirituelle pour le salut des âmes. La génération perverse à laquelle Noé adresse, de la part de Dieu, un dernier et solennel avertissement, l'accueille par des railleries et des insultes; Jésus-Christ ne sera pas mieux traité par les Juifs. Après la grande catastrophe qui Douleverse la terre, Noé sort vivant de l'arche, comme Jésus-Christ, après les douleurs de la passion, les supplices de la croix et les trois jours de sépulture, sort vivant du tombeau. Le monde se re-« nouvellci i»u sortir de l'arche de Noé; de même un monde nouveau
* D. Ceimer, Hist. génér. des auteurs sacrés, édit. Vives, tom. I, pag. 265. — > « Fabric, Apocryph. Veier. Testam,, pag. 283. —« Bossuet, Discours, sur i'hist. univers. f {'« part., 1" époque.
rempjira l'Eglise de Jésus-Christ; et, comme aux jours du déluge il n'y eut de salut que dans Farche de Noé, ainsi dans le monde régénéré par la croix, il n'y a de salut que dans TEglise de Jésus- Christ. Enfin, de même qu'il a suffi aux victimes du déluge d'un cri du cœur et d'un repentir sincère pour ouvrir à leurs ûmes le sein de la miséricorde éternelle, ainsi l'Eglise de Jésus-Christ dilatera ses portes à la pénitence et à l'amour des hommes qui l'auront méconnue ou blasphémée pendant leur vie, pour les recevoir, jusqu'aux derniers moments dans les tabernacles éternels. «Or, dit » l'Ecriture, Noé vécut encore trois cent cinquante ans après le » déluge ; le nombre total de ses jours fut de neuf cent cinquante » ans, et il mourut *. » (2938 av. Jésus-Christ.)
§111 Tour de Babel (2909 av. Jésns-riirist).
hifii liiii- 15. Les hommes s'étaient multiphés sur la terre, depuis que Noé '"i^'iiaieîr et ses fils en êivaicnl repris possession. « Ils n'avaient tous, dit le » texte sacré, qu'un même langage. Sortis de l'Orient, ils trouvè- » rent dans les plaines de Sennaar un séjour favorable, et s'y éta- )) blirent. Ils se dirent l'un à l'autre :, Faisons des briques que nous » cuirons au feu. Ils se servaient ainsi de briques au lieu de pierres, r, et employaient le bitume au heu de ciment. Ils dirent ensuite : j) Venez, fondons une ville, et construisons une tour dont le sora- » met atteigne le ciel. Immortalisons ainsi notre nom, avant de )) nous disperser sur la face de la terre. Mais le Seigneur abaissa » son regard sur la cité et la tour que les fils d'Adam édifiaient. — » Voilà, dit-il, qu'ils ne forment qu'un seul peuple et n'ont qu'un y, même langage. Ils ont entrepris cet ouvrage et sont résolus à eu )) poursuivre Tachèvement. Descendons pour confondre leur lan- » gage, et que le frère ne comprenne plus la parole de son frère.— )> Ce fut ainsi que Jéhovah, le Seigneur, les força à se disperser E par toute la teire. Ils cessèrent la construction de la ville, qui \) prit dès lors le nom de ^aôe/ (confusion), parce que ce fut là que » Dieu confondit le langage des humains et les dispersa dans toutes D les contrées de l'univers '. »
« Gen9i^ <UU). «* 28, 29. — « Ibid., tiap. xi, 1-9.
TOUK DE BABEL (2907 A Y. JKSUS-ailUSr). 325
16. Avant crenvironuer ce texte de Moïse de toutes les preuvos Appréciation historiques et traditionnelles recueillies dans les annales des oiiXe- m. e. Ueuaa. rentes nations de la terre, il n'est pas hors de propos de citer Tanpréciation qu'en fait M. E. Renan. « Une tradition adoptée par le^i » Hébreux, dit-il, et exprimée par un cui-ieux mythe étymologique, » place le point de dispersion des races dans la plaine de Sennaai , » et rattache ce lait à la construction de Babylone. Mais cette lé- » gende ne paraît pas fort ancienne; elle s'explique par certaines » particularités caractéristiques de la Babylonie : d'une part, le B singuUer mélange qu'offrait Babylone, la ville où l'on ne s'enter.- D dait pas, la ville de confusion; de l'autre, l'aspect de cette plair. • » infinie qui semblait faite pour servir de lieu d'assemblée à toi]'. » le genre humain; enfin l'impression d'étonnement que devait » causer à ces populations étrangères dans le pays, la vue de la » tour de Bélus (aujourd'hui Birs-Nemrod). Ce gigantesque monu- » ment devint pour Fimagination le point de départ des nations, 0 une sorte d'ombilic du monde, comme étaient ra^^Axès de Delphes » pour les Grecs, la fantastique coupole d'Arîn ou la Caaba pour » les Arabes, la rosace du saint Sépulcre pour le moyen âge chré- D tien. Tous les vieux monuments dont la signification n'est plus » bien comprise, enfantent ces sortes de légendes, qui se combi- 1) nent d'ordinaire avec les traits saillants de la physionomie géo- » graphique et ethnographique du pays *. » Voilà, certes, une argumentation qui ne laisse pas subsister un mot du récit de Moïse. C'est un « curieux mythe étymologique, » rien de plus. C'est « une » légende qui ne paraît pas fort ancienne, » et qui « a été adoptée » par les Hébreux. » On la trouve, il est vrai, reproduite dans le souvenir des autres peuples, mais M. Renan ne daigne pas s'arrêter à ce détail. Il est bien évident qu'une ville « où Ton ne s'enten- » dait pas...., située au miUeu d'une plaine infinie qui semblait » le rendez-vous de tout le genre humain, une ville dominée par » une tour, » ne pouvait s'appeler autrement que Babel ou Confution. C'est sans doute par la même raison que nul n*a songé à
* Histoire des langues sémit., tom, I, pag. 32.
appeler de ce nom la ville de Londres, visitée par des étrangers parlant toutes les langues, a située au milieu d'une plaine infinie où le » genre humain pourrait se donner rendez-vous, » et dominée par sa fameuse tour. L'idée de ce nom de Babel om Confusion serait également applicable à Paris, où le Russe coudoie l'Ethiopren, sans que ni l'un ni Tautre s'entende, qui est situé de même « dans mie » plaine infinie pouvant servir de lieu d'assemblée au genre hu- » main, » et dominé par les tours de Notre-Dame. Mais a ces par- » ticularités caractéiistiques de la Babylonie, » qui s'appUqîieraient avec la même précision à Londres , k Paris et à toutes les capitales du monde, n'ont pourtant donné lieu à cette curieuse légende que dans les murs de Bab} lone. C'est une étrange exception. M. Renan ne l'explique pas ; il cherche à nous dédommae^er de cette absence de renseignements en nous apprenant que « tous les vieux monu- » ments dont la signification n'est plus bien comprise, enfantent » de telles légendes. » C'est ainsi que a le moyen âge chrétien » professait une vénération vraiment surprenante pour le saint Sépulcre; car on ne devait plus savoir, au moyen âge, que le saint Sépulcre avait été durant trois jours le dépositaire du corps sacré de notre Seigneur Jésus-Christ. De même les Arabes révèrent la Caaba avec aussi peu de motifs; sans doute ils ignorent que leurs traditions y placent le berceau de Mahomet, leur prophète. Enfin les Grecs ne sont pas traités avec plus d'indulgence par Thabile critique ; et lem* respectueux attachement pour le temple de Delphes ne saurait trouver grâce à ses yeux, probablement parce qu'ils avaient oubhé qu'en ce lieu même les flèches d'ApoUon, leur dieu, avaient délivré leurs ancêtres des ravages du serpent Python. Mais encore, quand il n'y aurait aucune différence entre la valeur réelle de ces trois lieux, dont le simple rapprochement est une insulte à la foi, non-seulement du moyen âge, mais de tous les âges chrétiens, quel rapport la vénération des Grecs pour le temple de Delphes, des Arabes pour la coupole d'Arîn ou la Caaba, du moyen âge chrétien pour le saint Sépulcre (car la rusace dont parle ici M. E .Renan n'existe que dans son imagination); quel rapport, disje, citte vénération peut-elle avoir avec la tour de Babel, qui n'a
récente?
TOïm DE BABEL (2907 AV. JÊSXJS-CHRIST), 327
jamais été vénérée par personne? En quel siècle de Thistoire a-t-on vu des pèlerins se diriger vers « cette tour, aujourd'hui nommée » Birs-Nemrod? » Depuis Moïse, qui a le premier écrit l'histoire de ce monument gigantesque, a dont Taspect frappait d'étonnement D les populations étrangères, » jusqu'à MM. Botta et Layard, qui en ont de nos jours reconnu les débris, quel homme est venu jamais déposer à ses pieds le tribut d'un rehgieux hommage? Il n*y a donc ni vénération traditionnelle pour ce monument, ni «particu- » larités caractéristiques dans laBabylonie » qui en motivent la prétendue légende, ni enfin une grande puissance de raisonnement dans la nouvelle appréciation de M. Renan.
il. Il n'est pas plus heureux quand il affirme que la tradition Eat-iivrai adoptée par les Hébreux est de date récente. Déjà Josèphe avait (?o'ia four^de r(?pondu à cette fin de non-recevoir en citant le témoignage con- m'ythede'daS forme d'Hestiœus, le plus ancien historien de la Phénicie, et un passage d'un récit traditionnel regardé comme très-ancien au temps du chroniqueur juif. Voici ce passage : « Tous les hommes n'a- » valent alors qu'une langue. Ils bâtirent une tour si élevée, qu'elle x> semblait devoir s'élever jusqu'au ciel. Mais les dieux excitèrent » contre elle une si violente tempête, qu'elle en fut renversée, et )i firent que ceux qui la construisaient parlèrent subitement diverses s> langues. C'est en souvenir de cet événement qu'on donna le » nom de Babylone (ville de la Confusion) à la cité qui fut depuis » fondée en ce heu ^ » Si l'on prétendait rejeter le témoignage de Josèphe comme suspect de partiafité, la découverte du premier livre des Chrmiques d'Eusèbe de Césarée^, par le cardinal Mai, enlèverait cette ressource à nos adversaires. Les paroles citées par Josèphe, sans nom d'auteur, y sont textuellement reproduites comme un extrait de Polyhistor, avec d'autres fragments de cet écrivain, dont l'antiquité n'est pas contestable. Abydène, l'historien de la Chaldée, tient le même langage. Voici ses paroles : « Une tradition D nous apprend que les premiers hommes, issus de la terre, con- » fiants dans leur taille et leur vigueur, affichaient k .^prétention
^ Joseph., Ânti(^. Judaic, tom. I, cap. iv. — « Eusèb, de Ces,, Chromq., liv. I, chap. lY.
» d'une puissance supérieure même à celle des dieux. Ils bâtirenti » au lieu où est située maintenant Babylone, une tour d'une hau- » teur immense. Elle s'élevait déjà vers les deux, lorsqu'un vent )> violent vint l'assaillir, par l'ordre des dieux, et renversa sur les » travailleurs cette gigantesque construction. Les débris amoncelés » par cette tempête servirent aux fondations de la cité actuelle de )) Babylone. Or jusque-là les hommes avaient toujours eu la même » langue ; mais , à partir de cet événement , les dieux divisèrent » leur langage en une multitude d'idiomes différents. C'est à cette » époque qu'éclata la guerre des Titans contre Saturne ^ » La tradition de la tour de Babel est tellement peu d'une date récente , que Polyhislor, dans un autre fragment conservé par Eusèbe, en parle en ces termes : « Eupolémus,- dans son livre des Juifs d'As- » Syrie, raconte la fondation de Babylone ; la construction de la » tour de Babel, si célèbre dans l'histoire , par les géants échapn pés au déluge ; la chute de ce monument, renversé par la puisn sance divine, et la dispersion des géants dans toutes les contrées » de la terre ^. » Voilà donc que ce « curieux mythe étymologique, » cette « légende qui ne paraît pas fort ancienne, )> selon les expressions de M. E. Renan, est inscrit en tête des annales les plus anciennes dont l'histoire profane ait gardé la mémoire ; il réveille un écho dans les plus antiques souvenirs, et on le cite, aux temps les plus reculés, comme « célèbre dans toute l'histoire. » T*n3«U'nage 18. Volncy, dout l'avcu ne peut être ici taxé de complaisance, Bérosieiin^ reconnaissait l'antiquité du récit bibhque sur la tour de Babel. II de ùorèric ft en apportait une nouvelle preuve que lui avait fournie Moïse de Voiney." Corèuc, l'historieu de l'Arménie. Voici le passage de cet auteur, traduit et cité par Volney : « La sibylle Bérosienne, dit Moïse de p Corène, donne trois fils à Xisuthrus : Sim ou Zérouan, Titan et » Yapéthoste. Ils se séparèrent, et se partagèrent le monde. La même % sibylle, en parlant des hommes illustres nés de ces trois chefs, ■r dit : Ils étaient terribles et brillants, ces premiers dieux; d'eux
î Eusèb. de Cos., Prépar. évatig., liv. IX, chap. xrv. Vprocliiihe au livre pr des Chroniques, chap. vu. 2 Eii3ôt). de Cil'S.. Piépar. éimnf/., liv. IX, chap xviï.