‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 68 sur 121 · TOUR DE BABEL (29C7 AV. JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

TOUR DE BABEL (29C7 AV. JÉSUS-CHRIST

» vint la race des géants au corps robuste, aux membres puissants» » à l'immense stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein » impie de bâtir une tour. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent » terrible et divin, excité par la colère des dieux {E la kim), détruisit w cette masse immense, et jeta parmi les hommes des paroles in- » connues, qui excitèrent (ou causèrent) le tumulte et la confusion. » Parmi ces hommes était le japétique /^«z/r, célèbre et vaillant » gouverneur {prœfectus) très-habile à lancer les flèches et à ma- » nier l'arc. » Après cette citation de Moïse de Gorène , Volney ajoute : « Le partage de la terre entre trois personnages puissants » et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup à ce que les » Grecs nous disent des trois frères Jupiter, Pluton et Neptune, qui » ressemblent oussi beaucoup aux trois fils de Noé : Pluton même » est noir comme Cham *. » Les analogies entre le Sim et le Yapéthoste du récit arménien, et les noms bibliques de Semet de Japhet, se présentent d'elles-mêmes à Fesprit. Le Titan oriental, adopté aussi par la mythologie grecque, semble, au premier abord, plus étranger au nom de Cham, dont il est pourtant Téquivalent grammatical. « Et ce qu'il y a de remarquable, dit un récent et docte » écrivain, c'est que les noms se présentent dans le même ordre » que dans la Genèse, Sem, Cham et Japhet : Zérouan ou Sim, » Titan, Yapéthoste. Dans ces traditions, les fils de Noé sont des » chefs honorés comme premiers générateurs et principes de la » multiplication des hommes. Le temps, la confusion des langues, » l'éloignement ont grandi ces chefs de la famille humaine, et fma- » lement, ils ont été des dieux et sont devenus la trinité olympi- » que, Jupiter, Pluton et Neptune. Moïse n'est si loin du merveil- » leux que parce qu'il est plus près des faits et à la source même » de la vraie tradition 2. »

19. Le souvenir de la tour de Babel , transformé par le génie poétique de la Grèce, est devenu la lutte gigantesque des Titans escaladant le ciel et entassant le Péhon et l'Ossa pour arriver au

* Vomey. Recnerc/le^ iu,r l'histoire ancienne, tom. 1, pag. 146 ; M. A. Nicolas, Etudes philosopha sur le Christ., tom. I, pag. 413. — * Tripard, Moise, tom. I, pag. 283, 284.

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Découverte récente des ruines de Babel. Observations de M.

de Saulcy, à ce sujet.

trône du Père des dieux, jusqu à ce que la foudre vengeresse de Jopiter eût dispersé les audacieux fils d*Aloûs. Fille de la Phénicie, k civilisation grecque dut en conserver les traditions comme un dépôt héréditaire. Nous ne nous étonnons donc pas de les retrouver identiques dans les deux pays. Mais ce qui esl plus inattendu, c*est de constater le raêm 3 souvenir chez les indigènes de FAmérique. M. de Humboldt, en décrivant la pyramide de Cholula, rapporte la tradition locale qui la fait remonter à l'époque diluvienne. Sept géants, survivants seuls au cataclysme qui avait englouti leur race, la construisirent en briques superposées par assises décroissantes. (( Mais , ajoute l'illustre voyageur , les dieux virent avec » courroux cet édifice, dont la cime devait atteindre les nues. Irri- » tés contre l'audace de Xelhua , ils lancèrent le feu sur la pyra- » mide. Beaucoup d'ouvriers périrent, l'ouvrage ne fut pas contijû nue, et on le consacra dans la suite au dieu de l'air *. » M. de Humboldt eut l'occasion de signaler, dans les peintures hiéroglyphiques des Aztèques et des Méchoanèses, une tradition mexicaine sur la confusion des langues, qu'il n'est pas inutile de rapprocher du récit bibhque : « Les hommes nés après le déluge étaient muets; )) une colombe, du haut d'un arbre , leur distribue des langues re- » présentées sous la forme de petites virgules *. »

20. La tradition de la tour de Babel adoptée par les Hébreux ne paraît donc pas d'une date aussi moderne que Je suppose M. Renan, dont l'argumentation ne semble pas appelée, en cette circonstance, à tout le succès que pouvait s'en promettre l'auteur. Il y a plus : « Les découvertes récentes faites à Ninive,dit M. L. de » Saulcy, jettent un grand jour sur les monuments assyriens. Les » ruines de Babel sont maintenant retrouvées ^. » Or ces débria exhumés par les archéologues modernes, nous apportent, après tant de siècles, une nouvelle confirmation du récit de Moïse. Ce sont bien, en effet, les briques dont parle l'écrivam sacré, qui composent les assises du moni^ment postdiluvien. Ainsi que le fait eii-

» A. de Huml)oldt, Vues des Cordillères, tom.I, pag. 96 et 114. — «Idem, ibid. tom. Il, pag. 168. — ' M. L. de Saulcy, membre de l'inaliiuit Dictionnaire

des antiquités bibliques, Paris, Mijïne, 1859, pag. 120, 121.

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core remarquer M. de Saulcy, «l'idée de se servir de briques cuites 9 au four, que l'on relie avec du bitume, est une de ces idées com- 9 plexes qui impliquent un art singulièrement développé. Il s'agit » en effet de suppléer au manque de pierres, peut-être aussi de » s'affranchir du poids des matériaux à employer, poids, qui, s'il » entre pour beaucoup dans la stabilité des constructions, présente » le grave inconvénient d'en pouvoir amener l'écrasement ^ » Celte observation répond aux détracteurs systématiques de l'art immédiatement postdiluvien, et atteste, aussi bien que les monuments primitifs de Balbeck, la puissance de l'industrie hfimaine à cette époque reculée. Mais ce n'est pas la seule conclusion que nous ayons à tirer de ce fait. Il en est une plus importante encore. Si Moïse n'eût écrit qu'une légende, un mythe étymologique, en nous transmettant le récit de la tour de Babel, comment eût-il songé à indiquer la brique pour la construction de ce monument? Moïse, élevé en Egypte, à la cour de Pharaon, n'avait quitté le sol de Misraïm que pour se réfugier quelques années au fond du désert de Sinaï, à Tangle des deux golfes Héroopolite et Elanitiquc, dans le pays de Madian. Il ne vit jamais la plaine de Sennaar, ni la ville de Babylone. Qui donc lui a révélé cette particularité d'une construction en briqnas et en bitume, dont les pyramides égyptiennes, avec leurs blocs de granit étages en assises décroissantes, ne pouvaient lui donner aucune idée? Ses frères, les enfants d'Israël, n'étaientils pas emprisonnés dans les carrières de l'Egypte, pour en extraire les masses énormes de pierres que d'autres captifs hébreux transportaient à de longues distances, et taUluient en sphinx, en statues royales, ou dressaient en hypogées, en obélisques, en colonnade* immenses et en superbes palais? L'art égyptien est essentiellement lapidaire, il conserve en ce sens le caractère de l'industrie anlédi^ luvienne ; et, bien que l'emploi de la brique fût connu au temps de Moïse, il ne paraît cependant pas affecté aux monuments destinés à une grande renommée et à un long avenir. Pourquoi donc Moïse, sans tenir compte de son expérience quotidienne, désigne-t-il

* M. L. de Saulcy, Diction, des amttquités bibliques, pag. 87t

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expressément la brique et le bitume comme la base de la construction de Babel ? Et enfin comment se fait-il que cette particularité se trouve précisément confirmée et par la découverte récente des débris de cette tour, et par les témoignages des historiens de TanLiquito? Hérodote, Strabon , Diodore de Sicile *, nous avaient dit, comme Moïse, que les constructions babyloniennes étaient de briques cimentées avec du bitume, avant que MM. Botta et Layard eussent retrouvé les premières assises de briques vitriolées et de scories bitumineuses de la tour de Babel. La science actuelle, aussi bien que l'ancienne histoire , se donnent ainsi la main pour confirmer chaque détail du récit biblique.

Cocfusioris 21. Le fait même de la construction d'une tour, par les efforts communs des races postdiluviennes, dans la plaine de Sennaar, au lieu où s'éleva depuis la ville de Babylone, est donc un des événements les plus retentissants de l'histoire et les mieux attestés, par la tradition universelle. Les questions qu'a soulevées la confusion des langues, dont le souvenir est intimement lié à ce monument, touchent à un autre ordre de considérations et ressortent du domaine de la philologie comparée et de la philosophie du langage *. On s'est demandé quelle était la langue primitive avant la dispersion des peuples, et si cette langue s'est conservée depuis. On a voulu énumérer les idiomes qui prirent naissance au pied de la tour de Babel. Enfin on a agité la question de savoir si la confusion des langues s'était produite instantanément, ou si l'altéiation du langage s'était introduite, d'une manière naturelle, par des

* Herodot.,'hb. I, pag. 181, 182 et seq. — Strabo, Hb. XVI, pag. 741. — Diodor. Sicul., lib. II, pag. 98. — Phn., lib. VI, cap. 26.

> Il nous serait impossible d'entrer ici dans le développement de cette question, à laquelle M. Renan a rendu son actualité en lui consacrant un Tolume de trois cents pages, intitulé : De l'Origine du langagCy 3« édition augmentée, Paris, 1859. Ses conclusions sont entièrement contraires à la tradition mosaïque. Il faudrait un volume tout entier pour traiter cette questioa et réfuter le système du savant membre de l'Institut. Nous renvoyons le lecteur â \a réponse pleine de logique, d'érudition et de solidité, faite par M. Scliœbel, au point de vue de la philologie comparée. La Philologie comparée, par Schœbel, Paris, 1861. — Voir aussi les dissertations consacrées à ce *ujtit dans les Annales de philosoph. chre't., an. 1860-1861.

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dialectes diflerents, que le temps, l'éloignement et riiabîtatîon dans des contrées séparées auraient fait naître.

22. La langue mère, parlée par les auteurs du genre humain, transmise à Noé et divisée après le déluge, a-t-elle laissé des traces qui nous la fassent reconnaître et qui puissent nous autoriser à affirmer qu'elle existe encore? Quelques saints Pères l'ont pensé * : ils trouvent dans la langue hébraïque les caractères d'antiquité, de simplicité et d'antériorité' qui conviennent à une langue mère. Leursentiment est contredit par saint Grégoire de Nysse, qui croit que la première langue est perdue, et que Fhébreu ne saurait nullement nous la représenter ^. Dom Calmet, dans un travail spécial sur cette matière ^, tout en résumant les probabilités favorables à la langue hébraïque, ne formiiile pas une conclusion absolument affirmative. Il nous semble que la question en elle-même présente un côté insoluble. Pour se prononcer en effet d'une manière définitive, il faudrait être assuré que la langue primitive d'Adam fut conservée au mifieu de la confusion de Babel, et qu'elle serait alors devenue l'idiome particulier d'une des tribus descendant de Noé. Mais loin d'avoir à cet égard la moindre certitude, on pourrait faire observer qu'en confondant les langages, Dieu n'eût atteint le but de rendre la voix de chaque travailleur inintelfigible à son voisin, qu'en effaçant jusqu'au moindre vestige de la langue primitive connue de tous. Ainsi ce serait raisonner sur une hypothèse gratuite, que de prétendre assigner à un des idiomes actuellement existants le caractère de la langue parlée par Adam. Le mot de Théodoret nous paraît donc parfaitement résumer cette controverse : « Il serait superflu, dit-il, de la poursuivre davantage. La » foi est étrangère au débat, et la piété elle-même n'a rien à ga- » gner ni à perdre à l'affirmative ou à la négative, dans cette ques- » tion *. » On en peut dire autant du nombre des idiomes nés

* Origen., homil. Il in Numer. — S. Hieronym., In Sophon., cap. Jii. — S. August.jDe Civit.Dei, lib. XVI, cap. ii; lib. XVII I, cap. xxxjx. — sS.Gregor. Nyss., orat. 12 contra Eunom. — 3 Dissertation sur la premicre langue et sur la confusion arriva, à Babel (Bible de Vence). — * Théodoret., Quaest.Lxi inGews.i Natal. Alex. Ilistor. eccles., tom. I, pog. 294-298. ~'

Cttleox?

au pied de la tour de Babel. Une tradition hébraïque, citée paf quelques Pères, le fixe à soixante-dix. Mais ce sont là des conjectures » qui ne présentent aucun intérêt réel , ni aucune garantie sérieuse.

la division 23. Le scul poiut véritablement important à éclaircir, est donc

ies langues , . ^ ... o • -, -, n n • • r

fut-elle un cclui do savoir SI la confusion des langues fut un fart instantané,

fait instan- , , n •• i •

ané et mira- subit, ct par coDScquent miraculeux, ou s'il ne fut que le produit naturel de la propagation du genre humain et de l'éloignement forcé des familles, isolées les unes des autres, par cette propagation même. Saint Grégoire de Nysse soutient cette dernière opinion : a Tant que la vie des premiers hommes, dit-il, fut concen- » trée dans un cercle commun, et qu'ils ne furent point partagés » en différents peuples, il n'y eut qu'un seul langage. Mais quand » Dieu voulut que le genre humain s'étendît sur toute la terre, la )) dispersion des familles amena la diversité des idiomes; une pro- )) nonciation et une langue diflerentes entre chaque peuple en furent » la suite 2. » Malgré Tautorité du saint docteur, et sans vouloir d'ailleurs imposer notre sentiment dans une question que le jugement de TEglise n'a pas définie, la première opinion nous semble la plus probable. Elle ressort en effet du sens obvie et naturel des paroles de Moïse, qu'il faut complètement dénaturer pour les adapter à l'interprétation contraire. Quand Dieu dit : a Venez, descendons et confon- » dons leur langage 3, » il semble évident qu'il s'agit d'une décision instantanée, subite, actuelle, et non d'une longue série d'années qui opéreront, après la dispersion des peuples, la multiplicité des idiomes. L'écrivain sacré paraît avoir eu tellement l'intention de donner un caractère d'instantanéité à cet événement , qu'il ajoute aussitôt que les travailleurs abandonnèrent leur entreprise inachevée et « cessèrent la construction de leur tour *. » Enfin, si les langues n'eussent pas été divisées en ce heu même par la puissance divine, la tour de Sennaar ne se serait pas appelée la tour de la Confusion, mais la tour de la Dispersion; et Moïse, en lui donnant formellement le nom de Babel, ne semble laisser aucune ressource

~ 1 Natal. Alex., Histor, ecdes., tom. I, pag. 290-292. — « S. GregOK Nyss-, orat, 12 contra Eunom., pag. 353, 354. — » Gènes., cap. XI, 7. — * Ibid.^, 8.

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