CHAP. I. — DIEU. — CIEUX VISIBLES ET INVISIBLES. H
a riades sur la terre féconde. L'air est leur vêteruent; sans cesse ») elles parcourent le monde et observent les œuvres justes et in- » justes *. » (( Nul homme, vertueux ou pervers, dit Théognide, qui » n'ait son génie ou démon 2. » Ainsi les traditions du polythéisme, vestiges de la révélation primitive, ont conservé le souvenir de ces brillantes intelligences créées les premières et placées au sommet :1e la création, pour être les intermédiaires entre l'homme et Dieu. Astres du ciel invisible, confirmés depuis l'épreuve dans l'immutabilité de la justice et de la béatitude, les anges dirigent les évolutions des cieux visibles, créés au commencement avec la terre : In principio Deus creavit cœlum et terram. 10. Pour comprendre, dans toute sa magnificence, l'œuvre de la Ensemble
des corps
création des corps célestes , il faudrait à l'homme la faculté de se célestes, dépouiller des entraves qui le fixent à la terre ; il lui faudrait l'œil et l'esprit de l'ange. Cependant, par le seul coin du tableau qui soit perceptible à nos faibles regards , nous pouvons découvrir une immensité dans l'œuvre divine, qui déconcerte tous les calculs et écrase l'imagination. Si l'on songe que chaque étoile fixe, dont le rayon scintillant vient frapper nos yeux à travers des espaces infi-« nis, est un soleil, centre comme le nôtre de tout un système de planètes, et que l'étoile la plus voisine de la terre en est encore au moins deux cent six raille deux cent soixante -cinq fois aussi loin que le soleil, les horizons des cieux visibles atteignent des proportions qu'il nous est impossible d'apprécier. Le rayon lumineux émané de l'astre placé à cette distance, parcourt trois cent onze mille kilomètres par seconde, et il lui a fallu plus de trois ans ^ pour arriver jusqu'à nous. Si maintenant nous admettons que les étoiles, visibles pour nous, ne forment qu'une fraction relativement très-faibîe de l'ensemble général du monde, et qu'il y en a probablement qui sont mille fois, dix mille fois, cent mille fois plus éloignées que celles que nous apercevons, leur lumière mettrait trois mille ans, trente mille ans, trois cent mille ans pour arriver jusqu'à nous...!
> Hésiod., Oper. et Dies, lib. I. — 2 Théognid., Sentent., "vers. 167, ii>S- » Trois ans et quatre-vingt-deux jours.
12 HISTOIRE DE L'ÊGLïSE. — PREMIERE EPOQUE,
Herscliell a reconnu que la voie lactée renferme an moins cinquante millions d'otoilos ou soleils, distribués d'une manière à peu près régulière l:c tellement éloignés les uns des autres, que l;i lumière emploie plus de trois ans pour franchir la distance comprise entre deux étoiles voisines, de sorte que Vunivers visible s'agrandit si prodigieusement, que l'imagination eflYayée le confond pour ainsi dire avec l'univers infini *. En présence de ces faits que la science moderne a constatés, on éprouve , il faut l'avouer, un sentiment de profonde pitié pour l'incrédulité ignorante du siècle dernier, et l'on est heiKeux de redire la parole de David : « Les cieux racontent la )) gloire de notre Dieu, et le firmament annonce la grandeur de ses » œuvres. » 11 y a plus; l'observation astronomique a révélé dans les Nébulfjmcs ^ une série de mondes nouveaux en formation. Les matières phosphorescentes qui en sont les éléments se conduisent par une agrégation lente et continue, et produisent des étoiles, c'est ainsi que M. Arago a été conduit h conclure que novs assistons a la formation de véritables astres ^. L'œuvre créatrice se continuerait de la sorte dans les espaces sans bornes, et ce que Moïse a écrit , des premiers jours de notre terre, se perpétuerait sous nos yeux au sein des milliers de mondes où le Dieu des armées verse la fécondité et la vie. Atome perdu à la surface d'un de ces gioBes, riiorome ne saura probablement jamais, ici-bas , si les autres corps célestes sont habites comme le nôtre par des créatures intelligentes , et quelle est la nature de ces habitants inconnus. N'est-ce pas déjà bien assez que l'esprit humain ait pu entrevoir quelques-unes des lois que Dieu a fixées pour le gouvernement des myriades de sys-
« On a conjecturé, dit M. Babinet, que, pour nous arriver du plus éloigné des amas d'étoiles qu'on nomme Nébuleuses, la lumière, qui parcourt 300.000 kilomètres par seconde, mettrait plusieurs siècles.»
2 On sait que l'astronomie distingue deux sortes de nébuleuses les nélmleixsei ré^ol^i-bles et les nébuleuses proprement dites. Ce sont ces deuières auxquelles s'applique l'observation de M. Arago.
3 Notice sur W. Herschell, par M. Arago. M. Ampère, dans Id Revue des Deux- Mondes, 1833, avait aussi signalé ce fait. D'auties savants repoussent ce système ; nous ne prenons point ici parti dans une question qui n'est pas de notre compétence. Il nous suffit l'indiquer I*état actuel de la science dans ses études Hstronomiques.
tèmes solaires qui peupienx les deux? Quand un mortel a eu le privilège d'attacher son nom à une découverte de ce genre, les hommes, ses frères, lui décernent la gloire du génie. Vanité du génie humain que le mystère enveloppe de toutes parts , dans l'ordre physique, et qui, trop souvent, voudrait secouer le joug des vérités religieuses, sous prétexte qu'il ne les trouve pas à la hauteur de sa faible intelligence !
§ II. Premier jour de la création.
1 1 . Les cieux visibles et invisibles, créés ainsi avec la terre anté- l^ ^^j^^^ rieurement à l'œuvre des six jours, occupent, dans le plan divin, une période distincte, à laquelle seule appartient le nom de création proprement dite. Il faut remarquer en effet que le texte sacré n'emploie cette expression {bara, tirer du néant) que dans cette circonstance. Le verbe dont se servira plus tard Moïse, est celui de façonner, ordonner J^asah) , indiquant par là une distinction capitale entre la création proprement dite et la coordination de la matière tirée du néant. (( Créé dès le commencement et avant tous les temps, » dit Bossuet, l'univers fut seulement orné dans le temps. » Quelle durée eut cette première période qui s'écoula entre la création de la matière terrestre comprise dans le vaste système des mondes, et la formation coordonnée de la terre, c'est le secret de Dieu qui, du haut de son éternité, voit tous les temps ensemble comme un point où s'agitent les créatures auxquelles il a donné l'être *. Moïse ne nous révèle rien à ce sujet ; il écrit pour les hommes, et il va leur parler du séjour que la puissance divine a fixé à l'homme. « La )) terre, dit-i), était informe et nue; les ténèbres couvraient la face » de l'abîme , et l'Esprit de Dieu ^ était porté sur les eaux. » Sem-
i Le législateur des Hébreux ne nous a fourni aucune donnée sur la longueur de cette période, antérieure aux six époques de la création. Faute do notions à cet égard , on peut supposer que des millions d'années ont rempli 'intervalle indéfini qui sépare le coinmencement y de la première époque où la terre reçut une forme et des dispositions nouvelles. Marcel de Serres, Cosmogonie de Aloise, tomfl*^ , pag. 25.
* Gènes., cap. i, 2. Les saints Pères ont fait remarquer dans le texte sa-
blable à ces masses fluides que les astronomes aperçoivent dans les nébuleuses, la terre devait alors apparaître ainsi aux mondes solaires les plus rapprochés d'elle. Elle était sans vie, puisque ses matières n'étaient point encore agrégées; sans lumière , puisque son atmosphère n'était point encore formée autour d'elle. Sans chaleur, manimée et vide, elle était abîmée dans les eaux. Cet état primitif de la terre avant l'introduction de ]a vie végétale et animale sur sou sein, a été admirablement constaté par la science moderne. « La vie n'a » pas toujours existé sur le globe, dit Cuvier *, et il est facile àl'ob- )) servateur de reconnaître le point où elle a commencé à déposer » ses produits. Le granit est la pierre qui s'enfonce sous toutes les » autres, soit qu'elle doive son origine à un liquide général qui au- » paravant aurait tout tenu en dissolution, soit qu'elle ait été fixée » par le refroidissement d'une masse en fusion. Des roches feuil- » letées s'appuient sur ses flancs; des schistes et des roches tal- » queuses se mêlent à leurs couches; enfin des marbres à grains » salins et des calcaires sans coquilles sont le demie?' ouvrage par lequel » ce liquide inconnu, cette mer sans habitants, semblait préparer des » matériaux aux mollusques et aux zoophytes qui bientôt devaient » déposer sur ce fonds d'immenses amas de leurs coquilles ou de » leurs coraux. La vie qui voulait s'emparer de ce globe semble, dans » ces premiers temps, avoir lutté avec la nature inerte qui dominait au- )) paravant... Ainsi, on ne peut le nier, les masses qui forment aujour- » d'hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état » liquide. Longtemps après leur consolidation , elles ont été recouvertes » par des eaux qui n'alimentaient point de corps vivants. )) Ce que la géologie vérifie ainsi par la bouche d'un des plus illustres savants
cré l'indication successive aes trois personïies de la Trinité. « Après avoii » énoncé, dit saint Ambroise, que Dieu a fait ie ciel et la terre dans le principe, » c'est-à-dire dans le Christ, il restait la plénitude de l'opération dans PjE'^ » prit , selon ce qui est écrit : Les deux ont été affermis par le Verbe du Set » gneur, et leur armée i ar l'Esprit de sa bouclie (Psalm. xxxii, 6). L'Espri» » de Dieu était doue porté sur les eaux, parce qu'elles devaient produire paî » lui les semences de nouvelles créatures. » Ilist. ecclés., par M. Heurion Migne, tom. I, col. 881.
» Cuvier, Discours sur les Révolutions du globe, huitième édit., p. 24, 27, 28.
CHAr. I. — PREMIER JOUR DE LA CREATION, 15
de ce siècle, rastronomie le constate de même. Le mouvement de rotation sur elle-même, imprimé à la terre, quand sa masse était molle et liquide, a déterminé l'aplatissement des pôles et le renflement vers l'équateur, deux faits incontestables qu'expliquent seuls la vitesse de la rotation et l'état fluide de la terre.
12. (( Et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Et Dieu ai )) vit que la lumière était bonne; et il la sépara des ténèbres. Et il » appela la lumière, jour; et les ténèbres, nuit; et du soir et du » matin fut le premier jour *. » L'ère de formation qui commence pour la terre, et inaugure la série des six jours ou époques géologiques, s'ouvre par cette parole sublime, tant admirée de l'antiquité païenne elle-même : « Que la lumière soit, et la lumière fut. » Toutefois ce que Longin, au point de vue de la critique littéraire, trouvait une expression surhumaine; ce* que l'admiration du sage Roilin saluait comme un langage digne de la majesté de Dieu 2, a été jusqu'à nos jours la partie la plus inexplicable du récit mosaïque ^, (( La lumière avant le soleil ^ quel renversement! dit M. Auguste Nico- » las'*. Tout le génie de Bossuet ne lui a servi de rien devant cette » difficulté, et sa foi seule l'a tenu soumis à la parole sainte. » Mais un acte de foi ne pouvait avoir raison de la dédaigneuse raillerie des esprits forts; saint Augustin, saint Ambroise, saint Basile, tous les Pères de l'Eglise jusqu'à saint Thomas d'Aquin et Bossuet, se sont trouvés en face de cette contradiction flagrante de la création de la lumière précédant, de trois jours ou époques, dans le récit de Moïse, l'apparition du soleil. La contradiction ici est tellement palpable, qu'à elle seule elle prouverait mieux que tous les arguments l'inspiration du Livre sacré. Elle renverse tellement toutes les idées reçues, qu'il était impossible à une intelligence raisonnable d'y tomber. Et pomiant, comme si la Providence voulait ménager à l'esprit humain des épreuves plus saisissantes de la faiblesse et de la témé-
* Gènes., cap. i, 3, 4, 5.
«Rolliu, Tmiié des Etude?, liv. III. De l'éloquence de l'Ecriture sainte.
* Voir les diverses explications des saints Pères, résumées par Cornélius ti Lapide, Comment, in Gènes., ad f. 3.
* Etudes philosoph. sur h Christiatiimie, l^e partie, liv. II, chap. II.
16 HISTOIRE T)E L'ÉGLISE. — PREMlèl^B ÉPOQUE.
rite de ses jugements, qu'elle charge de se réfuter eux-mêmes, la contradiction dont le sens échappait au génie de Bossuet, est devenue de nos jours une vérité classique, qui n'arrêterait pas mi instant le moindre enfiint de nos écoles. An premier jour, « Dieu dit: Que la lumière soit, ot hi lumière fat. n Le mot hébreu traduit par lux dans la Yulgate, est or, c'est-à-dire un tluide lumineux, identique aux fluides calorique, électrique et magnétique, dont la découverte récente est une des plus nobles conquêtes de la science moderne. Il imphque l'idée d'irradiation, d'émanation, de force génératrice et de production *. Il est comme l'âme matérielle du monde physique, qui fait circuler la vie végétale, minérale, animale, au sein des trois règnes. C'est le mens agitât molem de Virgile; c'est le lien qui préside aux affinités chimiques, aux agrégations et désagrégations des corps; c'est le principe qui domine toute la nature, y conserve l'unité dans une variété infinie, y propage avec une rapidité instantanée, à travers des espaces immenses, les commotions, les ébranlements les vibrations qui sont comme le rayonnement de la vie. Soumise, à l'action de ce principe fécond dont les effluves se répandirent à toutes les couches de la masse inerte, la terre prit successivement la forme que nous lui voyons maintenant. Tous les éléments tenus en dissolution dans les eaux, se précipitèrent suivant les lois de l'attraction et de la densité relative ; le granit , les schistes , les porphyres, les grès, les roches talqueuses et les marbres à grains sahns se superposèrent dans l'ordre où la géologie les retrouve encore. On sait en effet que « chaque molécule de la matière possède » une certaine quantité de lumière , de chaleur et d'électricifé qui » lui est propre ^ » et qui fut, dans l'origine, l'agent principal de la juxtaposition et de la consolidation des corps. Le fluide lumineux mis en vibration par des causes diverses, se retrouve à des profondeurs telles que la science actueUe, après les recherches de Young, Fresnel et de M. Arago, a constaté que l'action du soleil lui est totalement étrangère, et que ce dernier n'a reçu son atmosphère
■i Cf. Diclwnwire idio-étymologique hébreu, par JI. l'abbé A. Latouche, et les autres travaux de ce savant et modeste linguiste. * Etudes philosoph. sur le Christianisme ^ par Aug. Nicolas, tom. I, pag. 354.
lumineuse qu'après que la terre eut perdu , par suite de sa consolidation et par l'effet du rayonnement , l'excès de lumière et de chalem- répandues à sa surface au premier jour. Ainsi ce que les anciens n'avaient fait qu'entrevoir, et dont l'étincelle jaillissant du caillou leur avait donné ime idée confuse, s'est traduit pour nous en un principe incontestable. Et non seulement la géologie, la chimie, la physique sont d'accord pour affirmer qu'ici Moïse a devancé de quatre mille ans les découvertes de l'esprit humain, mais l'histoire naturelle est venue aussi donner à ce fait une sanction d'autant plus significative qu'elle était plus inattendue. Les végétaux fossiles trouvés clans notre hémisphère et dans notre chmat, sont de même espèce que les végétaux fossiles découverts en Amérique sous les latitudes les plus brûlantes. Or il est constant que ces espèces, exposées à l'action torride des ardeurs du soleil des tropiques, n'auraient pu subsister. Il faut donc qu'à l'époque de leur végétation, antérieurement à l'irradiation du soleil sur notre globe, elles aient été soumises à l'intluence d'un calorique différent, dont l'action était la même sur toutes les parties de la terre. Une conformité si frappante entre le texte de la Genèse et les expériences scientifiques de nos jours, inclinera-t-elle enfui sous le joug de la foi les esprits incrédules, ou du moins les re.*dra-t-elle plus circonspects dans les jugements précipités qu'ils ne cessent de reproduire contre le texte sacré, à propos d'objections dont la solution complète pourrait n'être pas encore trouvée : nous ne saurions nous en llatter. Les passions humaines ont trop d'intérêt à se tromper ellesmêmes, pour que la vérité triomphe d'une manière absolue de leurs résistances. Il suffit à notre foi de constater que chaque progrès nouveau de la science est un hommage à la véracité de nos Livres saints ; et fussions-nous réduits à n'opposer aux' objections de l'incrédule qu'un acte de foi, il y aurait, ce semble, quelque gloire à s'avouer de la religion de Bossuet et de saint Augustin.
13. Quelle fut la durée des jours de la création, dont le premier jours venait d être marque par 1 apparition sur notre globe du principe l,-. ixopimom fécondant de la lumière ; c'est là une de ces questions qu'on débattra peut-être longtemps encore sans la résoudre définitivement. « Je
18 lyjTûiRE DE l'Église. — première époque
tt ne crains pas de dire, écrit M. Auguste Nicolas, que non-seml*- » ment on peut, mais qu'oTi doit donner au mot jour , employé par V) Moïse, re sens indéfini (^époque. Pour peu qu'on soit versé dans .) l'étude de TEcriture, dit saint Augustin ^ on sait que c'est sa cou- ); tume de se servir du -moi jour pour celui de temps. Mais on dit : » La preuve que Moïse entendait des jours ordinaires, c'est qu'il les 5) compose de soir et de matin. Je réponds que cela ne prouve pas ;) nécessairement que Moïse entendait parler de jours ordinaires. » Par ces mots soir et matin ^ il a pu vouloir dire simplement le » commencement et la fin d'une période, selon le mode de suppu- )) tation usité parmi les Juifs, de compter leurs époques à partir du )) soir. L'affectation de Moïse de répéter ces mots du soir et du ma- » tin, inutiles s'il eût voulu parler d'un jour véritable qui les com- 1) prend nécessairement, indique plutôt qu'il y attachait une idée » absolue de démarcation, une idée simple de commencement et de » fin.)) L'existence de ces jours avant l'apparition du soleil, est encore une grave présomption en faveur du sens de périodes ou époques qu'il convient de leur donner. D'ailleurs la géologie, en retrouvant dans les diverses stratifications de la terre les traces de l'œuvre créatrice, y aperçoit des phénomènes qui ont du nécessiter pour leur accomphssement des intervalles qu'il semble difficile de réduire à ia courte durée de nos jours ordinaires. Ces phénomènes se présentent successivement dans l'ordre indiqué par Moïse , mais ils ont apporté aux couches de la terre des modifications importantes qui devaient demander une longue durée. Les végétaux fossiles , par exemple, ont dû naître , se reproduire et renaître avant de former les dépôts qui nous en restent. Aussi la majorité des géologues mo-
* S. Augustin, lib. XX de Civit. Dei, cap. l — Voici les paroles mêmes de ^aint Augustin : Scripturarum more sanclarum, diem poni solere pro tempore, vemo qui illas litieras quamlibet negliyenter legerit, iiescii. 11 est cependant vrai de dire que saint Augustin, dans ce passage, ne s'occupe pas des jours '.énésiaques. Il parle àxxjourdu jugement, et déclare qu'on ne sait pas « cornien lie jours doit durer ce jugement : » nam per quoi dies hoc judicium iïidatur pincer tum est. Nous soumettons cette observation à M. Auguste Nicolas, uon nour affaiblir son argumentation, mais pour prévenir ce qu'elle semble ùvoir Ue trop absolu.
dernes est d'accord pom- croire que l'interprétation à donner au mot jour, de Moïse, est celle d'époque ou période indéterminée. Déjà embrassée par saint Augustin, saint Athanase, Origène et Bossuet, cette opinion a rallié en ces derniers temps les sympathies de Cuvier et de M. ChampoUion. Il semblait donc qu'elle fût appelée à prédominer exclusivement. Cependant la formule si souvent répétée par Moïse pour désigner les jours génésiaques : « Et il fut soir, et il fut matin,» comme si l'écrivain sacré eût voulu chaque fois donner au jour la valeur précise que les hommes lui reconnaissent, forme toujours une difficulté qui n'a pas été résolue et ne se prête qu'imparfaitement à cette interprétation. Déjà Bergier avait protesté contre elle, en disant qu'elle s'écartait du sens littéral, et que Moïse, en donnant au mot jour une telle signification, aurait abusé du langage et n'aurait pas été entendu de ses lecteurs '. M. Drach , dont on connaît l'érudition hébraïque et les travaux pleins d'une foi vive et consciencieuse, croit aussi qu'il y a une tendance dangereuse à sacrifier la simplicité sainte du texte biblique aux exigences variables d'une science qui marche par tâtonnements et renversera peut-être demain ce qu'elle a édifié la veille^. L'illustre cardinal Wiseman s'exprime de même au sujet de cette théorie : (( Bien que louable dans son objet, elle n'est certainement pas sa- » tisfaisante dans ses résultats ^ » . Enfin MM. Sorignet et Jehan , dans des traités spéciaux, ont répondu aux diverses objections que les partisans des époques indéterminées élèvent contre le sens littéral du mot jour, et expliqué la création au point de vue de la science , en se restreignant à l'interprétation ordinaire du texte sacré *. La formation géologique de la terre devrait, suivant eux, être
* Bergier, Dictionn. de théologie, cinquième jour.
' Les six jours génésiaques^ par le chevaher Drach, pag. 8.
' Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée, tom. I, p. 3 08. Voyez aussi Buckland : La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la religion naturelle , et M. Desdouits : Les Soirées de Montlliéry, ou Entretiens sur les origines bibliques.
* Nouveau Traité des sciences géologiques considérées dans leurs rapports avtc . la religion et dans leur application générale à rindustrie et aux arts, par M. Jehan, chap. xiii, § 2. Voir aussi : Conciliation de la cosmogonie mosaïque
20 HISTOIRE DE L'eGUSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
reportée à la période primitive qui s'écoula entre la création et les jours génésiaques. Ainsi l'histoire de la naissance du genre humain, racontée par Moïse, se trouverait, selon l'expression d'un apologiste*, en dehors de l'arène où s'exercent la science et ses systèmes. Il ne nous appartient pas de nous prononcer entre deux opinions également respectables, soutenues de part et d'autre avec une égale bonne foi et un même zèle pour les intérêts de la vérité. L'Eglise laisse sur ce point à l'esprit humain la même liberté que Dieu luimême lui a donnée : Tradidit mundum disputationibus eorum. Il nous suffît de les avoir exposées avec impaiiialité, et de constater qu'en dernière analyse eUes arrivent toutes deux , quoique par un chejûiin différent» à la même conclusion, savoir la conformité du récit mosaïque avec ce que la science a pu jusqu'ici découvrir d'à peu près certain sur les origines terrestres.
§ III. Second jour de la création.
14. Après avoir béni la lumière matérielle qu'il venait d'introduire au sein de notre terre 2, « Dieu dit : Qu'un firmament soit entre les » eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. Et Dieu étendit le » firmament, et divisa les eaux supérieures des eaux inférieures, » Et il fut fait ainsi. Et Dieu appela le firmament, ciel ; et il y eut » un soir et il y eut un matin : le second jour 3. »
L'action du principe de chaleur répandu avec la lumière dans la masse inerte des eaux dont la terre était couverte, avait dû, d'après les lois physiques que nous connaissons, dégager une énorme quantité de vapeurs et de gaz. L'absence de l'atmosphère avait aidé singulièrement ce résultat; on sait en effet que la pression atmosphérique est un obstacle au passage des hquides à l'état de vapeur, et que, dans le vide, la formation des vapeurs est instantanée, H a raison conçoit donc parfaitement qu'au second jour, les eaux
:wcdes données des sciences naturelles, par A. Gohin de la Baudonnière (M. l'abbé ^. Latouche).
> M. Desdouits, Univernté catholique, tom. III, pag. 460. Et vidit DeM lucem, quod esset bona. Gènes., cap. i, 4*
• Gcn9ê.^ cap. l, 6, 7, 8.
Bûpt^rioures ou vapeurs présentaient à la su-rface du globe comme une nouvelle enveloppe, distincte, des eaux inférieures dans lesquelles la terre restait toujours immergée. Moins denses que l'eau proprement dite , les vapeurs l'étaient beaucoup plus que l'air, aliment de toute vie végétale ou animale , et s'opposaient par conséquent à l'introduction des habitants auxquels Dieu préparait une demeure. Pour séparer les deux grands réservoirs liquides dans un milieu isolé, la puissance créatrice étendit le firmament, c'est-àdire l'atmosphère qui entoure le globe terrestre à une distance de plusieurs lieues. Si l'on veut rélléchir un instant à la valeur de cette expression, le firmament, on est d'abord frappé du contraste que présente l'idée de stabilité de masse solide renfermée dans le terme firmamentum, et appliquée à l'air, fluide en apparence, impondérable, qui échappe à nos yeux par sa transparence, et à nos mains par sa ténuité. Et pourtant on a calculé que la pression exercée par l'atmosphère sur le corps d'un homme, c'est-à-dire la colonne d'air dont chacun de nous supporte le poids, est de 1,600 kilogrammes. Cette pression s'exerce dans tous les sens, et elle a lieu"avec une égahté parfaite de dedans en dehors, comme de dehors en dedans. On comprend dès-lors facilement comment, nonseulement l'homme, mais même les êtres les plus déhcats dans leur structure, peuvent supporter de semblables pressions sans inconvénients, et même sans en avoir aucune conscience. Telle est donc l'action de l'atmosphère , qu'elle prolonge au-delà du rayon de la terre les lois d'attraction, de densité et de pesanteur; qu'elle semble Tocéan iisspaJpabie au milieu duv^iel les êtres vivants sont immergés; qu'elle est comme le grand réservoir des vapeurs qui s'élèvent à la surface des eaux; qu^, soumise à l'action des vents, elle renouvelle l'air vital, porte aux distances les plus éloignées la rosée et ]a pluie fécondantes. Messagère des sons, de la lumière solaire, de la chaleur, de l'électricité, elle est le hen de toute vie, l'intermédiaiie habitable entre la terre, dont la force d'attraction paralyserait tout mouvement, et les espaces immenses qui s'élèvent sur nos têtes et qui, dépourvus d'air respirable, tueraient toutes les existences analogues à celles que nous connaissons. La composition de Tair con*
tenant, sur mille parties, 792 millièmes de gaz azote, 208 d'oxygène, et~- d'acide carbonique, présente elle-même, dans sa combinaison, le résultat naturel que dut produire l'action du calorique lumineux mis en coniact au premier jour avec les éléments en dissolution dans les eaux. Les gaz que la combustion développa à la surface de notre globe formèrent , sous la main créatrice et par suite des lois imposées à la matière, ce vêtement de lumière qui nous entom^e, dit l'Ecritm^e, comme un manteau. Merveilleusement adapté aux besoins de la vie végétale et animale, l'air atmosphérique conserve les proportions de son mélange sous toutes les latitudes et dans tous les climats. Il permet donc à l'iiomme de se fixer sur tous les points de son empire et d'y faire prospérer les animaux et les végétaux nécessaires à sa conservation. Formant dans son ensemble comme une immense voûte cristalline, convexe au dehors et concave au dedans , il rassemble les rayons solaires , les réfracte et les réunit à la surface du globe. Il nous faut encore insister sur le texte sacré. « Dieu, y est-il dit, donna au firmament le » nom de ciel. » L'azur céleste qui forme comme le dôme du palais bâti pour l'homme par le Créateur, n'est dû en effet qu'à la présence de l'air atmosphérique. Les expériences auxquelles l'invention et le perfectionnement des aérostats ont donné lieu, établissent qu'à une certaine hauteur, la plus considérable oti il soit donné à un être vivant d'arriver sans mourir, la région supérieure de l'air prend un aspect de plus en plus foncé , et que le bleu , si doux à notre œil, se perd dans une teinte noirâtre et finirait sans doute par se confondre avec une couleur noire opaque , s'il nous était possible de pousser plus loin nos investie:ations dans les domaines inexplorés de l'éther.
§ I¥. Troisième jour de la créatioa.
L'empire 15. Et Dieu dit : (( Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent
des eaux. ^^ ^^ ^ ^^^ ^.^^ ^ ^^ ^^^ l'aride paraisse. Et il fut ainyi. Et Dieu
» donna à l'aride le nom de terre, et aux eaux rassemblées le nom
0 de mers. Et il fat amsi. Et Dieu vit que cela était bon. Et il dit ;
» Que la terre fasse germer les plantes, les herbes verdoyantes w et produisant leur semence, les arbres produisant leurs fruits cha- » cun selon son espèce, et leur semence selon leur espèce. Et il ftii » ainsi. La terre produisit donc les plantes, les herbes verdoyantes » et renouvelant leur semence, et les arbres portant leurs fruits et 1) leurs semences chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était » bon. Et il y eut un soir et il y eut un matin : le troisième jour. » La création de l'atmosphère entraînait nécessairement un immense mouvement d'évaporation sur la masse liquide et gazeuse où tous les éléments de la terre étaient comme en dissolution. Le Verbe de Dieu, la parole du suprême architecte des mondes se fait entendre pour précipiter ce double travail d'accumulation des matières sohdes et de dégagement des eaux amoncelées. Mais quelle majesté tranquille et quelle puissance d'organisation dans ce commandement : « Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent y) en un seul heu, et que l'aride paraisse ! » Telle est pourtant cette parole divine! Dans sa simplicité apparente se révèle une force incommensurable, dont les plus magnifiques images ne sauraient égaler l'énergie. A la voix du Créateur, les montagnes liquides qui recouvraient la surface du globe s'accumulent et se pressent dans les hmites qu'il leur a fixées. Les flots tumultueux se rephent sur eux-mêmes, « ils fuient *, n comme dit l'Ecriture, « et descendent I) dans les vallées, aux lieux qui leur ont été assignés. » « Le sable » des rivages leur est donné pour barrière ; en vain ils se précipitent, » ils n'iront pas au-delà; en vain ils montent, ils ne franchiront point » ce rempart 2. » Le flux et le reflux des vagues semblent conserver, dans leur agitation incessante et régulière, le souvenir toujours présent de cette parole suprême qui leur fut adressée au premier jOur. Les marées, dans leur plus envahissante furem*; les tempêtes, dans leurs révoltes les plus soudaines et les plus insensées, n'oublient jamais que le sable du rivage leur a été donné pour barrière,
i Ab increpab'one tua fugient; ascendunt montes et descendunf campi, in locum quem fundasti ei's. Psalm. cni, 7, 8.
' Qui posul arenam terminum mari... et commovebuntur ^ et non poterunt * et intumescent fiuctus, et non transibunt illuc. Jerem., cap. v, 22.
inSTOIRE DE LEGLISE. — PREMIERE EPOQUE.
et « gardent la loi éternelle qu'elles ne doivent pas transgresser : » Qui posui ârenam terminum mari^ prœceptum sempiternum , quod non prœterihit.
16. C'est en présence des grands spectacles de l'Océan, sur les plages ouvertes sans défense aux montagnes liquides que les vents courroucés élèvent jusqu'aux cieux, sur les sables unis qui présenteiît d'immenses surfaces où rien n'arrête l'essor des vagues furieuses, c'est là qu'on comprend mieux la grandeur de cette parole de la Genèse; quand le flot, vaincu par une force inconnue, roule impuissant des franges d'écume le long des rivages et se retire devant l'humble barrière qui lui a été iixée. « ïu viendras jusque-là, )) sans aller plus loin ; et ici tu briseras tes flots gonflés '. » L'homme se familiarise plus facilement avec les scènes de la nature terrestre ; la terre est son domaine, il a été créé pour eUe. Mais l'Océan, cette puissance des premiers jours qui régnait seule avant lui sur le globe, quand l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux; cette force que le Verbe divin dut dompter pour conquérir sur elle le domaine terrestre de l'homme , l'Océan est resté comme le plus éloquent témoin de la grandeur de Dieu : Magnus in altis Dominus ; et c'est aussi sans doute la raison de l'attrait mystérieux et puissant qu'il exerce ?ur l'âme. Image de l'infini, la pensée aime à s'égarer dans ses profondeurs ; l'inconnu semble habiter dans ses horizons qui fuient loujorn-s devant le regard; le port lointain qui attend, sur quelqu'une de ses rives, le navigateur errant, n'est-il pas l'emblème de l'éternité où abordera aussi notre âme au terme du voyage ?
47 « Que sis écartant ces premières impressions qui le saisissent d'abord, Tliomme étend les recherches pemiises à sa légitime curiosité, s'il interroge respectueusement les lois qui président au gouvernement de l'empire des eaux, vaste domaine qui couvre près des trois quarts de la surface de notre globe et baigne les contours de sa partie solide, quelle subhme organisation, quelle merveilleuse harmonie ! La mobiUté, qui semble le caractère propre des ondes, est
* Usque hue ventes j et non procèdes amplius, et hic confringes tumentes fluC' iu$ tuos» Job^ cap. xxxvm, ii.
cependant soumise à des régies invariables. Le flux et le reflux des eaux, les marées, se reproduisent à des mtervalles périodiques et constants. Si l'on songe à ce que deviendrait une telle masse d'eaux accumulées dans une stagnation perpétuelle , et quel foyer de corruption elles formeraient bientôt pom- la terre , on bénit la sagesse divine qui les a maintenues dans une agitation incessante. Les tempêtes, dont les causes multiples et jusqu'à ce jour incomplètement étudiées échappent encore à l'analyse et aux calculs, apparaissent cependant comme le complément de cette loi providentielle du mouvement imprimé à la surface des mers. Il en est de même des courants sous-marins qui entretiennent au-dessous des agitations visibles de l'Océan, et jusque dans ses profondeurs les plus reculées, un mouvement invisible et constant. Pour remuer ainsi dans tous les sens ces masses incalculables, il a suffi à la puissance créatrice de deux lois, dont l'action assure la continuité de ce prodigieux résultat, la loi d'attraction et celle d'évaporation par la chaleur. La loi d'attraction qui relie notre globe au système planétaire, soumet les flots à l'influence alternative du soleil et de la lune; sous cette double influence, les vagues se soulèvent, amonceUent leur masse fluide pendant six heures : c'est le flux quotidien inondant les rivages, se précipitant à l'embouchure des fleuves dont il relbule les eaux par sa barrière envahissante. Mais l'astre dominateur, dans sa cou.'se régulière, a éloigné des eaux son centre d'action; elles s'arrêtent quelques instants comme indécises, c'est le moment de la haute marée ; puis eUes se repHent sur elles-mêmes et se retirent pendant six heures des plages qu'eUes avaient inondées, c'est le reflux ou marée descendante. A l'époque dessyzygies, c'est-à-dire de la conjonction de la lune avec le soleil, l'influence des deux astres réunis exerce sur les flots une attraction doublement puissante, c'est l'époque des grandes marées. Newton a eu la glou-e de démontrer le premier, par les données scientifiques , ces phénomènes de gravitation que les anciens avaient déjà soupçonnés. Les travaux subséquents de Mac-Laurir ^ Bernoiiilii, Euler et Laplace ont complété la théorie des marges et fait pénétrer plus profondément le regard de la science humaine dans
l'étude de cette loi si simple en son principe et si féconde dans ses effets.
18. L'action de la chaleur n'est pas moins merveilleuse. Depuis que la parole créatrice a concentré dans le soleil le foyer de calorique qui vivifie notre monde, il se produit à l'équateur un double phénomène atmosphérique et maritime, digne de toute notre attention. Les ardeurs tropicales de la zone torride échauffent les molécules de l'air, qui se dilatent, s'élèvent et se répandent vers les pôles, tandis que l'air froid des pôles afflue à son tour pour venir se substituer à cette déperdition constante de l'atmosphère *. De là deux courants réguliers des vents, l'un supérieur, qui disperse au loin les chaudes haleines de la région torride ; l'autre inférieur, qui ramène par couches successives l'air glacé des régions boréales au foyer de la chaleur. Et ainsi il s'établit dans la nature une véritable circulation de vie aussi régulière, aussi constante que l'est pour nos organes la circulation du sang, qui porte sans cesse du centre aux extrémités et rapporte des extrémités au centre le principe vivifiant et fécond. Quelque chose d'analogue se passe dans les profondeurs de l'Océan. Sollicitées par les rayons du soleil des tropiques, les eaux rendues plus légères par la chaleur se fraient des routes étudiées et connues vers les deux pôles, pendant que d'autres courants sous-marins ramènent des pôles les eaux glacées vers les chaleurs de la hgne.
La mer, 19. Lc réscrvoir dcs eaux marines ainsi organisé nous apparaît intnriïïïfbia maintenant comme la grande force génératrice de cette terre dont il fut le berceau et qui sortit nue et aride de son étreinte maternelle : Et appareat arida. Il a retenu les combinaisons de sels et de gaz qui fermentaient dans son sein lorsque tous les éléments de la
» « On a calculé que l'évaporation annuelle représentait le travail de quatre-vingt millions de millions d'hommes. En supposant que 800,000,000 soient la population du globe, et que la moitié seulement de ce nombre d'individus puisse travailler, la force emj.loyée par la nature dans la formation des nuages sera égale à 200,000 fois le travail dont l'espèce humaine tout entière est capable. Ajoutez que, dans ce prodigieux développement de force mécanique, l'opération de la nature est continue, invisible et silencieuse. » Hist. ecclés.^ par M. le baron Henriou, l^r vol. pag. 903.
terre y étaient en dissolution, et qui forment aujourd'hui les caractères particuliers des eaux marines ^ « Une partie de ces sels se dé- » posèrent «ensuite, lorsque les mers se retirèrent des lieux qii'elleg 7) avaient d'abord occupés; ils constituèrent plus tard ce» amas de ») sel gemme si abondants au milieu des terrains secondaires *. » Le sel, dans l'Océan, n'est pas seulement un élément de salubrité et de fécondité tenu constamment en réserve pour tous les besoins généraux de la nature et pour la conservation de la vie végétale et animale à la surface du globe, il est encore, dit le savant américain Maury, un des agents les plus puissants 4e la circulation maritime. Selon que l'eau des mers est plus ou moins salée (et les variations dans les degrés de chaleur auxquels elle est soumise, déterminent ces différences), elle est plus ou moins légère, plus ou moins mobile, et contribue ainsi à accélérer ou à ralentir la vitesse des courants. Chose merveilleuse ! le réservoir des eaux salées est en même temps la grande fontaine des eaux douces qui s'épanchent continuellement sur le monde. Celui qui a renfermé les flots des mers « comme dans une outre ^, » a commis au soleil et aux vents le soin de venir puiser sans cesse dans l'urne des abîmes l'eau qui répand la fécondité sur toute la nature, qui entretient la vie dans le règne végétal et animal , qui dissout les sels répandus aux diverses couches de la terre, et forme comme le ciment du règne minéral. Sous l'action du soleil et de la chaleur, une immense évaporation s'élève de tous les points des mers en légers nuages que les vents emportent sur leurs ailes, et qui retombent en pluie douce et en rosée sur notre terre. Le phénomène du changement d'eau salée en eau douce, opéré en grand par la loi providentielle, est le même que la science moderne applique en petit dans les appareils inventés pour rendre l'eau de mer potable. Soumise à une
* Marcel de Serres, Création de la terre et des Cfyrps célestes, pag. 224, 225 et 8uiv.
* La quantité de sel tenue en dissolution dans les eaux de 1» mer est telle, qu'où a pa calculer que si on retendait par masse solide sur la surface du continent américain, il la couvrirait d'une montagne de 4,500 pied» d'é* paisseur.
* Psalm. xxxn, 7.
haute températiu^e , l'eau de mer se change en vapeur dans nos alanihics; (pile vapeur condensée devient de l'eau douce. Mais ce n'est point assez, a Pour que ces eaux ne manquent point avec la » pluie à la terre altérée, Dieu en durcit quelques-unes comme la ») pierre et en amoncelle d'énormes magasins sur le sommet des » plus hautes montagnes. Des glaces , des neiges éternt^'lles couvri- )) ront la cîme des Alpes, du Taurus , de l'Himalaya , des Cordil- » 1ères, et, fondant peu à peu, s'insinueront dans leurs flancs. » De là, avec des milliers de ruisseaux et de fontaines, jailliront le ') Rhin, le Rhône, le Danube, l'Euphrate, le Tigre, l'Indus, le » Gange , les grands fleuves d'Amérique , qui , dans leurs longs » cours, arroseront des provinces, des royaumes, de grandes cités, )) et rentreront à la mer d'où ils sont venus, pour en sortir encore. » Machine merveilleuse qui, sans fatigue et sans cesse, abreuve sur » toute la terre les hommes, les animaux et les plantes » . »
Tel est, dans sa simple et sublime économie, le gouvernement providentiel des mers, depuis le jour où il fut dit par le Créateur ; (( Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul > lieu. )) Immense dépôt des plus riches trésors de la nature, eUes les tiennent. en réserve dans leur sein, sous la sauvegarde des lois qui conservent et maintiennent par une agitation constante une perpétuelle salubrité. Leurs eaux vivifiantes sont portées sur toutes !es plages, arrosent tous les continents, fécondent la face entière du monde. L'homme saura profiter de leur rempart liquide; il en fera un grand chemin ouvert aux communications des contrées les plus lointaines; l'eau qui lui vient de la mer lui sei^ira^ convertie on vapeur, comme d'un agile coursier, pour traverser les mers, étendre son empire aux régions les plus inaccessibles , et porter à toutes les latitudes, dans tous les climats, sous tous les cieux, une voix intelligente et un cœur reconnaissant, qui chanteront les grandeurs du Dieu à qui il doit ces merveilles.
20. Quand l'élément solide émergea pour la première fois du sein des ondes, à la voix créatrice, il apparut dans sa stérile nu-
* aohrbacher, Hist. univ. de VEglise catholique, tom. I, pag. 23, 1" 'édit.
dite : Et appareat arida. Ses couches successives s'étaient amoncelées selon les lois de la pesanteur et de la densité , et quand les eaux qui avaient prêté leur concours à cette génération immense se furent retirées , V aride parut, mais Dieu la salua d'un nom nouveau qui signifie maternité, /eco??6??Ve universelle : il l'appela la terre: Vocavit Deus aridam terram.
La voilà donc la future nourricière de tout ce qui végète, de tout ce qui respire, de tout ce qui existe ici-bas! Ses enti^ailles fécondes recèlent, pour le semce du maître qui viendra, des richesses inépuisables. Reine des eaux, elle apparut avec ses continents, ses îles, ses caps, ses côtes accidentées, offrant tantôt une barrière derocher-s, Lantôt une plage amie, tantôt une anse hospitalière aux vagues de l'Océan. Les modifications définitives que le déluge dut apporter depuis à ses formes générales , ne nous permettent pas d'aillrmer qu'elle présentât complètement alors les contours qu'elle offre aujourd'hui. Le regard du Créateur l'embrassait dans toute son étendue, tandis qu'il faudra de longues successions de siècles à l'homme pour explorer le vaste domaine qu'elle ouvre au génie des navigateurs et des géographes. Disposée avec une variété infinie de sites et de paysages, la configuration de la terre paraît avoir été subordonnée à une loi unique, celle d'assurer, par la diversité des inchnaisons et des plans, le séjour et l'écoulement régulier, dans toutes ses parties, des eaux qui devaient la rendre féconde. Unité merveilleuse des lois de Dieu, à laquelle nous devons les spectacles les plus imposants et les plus variés de la nature , les cîmes de montagnes couvertes de neige, avec leurs abîmes où roulent les torrents; les plateaux avec leurs lacs, réservoirs des grands fleuves; les versants avec leurs cascades abruptes, et parfois leurs gigantesques cataractes; les vallées tranquilles où l'eau serpente en mille gracieux détours; les vastes plaines ouvertes à l'activité de l'homme et récompensant son travail par la fertilité même qu'elles lui doivent! L'homme, le roi futur en vue duquel était préparé ce magnifique séjour, devait encore trouver, dans les entrailles mêmes de la terre, d'autres trésors mis pour lui en réserve par une admirable providence. Les dépôts métalliques de tout genre y attendent
30 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
le maître qui doit venir. Trop profondément enfouis, ils eussent échappé à ses recherches; trop universellement mêlés à tous les terrains, ils eussent nui à la fertilité du sol, trop disséminés à la substance même des couches qui les renferment, il eût été impossible de les extraire. (( La sagesse de Dieu leur a assigné des réser- » voirs partie uH ers où ils sont répartis suivant des proportions » relatives , à l'abri d'un gaspillage imprévoyant et de l'action dé- » sorganisatrice des agents naturels, en même temps que les obs- » tacles qui environnent leur recherche, sont autant d'aiguillons » pour l'industrie de l'homme et pour l'exercice de son génie *. » Telle était , à sa naissance , la terre sortant des eaux et attendant pour faire circuler la vie à sa surface, l'ordre du Créateur.
21. (( Et Dieu dit : Que la terre se couvre de verdure, de plantes )) renfermant de la semence féconde ; et que des arbres fruitiers et » d'autres qui leur ressemblent, s'élèvent de la terre , et qu'ils por- » tent des fruits qui contiennent leur semence; et il fut ainsi. — La » terre fit donc sortir de son sein de la verdure, des plantes renfer- » mant de la semence , et d'autres semblables ; des arbres portant » des fiuits qui en renferment la semence , et d'autres arbres sem- » blables; et Dieu vit que cela était bien ^. )>
Le fait de l'apparition sur la terre du règne végétal avant le règne animal, a été constaté scientifiquement, aussi bien par les découvertes de la géologie que par les recherches de la physiologie
1 Nouveau Traité des sciences géologiques considérées dans leurs rapports avec la religion et dans leur application générale à l'industrie et aux arts^ par M. Jeban, pag. 168.
* Nous empruntons le texte de ces deux versets à la traduction française de la Bible, approuvée par le Saint-Siège, que publie en ce moment M. l'abbé Glaire. Ce savant philologue fait remarquer avec raison qu'on avait jusqu'ici mal interprété le mot bébreu leminoh par l'expression, selon son espèce. Le sens propre du terme hébraïque est, avec son ressemblant; en sorte que l'écrivain sacré, en désignant les végétaux qui portent leur semence^ les arbres qui portent leurs fruits , entend de même nous indiquer ceux qui ne paraissent pas pointer leur semence, ceux qui ne paraissent pas porter leurs fruits. Cette explication nous paraît, d'après le génie de la langue hébraïque, incontestable. (Voir les nombreuses preuves apportées par M. Glaire, à l'appui de cette interprétation, dans les notes sur le 1^' chapitre de la Genèse.)
CliAP. I. — TROISIÈME JOUR DE LA CRÉATION. 31
végétale et de la chimie. Dans son Discours sur les /{évolutions du globe, en analysant les diverses couches fossiles, Cuvier reconnaît que les débris végétaux, « ressource de l'âge présent, ces fameux i amas de 'charbons de terre ou de houille, restes des premières » richesses végétales qui aient orné la face du globe , » se rencontrent immédiatement au-dessus des « terrains de transition, où la » première nature, la nature morte et purement minérale semblait » disputer encore l'empire à la nature organisante. »' — La composition de l'atmosphère, avant l'apparition du soleil sur notre globe, la rendait, d'après MM. Brongniart et Ampère, «impropre à la )) respiration des animaux, » en raison de l'excès d'acide carbonique qu'elle contenait alors, mais par là même « très -favorable à la » végétation. C'est ainsi que s'expliquent l'antériorité des végétaux » relativement aux animaux et la taille gigantesque des premiers. » Les similaires fossiles de nos végétaux actuels sont en effet hors de toute proportion avec la taille ordinaire de ceux que nous avons mamtenant sous les yeux. Les lycopodes, les mousses rampantes de l'époque de la création, atteignent jusqu'à cent mètres de hauteur. On comprend quel rôle puissant d'absorption les végétaux d'une dimension aussi colossale devaient exercer sur l'atmosphère primitive , et comment ils purent rapidement l'amener à son état actuel.
22. Nous ne pouvons, certes, qu'applaudir aux résultats de la science, qui viennent si merveilleusement concorder avec le récit mosaïque. Toutefois, qu'on veuille bien considérer que d'une part Moïse n'avait pas pour objet principal de nous donner la solution de tous les problèmes scientifiques présentés à l'intelligence humaine par le grand fait de la création; que, d'un autre côté, la science elle-même, si grands qu'aient été jusqu'ici ses progi'ès (nous pouvons l'avouer sans craindre d'être démenti par les véritables savants), est encore loin d'avoir réuni tous les éléments nécessaires à l'étude de ces hautes questions. En acceptant donc avec une joie reconnaissante les lumières nouvelles dont elle éclaire parfois le texte de l'écrivain sacré , nous ne prétendons pas qu'elle le puisse toujours commenter avec le même bonlieur, ei
nous ne lui reconnaissons pas le droit de révoquer en doute la véracité de la Genèse, à propos d'objections que d'autres découvertes détruiront peut-être aussi facilement que les difficultés actuelles les ont fait naître. Depuis près de quarante siècks, on étudie le récit de Moïse, et, parallèlement à cette étude, le génie humain s'est appliqué à celle de la création et du monde physique. Durant ce long intervalle, toutes les véritables découvertes de la science sont venues confirmer la parole inspirée de la Genèse. S'il reste encore quelques points douteux ou mal éclaircis, on peut hardiment ajourner la science à l'époque où, plus complète et plus 6ûre d'elle-même, elle aura successivement dégagé tous les nuages et fait resplendir dans son ensemble un tableau dont elle n'aperçoit maintenant que les détails. Alors chaque parole, chaque expression de la Genèse sera pleinement entendue et vérifiée, et, sous ce rapport, le passé nous répond de l'avenir.
23. Ces réflexions s'apphquent naturellement au passage qui nous occupe. On vient de voir comment l'ordre dans lequel Moïse a placé la création du règne végétal est confirmé parles donnéesde la science moderne. Ce n'est pas avec moins de précision que le texte sacré désigne les végétaux eux-mêmes avec la gradation où ils se présentent réellement au regard de l'observateur, dans les recherches igéologiques. Cette classification, jusqu'ici inexactement reproduite par le texte latin, est rétablie dans la nouvelle traduction de la Bible, d'après l'hébreu, par M. Glaire*. La physiologie végétale
* Déjà MM. Cahen et Marcel de Serres avaient signalé cette insuffisance da la traduction latine. « Moïse, dans le verset onzième de la Genèse, en disant » que Dieu donna à la terre des forces pour produire les végétaux, en dis- » tingue trois sortes : 1° descheh (germen), qui semble signifier les plantes » cellulaires les plus simples du règne végétal; 2° liescheh {herba), comprenant » tous les végétaux non ligneux; 3» ^diV hets [arbor), Moïse a indiqué les » arbres, sorte de végétaux plus perfectionnés que les plantes cellulaires et » les herbes, et que, par cela même, il a nommé les derniers. Cette désigna- » tion des différentes sortes de végétaux, faite par l'écrivain sacré, en com- » mençant par les plus simples et finissant par les i)lus composés, est d'ac- » cord avec ce que nous a appris l'observation des couches terrestres sur la » sncceiisioii des végétaux. » Marcel de Serres, de la Cosmogonie de ItJcise, tom. 1, pag, 380, note 2<i.
ievança sur ce point les interprètes du texte sacré. Elle établit, d'après les faits, la succession des végétaux en commençant par les plantes cellulaires, passant ensuite aux deux genres supérieurs des végétaux non ligneux et des arbres. Or tel est précisément l'ordre indiqué par Moïse dans le texte hébreu. « La terre, dit-il, fit donc » sortir de son sein la verdure (descheh), des plantes {hescheb), des » arbres {hets). » Il semble que dans l'œuvre créatrice Dieu mesurât à la terre comme des degrés pour monter d'un ordre inférieur, par un effort plus facile, aux échelons les plus élevés. Cette loi ascendante régit maintenant encore les phénomènes analogues qui se produisent sous nos yeux. «Lorsque, dans les temps actuels, » dit M. Marcel de Serres, des récifs et des îles s'élèvent au-dessus » des mers, leur surface commence par se revêtir de végétaux; ces » végétaux appartiennent à peu près constamment aux plantes cel- » lulaires qui sont au premier degré de l'organisation, ce n'est que 0 lorsqu'un peu d'humus s'est accumulé sur leur surface dénudée, 9 que des espèces plus compliquées viennent s'y étabhr. Ces îles >) nouvelles qui sortent ainsi du sein des eaux , se couvrent cons- » tamment de végétaux, avant que les animaux viennent y répandre )) la vie et le mouvement. La seule différence qu'elles présentent » avec ce qui s'est passé lors de l'apparition des premiers continents. » tient à ce que les êtres qui s'établissent sur ces récifs nouveaux, ») n'appartiennent point à une création différente de celle des temps M actuels, comme cela a eu lieu pour les créations successives des » temps géologiques *. » Un tel accord entre l'étude lente et progressive des faits, et la révélation si nettement formulée par le texte hébreu de la Genèse, quatre mille ans avant que la géologie ne songeât à interroger dans les entrailles de la terre les archives monumentales de la création, et que la physiologie végétale ne recueillît sur tous les points du globe les éléments de ses observations, mérite toute l'attention des esprits impartiaux. H est impossible de n'y voir qu'une concordance fortuite, une heureuse rencontre due à un simple hasard. L'inexactitude même des premiers interprètes de
» Marcel de Serres, ibid.^ tom. I, pag. 57 et 58.
34 niSTOlRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
la BîMe, qui, ne soupçonnant pas la raison des expressions qu'ils avaient à traduire, les rendaient par des termes insuffisants, prouverait à elle seule que l'ëcrivain sacré n'avait pas, dans sa désignation des. végétaux, emprunté une formule toute faite et communément employée de son temps. Mais si la science a devancé sur ce point les interprètes de la Bible, elle se trouve à son tour devancée par ime autre parole de Moïse. L'écrivain sacré affirme que Dieu créa chaque espèce de végétaux portant en eux-mêmes leurs moyens de propagation et de reproduction : Germinet terra herbam virentem et facientem semen suum. Or la science , dans sa marche indépendante, a souvent contesté ici le témoignage de l'Ecriture. On sait combien de luttes, d'efforts persévérants, de patientes et minutieuses recherches ont été dépensées pour établir le système de? générations spontanées. Tantôt admis a p7nori, comme un fai prouvé, tantôt combattu par des adversaires aussi ardents que pouvaient l'être ses défenseurs, à travers ses oscillations et les vicissitudes de l'opinion favorable ou contraire, ce système n'a produit jusqu'ici , dans les découvertes sérieuses dont il fut l'occasion , que des armes contre lui-même et de nouvelles preuves de l'admirable véracité de la Genèse *.
Or-anisaiion 24. Si maintenant, en dehors de ces considérations générales, nous
du règne
végétal, reportons notre pensée sur l'organisation même du règne végétal. et ses rapports avec l'homme, quelle merveilleuse harmonie dans l'ensemble, quelle infinie variété dans l'unité des lois, quelle divine sagesse dans tous les détails ! Depuis le brin d'herbe jusqu'aux baobabs gigantesques du Sénégal, dont le tronc vigoureux atteint paifoii j trente mètres de circonférence, les lois de la vie sont les mêmes, lei conditions de nutrition et de reproduction sont identiques. La terre nourrice commune, apporte à chaque racirfe le tribut de ses suc fécondants ; mais qui a donné à la racine elle-même ce meiTcilleu: et presque intelligent mécanisme qui n'assimile pour chaque plant que les sucs particuliers à son espèce? quelle providence attentiv
* Nous examinons plus en détail cette question des générations spontanée aux n»8 42 , 43 et 44 de ce chapitre.
a concentré dans un germe souvent microscopique une telle puissance de végétation et de vie? Quand, dans les ardeurs de l'été, nous demandons aux forêts leur ombre protectrice ; quand un chêne séculaire étend ses membres vigoureux et son veit feuillage sur nos têtes, il nous arrive de fouler aux pieds avec insouciance le gland qui s'est détaché de lui-même de l'extrémité des rameaux. Fruit bien disproportionné, semblerait-il, à la majesté d'une tel arbre, ce gland est pourtant le chêne de l'avenir. Dans un siècle il sera devenu à son tour l'orgueil de la nature, il prêtera son abri à des générations nouvelles, et chaque année il laissera tomber par milliers les germes qui le reproduiront lui-même. La fécondité dans le règne végétal est une véritable profusion. Nous sommes loin encore de connaître toutes les espèces de plantes, et pourtant les botanistes ont déjà décrit plus de 140,000 végétaux; l'immense herbier du Muséum de Paris en renferme 120,000. Si le génie humain a droit d'être fier d'avoir étendu ainsi le cercle de ses connaissances, à un autre point de vue , il trouve dans cette étude même de quoi humiher son orgueil , ou plutôt il rencontre à chaque pas une occasion d'élever son mtelligence vers l'auteur de tant de merveilles. En dehors de cette nomenclature patiemment élaborée et à laquelle chaque jour voit ajouter un nom nouveau, si l'homme veut pénétrer plus profondément le mécanisme de la vie végétale, 8'il décompose les différents organes de nutrition et de reproduction dans les plantes , s'il parvient à suivre la sève dans les tissus cellulaires, fibreux ou vasculaires des différents végétaux, s'il a pu constater la circulation de la sève dans leurs organes, comme celle du sang dans nos veines, il reste toujours frappé d'impuissance, quand il s'agit de donner à ces phénomènes une explication satisfaisante. La raison dernière de la vie végétale, ou plutôt la raison dernière de toute vie échappe aux calculs du métaphysicien, à l'analyse du chimiste, à la théorie du naturaliste. On pourra calculer les éléments qui constituent mi brin d'herbe, analyser intégralement sa substance, décrire les conditions de son développement; maïs il n'y a là qu'un triomphe d'observatIcD. Pourquoi le suc approprié monte-t-il de la terre à ce brin d'herbe par les pores capil-
laires de ses radicelles ? pourquoi cette sève puisée à la même terre produit-elle ici la tige du blé et là celle de l'aconit, ici la liqueur de la vigne et là celle de l'absinthe? Pourquoi l'air, l'eau, la terre, qui servent également à la nutrition des végétaux, sont-ils décomposés en tant de variétés infinies par les diverses espèces de végétaux? Pourquoi enfin, dans les espèces identiques, avec les mêmes conditions de sol, de température, de lumière, de clialeur, netrouverat-on pas dans une forêt deux feuilles complètement semblables, pas deux brins d'herbe peut-être dans la nature entière ? On pourrait multipUer à l'infini ces questions. Elles seront résolues quand, de son creuset où il l'a décomposée, le chimiste pourra reproduire la plante, objet de ses analyses. Ou plutôt elles sont résolues pour les intelligences qui s'inclinent devant la puissance créatrice et qui savent lire, dans le livre merveilleux de la nature, le nom de son divin auteur. Il est écrit, ce nom, en saisissants caractères dans l'humble fleur des champs , comme sous la voûte majestueuse des bois; dans la mousse qui tapisse les flancs du rocher, comme dans l'émail des vertes prairies; dans la végétation puissante des riches vallées, comme dans l'ajonc épineux des solitudes. Quelle faiblesse et quehe fohe ont donc pu à ce point pervertir l'esprit humain, qu'en étudiant les œuvres il ait si souvent méconnu l'ouvrier; qu'entouré des prodiges d'une puissance et d'une sagesse infinies, il se soit heurté aux causes secondes sans remonter à la cause première, à ce Dieu qui a semé la vie sur le globe et qui a dit à la terre, au troisième jour (( de produire de son sein la verdure, les plantes et les arbres » avec leur semence ! Ainsi se passa le soir et le matin du troisième )) jour. »
§ \, Quatrième jour de la création.
23. « Et Dieu dit : Qu'il y ait des corps lumineux dans l'étendue » du ciel, pour séparer le jour et la nuit, pour servir de signes et )) de poiats de ralhement, et marquer les jours et les années;
» Qu'ils luisent dans l'étendue des cieux pour éclairer la terre, » Et il fut ainsi.
n Dieu disposa deux grands corps lumineux, le plus grand pour
» présider au jour; l'autre moindre pour présider à la nuit; il fil » aussi les étoiles.
» Il les dispersa dans l'étendue du ciel pour luire sur 1 'îti\ » pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière » d'avec les ténèbres. Et Dieu vit que cela était bien; et il y eut un » soir et un matin, le quatrième jour ^ »
Quand Moïse écrivait ces paroles, il est certain que les hommes n'avaient pas encore songé à établir une distinction entre la lumière diurne et nocturne, et celle du soleil et des autres astres. La science égyptienne contemporaine de Moïse ne soupçonnait pas ce fait, qui demeura inconnu à l'antique civilisation de la Grèce et de Home, aussi bien qu'aux commentateurs de l'Ecriture sainte et à tous les Pères de l'Eglise. Les progrès des connaissances humaines sont lenls, et il était réservé <"^ nos jours de donner raison, contre toute vraisemblance, à cette étonnante distinction que le texte sacré faisait, il y a quatre mille ans, entre l'apparition de la lumière sur notre glolj i dès le premier jour de la création, -et l'irradiation du soleil, de la lune et des autres attires qui n'eut lieu que le quatrième jour. Quiconque voudra se reporter par la pensée au temps où la Genèse était écrite et se placer au point de vue où se trouvait aloi s Moïse, no tardera pas à se convaincre qu'il lui a fallu plus que de la science, plus que du génie pour affirmer avec tant de simplicité et une précision si exacte un phénomène dont la tradition n'a conservé le souvenir chez aucun peuple, et dont l'énoncé seul impliquait pour les lecteurs une contradiction qui paraissait voisine de l'absurde.
26. Mais ce n'est pas seulement le fait en lui-même de la distinction de la lumière et des astres que la science moderne est venue confirmer si pleineraent qu'il serait superflu maintenant, dit M. Marcel de Serres 2, d'insister sur une démonstration devenue classique; l'époque que fixe l'écrivain inspiré pour l'apparition du soleil et des
^ Gènes., cap. i, 14- iO. La tradu(-,tion latine du mot hé])rou fempora, au verset 14^, a paru impropre à M. l'abbé Glaire ; il y substitue l'expression française, points de ralliement, que nous adoptons. On peut voir la raison do ce changement dans le? notes sur le l*^' chapitre de la Genèse, de la traduction française de la Bible, par ce savant philologue.
» T'.m. 1, pag. 41
astres, est précisdment celle que robservation géologique a désignée depuis avec une rigueur mathématique. Les premiers végétaux qui furent créés avant l'apparition du soleil et qui se développèrent sous l'influence de la lumière et de la chaleur primordiales également réparties sur toute la surface du globe, sont restés comme les témoins éloquents de la véracité de Moïse. Ces végétaux se retrouvent maintenant à l'état fossile , avec cette particularité que leur croissance, également gigantesque, est la même sous toutes les latitudes actuelles de la terre. Donc, à l'époque de leur développement, la distinction des climats n'existait point encore ; donc le soleil n'avait pas encore fait son apparition sur notre globe, et ainsi Moïse devait faire précéder la création des végétaux et la placer antérieurement ù l'action des corps lumineux.
D'un autre côté, il ne devait pas reculer l'apparition du soleil audelà de la création des êtres vivants. La science a constaté en eflTet que les animaux à respiration aérienne n'auraient pu vivre dans l'atmosphère primitive, telle qu'elle fut avant le soleil •. De [)lus, l'organe de la vision chez les animaux les plus anciens dont on retrouve les restes dans les plus vieilles couches du globe, notamment chez les trilobites, oifj'e exactement la même construction que dans les espèces vivantes. Il faut donc reconnaître que la lumière qui frappait ces organes était dans la même condition que notre lumière, c'est-à-dire qu'elle était la lumière solaire elle-même 2. Ainsi le moment où la science actuelle, dans l'état de ses connaissances, fixerait l'apparition du soleil immédiatement après la création des végétaux et avant celle du règne animal, est précisément celui qu'indiquait Moïse sans avoir, au point de vue scientifique, pu réunir un seul des éléments que nous possédons aujourd'hui. Si l'on s'obstinait à ne voir là qu'un hasard, il faut convenir que ce hasard constamment heureux dans des matières si diverses et si ardues, serait plus miraculeux que l'inspiration elle-même.
27. Comme si toutes les grandes découvertes contemporaines devaient tour à tour renverser les objections que le siècle précédent, avec un ironique et suprême dédain, avait accumulées contre le réciu
I Tom. I, pag. 421. — « Ibid., pag. 101.
mosaïque, pendant que l'électricité , devenue tout à coup dans no» mains un instrument docile *, attestait l'existence de la chaleur et de la lumière sans le soleil, l'un des plus illustres astronomes de notre époque, Herschell, portait jusqu'au soleil lui-même le regard de son observation puissante. Si le globe éblouissant qui verse en ce moment ses flots torrides sur notre monde, n'a pas toujours été pour la terre un foyer de calorique et de lumière , il doit lui-même u ctre pas incandescent, comme le supposait l'antiquité et comme on l'avait cru jusqu'à nos jours. Si sa création comme astre est indépendante de son action comme foyer, si enfin Moïse a eu raison de séparer la création du soleil, contemporaine de celle des cieux, (( au commencement, » mprincipio, et de réserver son apparition lumineuse pour le quatrième jour de la cosmogonie divine , le soleil, | dans sa constitution même, doit présenter des caractères appropriés ' à ce double état; il faut que sa lumière et sa chaleur rayonnantes soient complètement distinctes de son noyau, et qu'on retrouve cette distinction en astronomie comme elle est formulée dans la révéla- ' lion biblique. On comprend dès lors quel intérêt s'attachait aux expériences du savant Herschell, et combien la réponse de l'astronome importait pour la confirmation des données géologiques et physiques déjà recueillies. La parole de Moïse allait donc être soumise , cette ois encore, au contrôle le plus impartial et le plus inattendu. Ce que les entrailles de la terre, dans leurs profondeurs explorées, avaient si inopinément confirmé, les splendeurs du soleil à travers les régions inaccessii^les de l'éther , le proclameront-elles avec le même éclat et la même précision spontanée et irrésistible ?
28. Nous l'avouons hautement, et tout ce qu'on a pu lire jusqu'ici importanc* de la conformité de la Genèse avec la réalité scientifique fera com- q^'/^stion &\
^ point de vu
biblique.
1 On sait que le télégraphe électrique, cette belle découverte, l'une des plus glorieuses de l'esprit humain, est due à un savant aussi connu par sa foi chrétienne que par son génie, M. Ampère. — L'invention de la vapeur, comme moyen de transport, a été elle-même, quoiqu'indirectement, féconde en résultats favorables à la cosmogonie génésiaqua. L'immense exploitation des mines de charbon de terre, qui en fut la conséquence, ouvrit à la géo»legie les catacombes du monde primitif, et la science put y découvrir à cha«itt« i^as les preuves de la fidélité du récit mosaïque.
prendre notre sentiment; quand même le résultat se fût écarté d*a^ Lord du récit mosaïque , nous n'aurions pas un seul instant hésité dans notre foi au livre inspiré. La vérité est une, et par conséquent simple dans sa forme et ses énoncés. Mais les voies par lesquelles cette vérité se manifeste à l'esprit humain livré à lui-même, sont multiples et complexes. Elles supposent hien des hésitations, des revirements en sens contraire , des expériences laborieuses et mille fois répétées avant que le terme ne soit atteint et la démonstration constatée. Depuis l'apparition de l'homme sur la terre, de combien de manières différentes n'a-t-il pas remué le sol qu'il doit fécomder à la sueur de son front! Et pourtant la géologie, comme science, est récente, et, dans son état actuel déjtà si riche d'observations et de fciits, à quelle distance ne reste-t-elle pas encore de tout ce que lui réserve l'avenir? Depuis le premier pasteur deChaldée, dont l'imiigination croyait découvrir dans les lignes sidérales des figures et des formes qui lui rappelaient les scènes familières de la vie des champs, combien de génies hiunains, se succédant dans cet héritage céleste, ont repris en sous-œuvre la tâche de mesurer l'incommensurable espace et de pénétrer, de quelques lignes de plus le grand secret des mondes? Que de systèmes plausibles à certaines époques et proclamés par des générations entières, ont été renversés par des systèmes nouveaux, adoptés à leur tour par d'autres générations comme représentant la vérité absolue et définitive ! Maintenant même l'astronome, vraiment digne de ce nom, pourrait-il, la main sur la conscience , affirmer qu'il possède cette vérité absolue, le système réel que ne renversera jamais l'avenir, parce qu'il est appuyé sur un ensemble de faits positifs, constants et tous irrévocablement démontrés ? De l'observation des phénomènes à la proclamation des lois, la distance est grande, surtout quand ces phénomènes s'accomplissent dans des proportions si fort au-dessus de notre portée , que par leur éloignement ils échappent en majorité à nos calculs, et que le nombre des observations qui nous sont interdites dépasse de plusieurs centaines de millions celles qu'il nous est donné de compléter. Ce n'est donc pas faire injure à la science de constater qu'elle est de tous les côtés bornée et fail-
lible, que son sommet reste et restera toujours inaccessible ici-bas. Loin de décourager le génie de l'homme , ces considérations ne peuvent que redoubler son activité et ses insatiables ardeurs. Que deviendrait la science le jour où elle se reposerait, croyant avoir tout éclairci et tout expliqué ?
2ô. Quoi quil en soit, dans la brillante tentative de l'astronome anglais, le résultat dépassa les prévisions des défenseurs de la Bible et confondit les espérances hostiles de ses adversaires. Non-seulement Herschell déclar-a que le globe du soleil n'est pas incandescent, mais il put légitimement conclure, de l'ensemble des faits observés, que son noyau est assez froid pour être habitable. Dans son hypothèse, (( l'astre paraît formé de trois sphères concentriques ; en )) procédant de la circonférence au centre, on découvre d'abord )) l'enveloppe de feu qui nous échauffe et nous éclaire ; plus profon- » dément et au-dessous de cette première enveloppe , une atmos- » phère très-dense, jouissant d'un pouvoir réflecteur absolu; enfin » au centre^ un noyau solide qui pounmt être assez froid pour être ha- )) bitable *. » Comme corollaire de cette observation, la science vient de découvrir , dans la polarisation de la lumière , im fait nouveau qui confirme la théorie générale d'Herschell sur la composition du soleil. On a remarqué en efl:et que « les rayons lumineux émanés » d'une sphère solide ou liquide en incandescence , jouissent des )) propriétés de la polarisation , tandis que ceux des gaz incandes- » cents en sont privés. Or cette absence de polarisation est préci- » sèment un des caractères des rayons que nous envoie le soleil. Il» » doivent, dès-lors, émaner d'une atmosphère gazeuse que tous les » faits démontrent être la plus extérieure et la seule complètement )3 lumineuse, parmi celles qui entourent cet astre ^. »
Voilà ce que , de nos jours , la science a constaté de plus certain Bur la constitution du soleil comme globe lumineux. Qu'on rapproche maintenant le texte de Moïse de ces données acquises à l'observation moderne , la conformité apparaîtra pleine et entière. L'écrivain sacré nous apprend que « au commencement Dieu créa le
* Marcel de Serres, tom. I, pag. 120,— * Ibid., tom. [, pag. 82-83,
» ciel et la terre,» c'est-à-dire l'ensemble des corps célestes dont la terre elle-même fait partie. La terre est nommée ici, puisqu'elle va devenir le sujet plus spécial du récit biblique , et que, séjour de riiomme, théâtre de sa vie, de ses luttes et de ses labeurs, son histoire intéresse spécialement l'humanité. Le soleil est irapUcitement compris dans la désignation générale du ciel créé au commencement. Il n'est pas encore nommé plus particulièrement, parce que son action n'était pas encore sensible pour la terre. Lorsqu'il y fera sa première apparition, le jour en sera formellement indiqué. Qu'on veuille bien remarquer qu'un savant, parfaitement au courant du système actuel d'attraction et de gravitation universelles qui rend notre globe solidaire de l'ensemble des corps célestes, ne pourrait même aujourd'hui s'exprimer d'une manière plus juste que ne fait ici Moïse : Inprincipio Deus creavit cœlum et tcrram. S'il avait représenté la terre créée avant les cieux, s'il l'avait isolée des autres sphères, on pourrait lui objecter que notre planète n'est point indépendante des systèmes de mondes qui se partagent le ciel; que ses mouvements sont subordonnés aux lois générales de l'univers; qu'elle est une des parties intégrantes d'un tout complet et n'en saurait être séparée. Mais la parole de Moïse est claire, son énoncé seul suffit pour repousser toutes ces objections : « Au commencement » Dieu créa le ciel et la terre. » Et, dans la simplicité d'une formule parfaitement appropriée à l'intelUgence de ses contemporains, la science, dans les progrès successifs que les siècles lui apportent, ne trouve pas une erreur, pas une inexactitude. Moïse était-il donc un astronome de génie, qui avait devancé de plusieurs miniers d'années la perspicacité de Newton ? Dans cette hypothèse, Moïse eût tenu un langage bien différent; la langue de la science ne s'adresse qu'à ua petit nombre d'inteUigences d'élite; elle plane au-dessus des esprits vulgaires, et c'est déjà un mérite réel et assez raf e de la comprendre. Cependant le texte de Moïse a été lu et compris, sans interruption depuis quatre mille ans, par des générations successives. Moïse n'était donc pas un astronome. Nous disons et nous croyons qu'il était inspiré. Que ceux qui rejettent cette inspiration et qui la nient, nous expliquent par quelle incompréhensible merveille un auteur»,
le plus ancien de tous les auteurs, n'ayant par conséquent pas la ressource des travaux antérieurs sur la même matière, un auteur qui n'était ni astronome, ni physicien, ni botaniste, ni géologue, a pu écrire sur les astres, le système de la création, son ordre successif, un chapitre où la science n'a pu signaler jusqu'ici, je ne dis pas une erreur, mais la plus légère inadvertance!
30. Dans les textes qui ont rapport au soleil, cette réflexion apparaît avec une saisissante vérité. Des esprits superficiels avaient dit, on croyant trouver enfin la Bible en défaut : « Cuiument Moïse a- » t-il pu placer la création de la terre avant celle du soleil, centre )) de notre système planétaire? Sur quoi appuyait-il donc notre )) globe dans sa révolution annuelle et sa rotation diurne k travers H réther? A-t-il donc cru lui aussi, avec la science imparfaite des » anciens, que la terre, vaste surface plane, avait besoin, pour se » soutenir dans le vide, des héroïques épaules de quelque puissance » ignorée, d'un fabuleux Atlas? Comment la prétendue inspiration » qui dirigeait sa plume ne l'a-t-clle pas sauvé d'une méprise si » grossière? » Voilà ce que nos pères ont lu dans les ouvrages du dernier siècle, sous toutes les formes, et ce qu'ils répétaient euxmêmes avec une effrayante bonne foi. Or Moïse n'avait jamais tenu le langage qu'on lui prêtait si généreusement; et son texte dit formellement le contraire. Dans l'œuvre du quatrième jour. Moïse ne parle nullement de la création du soleil, maïs de son irradiation sur la terre comme foyer et centre lumineux : Fiant luminaria : ((Qu'il y » ait des corps lumineux, » dit l'Eternel. Il ne crée pas ces corps qui préexistaient dans un autre état, mais il les dispose pour la nouvelle fonction qu'ils vont remplir; ils deviennent les luminaires de notre monde : Fiant luminai^ia ; et, chose remarquable, l'expression hébraïque que Moïse emploie dans cette circonstance, ne sera pas synonyme de création; ce ne sera point le verbe bara, tirer du néant^ ce sera le mot assa, façonner, approprier. En sorte qu'au quatrième jour Dieu disposa le soleil en foyer lumineux; tandis cpie, dès l'origine, le soleil, avec l'ensemble du ciel, avait été créé : In principîo çreavit cœlum. En d'autres termes, au quatrième jour, l'enveloppe ignée qui nous envoie la lumière et la chaleur, est ajoutée au
soleil , et ainsi apparaît à la terre le rayon vivifiant et fécond qui règle les saisons, divise les climats, marque les jours et les nuits. Est-ce Moïse, est-ce Herscliell dont nous recueillons ici la parole? Ou plutôt c'est la vérité qui tient le même langage, soit qu'elle nous arrive par l'organe de la révélation, soit qu'elle réponde à l'appel de la science, comme les astres, au matin des jours, répondaient à la voix de Dieu, en disant : « Me voilà. )> Poissance 3|, L'irradiatiou de la lune et des étoiles, quoique différente dans
ivinedanslc ^ ^
gouveine- son mode d'émission, commença en même temps sur la terre, et le» mondes, ajnsi l'horizou des cieux s'éclairait pour l'homme qui devait venir. Quand notre regard s'élance-maintenant, armé des meilleurs télescopes qui soient encore à notre disposition, dans les champs sans limites des cieux ; quand nous essayor».'^ de compte.r les étoiles dont le rayon arrive jusqu'à terre, nous attei^- ons le chiiFre de quatrevingt millions. (( Mais de quel droit prétendrions-nous assujettir les )) domaines de l'univers à l'œil de l'homme ou à la puissance de » ses instruments. L'imagination peut prendre son vol bien au-delà » de la portée de l'œil ou du télescope; elle peut s'étendre sur les )) régions qui sont en dehors de tout ce qui est visible ; et aurons- » nous la témérité de dire qu'il n'y existe que le néant? que les » merveilles du Tout-Puissant ont un terme, parce que nous ne » pouvons plus en suivre les traces? que sa puissance infinie est » épuisée, parce que l'art de l'homme ne sam'ait en observer plus » loin les eff'ets * ? » Rien ne peut nous donner une idée plus haute de la grandeur de Dieu et nous faire mieux sentir notre propre faiblesse, que la contemplation de l'infini autour de nous. Et pourtant, comme si, pour notre étroite intelligence, « l'abîme » devait toujours (( appeler un autre abîme 2, » à mesure que l'immensité de Dieu se révélait dans ses ouvrages, l'esprit humain, par une marche parallèle, en sens inverse, se refusait à croire que la Providence divine, occupée du gouvernement des sphères célestes, pût s'abaisser jusqu'à notre terre, la plus humble des planètes, et sur cette terre, jus-
* Dictionnaire d'astronomie , de physique et de météorologie , par M. JehaOi trlicle : Histoire de l'astronomie.
* Âbyssus abyssum invocat. Psalm. xli, 8.
qu'à riiomme, être infirme, atome imperceptible dans l'océan des mondes. L'image de la puissance infinie apparaissait avec une si formidable majesté, qu'elle faisait disparaître de la pensée de l'homme celle de la bonté infinie. Qui êtes-vous donc, ô mon Dieu, et comment notre esprit pourra-t-il se faire ime idée de votre grandeur, quand la contemplntion d'un seul de vos attributs absorbe tellement les forces de notre âme, qu'il lui fait un instant oublier tous les autres! Infirmité des conceptions humaines, qui ne peuvent se représenter une sagesse capable de gouverner l'ensemble, sans rester étrangère à un seul détail, et qui, mesurant l'infini à la taille de notre petitesse, ne sauraient comprendre que si ce Dieu nous a donné l'intelligence pom^ admirer sa puissance infinie, il nous a donné un cœur pour adorer son infinie bonté.
§ VI. Cinc|uiënic jour de la création.
32. (( Dieu dit encore : Que les eaux produisent des animaux Lcspoissonî » reptiles (qui nagent dans l'eau), et des oiseaux qui volent sur la » terre sous le firmament des cieux.
» Et Dieu créa les grands monstres marins, tous les êtres animés )) doués de quelque mouvement que les eaux venaient de produire, » avec leurs semblables (femelles), et toute sorte d'oiseaux avec » leurs semblables.
» 11 les bénit en disant : Soyez féconds, multipliez-vous, remplis- » sez les eaux des mers ; et que les oiseaux également se multi- » phent sur la terre.
)) Et il y eut un soir et un matin, le cinquième jour ^ »
A mesure que le récit mosaïque aA'ance dans l'ordre de la création, il établit plus nettement les catégories successives des êtres; la place qu'il assigne à leur apparition, en se spécifiant davantage, multiplie pour l'écrivain les chances d'inexactitude et d'erreur. Supposons un instant, comme l'a prétendu l'incrédulité philosophique, que Moïse ne soit qu'un auteur ordinaire, dont le seul mé-
* Gènes., cap. i, 20, 21, 22 et 23. — Nous avons emprunté la traduction de» versets ^1 et 22, à la Bible française de M. Glaire.
46 HISTOIRE DE l'église. — PREMIÈRE ÉPOQUE
rite serait d'avoir prëcédé tous les autres. Supposons qu'il n'eût aurune inspiration divine pour déterminer son esprit, et qu'il décrivît les phénomènes de la création d'après les données tout humaines qu'il trouvait admises de son temps. Dans cette hypothèse, nous demanderons pourquoi il se crée à plaisir une diffîr.idté nouvelle, en commençant la création des êtres animés par celle des poissons et des oiseaux? La première idée qui devait venir à un habitant de l'ancienne Egypte, en songeant aux animaux, était celle des quadrupèdes dont il avait vu l'image vénérée dans les temples et les types vivants promenés au milieu des multitudes idolâtres, recueillant l'encens d'un peuple superstitieux. Le bœuf, gymbole de la force,, dont l'idée s'associait à celle de la vie des champs et de la fécondité du sol, n'avait-il pas ses autels sur la terre de Mesraïm, et le désert de Sin ne vit-il pas Israël lui-même se prosterner devant le veau d'or? Le lion des solitudes ne rugissait-il pas autour des campements hébreux, dans les gorges du Sinaï; l'apparition soudaine de ce roi du désert n'avait-elle jamais etiVayé dans leurs tentes les fils de Jacob, sous les ombrages des soixante-douze palmiers, ou dans les sables brûlants de îlaphidim? Le cheval, ce noble compagnon de tous les travaux humains, avait certes laissé dans l'esprit de Moïse un souvenir ineffaçable, quand les coursiers égyptiens, à la poursuite des fugitifs de la terre de Gessen, resserraient la colonie éplorée entre une muraille de fer mobile et menaçante, et la rive infranchissable de la mer Rouge. L'écrivain qui a chanté avec un accent si plein d'enthousiasme la miraculeuse délivrance de son peuple, dans ce péril imminent : Equum et a^censorem dejecit in mare, est pourtant celui qui n'hésitera pas à subordonner la création des quadrupèdes et des animaux terrestres à celle des poissons. Et, pour multipher à plaisir les difficultés, en renversant toutes les idées rerues, non-seulement il tombera dans cette étrange invraisemblance, mais il allirmera que tout ce qui a un essor et qui élève son vol à travers les champs aériens, a précédé dans l'ordi^e de la vie tous les animp«ii:x terrestres.
S'il pouvait venir à la pensée que Moïse agissait ainsi par ua
calcul intéressé; qu'il voulait, par cette hostilité plustrancliéetiveii les idées reçues de son temps, donner à sa parole un caractère d'autant plus sacré que ses récits paraîtraient plus extraordinaires, nous répondrions que, dans ce cas du moins, la science serait venue plus tard démasquer l'imposture et démentir une assertion aussi téméraire. 1) faut convenir, en effet, qu'il s'exposait bien légèrement à ce danger, et pour un sujet du reste assez indifférent à ses lecteurs. Qu'importait au peuple juif de savoir, d'une manière précise, que les poissons et les oiseaux avaient été créés antéiieurement aux animaux terrestres? Une telle révélation pouvait-elle servir en quoi que ce soit les vues du législateur; et ce dernier devait-il, en hasardant une telle affirmation, courir le risque, si elle se trouvait fausse, de voir ébranler l'autorité de sa parole? Il eût été beaucoup plus simple de dire que Dieu avait créé les animaux et donné l'être à tout ce qui respire, sans imaginer une distinction que rien ne justifiait en apparence. C'est ainsi qu'eût parlé, même de nos jours, la majorité des hommes, et telle est réellement l'idée générale qu'on retrouverait dans les intelligences humaines. Cependant Moïse n'a point parlé ainsi, et, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que la science lui donne complètement raison.
33. Ecoutons l'illustre Cuvier dans le résumé immortel par lequel il termine son grand ouvrage sur les révolutions du globe. (( Je vais, dit-il, énumérer les animaux que j'ai découverts, dans » l'ordre des terrains qui les recèlent, en commençant par les plus » anciens, et, passant d'époque en époque, indiquer ceux qui s'y » montrent successivement, à mesure qu'on se rapproche du temps )) présent.
)) Un peu au-dessus des grandes couches de houille et des troncs » de palmiers et de fougères dont elles conservent l'empreinte, » on découvre les premières traces des os de quadrupèdes; et, ce » qui est bien remarquable^ les premiers quadrupèdes sont des reptiles, ») de la famille des lézards, très-semblables aux grands monitors qui » vivent aujourd'hui dans la zone torride. Il s'en est ti^ouvé plusieurs » individus dans les mines de Thuringe, parmi d^innombrables poisson»
» (l'un genre aujourd'hui inconnu, mais qui, d'après ses rapports avct i> les genres de nos jours, paraît avoir vécu dans l'eau douce. Chacun » sait que les monitors * sont aussi des animaux d'eau douce.
» Un peu plus haut est le calcaire dit des Alpes, et sur lui, le » calcaire coquillier qui fait la base d'une partie de l'Allemagne et » de la Lorraine. Il a offert des ossements d'une très-grande tortue )) de mer, dont les carapaces pouvaient avoir de six à huit pieds de )) longueur.
)) En remontant encore, on arrive aux différentes couches de ce » calcaire qui a été nommé calcaire du Jura, parce qu'il forme le » principal noyau de cette chaîne. C'est là que la classe des reptiles )) prend tout son développement et déploie des formes variées et )) des tailles gigantesques. Sa partie moyenne a reçu en dépôt les )) restes de deux genres les plus extraordinaires de tous, qui unis- » saient les caractères de la classe des quadrupèdes ovipares avec )) les org fines de mouvement semblables à ceux des cétacés. L'icthiosau- » rus 2 a la tête d'un lézard, mais prolongée en un museau effilé, » armé clo dents coniques et pointues; d'énormes yeux, dont la )) sclérotii'iue est renforcée d'un cadre de pièces osseuses; une épine » composi-e de vertèbres plates comme des dames à jouer, et coi » caves par leurs deux faces comme celles des poissons; des na*^ » geoires d'une pièce, à peu près sans inflexions, analogues, en » mot, pnur l'usage comme pour l'organisation, à celles des céta- » ces. C( > reptiles vivaient dans la mer; à terre, ils ne pouvaient^
» Voici ■ • <iue nous lisons, à propos de cet amphibie, dans VHistoire d'Egypte, \y !. Champollion-Figeac : « Parmi les reptiles du Nil, on distingue N le tuph ' v, qui vit sur les bords du fleuve et y va cherclier sa nourritui'e » au fou -s eaux. Ce lézard, de trois à quatre pieds de longueur, jouit » d'une ' 'Oiine réputation parmi la population égyi<lienne. On ne l'appelle » que It' '-'ir, le monitor : on prétend, en efl'et, que lorM|ue des hommes » se troi; à leur insu, menacés par le crocodile, le tujiinambis s'empresse » de les r, par ses sifflements, de la présence du redoutable amphibie. » Ces sil its sont en effet des cris d'alarme par lesquels le monitor exprime » sou I tiroi à la vue du crocodile. » Egypte ancienne, par M. Champollioii- • , pag. 19
- Le I ihiosaurus signifie poisson-lézard (de ^x^^^t l>ois8on, et mZpot'
léMid). de l'éditeur.
aiAP. I. — cinquiAme jour de la création. 49
» tout au plus que ramper, à la mamèredes pliocfues. — Le plesîo^ » sauras * devait paraître encore plus monstrueux que licfitwsaurm, » n en avait aussi les membres, mais déjà un peu plus allongés et è plus llcxibles. Mais ce qui le distinguait davantage, c'était un cou » grêle aussi long que son corps, composé de trente et quelques » vertèbres, nomlre supérieur à celui de tous les autres animaux, » s'élevant sur le tronc, comme pourrait faire un corps de serpent. 0 Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres mons- » très dont les monuments du moyen âge ont si souvent répété les » figures, ce serait incontestablement ce plmosaurus. — Un autre » genre de reptiles bien remarquable, c'est le megalosaurus 2, ainsi » nommé à juste titre ; car, avec les formes des lézards, et particu- » hèrement des monitors, dont il a aussi les dents tranchantes et )) dentelées, il était d'une taille si énorme, qu'en lui supposant les )) proportions des monitors, il devait passer soixante-dix pieds de » longueur : c'était un lézard grand comme une baleine.
(( C'est parmi ces innombrables quadrupèdes ovipares de toutes » les tailles et de toutes les formes; au milieu de ces crocodiles, de » ces tortues, de ces reptiles volants, de ces immenses megalo- » saurus, de ces monstrueux plesiosaurus, que se seraient mon- » très pour la première fois quelques petits mammifères (marins). )) Quoi qu'il en soit, pendant longtemps encore on trouve que la •» classe des reptiles dominait exclusivement ^. »
Tel fut, dans sa première apparition, le règne animal sur notre globe. On sait avec quelle patience Cuvier en recomposa les débris, et comment l'anatomie comparée lui fournit des données certaines pour conclure avec certitude , par des fragments incomplets de tant d'espèces perdues, à la configuration exacte de leurs coips : c'est ainsi, dit M. Flourens, « qu'il a fondé la science des animaux » fossiles, science toute nouvelle, due à son génie et qui a éclairé
* De TT/iio-fo;, voisin, et «-«ypo?, lézard.
* Megalosnunis signifie gi^and lézard (de f^hc^t, grand, et a-xvooç, lezard). Note de l'éditeur.
'Cuvier, Discours sur les Révolutions du globe, Paris, Firmin Didot, 1850| pag. 188-193.
» à son tour jusqu'à la science même de la terre *. » Nous le demanderons maintenant, les glorieuses découvertes qui ont illustré le nom de Guvier sont-elles autre chose que la traduction par les faits de l'ëtonnante parole de la Genèse : Dixit etiam Deus : Producant aquœ reptile animœ viventis? Qu'on relise avec attention le passage du célèbre naturaliste que nous venons de citer, qu'on le compare avec le texte de Moïse, et la conformité y paraîtra saisissante. Le Dieu qui inspira le législateur juif est le Dieu des sciences, et quand la science humaine rencontre de loin en loin , dans le cours des siècles, de véritables génies pour interprètes et pour guides, elle tient le même langage que la révélation. Oiseaux 34. ]\îais si le reptile animœ viventis de la Bible, produit du sein des eaux par la paroio cii5atiice au cinquième jour, est si merveilleusement justifié par cette «classe des reptiles» amphibies que Guvier rencontre les premiers en remontant les couches de la terre et qui (î dominent exclusivement » dans les terrains où apparaît la vie animale ; la seconde partie du texte sacré, qui a rapport aux oiseaux, pourra-t-elle être contrôlée avec la même exactitude? Les gigantesques ossements du megaiosam^us et de tous les autres sauriens avaient plus de chances de résister aux révolutions du globe. A l'état fossile, ils se sont perpétués jusqu'à nos jours, comme pour attester, après tant de siècles écoulés, la véracité de la Genèse. Mais l'oiseau des époques primitives aura-t-il, lui aussi, laissé sa trace dans les enhailles de la terre? Sa construction plus déhcate et plus frêle ne devait point offrir les mêmes garanties de durée. Cependant la parole sacrée est précise : Producant aquœ reptile animœ viventis^ et volatile super terram sub fimiamento cœli. Immédiatement après les reptiles d'eau ou poissons, « l'oiseau qui vole sur la terre sous le firmament des cieux, » doit prendre possession de son empire aérien; les animaux terrestres ne viendront qu'après lui, au sixième jour.
Ici encore Guvier nous donnera la réponse, et les découvertes accompUes depuis la mort de ce grand homme, par les natura
* Eloge historique de Georges Cuvier, par M. FlGUiou:?; page lli. Edition dr Discours sur ks Révolutions du globe, déjà citée.
listes auxquels il avait ouvert la voie, confirmeront successivement le témoignage biblique. Voici les paroles de Cuvier : « Des animaux » beaucoup plus remarquables (que les autres sauriens dont il a )) été question plus haut) se rencontrent dans ces mêmes schistes, » ce sont les lézards volants, que j'ai nommés ptéîvdactylea \^Tipov, » oiseau, «^^kti/àoç, doigt) *. Il tenait tout à la fois du reptile, de la » chauve-souris et de l'oiseau. Il volait à l'aide d'une aile soutenue » principalement par un doigt très-allongé , tandis que les autres » doigts avaient conservé leurs dimensions ordinaires. De là le nom » de ce bizarre animal. A l'état de repos, il devait se tenir sur les » membres de derrière comme les oiseaux; alors il devait aussi, » comme eux, tenir son cou redressé et courbé en arrière, pour » que son énorme tête ne rompît pas tout équilibre. Ce qui frappe » surtout dans ce singuHer animal, c'est l'assemblage bizarre d'ailes » vigoureuses attachées au corps d'un reptile; l'imagination des » poètes en a seule fait jusqu'ici de semblables. De là, la descrip- » tion de ces dragons que la fable nous représente comme ayant, )) à l'origine des choses, disputé la possession de la terre à l'espèce » humaine, et dont la destruction était un des attributs des héros » fabuleux, des demi-dieux et des dieux ^. » Le ptérodactyle, qui doit à Cuvier sa reconstruction et le nom nouveau sous lequel il fait sa réapparition après un oubli tant de fois séculaire, est le contemporain des icthiosaurus, des crocodiles et des immenses tortues fossiles. Ses ossements se trouvent mêlés aux lem^s dans les mêmes terrains. Cette observation avait échappé à M. Auguste Nicolas dans SCS Etudes philosophiques sur le Christianisme, œuvre si remarquable, qui a placé son auteur au rang des plus illustres apologistes chrétiens. (( M. Cuvier, dit-il, ne parle pas des oiseaux que Moïse* fait ap- » paraître en même temps que les animaux marins. Il ne paraît pas, » en etiet, que le savant géologue ait trouvé des traces d'oiseauî }) dans les couches qu'il a explorées à cette profondem* ^^ >? Il es^
* Discours sur les Révolutions du gloire, pag. 194.
* Discours sur les Révolutions du globe. Appendice, note 16, pag. 267-268
* M. Auguste Nicolas, Etudes philosopha sur le CliristiaJiisme, Uv. II, chap. 11. pag. 366, tom. I, édit. in-IJ. Paris, Vaton, 1852.
vrai qiie le ptérodactyle est le seul oiseau fossile dont Cuvier nous ait laissé la description dans les terrains secondaires *, mais cette découverte méritait d'autant plus de fixer l'attention, qu'on ne pouvait guère alors espérer que les restes si fragiles des oiseaux aient pu se conserver enfouis dans la terre pendant une si longue période de siècles. L'appareil volant du ptérodactyle, dont les des« sins de Cuvier nous ont donné la charpente osseuse 2, offre un développement prodigieux et suppose une incroyable puissance d'es-! sor. Probablement c'est à sa taille gigantesque qu'il doit d'avoir, plus que les autres oiseaux primitifs, résisté à l'action dissolvante du temps, des révolutions terrestres et des actions désorganisatrices du sol.
35. On devait, du reste, acquérir bientôt la preuve qu'il n'était pas isolé, à l'époque où il vivait, et qu'il n'était lui-même qu'une des nombreuses espèces des oiseaux, ses contemporains. « Jusqu'à » ces derniers temps , dit M. Nérée-Boubée , on ne connaissait au- » cun fait irrécusable qui pût constater l'existence d'oiseaux pro- » prement dits pendant la seconde époque géologique. Mais tout » récemment, dans les premiers mois de 1836, de nombreuses es- » pèces d'oiseaux viennent d'être reconnues et caractérisées dans » le grès rouge des Etats-Unis ^. »
Voici comment un géologue rend compte de ces faits intéressants : « Le professeur Hitchcork a publié en 1836 une histoire » très -intéressante de la découverte récente des ornitichnites ou » empreintes de pieds d'oiseaux dans le nouveau grès rouge de le
* La division des terrains adoptée par Cuvier est celle de M. A. de Hum boldt, c'est-à-dire, en commençant par les couches les plus profondes : lo Ter rains primitifs : granités, gneiss, micaschises, schistes argileux; — 2° Terrain de transition : calcaires à orthocératites , schistes avec lydienne, porphyr quarzifère; — Z'^ Terrains secondaires : QThs , marnes, lias, oolithes, assisi schisteuses avec poissons et crustacés; — 4° EnSn terrains tertiaires : grès, ca caire siliceux, gypse à ossements^ grès et sables de Fontainebleau, formatio lacustre avec meulières, dépôts d'alluvion. Discours sur les Hévolutinns a globe,* Qdi^. 185.
' Jbid., planche 1, n» 3, Ptérodactyle à museau allongé.
8 Manuel élémentaire de géologie, 3^ 4dit., pag. 61, cité par M. Aug. Njcola Etudes philosoi^h. sur le Christianisme, tom. 1, p. 367.
vallée du Connecticut en Amérique. Ces traces ont été rencontrées à différentes profondeurs au-dessous de la surface actuelle » du sol, à cinq endroits dilférents voisins de cette rivière, çur mie distance de trente milles. Elles sont si distinctes les unes i« des autres , que cet observateur pense qu'elles ont été faites par » des oiseaux d'espèces, sinon de genres différents. Les empreintes » Ro succèdent régulièrement et constituent la trace d'un animal ans l'acte de marcher ou de courir, les pieds droits et gauches » se montrant toujours à leurs places respectives. La plus rcmar- - - uable est celle d'un oiseau gigantesque ayant deux fois la taille ,3 l'autruche, son pied otlrant quarante et un centimètres de » long, non compris l'ongle, dont la longueur est de cinq centimè- :,es et demi; ses trois doigts sont larges et épais. La distance 3 chaque enjambée varie d'un mètre quarante-deux centimees à deux mètres. Aucune des empreintes observées ne paraît voir été faite par des oiseaux palmipèdes; elles ressemblent „ plutôt à celles que feraient des échassiers ou des oiseaux d'iiabi- » tudes analogues. Toutes ces traces paraissent avoir été faites sur ; bord d'ime eau basse sujette à changer de niveau et dans » laquelle se déposaient alternativement des sédiments de sable et )5 do vase ; dans la roche où l'on rencontre ces empreintes, on n'a ouvé encore que des ossements de poissons ^ » Merveilleuse économie de l'œuvre divine ! Imprimés en creux sur une argile molle qui s'est desséchée plus tard, et que de nouvelles révolutions du globe ont recouverte d'un sable imprégné de calcium, devenu ensuite un grès soHde 2, les pas des hôtes ailés du monde primitif nous révèlent aujourd'hui les secrets de ce monde inconnu. Fermé par les couches successives comme par autant de sceaux qui en attestent l'intégrité , ce livre de la terre primordiale ouvre à la géologie actuelle ses pages vierges, et les empreintes do pas que le naturahste rencontre « dans les formations les plus an-
i Giraiul-et, pag. 241, cité par M. Tripard. Moïse, tom. f, pag. 104.
2 Le monde avant la création de Vhomyne, ou le Berceau de l'univers, par Î8 docteiir W. F. A. Zimniermann, traduit de l'allemand sur la deuxième édition, par MM. L. Hymays et L. Strens. Paris, 1857, pag. 170.
54 HISTOIRE DE L'fGLISE. — PREMIERE ÉPOQUE.
» cîennes, dit 1g docteur Zimmerinann , sont en grande partie d'oi- » seaux, et plus encore de grenouilles gigantesques *. »
Dans l'harmonie qui a présidé à la création, le fugitif passage d'un oiseau a laissé sur un sol que ne troublaient point encore les travaux de l'homme, ni les ravages des animaux terrestres, une empreinte immortelle. Dieu réservait dès lors, pour l'incrédulité des siècles à venir, les témoins de la vérité de sa révélation; le pied rapide d'un oiseau y a écrit à sa manière son témoignage , et la terre en a immobihsé le souvenir dans ses archives irrécusables. C'est ainsi que « tous les jours, dit M. de Blainville, de nouvelles » découvertes viennent apprendre que les oiseaux sont les plus )) anciens habitants du globe. » En 1855, les terrains secondaires de Meudon apportaient aux disciples de Cuvier les ossements fossiles d'un de ces volatiles primordiaux, et le Gastornis parisiensis prenait place à côté du ptérodactyle déjà connu. Cygne gigantesque, son poids aurait été, d'après les calculs de M. Constant Prévost,, d'environ deux cents kilogrammes ^.
C'est ainsi qu'au xix'' siècle, après tant de labeurs accumulés par les générations successives, la science, résumant ses recherches, déclare que (des plus anciens habitants de la terre sont les oiseaux. » Moïse, il y a q^-iatre mille ans, devançant toutes les observations, toutes les découvertes, tous les travaux scientifiques, déclarait qu'au cinquième jour, avant l'apparition des animaux terrestres. Dieu avait créé les « oiseaux qui volent sur la terre sous le firma- » ment des cieux. »
§ YII. Sixième jour de la créi&tion.
Nouvelle 36. « Dieu dit aussi : Que la terre produise des animaux vivants,
interprétation -i »
du verset de )) avec leurs semblables; les animaux domestiques, les reptiles*
la Genèse.
1 Le monde avant la création de l'homme ou le Berceau de Vunvjers. Introduction , pag. 7. Voir les dessins de ces empreintes qui accompagnent le texte.
* Dictionnaire géologique, par M. de Blainville, art. Oiseaux.
8 M. le baron Henrion fait observer ici, après M. Auguste Nicolas, qu'il ne faut pas confondre ces reptiles terrestres {producat terra reptilia) avec le»
CIIAP. I. — SIXIÈME JOD» DJffi LA CRÉATION. 55
0 et les bêtes sauvages avec leurs semblables *. Et il fut ainsi.
» Et Dieu fit les bêtes sauvages de la terre avec leurs sembla- M blés; les animaux domestiques, et tous ceux qui rampent sur la » terre, avec leurs semblables. Et Dieu vit que cela était bon". »
A mesure que la science humaine s'exerce sur le texte de la Genèse, de nouveaux horizons s'ouvrent pour son interprétation. Parole divine, elle participe, en quelque manière, à la profondeur infinie de son auteur. La philologie, jusqu'à M. l'abbé Glaire, avait entendu les versets 20 et 21, que nous venons de traduire, de cette manière : a Dieu dit aussi : Que la terre produise les animaux vi- » vants, chacun selon son espèce. Et Dieu fit les animaux, etc., chacun )) scion son espèce. » Or, dit M. Glaire, grammaticalement parlant, le mot hébreu ne se prête point à cette explication. D'ailleurs la distinction des sexes, condition indispensable de propagation pour les animaux, fait de la plus haute importance pour de très-grandes catégories du règne végétal lui-même, ne pouvait être oubliée par Moïse. C'est donc avec raison que l'illustre hébraïsant retrouve l'indication des sexes dans l'expression originale jusqu'ici mal interprétée. Qu'il nous permette de lui soumettre un texte de Josèphe, qui prouve à la fois et la justesse de son interprétation et l'ancienneté de sa date. L'autenr des Antiquités Judaïques, traduisant cinns son premier chapitre le texte même de la Genèse, s'exprime ainsi : (( Le sixième jour Dieu créa les animaux terrestres, les distingua )) en divers sexes, en les faisant mule et femelle ^. » Le dernier des historiens juifs, celui que saint Jérôme appelait le Tite-Live hébreu, et dont l'érudition biblique est suffisamment attestée par ses ou-
reptiles des eaux {producant aquse reptile), déjà créés au cinquième jour. — Hïst. écoles., tom, I, pag. 988, note.
1 Nous suivons toujours pour la traduction du mot hébreu ^nj>î37 la traduction de M. Glaire, qui voit dans cette expression l'indication des sexes. Nous avons l'occasion de faire remarquer ici une justification nouvelle de l'interprétation du savant philologue, dans le. passage de Josèphe cité par nous, pour la première fois, à ce point de vue.
» Vers. 20 et 21.
3 Flavius Joseph., lib. I De Antiq. Judaic., cap. i. M. l'abbé Glaire en a luimême donné une traduction. Paris, 1846.
vrages , entendait donc le passage en question dan« le même sena que M. l'abbé Glaire. L'exégèse ancienne donne la main à l'interprétation moderne , et il est permis de croire que sur ce point ia science humaine a dit sou dernier mot.
Trote 37. Ainsi, par l'œuvre du sixième jour, se trouva complétée dai.
questions -,•■■, t .
importantes ses conclitious do rcproductiou et de perpétuité la création de?
Be rattachant *■ • , .
au texte de ctrCo auimés. De nombreuses questions se présentent ici à la mcu-
la Genèse. , , . ,, . i-
see humame : nous allons mdiquer les prmcipales, en donnant les réponses que la géologie, la physiologie comparée et l'état actuel des études philosophiques permettent de formuler. L'ordre de création indiqué par Moïse pour les animaux terrestres , immédiatement après les poissons et les oiseaux, et immédiatement avant l'homme, est-il confirmé par l'observation des faits géologiques? La loi de propagation des espèces, par la reproduction, n'est-elle pas contredite par les prétendus phénomènes de génération dite spontanée? Qnel sens précis faut-il donner à la parole sacrée qui désigne les êtres inférieurs et sensibles sous le nom dJ anima vivens ; en d'autres termes, qae faut-il penser de l'âme des bêtes ? Prétendu 38. La créatiou des animaux terrestres , aux yeux du sréolofrue .
squelette ' ,j o o '
préadamite est postéricure à celle des poissons (reptiles d'eau) et à celle du genre volatil. Les passages cités plus haut suffisent poiu- établir sur ce point les données scientifiques actuellement à notre disposition. Un seul fait reste donc à démontrer, celui de la création des animaux terrestres avant l'homme. Si les couches du globe, livrées maintenant à l'ardente recherche de la science, nous présentaient des ossements humains mêlés à ceux des animaux dans les couches désignées par Guvier sous le nom de tertiaires *; si les premières traces d'animaux terrestres concordaient avec les restes fossiles de l'homme , la parole de la Genèse pourrait être attaquée au nom de la science. Mais bien loin de rencontrer sur leur route mie semblable objection, tous les géologues s'accordent à dire le contraire. (( Au » commencement du siècle dernier, écrit le docteur Zimmermann,
1 Voir la note sur la divisioa des couchas adoptées jjar M. Cuvier et M. de ïlumboldt, pag. 52,
)) un savant suisse, Scheuzer, annonça pompeusement qu'il avait dé- )) couvert le squelette fossile humain d'un préadamite. C'est à OEnin- D gen, sur le Rhin, que la trouvaille avait été faite : la tcte, la colonne ft vertébrale, les bras, les jambes, pour les naturahstes de ce temps- ,) là, étaient ceux d'un scpielette humain. Mais bien qu'on invoquât 0 à l'appui de son existence la découverte sur les côtes de la Gua- .) dcloupe de véritables squelettes humains pétrifiés, on Unit par „ reconnaître sa nature réelle, au moyen de l'anatomie comparée. ,) On constata que les fragments trouvés à (Eningen avaient appar- ,) tenu à une salamandre gigantesque , ce que ne tarda pas à con- » fîrmer la découverte, sur les bords du Rhin et au Japon, de sque- ,) lettes complets , de trois à cinq pieds de long, de ces animaux ,) primitifs. Quant « aux hommes fossiles » de la Guadeloupe, il fut » reconnu que. la pétrification de ces squelettes avait été causée ,) par l'eau de mer qui, s'infiltrant à travers la mince couche de » terre d'un cimetière (établi depuis la conquête de l'Amérique par )) les Européens), avait enduit les ossements d'une sorte de tuf )) calcaire *. » En présence de telles déconvenues de la science, on a bien le dîcit de se montrer sévère vis-à-vis de ses prétendues découvertes, et de contrôler avec soin les résultais de ses investigations avant de les considérer comme définitifs.
39. Mais pendant que la fouille négative d'Œningcn confirmait cloqucmment, par le bruit même qui se fit autour d'elle, l'absence d'ossements humains dans les terrains tertiaires, Cuvier, dont le nom restera désormais attaché à chacun des progrès réels de la géologie, parce qu'il les a tous i^réparés, accomplis ou prévus, Cuvier consta-
1 Le mande avant la création de l'homme ,^îi^. 223. Le (loctenr Zimmennann reproduit dans son ouvrage le dessin du fameux squelette d'OEningen. « On » a peine A comprendre, dit-il, comment on a pu confondre ce squeli^tte avec )) celui d'uj homme. Il faut se rappeler que l'on n'avait d'al^ord trouvé cwb » des fragments; que presque un tiers du squelette, à partir des extrémités » postérieures, faisait défaut; que les bras étaient mutilés, tandis^que les » doigts se présentaient à l'état de conservation parfaite; et qu'enfin une res- •» semhlance lointaine avec le squelette humain, pouvait, l'imagination ai- » daut, devenir une identité parfaite, aux yeux de celui qui voulait, à tout# » force, prendre ses désirs pour des réalités. »
tait encore une fois, par l'observation des couches terrestres, la véracité de Moïse dans l'ordre assigné à la création des animaux. Citons encore les paroles de ce grand homme. L'énumération des terrains se continue dans son récit avec une admirable précision, et la terre qu'il interroge répond toujours dans le même sens et le même ordre que la Genèse. Au-dessus du calcaire à ossements de poissons et d'oiseaux, se rencontre la craie. « On n'y trouve encore, » dit Cuvier, que des reptiles; on y voit des restes de tortues, de » crocodiles. Les fameuses carrières de la montagne de Saint- » Pierre, près Maëstricht, qui appartiennent à la formation de la )) craie, ont donné, à côté de très-grandes tortues de mer et d'une » infinité de coquilles et de zoophytes marins, un genre de lézards )) non moins gigantesques que le megalosam^us, qui est devenu » célèbre par les recherches de Camper. Les argiles et les lignites » qui recouvrent le dessus de la craie ne m'ont encore offert que )) des crocodiles. Dans le calcaire grossier qui repose sur ces ar- )) giles, j'ai commencé à trouver des os de mammifères marins, » appartenant à des dauphins inconnus, à iV-] lamantins, à des » morses. Ce nest que dans les couches qui ont succédé au calcaire » grossier^ ou tout au plus dans celles qui auraient pu se former en » même temps que lui, que la classe des mammifères terrestres commence » à se montrer dans une certaine abondance. Cette population animale » porte un caractère très-remarquable dans l'abondance et la va- » rlété de certains genres de pachydermes dont les caractères se » rapprochent plus ou moins des tapirs, des rhinocéros et des )) chameaux. Ces genres, dont la découverte entière m'est due, » sent les paléothériums^ les /ophiodons, les anoplothériums, les anthrae eothériums, les chéropotames , les adapis^. Mais ces pachydermes
* Cuvier, Discours sur le.^ Révolutions du globe, p. 196-198. Nous pensons que le lecteur verra avec intérêt les caractères de chacune de ces espèces primitives, décrits par le célèbre naturaliste. « Les paléot.ériums, dit-il, ressem- » blaieut aux tapirs par la forme générale, par celle de la tête, notamment » par la brièveté des os du nez, qui annonce qu'ils avaient, comme les tapirs, » une petite trompe; enfin, par les six dents incisives et les deux canines à » chaque mâchoire; mais ils ressemblaient aux rhinocéros par leurs dents » mâchelières, dont les supérieures étaient carrées, avec des crêtes saillantes
» n'étaient pas pour cela les seuls habitants du pays où ils vivaient. » Dans nos plâtrières , du moins , nous trouvons avec eux des car- » nassiers, des rongem-s, plusieurs sortes d'oiseaux, des crocodiles » et des tortues; et ces deux derniers genres les accompagnent )) aussi dans les pierres marneuses du milieu et du midi de la )) France *. »
40. Depuis Cuvier, les découvertes d'ossements fossiles se sont multipliées sur tous les points avec d'autant plus d'abondance, qu'en dehors de l'intérêt purement archéologique, les grandes voies de communication par la vapeur ont amené, sur des surfaces
» diversement configurées, et les inférieures en forme de doubles croissants, » et par leurs pieds, tous les quatre divisés en trois doigts, tandis que dans » les tapirs, c€ux de devant en ont quatre.
« Les Lophiodons se rapprochent encore un peu plus des tapirs, en ce que » leurs mfichelières inférieures ont des collines transverses comme celles des » tapirs. Ils diffèrent cependant de ces derniers, parce que celles du devant » sont plus simples, que la dernière de toutes a trois collines, et que les su- » périeures sont rhomboïdales et relevées d'arêtes fort semblables à celles du » rhinocéros.
« Les onoplothériums ont deux caractères qui ne s'observent dans aucun » autre animal; des pieds à deux doigts, dont les métacarpes et les métatarses » demeurent distincts et ne se soudent pas en canons comme ceux des rumi- » nants, et des dents en série continue et que n'interrompt aucune lacune. » L'homme seul a les dents ainsi contiguCs les unes aux autres, sans inter- » valle vide; celles des anoplothériums consistent en six incisives à chaque » mâchoire, une canine et sept molaires de chaque côté, tant en haut qu'en » bas; leurs canines sont courtes et semblables aux incisives externes. L'«wo- » plothérium est un animal haut comme un sanglier, mais bien plus allongé, » et portant une queue très-longue et très-grosse, en sorte qu'au total, il a à » peu près les proportions de la loutre, mais plus en grand.
c( Le genre des anlhracothériums est à peu près intermédiaire entre les » puléoihériums, les anoplothériums e\ les cochons. La première de ces espèces^ » approche du rhinocéros pour la taille ; la seconde était beaucoup moindre.
« Le genre chéropotame a les naolaires postérieures carrées en haut, rectan- » gulaires en bas, avec quatre fortes éminences coniques entourées d'émi- B nences plus petites. Les antérieures sont des cônes courts, légèrement com- » primés , et à deux racines. Ses canines sont petites. On ne connaît pas » encore ses incisives ni ses pieds. Je n'en ai qu'une espèce , de la taille du » cochon d'Inde.
« Le genre adapis n'a également qu'une espèce, au plus, de la taille do m lapin; il devait tenir de près aux anoplothériums. » Ibid., pag. 201-204.
* Cuvier, Discours sur les Révolutions du globe, pag. 204.
immenses, l'ouverture de terrains rest(^s jusque-là dans leur intégrité primitive. Sous la pioclie de nos ouvriers et pour des intérêts de commerce et de transit international, les entrailles de la terre se sont montrées à nu aux yeux de la science. Il a donc été réservé à notre époque de compléter, sous ce rapport , les travaux les plus considérables, et de comparer, sur une vaste échelle, les résultats partiels déjà obtenus. Gliaqae année de nombreuses découvertes de ce genre parviennent à l'Académie des sciences *. Elles confirment toutes l'absence de l'homme dans les terrains où les animaux se montrent avec une telle variété. Et ce n'est pas seulement l'absence d'ossements humains qui est ici remarquable. On pourrait trouver à cette pai-ticularité une raison chimique tirée (im la composition même de ces os, qui les eût rendus impropres à subir les conditions des aaties fossiles. Mais on n'aperçoit aucun autre vestige du passage de l'homme. Son activité, son industrie naissante, ses efforts sur le sol nouveau dont il eût été l'habitant, ne se rencontrent nulle part; et pendant que l'empreinte des oiseau;^: qui se reposaient un instant sur l'argile primordiale, nous a laissé d'impérissables souvenirs , la main intelhgente de l'iiomme , qui impose même au plus grossier de ses ouvrages un caractère d'individualité si reconnaissable, n'a pas laissé une seule trace. « L'auteur de la )) Genèse, dit M. Albert Gaudry ^ , nous a représenté l'homme » comme le dernier œuvre du Créateur; d'accord avec Moïse, les » géologues n'ont point, jusqu'à présent, observé de traces de la )) race humaine dans les terrains formés antérieurement au dernier » renouvellement des êtres sur le globe. Si l'homme eût apparu » avant ce dernier renouvellement, on retrouverait ses ossements, )) tout au moins on rencontrerait des débris de son industrie. )> Nous sommes donc parfaitement en droit de constater la conformiîé. du récit génésiaque sur ce point, avec les observations de la
^ Voir les volumes de 1860 dans les ^Jé/noires de cette Académie.
> Revue des Deux- blondes, pag. 508, année 1857. « M. Albert Gaudry, chargé a d'une mission géologique par l'Académie des sciences, a fait exécuter soua » seg yeux des fouilles i^rès d'Athènes. » Note de M. Tripard. Moïse, tom, I, pag. 101,
CIIAP. I. — SIXIÈME JOUR DE LA dRÉATIQN. 61
science actuelle, et de conclure que Moïse, en fixant l'ordre de création des animaux terrestres immédiatement après les oiseaux et les poissons, et imr-^ôdiatement avant l'homme, restait dans les limites de la plus minutieuse exactitude.
41. Le temps viendra, et il est déjà venu, où les esprits sérieux se lasseront de considérer cette rigoureuse conformité du texte saint avec les faits d'observation, comme une collision fortuite. On a trop abusé, à cet égard, du privilège d'incrédulité dont notre siècle et celui qui l'a précédé semblent s'être donné le brevet. Les uns n'ont vu dans les livres de Moïse que des traditions incohérentes comme celles des Védas de l'Inde, des Kwgs chinois, ou du Zend'Avesta persan. De ce que chaque religion antique présentait un livre sacré, on conchit qu'aucune religion antique n'en avait un véritable. Cet étrange paralogisme défraya toute l'œuvre d'impiété du xviii® siècle. Une raison impartiale eût tiré la conclusion diamétralement opposée ; il n'y a pas en effet d'argument plus frappant en faveur d'une révélation primitive, que la convergence unanime de tous les peuples vers une parole divine. Plus habiles, sans être plus bienveillants, d'autres célèbrent avec un accent d'apparente sincérité, la supériorité] réelle de nos livres saints; mais ce n'est que pour retourner plus sûrement contre eux des traits d'autant plus dangereux qu'ils semblent partir d'une main amie. « Si nous )) envisageons dans son ensemble le développement hébreu, dit » M. E. Renan, nous sommes frappés de ce haut caractère de pern fection absolue qui donne à ses œuvres le droit d'être envisagées » comme classiques, au même sens que les productions de la Grèce, » de Rome et des peuples latins. Seul entre tous les peuples de )) l'Orient, Israël a eu le privilège d'écrire pom^ le monde entier. — )) Les httératures de l'Orient ne peuvent, en général, être lues et » appréciées que des savants; la littérature hébraïque, au conn traire, est la Bible, le livre par excellence, la lecture universelle : 1) des miUions d'hommes ne connaissent pas d'autre poésie... On )) peut ailiimer que si ces livres n'avaient pas renfermé quelque M chose de profondément universel, ils ne fussent jamais arrivés k » cette fortune. La proportion, la mesure, le goût, furent en Orient
» le privilège exclusif du peuple hébreu. Israël eut, comme la Grèce, » le don de dégager parfaitement son idée, de l'exprimer dans un » cadre réduit et achevé : par là il réussit à donner à la pensée et » aux sentiments une forme générale et acceptable pour le genre » hunirtin tout entier *. » On serait loin de soupçonner, d'après cette citation, le sens que son auteur prétend donner à des éloges si exphcites et si précis. Pour compléter sa pensée et la saisir dans son véritable jour, il faut rapprocher ce passage de quelques lignes qui le suivent comme par Imsard, négligemment jetées comme une ombre au tableau. (( L'opinion qui attribue la rédaction du Penta- » teuque à Moïse, dil-il, est en dehors de la critique, et nous n'a- » vous pas à la discuter : cette opinion, du reste, paraît assez mo- » derne, et il est bien certain que les anciens Hébreux ne songè- » rent jamais à regarder leur législateur comme un historien-. Les » récits des temps antiques leur apparaissaient comme des œuvres » absolument impersonnelles, auxquelles ils n'attachaient pas de » nom d'auteur. » Ce peut être un éloge de la Bible, aux yeux de M. Renan, de la placer à côté des plus glorieuses productions du génie humain, de la présenter comme l'œuvre collective d'un peuple doué d'une singuhère faculté de synthèse, qui eût préparé, dans l'isolement des autres nations, un livre destiné à toutes les nations; il y a quelque chose de plus qu'humain dans la persistance, à travers les siècles, d'un génie d'ensemble qui eût absorbé toutes les individualités dans un groupe universel et composé une Iliade dont cent Homère se seraient renouvelés poiu- compléter l'œuvre. Mais les choses humaines ne se passent point ainsi, et l'imagination la plus vive ne saurait donner à ces briUantes hypo-
• • Eludes d'histoire religieuse, ^^diV M. E. Renan. L'Histoire du peuple d'Israël, pag. 75. Paris, 4« édit., 1859.
« Etudes d'histoire religieuse^ par M. E. Renan. L'Histoire du peuple d'Israël, pag. 83. Nous reproduisons ici la note que M. E. Renan croit devoir ajouter à eon affirmalîon, déjà bien assez nette eltrancliée, pour égarer davantage l'esprit, hélas! trop superficiel des lecteurs auxquels il s'adresse. « L'opinio» M que Moïse est l'auteur du Pentateuque, dit- il, ne paraît guère établie » avant l'ère chrétienne. M. de Wette croit même qu'à cette époque, elle n'é M tait pas entièrement acceptée. »
thèses d'autre valeur que celle d'un style coloré et ardent. Nous aemanderons t07'.jours si la cosmogonie de Moïse, qu'elle soit ou non une œuvre collective, suivant l'insinuation de M. E. Renan, ne dépasse point la portée scientifique d'un homme et même d'un peuple, à l'époque où elle fut écrite. Nous demanderons où Moïse, où Israël, selon M. Renan, ont pris cette division de l'œuvre créatrice en six jours distincts, et comment Israël ou Moïse, qui n'avaient nul soupçon de la science toute moderne de la géologie, ont pu si parfaitement se mettre d'accord avec elle, quand elle n'existait pas. Est-il donc si difficile de substituer à des théories qui impliquent un merveilleux mille fois plus extraordinaire encore que la révélation, l'aveu pur et simple de l'insuffisance humaine en présence de problèmes si relevés? Pour resserrer davantage les limites de notre interrogation, quel est le sphynx qui a pu révéler à Moïse ou à Israël que les poissons avaient été créés avant les oiseaux, les oiseaux avant les animaux terrestres, et les animaux avant l'homme? Par quelle admirable intuition le- peuple réservé, dans un coin de l'Orient, à produire « des chefs-d'œuvre » destinés à éclipser ceux de la (( Grèce et de Rome ; » ce peuple qui devait avoir aux yeux d'une postérité inconnue « le privilège de la proportion, de la mesure et du goût, » avait-il deviné cjue, deux mille ans après sa destruction, un homme naîtrait, qui donnerait, comme Adam, des noms aux races d'animaux perdues; les classerait au sein des couches terrestres, contrôlant ainsi l'ordre de leur création successive ; et par quel trait de génie, dépassant tous les prodiges, ce peuple avait-il précisément indiqué, dans un détail dont on ne saurait retrancher une lettre, l'ordi^e exact que Cuvier devait exhumer des enti ailles de la terre? Certes, « le don de dégager » si « parfaite- » ment son idée, de l'exprimer dans un cadre réduit et acheté, » pour K réussir à donner à la pensée et aux sentiments une forme générale )) et acceptable par le genre humain tout entier, » ce don, fùt-il accordé à un peuple, au heu d'un homme, semblera ici tellement exorbitant, que, merveille pour merveille, on préférera la solution de saint Augustin, de saint Thomas et de Bossuet, c'est-à-dire la liévélationï
v&ris.
f)'i: HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE,
4^2. Ce n'est pas seulement une branche particulière de la science qui a son point de contact avec le récit mosaïque ; toutes les observations physiques, toutes les grandes découvertes de l'esprit Immain ont avec lui des rapports nécessaires. Produits indépendants et libres de l'intelligence , les théories scientifiques se développent suivant l'attrait particulier ou selon l'ordre des tendances générales d'une époque; nul ne saurait ni prévoir, ni arrêter, ni diriger leur essor. Le monde , révélation de Dieu , a été livré par son auteur à la spéculation humaine. La science ne s'arrêterait, dans ses investigations, que le jour où elle aurait trouvé la solution de tous les problèmes, et ce jour ne luira jamais pour l'humanité ici-bas. Le champ de la science est donc vaste comme le monde lui-même, sa légitime activité peut s'exercer dans une sphère presque sans bornes. Mais plus ces horizons présentent d'étendue, plus la parole de Moïse, en circonscrivant les faits particuliers, offre d'objets de contrôle. C'est en ce sens que la propagation des animaux par la distinction des sexes et la reproduction, présentée par la Genèse comme une loi de la puissance créatrice, impose, antérieurement à toute théorie, un fait considérable et qui soUicite l'attention. Il est clair, en effet, qu'en créant « tous les animaux domestiques ou sauvages, avec leurs semblables, )> tous « ceux qui rampent sur la terre, avec leurs semblables, » c'est-à-dire, ainsi que nous l'avons éxphqué, avec la distinction des sexes, condition de perpétuité et de vie, Moïse exclut nettement les générations spontanées et tous les prétendus phénomènes invoqués à l'appui de cette doctrine. C'est donc encore ici le lieu de remarquer avec M. Renan la précision du génie hébraïque, qui ne lui a permis de rien laisser dans le vague, et qui l'a jeté dans tous les périls d'une définition exclusive, dans tous les embarras d'une solution a priori^ soumise au revirement des systèmes contraires et à la fortune des découvertes les plus opposées. Il est donc intéressant d'examiner aujourd'hui l'état de cette question. Nous la résumerons par les travaux récents des naturahstes les plus accrédités de notre époque.
43. «Les physiologistes, dit M. Milne - Edwards * , sont depuis
* Mémoires de l'Académie des Sciences. Aanee 1859, 1«' semestre, pag. 23.
» longtemps partagés d'opinion au sujet de l'origine de la vie dans » les êtres organisés. La plupart d'entre eux admettent que cette » puissance n'existe que là où elle a été transmise ; que, depuis la » création jusqu'au moment actuel, une chaîne non interrompue de » possesseurs de cette puissance se la sont communiquée successi- )) vement, et que la matière brute ne saurait s*organiser de façon à » constituer un animal ou une plante, si elle n'est soumise à l'in- » fluence d'un être vivant ou d'un germe sorti d'un corps de cet » ordre. D'autres, au contraire, ont soutenu que la matière inerte, » placée dans certaines conditions physiques et chimiques, était » apte à prendre vie sans le concours d'un être générateur; que » les animaux et les plantes pouvaient se constituer de toutes piè- » ces, sans avoir puisé dans un autre corps vivant le principe de » leur existence , et que, par conséquent, la vie elle-même devait » être considérée, non comme la conséquence d'une force qui au- » rait été donnée en propre aux corps organisés, mais comme une » propriété générale de la matière organisahle, qui se manifeste- » rait dès que les circonstances extérieures deviendraient favora- )) blés à son apparition. »
La seconde opinion dont parle M. Milne-Edwards, était la plus commune aux xvi^ et xvii^ siècles. Avant le perfectionnement des instruments d'optique , l'hypothèse de la génération spontanée avait nécessairement dû se présenter à l'esprit humain comme la conséquence des faits naturels que l'observation constatait K François Redi, vers 1688 ^, avait étudié plus spécialement la question
* Il n'est pas sans intérêt de citer à ce propos un passage de Cornélius à Lapide, dans son Commentaire sur la Genèse, où le savant exégète reproduit e sentiment adopté à son époque, et combat les objections qu'on aurait pu în tirer contre la véracité du récit mosaïque. Dico minuta animc.lia quœ ex wiore, exhalatione aut putrefactione nascuntur, uti pulices, mures nliique verniculij non fuerunt hoc sexto die creata formaliter, sed potentiuliler, et ^asi n seminali ratione; quia scilicet illa animalia hoc die creata sunt, ex quorum erta affcclione, hœc naturaliter erant exoritura : ita S. Auyustinus , lib. III De lenesi ad lUt., cap. xiv, tom. IV, licet contrarium docere videntu^ S. Basilius, lomil. 7. Cornélius à Lapide, Comment, in Script, sacr, Paris, L. Vives, 1861, om. I, pag. ce.
• Expériences sur la ge'nération des insectes. Florence, 1688, in-4*.
et en avait fait Tobjet de rapports intéressants à TAcadémie florentine del Cimenfo. Il démontra que les larves nées dans les cadavres, loin d'être le produit d'une génération spontanée, sont la progéniture d'insectes bien connus, déposés, à l'état do germe, par une mère qui choisit avec un instinct merveilleux les milieux propres à réclosion. « Mais, dit M. Milne- Edwards, ce qui était facile à » constater quand il s'agissait d'animaux aussi gros que le sont les » mouches de la viande, l'est beaucoup moins quand il est question » d'une monade ou de tout autre animalcule infusoire dont notre t) œil ne distingue l'existence qu'à l'aide du microscope, et dont les » germes, à raison de leur petitesse, échappent le plus souvent à » tous les moyens d'observation que l'optique nous fournit. Aussi » lorsque Leuwenhoeck et ses successeurs nous eurent révélé la » présence des animalcules dont les infusions végétales et animales » fourmillent, vit-on l'hypothèse des générations spontanées repren- » dre faveur, et les physiologistes se diviser de nouveau au sujet de » ces petits êtres *. » Les expériences de M. Pouchet rendirent à la discussion une actuahté toute vivante ; le monde savant se préoccupa avec ardeur de l'étude des infiniment petits, et l'opinion publique, d'abord indécise, se passionna bientôt pour ces intéressantes recherches. Il en est ainsi chaque fois que l'investigation hïimaine aborde un sujet vraiment capital. La question des générations spontanées n'a pas seulement l'importance d'une théorie séduisante, qui ouvre à la pensée des horizons indéfinis, elle a ur retentissement plus prolongé, qui remonte jusqu'aux sources mêmes de la vie, et réveille le problème tant agité par la philosophie de l'origine des êtres. Nous n'en sommes plus, en fait d'admiration aux merveilles qui étonnaient le génie de Phne, quand il décrivai avec une si minutieuse exactitude la constiuction de l'insecte ailidont les escadrons peuplent nos forêts, et qui se montre surtou avide de sanq humain 2; quand les Pères de l'Eglise, saint Jérôme on
* M. Milne-Edwards, Mémoires de l'Académie des Saences, déjà cités.
* C'est à propos du culex ou cousin, que Phne TADCieu fait cette belle des* criptiou : In magnis corporibus, aut certe majoribus, fucilis officina sequaci me- Uria fuit. In kis iam parvis atque tam nuîlis, quœ ratio, quanta vis, quam inei*
CUAP. I. — SIXIÈME JOUR DE LA CRÉATlOîT. 67
saint Augustin, insistaient sur l'admirable organisation des êtres les plus exigus et les plus dédaignés de la création, pour y trouver, comme dans autant de chefs-d'œuvre de petitesse, la trace d'une puissance et d'une industrie divines S leur terme de comparaison restait limité entre les plus grands animaux et les moindres insectes auxquels l'œil humain peut atteindre. Mais le champ de l'observation s'est immensément agrandi depuis lors; avex le secours des instruments modernes, une sphère nouvelle de vie végétale et animale s'est développée en deliors de l'observation ordinaire, à partir du point précis où nos organes cessent de percevoir par
tricabilis perfectio! Ubitot sensus collocavit in culice? Et sunt alia dictu minora, ^ed ubi visum in eo prœtendit? Ubi gustatum applicavit? Ubi odoratum insemit? Ubi vero truculentam illam, ut portione maximam vocem ingeneravit? Qua subtiliiate pennas annexuit? prolongavit pedum crura? disposuit jejuîiam ca» veam uti alvum? avidam san^dnis, et potissimum hunmni , sifim accenditf Telum vero perfodiendo tergori quo spiculavit ingénia? atque ut incapaci, cum cemi non passif exilitas , iia reciproca geminavit arie^ ut fadiendo acuminaium pariler sorbendoque fistulasum esset. Turrigeros elephantorum miramur liumeros, iaurorumque colla , et truces in sublime jaclus; tigrium rapinas, leonum jubas, cum rerum natura nusquam magis quam in minimis tota sit. Plinius, Hislor. Natur.^ lib. II, cap. n.
* Voici les paroles de saint Jérôme : Creatorem non in cœlo tanium miramur et terra, sole et oceano, elephantis, camelis, equis, bobus, pai^dis, ursis, leonibus : sed et in minutis quoque animalibus, formica, culice, muscis, termiculis, et istiusmodi génère, quorum magis scimus corpora quam nomina, eamdemque in cunC' Us veneramur soleriiam. Hieronym., Epist. ad Heliodov.,tom. XXII Patrol. lat., col. 596. Saint Augustin n'est pas moins explicite. 11 aborde aussi la question des générations spontanées, et la résout selon les données scientifiques de son époque : Nonnulla etiam de quibusdam minntissimis animalibus quœsiio est, utrum inprimis rerum conditionibus creata sint, an ex consequentibus rerum mortalium corruptionibus? Nam pleraque eorum aut de vivorum corporum vitiisa vel purgamentis , vel exhalationibus aut cadaverum tabe gignuntur; quœdam eiiim de corruptione lignorum et herbarum, quœdam de corruptionibus fructiium: quorum omnium non possumus recte dicere Deum non esse creatorem. Inest enim omnibus quoddam naturœ sui generis decus, sic ut in his major sit admiratio bene considerantis,et laus uberior omnipotentis urtificis ; quis,nec eu rpsrerum nobissima, quœ pro sui generis ordine dissolvuntur, et quarum dissolutionem ex pœna nostrœ mortalitatis horremus, relinquit informia;sed sreu< minimn corpore, acuta sensu, animantia; ut majore attentione stupeamus agilitutem muscœ volantis, quam magnitudinem jumenti gradientis, ampliusque miremur opéra formicularum^ quam onera camelorum, S. August., De Genesi ad litter., lib. 111, cap. XIV, tom. XXXI V Patrol. lat., col. 288.
eux-mêmes jusqu'aux fractions les plus microscopicpies des êtres. A peine commencées , dans cette carrière jusque-là inconnue , les études récentes y découvrent une inépuisable fécondité et des' énergirg de vitalité se superposant aux divers échelons d'une genèse infinitésimale. Il semble que l'antiquité n'ait connu de la na-^ ture que la moindre partie, celle qui était visible à l'œil nu, et que l'autre moitié, qu'elle n'a pas soupçonnée, soit plus riche et plus merveilleuse encore.
Voilà pourquoi tant de bruit s'est fait autour des expériences scientifiques dirigées en ce sens par les naturalistes de nos jours; l'émotion était légitime, quand l'homme venait de doubler l'empire de ses observations. Plus la découverte s'était fait attendre, plus longue avait été la période où ces phénomènes étaient restés inconnus, plus il devenait intéressant de conférer leurs résultats inattendus avec les affirmations de nos livres saints. Il était d'ailleurs bien évident que rien de semblable n'ayant été tenté par la science antique, le contrôle indirect exercé sur la parole de Moïse serait à l'abri de tout soupçon de connivence ou de partialité.
44. Voici maintenant le résumé de cette controverse : « Quant à •) la genèse des organismes animés sans le secours de la puissance I) vitale, dit M. Milne-Edwards dans la conclusion de son rapport à i) l'Académie, je ne vois aucun motif pour y croire. Jusqu'à plus » ample informé, je continuerai donc à penser que, dans le règne » animal, il n'y a point de génération spontanée; que tous les ani- » maux, les plus petits comme les plus grands, sont soumis à la » même loi, et qu'ils ne peuvent exister que lorsqu'ils sont procréés » par des êtres vivants *. » Ecoutons encore sur ce point le témoignage si précis et si autorisé de M. de Quatrefages : « Il y a bien » peu de temps encore , dit-il , les partisans de la génération spon- » tanée appuyaient leur doctrine sur les faits alors connus , pré- » sentes par deux groupes d'animaux dont l'étude est presque éga* » lement difficile, quoique par des raisons très-différentes : les vers m intestinaux et les infusoires. Les belles recherches de MM, Van-
• Mémoires de l'Académie. Vol. cité, pag. 29»
« Bénéden et Kiicîienmeister , couronnées par l'Académie; celles 0 des divers helminthologistes qui ont répété et étendu leurs expé- » riences, ne peuvent ^ère laisser de doute sur le mode de propa- » galion des animaux appartenant au premier de ces groupes. Il ne » peut plus être question d'espèces agamos, naissant spontané- » ment dans les êtres vivants et se propageant d'une manière mys- » térieuse. Tous les faits qui ont, pendant si longtemps, arrêté les » naturalistes et fourni un point d'appui apparent aux doctrines de » l'hétérogénie , trouvent aujourd'hui une place toute naturelle )) dans cet ensemble de phénomènes que j'ai proposé de désigner » sous le nom de généagenèse. Chez les helminthes, aussi bien que » chez les animaux plus anciennement connus, la reproduction s'o- )) père par l'intervention de deux éléments , l'un mâle , l'autre fe- » melle ; par un œuf fécondé. Seulement celui-ci donne naissance » à un être qui ouvre un cycle de générations parfois fort nom- » breuses et toutes aç;nmes, cycle qui se clôt par la réapparition » des attributs sexuels. Tout donc se passe ici comme chez les mé- » duses et les autres animaux marins, dont le mode de reproduc- » tion a modifié d'une manière si remarquable les idées reçues par » nos devanciers sur cette partie importante de la physiologie géné- » raie. D'après le travail récent présenté à l'Académie par M. Bal- » biani, si les faits annoncés par ce jeune observateur sont recon- )) nus exacts, les infiisoires iront se placer à côté des intestinaux et » parmi les groupes dont la génération présente des phénomènes » de généagenèse, tout en restant fondamentalement sexuelle. S'il en » est ainsi, que devient la doctrine de l'hétérogénie * ? »
On le voit, la science, en muhiphant ses observations, élargit successivement le cadre de ses théories. Les lois générales naieuj. connues se formulent avec une netteté plus caractéristique ; maio elles accusent en même temps la vérité de la parole génésiaque, et sans chercher cette conclusion, sans la provoquer ni même la pressentir, l'observation affirme, comme Moïse, que la vie répandue à la surface du globe obéit au principe de propagation et de reçroductioû
* Mémoires de l'Académie» Aaâ. 32.
70 HISTOIRE DE L'eGUSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
posé dès Torigine par la puissance créatrice. La fécondité persévérante des germes, dans les conditions les moins favorables, étonnera la science, le fait n'en sera pas moins constaté. « Pour certains » animai:x inférieurs, dit M. Dumas , et pour les plantes peu déve- » loppées encore, la vie peut être suspendue par une dessiccation j) absolue, et elle se ranime avec le retour de l'humidité, comme si » tout être capable d'être desséché sans périr, pouvait rester en- » suite très-longtemps vivant de cette vie latente qui est le pri\i- » lége des germes*. » Dans une série d'expériences faites en 1843 sur les végétations cryptogamiques dont le développement, dans le pain, émut un instant l'esprit public, l'illustre chimiste, M. Payen, soumit les sporules de Voïdium aurantiacum à une température de cent-vingt degrés, sans pouvoir leur faire perdre la puissance germinative 2. Quelques années auparavant , M. Duyère avait également démontré que certains animalcules, tels que les tardigrades, peuvent conserver la faculté de vivre après un séjour de plusieuK heures dans une étuve dont la température est supérieure à cen degrés ^. Enfin, dit M. Van-Bénéden, « dans certains organisme! » inférieurs, les parasites par exemple , les œufs résistent non-seu » lement à la dessiccation la plus complète pendant des mois oi » même des années; mais, après avoir servi de préparations ana » tomiques dans l'alcool le plus concentré, ou même l'acide chrc 1 » mique, ils reviennent à la vie aussitôt qu'on les replace dar » les conditions ordinaires , et les différentes phases de la vie en » bryonnaire se déroulent dans toute leur ampleur, comme s' » n'avaient pas quitté leur séjour naturel. On comprend dès-lors » difficulté de bien conduire une expérience qui a pour but d'él » miner tout germe organique. L'air est souvent chargé de form» » microscopiques, animales ou végétales, dont les œufs et les spore » sinon les organismes entiers , envahissent comme une poussiè: )> fine et impalpable nos plus déhcats instruments *. »
• M. Milne-Edwards, Mémoires déjà cités, 1859, l'^ série. ' Mémoires de l'Académie, ibid., pag. 30. — ' Ibid.f pag. 28. ♦Discours prononcé par M. Van-Bénéden à la séance publique de l'A(. demie de Bruxelles, présenté à l'Académie française par M. Flourens. Ibic
45. Nous n'avons tant insisté sur cette question que parce qu'elle a éveillé de nos jours un écho retentissant dans l'opinion publique. Prématurément conçues, les espérances hostiles de certains esprits qui se préoccupent surtout de trouver la Bible en contradiction avec les faits, se sont évanouies devant les jugements catégoriques des maîtres de la science. On dénaturait même la pensée des expérimentateurs , en voulant , malgré eux , la rattacher à un système préconçu. Ils protestaient contre une pareille tendance et revendiquaient, dans leurs sincères et franches déclarations, la hberté de leur action scientifique *, se contentant d'observer, dans les conditions les plus rigoureuses d'exactitude , sans prétendi'e imposer aucune théorie. On le voit, l'indication de Moïse reste jusqu'ici pleinement justifiée par la science la plus récente ; mais il nous faut bien le proclamer, lors même que la doctrine des générations spontanées , au Heu d'être ainsi répudiée, se fût présentée d'abord sous un jour plus favorable ; lors même qu'elle trouverait crédit dans l'opinion du monde savant, on ne serait pas aujourd'hui plus en droit qu'au temps de saint Augustin, ou qu'au siècle de Cornélius à Lapide, d'en tirer un argument contre la véracité de nos livres saints. Il s'écoulera probablement encore bien des années avant que la question ne soit entièrement vidée. Les générations humaines se succèdent rapidement, et il en faut souvent un grand nombre pour résoudre le moindre des problèmes sur lesquels s'exerce notre intelligence. Si donc il arrivait qu'on revînt sur ce point à la croyance du docteur d'Hippone , ou du savant commentateur belge, leur réponse serait aussi péremptoire alors qu'elle l'était de leur temps. La matière organisable , apte dans certaines conditions à la production d'organismes inférieurs , aurait reçu en puissance , potentialiter *, cette faculté génératrice au sixième jour de la création, et le prolongement à travers les siècles de cette loi primitive constaterait la merveilleuse harmonie de l'ordre créateur, « qui ne laisse stérile et
Voir la lettre adressée par M. Pouchet à rAcadémie des Sciences. Même volume.
■ Cornélius à Lapide, passage cité précédemment, pag. 63,
ou âme
informe aucune des parties de son ouvrage : Qui, nec ea îpsa rerum novissima, relinquit informia *. »
46. Il nous reste enfin, à propos de l'œuvre du sixième jour, à exadeabêief. miner, au point de vue de la science, une dernière question qui intéresse à la fois l'ordre naturel et les lois métaphysiques. Touchant par ses points extrêmes aux confins des deux mondes, elle emprunte à la fois de l'un et de l'autre, et rattache la création matérielle à la sphère des inteUigences ; eUe joint, par une chaîne graduée et continue, les êtres inférieurs aux échelons les plus relevés de l'existence, et fait de toute la nature un royaume unique, pour lequel l'homme , vassal reconnaissant et fibre , doit rendre à Dieu l'hommage et le tribut. Depuis le polype, silencieux et infatigable architecte dont les générations superposées de siècle en siècle élèvent des îles nouvelles et créeront peut-être un jour de nouveaux continents ^ ; depuis les foraminifères et les polythalcmes micPoscopiques dont les coquiUages agglomérés forment les pierres de taiUe dont nous construisons nos édifices 3, jusqu'à l'être pensant, jusqu'à 'homme , il y a autant de degrés qu'il y a de genres différents d'animaux. Ces animaux créés aux cinquième et sixième jours, la Bible leur donne le nom d'anima vivens^ et, par cette expression , eUe caractérise nettement leur existence propre, en la séparant des règnes
* S. Augustin, passage cité précédemm-ent, pag. 67. "Voir l'intéressant chapitre de M. Marcel de Serres, intitulé : Des îles et
des récifs madréporiques. Cosmogonie de Moïse, tom. I, pag. 552.
* « Partout où le continent européen a été exploré par les hommes de la » science, dit le docteur Zimmermann, dans le nord de l'Italie, en Allemagne, » en France, en Belgique, en Angleterre, en Suède, la présence d'une quantité » incroyable de fossiles de ce genre a été constatée. Dans le calcaire grossier » du bassin de Paris, on en a compté 58,000 individus dans un seul pouce cube » de terraia ; ce qui , pour dix pieds cubes, donnerait un nombre plus consi- * dérable >iuc celui de la population humaine de tout le globe. On peut donc » affirmer, sans aucune exagération, que tout Paris et les localités enviroii- » nantes '^ont bâtis exclusivement avec les coquilles de ces animaux micros- » copiques; ce qui n'offre rien d'étonnant, quand on songe qu'une étendue de 0 plusieurs centaines de lieues carrées de ce terrain ne consiste absolument 8 qu'en foraminifères, et qu'avec les pierres extraites d'une seule lieue cube ■ de terrain, on pourrait bâtir à peu près" autant de villes qu'en renferme » l'Europe. *» Le monde avant la création de l'homme, pag. 206ii
CHAP. t. — SIXIÈME JOUR DE LA. CRÉATION, 73
minéral et végétal, où la matière domine seule, privée de sentiment et de mouvement libre. On sait sous quelle forme l'antiquité païenne avait résumé ses croyances sur ce point. Virgile , dans ses fameux vers,
Diffusa per artus
Mens agitai molem et magno se corpore mlscet,
ûe faisait qu'exprimer en un poétique langage ^es idées de Platon sur l'âme du monde S esprit de vie répandu dans toutes les parties de l'univers, principe de tout être, de tout mouvement, de tout organisme. Aristote, dans son génie classifîcateur, avait localisé en quelque sorte cette Time du monde, en la divisant en quatre catégories distinctes auxquelles il donnait le nom à!âme végétative, âme sensitive, âme raisonnable ou intelligente, ei âme des cieux^. L'âme végétative, dans la pensée du philosophe de Stagyre, était le principe de la nutrition , de l'accroissement et de la fructification du règne végétal. Séparait-il ce principe de la matière, ou l'identifiaitîl avec elle dans le sens d'un matérialisme grossier que l'on ne retrouve pas dans les tendances générales de nos ouvrages, c'est ce qu'il serait difficile d'établir rétrospectivement. Quoi qu'il en soit, le nom d'âme végétative survécut à Aristote , et les écoles de ptiilosophie le conservèrent jusqu'au xvii® siècle, mais en y attachant une idée entièrement exclusive de tout principe matérialiste. « Cette âme , disait-on , n'est point distinguée de la matière ; c'est, » si l'on veut, la sève préparée dans la terre par le soleil et par les » organes des végétaux, où elle se filtre, se travaille et se rend » propre à produire tout ce que nous voyons dans les plantes. C'est, » selon d'autres, la disposition même des parties de la plante ^. » Tel était le sens attarhé à cette expression que la science de nos jours a complètement abandonné.
4 Virgile, Enéide, liv. VI.— Voir le Timée de Platon, traduction de M. Cou« sin (1822-1840).
« Voir l'examen de ces théories d'Aristote, par S. Thomas d'Aquin; art. Aff^t, Animaux, Ciel. Somme contre les Gentils. Texte et traduction. L. Vives, Paris., 1861.
» Dictionnaire de Trévoux, tom. I, pag. 283, in-fol., 1704.
74 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — PREMIERS ÉPOQUE
nistoriquê 47. Il n'en est pas de même de la seconde catégorie aristotélipu'vuon. cienne, Vâme sensitive ou âme des bêtes. Egalement admise par la philosophie ancienne et par le génie catholique de saint Thomas d'Aquin, qui établit que l'âme des bêtes n'est point immortelle *, cette doctrine eut depuis une fortune diverse. Répudiée par Gassendi et Descartes, elle fut reprise au xviii® siècle , à l'époque où il était de bon goût de nier l'existence de Dieu. On espérait dégager l'homme de la responsabiUté qu'entraînent ses destinées immortelles, en lui parlant de l'âme du chien qui le garde, du bœuf qui le nourrit et du cheval qui partage ses labeurs. La négation de Gassendi, moins absolue que celle de Descartes, refusait seulement aux animaux toute espèce d'âme distincte de la matière, mais ne leur contestait pas la sensation ou sentiment. Descartes alla plus loin. D'après ce grand homme , les animaux sont de purs automates, exerçant lem* action par une loi mécanique, admirable sans doute, mais qui ne suppose en eux nulle connaissance , nulle impression de douleur ou de joie, de plaisir ou de peine. La contradiction de cette doctrine avec les faits est trop évidente pour qu'elle ait pu subsister longtemps à l'état de système philosophique *. La thèse opposée, soutenue de temps en temps par les écrivains du xviii' siècle, n'eut jamais qu'un caractère d'ironique légèreté, qui ne fît en rien avancer la question scientifique. Que dire d'un philosophe qui s'amusait un jour à parler de l'âme des bêtes, pour avoir le droit de nier le lendemain celle de l'homme ?
La réaction sérieuse contre la théorie de Descartes ne commença donc qu'avec le retour d'une science vraiment digne de ce nom, qui s'honorait elle-même en respectant la vérité, but de ses efforts, et ne se sentait plus le facile coui-age de rire en face de tous
» Somme contre les Gentils, passage déjà cité
* Dès son apparition, cette étrange doctrine suscita une controverse ardente et souleva les plus vives discussions. Il nous est resté un grand nombre d'écrits inspirés, à cette époque, par l'indignation que le rigorisme cartésien avait excitée. Un des plus curieux est celui de La Chambre, intitulé : Traité de la connaissance des animaux, où tout ce qui a este' dict pour et contre le rai' sonnement des testes est examiné , par le sieur de La Chambre, médecin de Mgr le chancelier. Paris, 1648, in-4o de 400 pages.
les problèmes, sans en étudier ni en résoudre un seul. Vanima vivens du texte mosaïque, cette parole dont la netteté domine toutes les lluctuations des écoles philosophiques, dont la majestueuse simplicité a survécu aux rires de Voltaire, dont la précision résistait au rigorisme de Descartes et à la demi-négation de Gassendi, se retrouve en face de la science moderne et appelle de nouveau son attention.
48. Par une bonne fortune qui n'arrive qu'aux génies, ce fut encore Cuvier qui, le premier, en ce siècle, reprit la question si longtemps agitée et lui donna sa dernière formule. On connaît peu cette théorie du grand naturaliste ; nous sommes donc heureux d'en reproduire ici les idées principales *. « Les bêtes, dit-il, sont les ani- » maux non raisonnables, c'est-à-dire les animaux différant de )) l'homme , puisque c'est à lui seul que nous attribuons la raison. » — En général, elles ont les mêmes sens que nous et en sont af- » fectées de la même manière ; elles se meuvent en conséquence » des sensations qu'elles reçoivent, et cherchent à fuir, à se défen- )) dre, cl saisir, à attaquer, selon qu'elles sont mues par le plaisir )) ou par la peine. Elles sont susceptibles de rapports moraux avec » les autres êtres sensibles; elles s'aiiectionnent pour les hommes » ou les animaux qui leur font du bien; elles prennent de l'aver- » sion pour ceux qui les tourmentent. L'affection peut naître entre )) elles de la seule habitude d'être ensemble, et quelquefois leur » haine semble venir d'un simple caprice. Ces dispositions suppo- » sent de la mémoire et le sentiment au moins confus des rapports » des qualités au sujet, et de ceux des autres êtres avec l'être sen- » tant. Elles peuvent exister à différents degrés pour une multitude » d'êtres différents que le même animal distinguera parfaitement
* Dictionnaire des sciences naturelles, par plusieurs professeurs du Jardin du roi (Muséum d'histoire naturelle) et des principales écoles de Paris, 150 vol. in-8<». Ce grand ouvrage, dont M. Frédéric Cuvier, frère de l'illustre sava :it, eut la direction générale, fut exécuté par tous les hommes dont le nom est devenu depuis une autorité dans la science. G. Cuvier rédigea tous les articles de zoologie générale, d'anatomie et de physiologie. Celui que nous citons ici porte sa signature et est intitulé : Ame des bêles, tom. II, pag. 30-36.
/> les uns des autres. Les bêtes donnent des signes de ces affections )) avec la seule intention de les témoigner, et ces signes sont très- )) sembla! les à ceux que nous donnerions. Les bêtes acquièrent » par l'expérience une certaine connaissance des choses physi- )) ques, de celles qui sont dangereuses, de celles qui ne Je sont » point, et elles évitent les premières par l'effet de cette expérience » seulement et de la mémoire qui en est la source, et sans être » déterminées par un attrait ou une répugnance actuelle. Elles sa- » vent que telle action sera punie par leur maître, et que telle autre » sera récompensée ; elles s'en abstiennent ou les font, non-seule- » ment sans y être déterminées par un attrait ou une répugnance » actuelle, mais même malgré cet attrait ou cette répugnance , et » par la seule connaissance qu'il leur en reviendra un châtiment ou » une récompense ; connaissance qui suppose et la mémoire et le » sentiment de l'analogie, c'est-à-dire de ce principe, qu'une chose » déjà arrivée arrivera encore, si les mêmes circonstances se re- » présentent. Les bêtes sentent même leur subordination; elles » semblent connaître que l'être qui les pimit est hbre de ne le pas )) faire, puisqu'elles prennent devant lui l'air de suppliants, lorsi) qu'elles se sentent coupables ou qu'elles le voient fâché. Lorsque » leurs émotions et leurs passions réagissent sur leurs fonctions in- )) volontaires, elles le font absolument de la même manière que î) chez nous : ainsi la surprise arrête leur respiration, la peur les i) fait trembler, la terreur excite en elles une sueur froide. — Les » bêtes se perfectionnent ou se corrompent dans notre société à tt peu près de la même manière que nous. L'habitude de l'aisance /) leur donne des besoins qu'elles n'auraient pas connus dans les )e champs ; l'éducation les fait réussir dans des actions auxquelles » leur structure ne le« disposait point; elle peut, si elle est bien » dirigée, leur donner de la docilité, de la douceur, de l'activité; » ou, si elle l'est mal, les rendre plus hargneuses, plus colères, plus w rebelles et plus paresseuses qu'elles ne le seraient naturelleî) ment. Elles sont susceptibles de ces qualités qui ne se rappor- » tent évidemment qu'à un principe sensitif , par exemple , l'ému- » lation : les chevaux de comse en donnent des preuves sensibles;
9 la jalousie, non-seulement celle qui a pour objet des jouissances physiques que d'autres individus ne pourraient avoir sans les en priver, mais encore celle qui se rapporte aux affections morales; qui ne sait que les chiens se disputent les caresses de leurs maîtres ? » Les bêtes ont non-seuleme»t entre elles un langage naturel, D qui n'est, à la vérité, que l'expression de leurs sensations du mo- » ment, mais l'homme leur apprend à connaître un langage beau- » coup plus comphqué et par lequel il leur fait entendre ses vo- » lontés et les détermine à les exécuter avec précision. Ainsi, non- » seulement les petits entendent leur mère, viennent à elle lors- » qu'elle les appelle et fuient lorsqu'elle les avertit de l'approche » du danger; mais les bêtes apprennent la signification d'une » multitude de paroles articulées par l'homme, et agissent en con- » séquence, sans se méprendre. — On ne peut donc nie?' qu'il n'y ait » dans les bêtes, perception, mémoire , jugement et habitude; et l'ha- » bitude elle-même n'est autre chose qu'un jugement, devenu si » facile pour avoir été répété, que nous nous y conformons en ac- » tion avant de nous être aperçus que nous l'avons fait en esprit. Il » nous paraît même qu'on aperçoit dans les bêtes les mêmes fa- » cultes que dans les enfants ; seulement l'enfant perfectionne son » état, et il le perfectionne à mesure qu'il apprend à parler, c'est- » à-dire à mesure qu'il forme de ses sensations particulières des » idées générales, et qu'il apprend à exprimer des idées abstraites » par des signes convenus. Ce n'est aussi que de cette époque que i » date en lui le souvenir distinct des faits. La mémoire historique »> a la même origine et le même instrument que le raisonnement; » cet instrument, c'est le langage abstrait. »
49. VoDà comment Cuvier interprète, au nom de la science, Vani- Le ma vivens de la Bible. Quelle sagacité dans l'observation I quelle coi^bauu sûreté de coup d'oeil, et quelle justesse d'expression I La négation ^^^ de Descartes ne saurait résister à cette analyse si fine et si pénétrante. Mais, dans la pensée de ce grand géologue , est-ce le matérialisme qui va résulter de ces prémisses et triompher en dernier ressort? Il a pris lui-même le soin de prévenir, par une déclaration formelle, l'abus qu'on voudrait faire en ce sens de sa parole, u C'est
» là, dît-îl encore, un fait de simple histoire naturelle, qui n'a rien » de commun avec le système métaphysique qu'on nomme matérialisme, » système d'autant plus faible, que nous avons encore bien moins de no^ » tions sur l'essence de la matière, que sur celle de l'être pensant^ et B qu'il néclaircit par conséquent aucune des difficultés de ce profond » mystère *. » Et pour dégager davantage sa doctrine de toutes les interprétations qui tendraient à la pervertir, il ajouta que l'étude des organes communs aux animaux et à l'homme, ne p^^^tit seule rendre raison de la différence intellectuelle qui existe entre eux et lui. (' Pourquoi, dit-il, l'animal n'est-il point susceptible du » même perfectionnement que l'enfant? Pourquoi n'a- 1- il ja- » mais ni langage abstrait, ni réflexion , ni mémoire détaillée des » faits, ni suite de raisonnements compliqués, ni transmission d'ex- « périences acquises? Ou, ce qui revient au même, pourquoi cha- » que individu voit-il son intelligence renfermée dans des bornes » si étroites, et pourquoi est-il forcé de parcourir précisément le » même cercle que les individus de la même espèce qui l'ont de- )) vancé? Les grandes différences qui distinguent les espèces des » animaux, suffisent bien pour exphquer les différences de leurs » facultés; mais en est-il qui puisse rendre raison de l'énorme distance » qui existe, quant à l'intelligence, entre V homme et le plus parfait des » animaux^ tandis qu'il y en a si peu dans l'organisation ^? n
Evidemment, Cuvier ne cherche point à trouver dans la matière un principe qui n'y est pas; il repousse toute affinité a\ec le matérialisme, système dont il fait ressortir l'impuissance et la faiblesse. PoiK" lui, les considérations physiologiques l'amènent à conclm'e que les différences des organismes ne peuvent donner la raison des degrés différents d'intelligence. Là s'arrêtent sa pensée et ses investigations, la solution du problème est plus haut que la sphère de l'histoire naturelle; il suffit à celle-ci d'avoir constaté la vérité de la parole mosaïque : Producat terra animam viventem ^. Li monde ^0. La terre était donc peuplée; des servitem^s muets, répandus l'homi^T'^ sa surface, attendaient leur roi; la nature, parée de sa fertifité et
i Art. cité, pag. 33. — « Ibid., pa^. 32. — » Gènes., cap. i, 24,
des magnificences de sa végétation, gardait l'ombre de ses forêts, le parfum et l'éclat de ses fleurs, l'abri de ses retraites hospitalières pour le souverain qui allait naître et dont l'apparition donnerait une voix au temple silencieux , une âme intelligente à la matière assouplie et féconde, un interprète à la nature pour connaître, louer et bénir son auteur. Qui nous dira ce qu'elle était alors, dans sa fraîcheur virginale , sortant des mains créatrices , cette terre où le souffle du mal n'avait pas encore pénétré et que Dieu considérait avec complaisance , en voyant que tout y était bien * ? On se sent involontairement saisi d'une émotion formidable, en se reportant par la pensée à cet instant solennel qui n'aura plus d'égal dans la série des âges terrestres, alors que le grand architecte des mondes, après avoir construit le palais, décoré la demeure, suspendu à la voûte des cieux les brillants flambeaux du jour et de la nuit, ordonné la vie dans le règne végétal, versé la fécondité dans le règne animal , sembla se recueillir, pour achever son œuvre et créer l'homme destiné à dominer ce majestueux ensemble et à élever, d'un cœur hbre et pieux, vers l'auteur de tant de merveilles, le concert de l'amour et de la reconnaissance. Le Dieu dont le regard embrasse tous les temps comme un point dans son éternité, prévoyait les désastres de l'avenir, l'invasion du péché qui détruirait l'harmonie de son ouvrage, les crimes débordant sans nombre et sans mesure , le sang inondant les plages de la terre, et les passions humaines déchaînées sur un théâtre où la haine, les convoitises, l'orgueil et la vengeance se livreront des combats sans cesse renaissants. Qui nous exphquera les secrets d'ineffable miséricorde et de divine bonté qui prévalurent en ce moment dans les conseils de l'Etemel, et le déterminèrent à compléter l'œuvre créatrice , se réservant de répondre à un déluge de crimes par un déluge de grâces 2, de réparer la faute par des sioyens si prodigieux, qu'ils feraient bénir la chute eUe-même ^
* Et vidit Deus quod esset bonum. Gènes. 1, 25.
* Ubi abundavit delictum, superabundavit yratia. S. Paul.
' 0 felix culpa quœ talem ac tantum memit habere redemptorem, S. Auguft» tin et liturgie de l'Eglise.