‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 81 sur 121 · CHAP. IV. — JOB (VERS L'AN 1800 AV. JÉSUS-CIIRIST · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — JOB (VERS L'AN 1800 AV. JÉSUS-CIIRIST

Car, disait-il, peut-être mes fus ont-ils livré leur cœnr au péché et oublié leur Dieu. Telle fut la conduite de Job durant toute sa vie *. »

5. (( Or, un jour que les anges de Dieu étaient réunis en pré- s.itanobsence de Jéhovah, Satan parut au milieu d'eux. — D'où viens-lu?lui la'permissio demanda le Seigneur. — Je viens de parcourir la terre et d'en faire Job dans s»

richesses et

le tour, répondit Satan. — As-tu remarqué Job, mon serviteur? re- cims ses af. prit Jéhovah. 11 n'y a pas, sur la terre, un homme qui lui soit sem- famille. blable, intègre, droit, craignant Dieu et ayant l'horreur du mal! — Est-ce donc gratuitement que Job sert le Seigneur? répondit Satan. N'avez-vous pas entouré de votre protection, comme d'un rempart, sa 'personne, sa famille et toutes ses richesses? N'avez-vous pas béni l'œuvre de ses mains et multiplié ses richesses sur la terre? Mais étendez votre droite, touchez à ses biens, et l'on verra s'il ne vous maudit pas en face ! — Je Hvre à ton pouvoir tout ce qui lui appartient, dit le Seigneur; seulement garde-toi de toucher sa personne. Satan se retira de 1 : présence de Jéhovah 2. »

6. (( Un jour, les fils de Job et leurs sœurs étaient réunis, pour Job.déponiii

^ ' ' ^ de toutes se;

prendre le repas habituel, dans la maison du frère aîné. Un mes- "chesseset

*■ ^ ' privé de ses

* Job, cap. I, 1-6.

* Job, cap. I, 6-12. — En parlant de ce conseil mystérieux des anges réunis en présence de Jéhovali, auquel Satan intervient, M. Renan fait cette remarque : «Satan, dit-il, est le calomniateur, le détracteur; être malin, dont la I» fonction, dans la cour céleste, était d'accuser les hommes et de présenter » les choses par le mauvais côté. » Les saints Pères se sont préoccupés de cette question, et ils l'ont résolue bien différemment. Voici les paroles de saint Athanase à ce sujet : Non dicit Scriptura, quod in cœlo diabolus venerit in médium angclorum : manifestum igitur est quod in terra. Etenim ubicumgue suni angeli, adstani Deo (S. Athan., Quœstiones adAntioch,, quaest. xii). Saint Thomas {II* Sentent., distinct, viii, quœst. 1, art. 6) est du même avis. Ainsi il n'y a, dans ce conseil de Jéhovah, où les anges sont réunis et où Satan intervient, ni l'appareil de la cour céleste, où le démon ne serait pas admis, ni la fonction supposée par M. Renan, dont « l'être malin » serait chargé, parmi les anges, » de présenter les choses par le mauvais côté. » Il s'est passé là ce qui a lieu tous les jours sous les yeux de Dieu et de ses anges. Le spectacle^d'un juste que ia Providence semble livier sans retour aux attaques du démon, pour mieux faire éclater sa vertu, tel est le sens du dialogue sul^liine qu'on vient de lire entre Jéhovah et Satan. L'ironie sied mal à la sublimité divine d'un pareil sujet.

enfants, rest fidèle à Dieu

sager vint dire à Job : Vos bœufs labouraient, les ânesses étaient dans un pâturage voisin, lorsque les Sabéens ont fait une irruption soudaine, et les ont enlevés. Vos esclaves ont été passés au fil de répée , et je me suis échappé seul pour vous en apporter la nouvelle! Il achevait à peine ces paroles, quand un autre serviteur se présente au patriarche, et lui dit : La foudre est tombée sur les étables; les brebis et leurs gardiens ont été consumés par le feu du ciel, et je suis resté seul pour vous annoncer ce désastre ! Un troisième messager arrive d'un autre côté : Les Chaldéens, dit-il, ont marché en trois bandes sur vos cliamehers. Ils ont enlevé les animaux et égorgé vos serviteurs. J'ai pu leur échapper pour vous prévenir de ce malheur! Il parlait encore, lorsqu'un autre survient : Vos fils et vos filles mangeaient et buvaient chez leur frère aîné, dit-il. Un vent violent s'est élevé du désert, ébranlant les quatre angles de la demeure. Elle s'est écroulée, vos enfants sont ensevehs sous ses décombres, et je me suis sauvé seul pour vous en apporter la nouvelle. Job, se levant à ces mots, déchira ses vêtements; et se prosternant à terre, pour adorer Jéhovah : Je suis sorti nu du sein de ma mère, dit-il, je rentrerai nu au sein de cette terre , notre nourrice I Le Seigneur m'a tout donné ; il m'a tout enlevé ! Que son nom soit béni ! Aucune parole d'amertume ou de blasphème ne sortit de ses lèvres *. » latan obtient 7. « Lcs augcs étaient réunis en présence de Jéhovah; Satan

de Dieu la . . . i . • i

permission de parut EU miheu d'cux. — D'ou viciis-tu? lui dit le Seigneur. — dans saper- J'ai parcouru la terre, répondit-il, et j'en ai fait le tour. — As-tu remarqué Job, mon serviteur? Il n'est pas d'homme sur la terre qui lui soit semblable, intègre, droit, craignant Dieu et ayant le mal en horreur! Il a persévéré dans son innocence; et c'est en vain que lu as obtenu de moi la permission de l'accabler sous le malheur ^ I

* Job, cap. I, 13 ad ultim.

* Ainsi la patience du juste qui souffre avec foi et résiguatiou, est un spec- Vicle que Dieu lui-même montre avec complaisance à la terre, au ciel et aux enfers. C'est la réflexion que ce passage inspire aux Pères et aux Docteurs. Dieu n'est donc pas, comme le prétendent certains philosophes, indifférent aux actions, à la conduite, aux souffrances des hommes. La sphère inacces- •ible qu'il habite dans sa gloire n'est étrangère à aucun détail du gouverne-

tonne.

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— Peau pour peau ^ répondit Satan, l'homme fera toujours le sacrifice de ce qui l'entoure, à la condition de sauver sa vie. Mais étendez votre main, frappez-le dans ses os et sa chair, et l'on verra s'il ne vous maudit pas en face ! — Il est en ton pouvoir, dit iéhovah. Seulement respecte sa vie. Et Satan se relira 2. »

8. « Et il frappa Job d'une lèpre hideuse , qui couvrit tout son job est visit* corps^ de la plante des pieds au somxnet de la tête; et sa peau ul- "^amfsTEH-* cérée se détachait en pellicule» yjac Job grattait avec un éclat ^etsopha'de vase cassé , sur le fumier et la cendre , seul asile de sa pauvreté. La femme du patriarche lui dit : Persévéreras-tu maintenant dans ta piété? Maudis ton Dieu, et meurs. — Insensée! répondrt-il, si nous avons reçu jadis les bénédictions que Dieu nous accordait, ne recevrons-nous pas aujourd'hui les maux qu'il nous envoie ? Et Job, encore cette fois , ne se rendit coupable d'aucun blasphème. Cependant trois de ses amis , Eliphaz de Théman , Baldad de Suah et Sophar de Naamath, avaient appris les désastres de Job. Ils se réunirent pour le visiter ensemble et lui offrir les consolations de l'amitié. En l'apercevant de loin , ils eurent peine à le reconnaître, et poussant un cri de pitié, ils pleurèrent. Déchirant ensuite leurs vêtements et se couvrant la tête de cendres, ils s'assirent en silence près de lui, respectant sa douleur. Sept jours et sept nuits ils gardèrent ce religieux silence, et nul d'entre eux ne l'interrompit ^, »

ment du monde; et s'il est souverainement grand, il est aussi infiniment miséricordieux.

* La note que M. Renan joint à ce tc\te est parfaitement juste. « C'est un » proverbe, dit-il, dont le sens est que l'homme n'est que médiocrement sen- » sible aux pertes extérieures qui n'atteignent que sa personne. » Le Livre de Job, pag. 8.

* Job, cap. II, 1-7.

3 Job, cap. II, 7 ad ultim. — « Le Livre de Job, dit M. l'abbé Glaire, se com- » pose^ de trois parties bien distinctes, savoir : le prologue, le corps de l'ou- » vrage et l'épilogue. Le prologue est renfermé dans les deux premiers cha- » pitres. (Il se termine ici.) Le corps de l'ouvrage embrasse les trente- huit » chapitres suivants » (Nous en extrairons les parties les plus remarquables, s'il est permis de faire un choix parmi des beautés également divines; mais la nature de notre ouvrage nous en impose la nécessité). « Enfin l'épilogue » commence au xl« chapi*je. » 11 renferme le jugement de Dieu sur la

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9. L'humanité, par ses sages, ses philosophes, ses historiens, ses poètes, a médite pendant des siècles le pro!)!ème qui se posait à la pensée des amis de Job. L'innocence opprimée, persécutée sur la terre, étouffée sous le poids de malheurs immérités et souvent irréparables; et, d'un autre côté, l'orgueilleux triomphe de l'injustice et de l'impiété, que l'opulence entoure, dont la prospérité accompagne toutes les entreprises et qui semble commander aux événements , en dominant les revers eux-mêmes; telle est cette médaille à double face que la sagesse humaine, réduite è ses seules forces, ne pourra jamais déchiffrer. Sous les tentes d'E^ liphaz, de Baldad et de Sophar, comme sous le portique d'Athènes; pour les écoles philosophiques de la Grèce et de Rome, aussi bien que pour les philosophes humanitaires de nos jours, ce problème est resté sans solution. Et cependant, s'il y eut jamais une question vitale et féconde, qui saisisse tout homme par les entrailles, qui atteigne toute vie, depuis le monarque le plus puissant jusqu'au mendiant le plus obscur, c'est celle-ci ! Il n'y a que cela au fond des agitations populaires et des révolutions les plus retentissantes; il n'y a que cela dans tous les blasphèmes qui sont ortis, hélas ! et qui s'échapperont encore des poitrines humaines! Si Ton faisait jamais la philosophie de l'histoire *, mol pompeux mais vide, inventé pour déguiser l'impuissance de la philosophie séparée de la religion, on trouverait ce problème à la base et comme à la racine de toutes les évolutions si multiples et si diverses de l'humanité. Mais à qui faudrait- il en demander la solution? Est-ce à M. Renan, qui nous fait cet aveu: « La question que l'auteur du Livre de » Job se propose , est précisément celle que tout penseur agite ,

controverse souievée par les amis de Job, et le récit des bénédictions nouvelles dont il combla le patriarche {Introduction à l'Ecriture sainte, tom. 11^ pag. 564-566). M. Renan a suivi la même division dans sa traduction.

1 Mettez entre les mains d'un sauvage de l'Océanie toutes les pièces démonr tées d'un chronomètre, et chargez-le de recomposer la montre entiers; tellÉ est à peu près la situation de la philosophie, qui supprime l'intervention divine et veut néanmoins expliquer l'histoire du monde. Encore cette comparaison est-elle trop faible; car, avec du temps et des études spéciales, l'Océanien pourrait devenir horloger, et il résoudrait son problème; la philosophie sans Dieu ne résoudra jamais le sien.

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» sans pouvoir la résoudre \? » — a Trois mille ans, dit-il ailleurs, » ont passé sur le problème agité par les sages de l'Idumèe, et t malgré les progrès de la méthode philosophique, on ne peut )) dire qu'il ait fait un pas vers sa solution *. » Quoi! philosophe, VOUS avez le courage de faire à la face du monde une pareille confession d'impuissance, et vous vous étonnez que Jésus-Christ, qui a résolu le problèLie , soit demeuré, malgré les efforts des philosophes, le Dieu de l'humanité! Et vous vous étonnez que l'Eghse, qui a pour mission de faire pénétrer au cœur des peuples cette solution divine, source intarissable de consolations, de grâces et de bonheur, soit encore aujourd'hui, après tant de luttes, de persécutions et d'outrages séculaires, la véritable reine du monde! Oui, depuis deux mille ans, TEglise de Jésus-Christ enseigne, et d'innombrables générations de saints ont pratiqué et pratiquent encore l'amour de la souffrance, l'amour du mépris, l'amour de la pauvreté, l'amour des plaies et des ulcères de Job, de son isolement, des outrages qui abreuvèrent sa douleur, des épreuves qui l'avaient frappé comme père, comme époux, comme roi. Une croix à la main, l'EgHse a fait ce miracle; elle l'opère aujourd'hui au sein de nos civihsations , où la soif de l'or, l'attrait de la volupté, l'amour de la jouissance semblent atteindre des proportions gigantesques, comme elle l'avait fait au sein de la Rome des Césars, à la porte toujours ouverte et toujours encombrée des temples de la Fortune et de Vénus; elle le fera jusqu'à la consommation des siècles ! Elle a donc résolu le problème « que tout penseur )) agite, sans pouvoir le résoudre; » elle lui a donc fait faire a un » pas immense, » sans recourir « aux progrès de la méthode philo- » sophique; » et Job lui-même, le patriarche de la sonffrance, le résoudra par l'espérance du Rédempteur : car Jésus- Christ est la grande et unique solution des problèmes de toute l'histoire.

10. c( Job éleva enfin la voix pour faire entendi-e le cri de ses douleurs : Qu'ils périssent, disait-il, le jour où je suis né, la nuit où il fut dit : Un homme a été conçu ! Que ce jour soit enseveli

* Etude sur le poème de Job, pag. 59. — * Ibid.^ pag 89»

dans lés ténèbres et les ombres de la mort; qu'un nuage obscurcisse sa lumière, et que l'épouvante marque seule son passage I Que cette nuit soit une nuit d'horreur et de solitude; que le rayon de l'étoile ne puisse percer son manteau de ténèbres; qu'elle attende en vain la lumière et le retour de la naissante aurore ! — Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein qui m'a porté? Pourquoi mes yeux se sont-ils ouverts à tant de larmes ? Pourquoi mon père, à ma naissance, m'a-t-il reçu sur ses genoux * ? Pourquoi le lait du sein maternel a-t-il été approché de mes lèvres? Silencieux maintenant dans les bras de la mort , je dormirais mon sommeil ^ l — Ah ! pourquoi la lumière du jour a-t-elle été accordée au malheureux, et le souffle de la vie à ceux dont l'âme est abreuvée d'amertume ^l Ils attendent la mort, et elle ne vient point; ils la cherchent avec l'ardeur de Tavare qui creuse le sol pour déterrer

* Qum^e exceptus genibus (Job, cap. ni, 12). Pour détei miner exactement le îBens de ces paroles, nous les avons rapprochées du verset 22, chap. l de la Genèse, où nous lisons : Filii quoque Machir, filii Manasse, nati sunt in genibus Joseph.

- Somno meo requiescerem. La mort n'est donc pour Job qu'un repos, un sommeil; cette expression si remarquable trouvera plus loin une confirmation plus explicite encore.

3 Les traits divers de cette lamentation rappellent tous les sentiments les plus tendres et les plus délicats qui puissent émouvoir l'âme humaine. Le souvenir des joies paternelles à la naissance, des caresses et des sollicitudes d'une mère, la lumière du jour, si douce au regard, comme dit Homère, et pourtant si triste à l'œil du malheureux, sont autant d'images dont la fraîcheur et la grâce, rappelées par Job, contrastent mieux avec ses douleurs. 11. de Chateaubriand, dont le sens poétique fut si exquis, l'avait compris parfaitement. Cela n'empêche pas M. Renan d'écrire les lignes suivantes : « Pas » un moment, dans ce livre étrange, on ne sent vibrer les touches fines et dé- » licates qui fout des grandes créations poétiques de la Grèce et de l'Inde » une si parfaite imitation de la nature; des côtés entiers de l'âme humaine » y font défaut; une sorte de roideur grandiose donne au poème un aspect » dur et comme une teneur d'airain. » {Livre de Job, Etude, etc., pag. 61.) Voyez la réfutation des théories si étranges de M. Renan sur Job, dans la dissertation intitulée : Le Livre de Job vengé des interprétations fausses et impies de M. Ernest Renan, membre de l'Institut, par l'abbé H.-J. Crélier, ancien professeur de philosophie. Paris, Douniol, in-8», 1860. — Mgr Pie, évêque de Poitiers, appelle l'ouvrage de M. l'abbé Crélier un beau et excellent travail. Cet éloge rend inutiles tous le» nôtres.

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un trësor enfoui; ils poussent un cri de joie et tressaillent d'allégresse, quand ils ont enfin heurté du pied le tombeau * ! »

11. Elipliaz de Théman va répondre à cette lamentation qui a Eiipimi de résumé les plaintes arrachées à la soufirance dans une forme dont pondTj"orêt les cris d'angoisses de tous les siècles ne dépasseront jamais la ver ^ù^i'i'^a* hauteur. Pour les trois amis de Job, les malheurs du patriarche foriunesVaT sont la peine de quelque faute qu'ils ignorent. Il répugne à leur ?raïïe*Sute. logique tout humaine d'allier la souffrance avec la vertu; leur idée de la justice distributive dans le gouvernement de la Providence ne s'élève pas au delà. Ils ne savent rien de la sanctification par la douleur; toute épreuve est, à leurs yeux, un châtiment. Ils vont tour à tour développer cette thèse : Job souffre, donc il a péché. Ils le poursuivront de leurs récriminations pour lui faire avouer ses prétendus crimes. Telle est l'amère et dérisoire consolation offerte à l'innocence affligée, qui a conscience d'elle-même. Et nous n'avons pas le droit d'être sévères contre leur ignorance; sans la croix et les humiliations de Jésus-Christ nous n'en saurions pas plus qu'eux, et le secret des véritables consolations ne nous eût jamais été révélé. « Prenant donc la parole, Eliphaz de Théman répondit : Peut-être nos paroles vont-elles aigrir encore ton affliction, mais qui peut retenir la vérité captive? Toi aussi tu as enseigné la sagesse et appris le courage aux mains lassées par la /'atigue. Le malheur est venu, et tu tombes en défaillance; il t'a touché, et tu t'égares dans le trouble de tes pensées! Rappelle tes souvenirs : quel innocent a jamais péri, quel est le juste qui ait succombé sous la colère du Tout -Puissant? Une parole mystérieuse m'a été révélée, et mon oreille en a saisi le léger murmure. Dans le silence plein d'effroi d'une vision nocturne, à l'heure où le sommeil pèse sur les mortels , une terreur formidable glaça tous mes sens et agita violemment mes os : le souffle d'un esprit passa sur ma face, et les poils de ma chair se hérissèrent dhorreur. Un être inconnu se tint devant moi; son visage s'offrit à mes yeux, et ses traits ne me rappelaient ceux d'aucun homme que j'eusse vu. J'entendis ses paroles comme le murmure d'une voix ; il disait :

* Job, cap. ni, passim.

« T/liomme sera-l-il juste aux yeux de Dieu? sou iunocence sera-t- » elle trouvée sans tache par le Créateur? Voilà que les fils de la » lumière ne sauraient eux-mêmes supporter le regard de sa jus- » tice; il a trouvé l'iniquité même chez les anges M Que sera-ce » donc des faibles humains, qui se bâtissent péniblement des maij) sons de boue, qui ont le pied dans la poussière, et dont la vie est )) celle de l'insecte d'un jour! L*aurore les a vus naître; ils ont dis- » paru le soir ^ ! »

12. Job ne se méprend pas au sens de ces reproches déguisés : « Plût à Dieu, dit-il, que les fautes que j'ai commises et les tourments que j'endure fussent mis dans les plateaux d'une balance. Aussi pesantes que les sables de la mer seraient mes douleurs! Je ne trouve qu'amertume dans ma pensée , et mes amis euxmêmes m'abandonnent. Ah! il outrage le Seigneur, celui qui refuse sa pitié à l'infortune d'un ami ! Les frères de mon âme se sont éloignés de moi, comme l'eau du torrent qui se perd dans la vallée. Vous êtes venus, et mes plaies sont pour vous un objet d'horreur. Vous ai-je dit : Venez en aide à mon indigence, donnezmoi un peu de vos trésors? Vous ai-je dit : Réunissez vos forces pour me venger des Sabéens, mes ennemis, arrachez mes richesses au Chaldéen, mon ravisseur^? Pourquoi outrager la vérité dans vos discours? Qui de vous pourrait me reprocher un crime? Vos paroles ne sont que des accusations vaines; vous auriez peut-être le courage d'accabler l'orpbelin sans défense, vous qui vous jouez de la misère d'un ami innocent! Ab! je le sais, la vie de l'homme est un combat sur la terre, ses jours sont ceux du mercenaire. Comme l'esclave fatigué soupire après l'ombre, comme le mercenaire attend le prix de son travail, ainsi les mois s'écoulent au milieu de mes douleurs, et je compte les heures de mes nuits sans sommeil I A rappioch(3 des ténèbres, je m'écrie : Quand verrai-je l'aurore? Au malin, j'aspire au repos du soir, et le repos n'existe plus pour

* Joh, cap. IV. passim. — ^Ibid., 19-21.

» Vel libcraie me de man'^Lûstis^ et de manu robustorum eruite me. Il nocs semble que Jûl) fait ici Tlliiàion à la violence dont il a été l'objet de la part des Sabéens et des Clialdéens, et c'est dans ce sens que nous traduisons ce verset.

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moi. Dévorée par cette lèpre cruelle, ma chair s'écaille et tombe en poussière; la peau de mon corps s'est desséchée commue une terre aride et se contracte sous l'étreinte du mal. Mes jours se sont échappés plus rapides que la navette agile sous la main qui tisse la toile, et mon espoir s'est envolé comme eux. Souvenez- vous, ô mon Dieu, que ma vie est un souffle et que mon œil ne reverra plus le bonheur! Qu'est-ce donc que l'homme, pour que vous l'honoriez d'un regard et que votre cœur se repose sur lui! J'ai péché! Que ferai-je pour apaiser votre colère, ô Pasteur des hommes? Pourquoi m'accabler de votre courroux et me rendre à moimême un objet d'horreur! Pardonnez -moi enfin mes offenses et remettez-moi mon iniquité : dans quelques instants je vais m'endormir du sommeil de la mort, dans la poussière du sépulcre, et si demain votre clémence me cherche, je ne serai plus * î »

13. L'aveu d'un crime que Job refuse à ses importuns consolateurs, ce change sur les lèvres du patriarche en une confession touchante et une humble prière adressée à son Dieu. Le juste lui-même, tant qu'il est sur la terre, n'est pas exempt des faiblesses et des infirmités de cette chair mortelle; mais ce juste qui dit à Dieu dans l'humilité de son cœur le peccavi de toute vie humaine, il redressera la tête devant les accusations calomnieuses d'un tribunal inique et dira à ses juges : E vobis nullus est qui possit ni ^ ..re me ^! Les trois Iduméens ne comprennent ni cette fierté de l'innocence, ni cette humilité du serviteur de Dieu. Il faut qu'un grand crime ait été commis, soit par Job, soit par ses fils; la vertu ici-bas est récompensée par la prospérité temporelle; le vice est puni par des châtiments immédiats. La sagesse iduméenne n'a rien conservé de la tradition d'Abraham et dlsaac; en trois générations, elle est arrivée à ce degré de décadence morale, et Job seul, parmi les fils d'Edom, a conservé les traditions pures de l'enseignement patriarcal. Que seraient en effet le monde moral, sa liberté, son développement spontané et indépendant, son évolution désintéressée et libre, si la foudre venait frapper l'impie à chaque crime, si chaque action

* Job, cap. VI et vu, passim. — * Idem., cap. VI, 25.

vertueuse était évaluée sur-le-champ comme une marchandise, et payée par la Providence en prospérités matérielles, en jouissances physiques et en richesses temporelles! La supériorité de la doctrine de Job sur le philosophisme naissant de l'Idumée, est donc aussi marquée que celle de Joseph et de ses frères sur le polythéisme naissant de la superstitieuse Egypte, et le patriarche iduméen a mérité l'éloge que Jéhovah fait de lui : Quod non sit ei similis in terra, hqmo simplex et rectus, ac timens Deum, et recedens a malo *.

14. « Baldad de Suah répondit à Job : Pourquoi parler ainsi et donner à tes discours l'instabilité du veut qui souffle de tous les côtés à la fois 2? Est-ce que l'équité divine a jamais erré? Est-ce que la justice du Tout-Puissant s'est trompée jamais? Tes enfants ont pu pécher contre lui, et il les a livrés au châtiment de leurs crimes. Mais toi, qui te levais avant l'aurore pour adorer le Seigneur et lui offrir des holocaustes de propitiation , si tu as véritablement été juste devant lui, si tu as marché sous ses yeux dans la voie de Tinnocence, sa bonté s'éveillera sur toi; il comblera de bénédictions la demeure de ta justice, et ta prospérité passée ne sera qu'une ombre en comparaison de tes nouvelles splendeurs. Interroge en effet les souvenirs des générations écoulées et la tradition de nos pères (car nous ne sommes nous-mêmes que des enfants nés d'hier, et l'ignorance est notre partage, parce que nos jours sont comme le nuage fugitif à l'horizon). Mais l'enseignement de nos pères te

» Job, cap. I, 8, et cap. n, 3.

* Usquequo loqueris talia , et spiritus multiplex sermones ojns tui (Job, cap. vm, 2). M. Renan n'a pas compris ici le sens des paroles hébraïques, parfaitement traduites par saint Jérôme. Voici la traduction du membre de l'Institut: « Jusqu'à quand tiendras-tu ces discours,

» Et les paroles de ta bouche ressembleront-elles à un vent violent? » Or les dernières paroles de Job, loin de ressembler à un vent violent, so une humble prière et n'ont rien de commun avec une véhémence d'aucu ^jBorte. Quand on étudie, même comme un simple poëme, la parole divine, du moins faudrait-il ne pas l'obscurcir par d'invraisemblables incohérences. Baldad, ou, selon l'hébreu massorétique, Bildad, fait allusion, dans sa réponse, à l'apparente contradiction de Job, qui maintient son innocence en face de se.» amis, et qui dit à Dieu l'humble peccavi dont nous avons parlé. Ce n'est donc pas la violence du vent, c'est son instabilité proverbiale qui est prise dans ce passage comme point de comparaisoa.

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révélera les desseins de la Providence, a J^ papyrus, disent-ils, » verdira-t-il sans eau? Le jonc des marécages croîtra-l-il sansl'hu- » midité qui féconde ses racines? Telles sont les voies des liom- » mes qui oublient leur Dieu; les hypocrites espérances de l'im- » pie seront renversées. Il s'appuiera sur sa maison, et elle man- » quera par le fondement; il voudra Tétayer, et elle croulera. Au » lever du soleil, il paraîtra brillant comme la plante humide de la » rosée du matin ; sa tige vigoureuse semblera pleine d'avenir, ses » racines se fortifieront k travers les pierres du rocher; mais la sé- » clieresse arrive, elle se fane et disparaît, et le lieu qui l'a vue » naître lui dira : Je ne te connais point * ! »

15. « Je sais, répondit Job, qu'il en est ainsi et que l'homme, mis en présence de Dieu, ne sera jamais sans tache. Qui pourrait échapper à sa toute-puissance ? Il transporte à son gré les montagnes et les bouleverse dans sa fureur; il secoue la terre, et ses antiques fondements sont ébranlés; il commande au soleil, et le soleil ne se lève point à l'orient; il met un sceau sur les étoiles comme sur un livre fermé ; il déploie comme une tente le pavillon des cieux, et les flots de l'océan abaissent leurs sommets sous ses pas! Si donc je voulais soutenir devant lui mon innocence, il me trouverait coupable; si j'entreprenais de me justifier, il trouverait matière à ma condamnation. Mais je n'ai pas eu cette pensée téméraire : j'ai dit seulement que les afflictions qu'il envoie frappent indiiféremment l'innocent et l'impie ^. Et je demande à Dieu

* Job, cap. VIII, passim.

* Rosenmuller a très-bien élucidé le texte hébreu de ce passage (Voir son Comment, in Job, cap. ix, 22). C'est en effet là le principe et le point capital de la thèse de Job. M. Renan traduit :

« Tout se vaut; c'est pourquoi j'ai dit :

» Il fait périr également le juste et le coupable. » {Livre de Job, p. 39.) Voici la note de Rosenmuller : Ego sequendum existimo chaldœum, una mensura est, scilicet Deo, in tradundis hominibus, eadem omnes mctitur mensura.Hepo nit hoc Jobus ad dictum Eliphasi, supra., 6, 7. Les versets auxquels Rosenmûlki fait allusion, sont ceux-ci : Nihil in terra sine causa fit, et de humo non orifut dolor. Homo nascitur ad laborem , et avis ad volatum (Job, cap. v, 6-7). Elipha voulait insinuer par ces phrases proverbiales que les malheurs de Job avaieul une cause dans quelque crime ignoré.

qui me flagelle, de vouloir du moins me donner la mort pour mettre tin à mes tortures et ne pas se rire davantage des pleurs d'un innocent *. Mon âme est lassée de la vie, je vais laisser un libre cours à ma plainte et parler dans l'amertume de mon cœur. Non, dirai-je à Dieu, ne me condamnez pas ainsi; révélez-moi le secret de vos terribles jugements. Permettrez-vous que l'on me calomnie, et en accablant l'ouvrage de vos mains, justifierez-vous les vaines pensées des impies? Souvenez- vous que vous m'avez façonné comme le potier travaille la molle argile ; était-ce donc pour me réduire sitôt en poudre? De même que le lait se coagule et se durcit sous la main du berger, ainsi vous m'avez formé vous-même. Vous m'avez revêtu de peau et de chair, vous avez entrelacé de nerfs et d'os le tissu de mon corps; vous m'avez donné la vie, prodigué votre grâce, et votre providence a veillé sur le souffle de mes lèvres. Je sais que tant de bienfaits sont restés comme un ffa^-e de miséricorde dans votre mémoire. Pourquoi donc, si j'ai péché et si vous m'avez pardonné jusqu'à cette heure, faire revivre en ce moment mes iniquités anciennes? Impie, j'aurais mérité mon châtiment! Juste, je ne lèverai pas la tête et je dévorerai en silence mon opprobre et ma misère ! Ah ! pourquoi m'avoir fait sortir du sein qui me porta? Pourquoi ne m'avoir pas alors soustrait aux regards des mortels? J'eusse été comme ceux qui n'ont pas connu la vie; du sein de ma mère on m'eut porté au tombeau! Mais quoi! la brièveté de mes jours ne m'aura-t-elle pas bientôt donné ce bonheur que j*im-plore ! Laissez-moi donc pleurer quelques instants mes misères, avant que je retourne aux régions ténébreuses du sépulcre, séjour d'horreur et de larmes, où plane seule l'ombre de la mort, dans la noire obscurité du chaos ^1 »

16. La prière de Job, avec ces plaintifs accents qui remuent toutes les fibres de l'âme, montait sans doute comme un encens d'agréable odeur aux pieds du trône de l'Eternel, mais elle ne réussit point à fléchir la rigueur de ses amis. Ils ne trouvaient, dans ces retours attendrissants d'une conscience sûre d'eUe-même, et pourtant Irem-

» Joè, cap. IX, passv'2, — « Idem, cap. x fere integr.

cïïAP. lY. — JOB (vers l'an 1800 AV. jésus-ciirtst). 493

blantft devant son Dieu, qu'une argueilleuse opiniâtreté et une dissimulation coupable. « Sophar de Naamath lui répondit donc : Esipères-tu étoufier notre voix sous Tabondance de tes vaines paroles, et prouver ainsi ton innocence! Les hommes doivent-ils se taire pour te laisser parler seul, et, quand tu auras insulté les autres, personne ne se lèvera-t-il pour te confondre? C'est au Seigneur quo tu oses f adresser : « Mon langage est irréprochable, lui as-tu » dit, et ma vie est pure à tes yeux ! » Ah ! pourquoi ce Dieu ne prend-il pas lui-même la parole? pourquoi n'ouvre-t-il pas la bouche pour te révéler les secrets de sa sagesse, pour t'apprendre la multitude et la variété de ses lois? Tu comprendrais alors que tes souflrances restent encore infiniment au-dessous de celles que lu as méritées! Crois -tu qu'il ignore les frivoles dissimulations des mortels, et que son regard ne sache pas discerner les secrets replis de l'iniquité? Dans son orgueil, l'homme ressemble à l'onagre de la solitude, qui bondit capricieusement près de sa mère et se croit né pour la liberté ! C'est ainsi que tu as endurci ton cœur et que tu lèves vers le Seigneur des mains que ta crois innocentes. Ma;â si tu consens à les purifier de toute souillure, si l'injustice ne s'abrite plus sous ta tente, alors tu pourras relever un front sar.s tache, tu seras inébianlable, et les alarmes n'atteindront plus ton cœur. Le souvenir de tes douleurs sera effacé, ainsi qu'on oublie l'inondation, quand le torrent s'est écoulé. Le soir de ta vie se couronnera des splendeurs du soleil à son midi ; et quand tu te croiras au déclin, tu reparaîtras avec l'éclat de l'aurore *! »

17. A mesure qu'on avance dans ce sublime dialogue, les attaques se dessinent plus nettement; chaque interlocuteur les accentue à son tour avec un nouveau degré d'énergie; mais plus elles e'aggravent, plus le patriarche trouve d'accents inspirés pour les confondre. « Quoi donc! répond -il à Baldad. Vous croyez-vous les représentants du genre humain, et la sagesse mourra-t-elle avec vous sur la terre? Et moi aussi j*ai comme vous une inteUigence et un cœm". Qui donc ignore les maximes que vous prenez plaisir

* Job, cap. XI fere iniegn.

à répéter? Mais je suis devenu un objet de dérision pour mes amîg eux-m^mes; il ne me reste qu'à implorer la miséricorde dn Seigneur, lui du moins exaucera ma prière. Les hommes se rient de la simplicité du juste. Sa lampe solitaire est méprisée par les puissants du siècle, pendant que Populence habite les tentes des ravisseurs, et que les accents de leurs fêtes provoquent la colère de Dieu *. Dieu de bonté, faites- moi connaître mes iniquités et mes fautes, apprenez-m.oi le nombre de mes prévarications. Pourquoi détourner de moi votre regard et me traiter en ennemi? Votre courroux sévira-t-il contre une feuille emportée par le vent, etvoudrezvous poursuivre comme un digne objet de votre colère, une paille desséchée ! Pourquoi donc enregistrer contre moi de cruelles sentences, et m'accabler sous le poids des péchés de ma jeunesse? Mes pieds sont entravés comme ceux d'un prisonnier' dans les chahies, et vous comptez tous mes pas, et vous épiez Tempreinte qu'ils ont laissée depui.^, mon enfance! Et voilà que je tombe en poussière, lambeau de vêtement que les vers se disputent comme une p'^oie 2. L'homme né de la femme vit peu de temps , et ses jours sont remplis de douleurs. Il tombe comme la fleur à peine éclose, il fuit comme l'ombre, sans connaître un instant le repos. Et c'est sur cette misérable créature, ô mon Dieu, que vous daignez jeter les yeux! C'est elle que vous citez au tribunal de votre justice! Qui peut rendre pur un sang corrompu dans sa source ^l Les jours de l'homme sont courts, et c'est vous qui en fixez la durée; les limites que vous leur avez imposées, nul ne les saurait franchir. Laissez -le donc se reposer un instant, jusqu'à ce que vienne, pour lui comme pour le mercenaire, la fin désirée de son labeur quotidien. L'arbre de la forêt a des espérances d'avenir; après qu'on l'a coupée, sa tige se couvre encore de verdoyants rameaux. Quand sa racine desséchée a vieilli dans la stérilité, quand le /ronc noueux a perdu depuis longtemps sa vigut ur et sa séveu si l'eau féconde vient de nouveau lui apporter la vie, il se couronnera encore de rejetons, comme aux jours de sa jeunesse. Mais

* Job, cap. XII, 1-6. -- * Idem, cap. xiii, 22 ad ultim. — » Souvenir de la dé-

CHAP. lY. — JOB (VERS L'AN 1800 AV. JESUS-CHRIST}. 497

quand l'homme s'est couché dans la mort, qu'il a été réduit en cendres, que devient son espoir? L'eau qui s'est retirée du rivage, le lleuve qui a laissé son lit à sec, voilà l'homme, quand il s'est endormi dans la mort. Il ne se relèvera plus, jusqu'au jour où les cieux seront consumés; il ne so réveillera point de ce dur sommeil. Qui m'obtiendra cette insigne faveur que vous veuilliez me cacher dans le tombeau, à l'abri des maux que j'endure, et me fixer le temps où vous daignerez vous souvenir de moi? J'y attendrai chaque jour l'heure de ma transformation; vous m'appellerez, et je répondrai; vous étendrez votre droite sur l'œuvre de vos mains * ! »

18. L'indignation des amis de Job redouble avec ses protesta- Récrimîattions d'innocence, a Tu outrages la piété, lui répond Eliphaz, tu d'Eiiphwu voudrais éteindre sur les lèvres des hommes les prières qu'ils adressent à Dieu! L'iniquité dicte tes paroles, et ta langue s'est souillée des blasphèmes de l'impie! Nous avons, nous aussi, recueilli les traditions antiques de nos aïeux, et nos vieillards sont plus riches de jom^s que tes pères*. Pourquoi ton cœur s'est-il livré à ces orgueilleuses pensées? pourquoi ton regard superbe considère-t-il avec étonnement ta chute profonde? La maison de l'impie sera frappée de stérilité ; le feu dévorera la tente où il entassait les richesses, filles de sa corruption. Il a conçu le mal, il engendre l'iniquité; ses entrailles sont fécondes en crimes ^. » Vainement le patriarche essaie de rappeler ses contradicteurs à des sentiments plus dignes d'une amitié fidèle, vainement il cherche à les attendrir par le tableau de ses douleurs*; Baldad reprend, pour les exagérer encore, les objurgations déjà faites par Eliphaz. «Te sera-t-il donc permis, dit-il, de nous traiter comme des animaux sans raison? S'il te plaît de perdre ton âme, dans Taccès de ta fureur, la terre deviendra-t-elle déserte par ta mort, et les rochers cesserontils de demeurer inamobiles sur leurs bases? Non! mais la lampe de l'impie s'éteindra dans la nuit, la flamme cessera de briller à

' Job, cap. XIV, 1-15, —* lluîio vetustiores quam patres tui (Job, cap. iv, 10), Nous reproduisons pour ces paroles la traduction de M« Renan. — » Job, •«p. XV, 4, 5, 10, 12, 34, 33. — * Idem, cap. xvi et XVUU

à Tenir.

son foyer, la lumière ne pénétrera plus sous sa tente, et son flambeau se perdra dans les ténèbres. De toutes parts, l'épouvante et la terreur l'assiégeront, elles s'attacheront à ses pas. La cruelle faim tortrjera ses entrailles et envahira ses os; le premier-né de la mort dévorera ses chairs tremblantes et rongera ses bras épuisés. Il sera arraché des pavillons superbes où il étalait son opulence, et le roi des épouvantrments le foulera aux pteds *! » ippcidc 19. La réponse de Job est subhme; il va enfin laisser échapper

/ob au Ké- ^ .

dempuur l'appel de l'innocence au Rédempteur à venir. « Cessez, dit -il, d'accabler mon âme et de redoubler mes toui-mcnts par d'injustes reproches. C'est la dixième fois que vous les répétez, et vous ne rougissez pas de frapper un malheureux ! Si dans mon ignorance j'ai offensé le Seigneur, ce péché retombera sur moi seul. Mais vous, de quel droit vous êtes-vous constitués mes juges, pour me rassasier d'opprobres? Le courroux du Seigneur s'est enflammé contre moi; les ravisseurs se sont frayé le chemin jusqu'à moi; ils ont assiégé ma tente. Mes frères m'ont abandonné, mes amis m'ont regardé comme on regarde un étranger. Mes proches ont fui le spectacle de ma misère, et ceux qui connaissaient jadis ma prospérité ont effacé mon nom de leur mémoire. Les serviteurs que j'avais nourris dans ma maison, mes servantes, passent devant moi comme devant un inconnu. Quand j'appeUe l'un d'entre eux, il ne répond pas, et c'est en vain qu'A entend la voix suppliante de celui qui fut son maître. Ma femme eUe-même fuit mm souffle contagieux *. Ceux que j'aimais m'ont en horreur et

» Job, cap. xvni, 3-6 et 11-14.

> Le mot à mot hébreu de Ce passage est, d'après Rosenmûller : Haliius meus fastidio est uxori meœ, La traduction de la Vulgate : Ualitum meum exhor' ruit uxor mea, si « elle précise un peu trop^ comme du SI. E. Le Blant, le sens e plus vague de l'original, » n'en est pas moins beaucoup plus fidèle que celle de M. Renan, qui traduit : « J'ai été un indiUéreut pour ma femme. » Quoi qu'il en soit, dans une savante dissertation, M. K. Le Blant a décrit une lieprésentatioti inédite de Job, sur un sarcophage d'Arles (iii-8», Paris, 1860). « La » femme du patriarche, dit-il, couvre du pan de sa robe sa bouche etsesna- » rines. En même temps qu'elle marque, par ce geste, sa terreur de la conla- » gion, lille tend, au bout d'une baguette, un pain à sou mari. » M. E. Le Blant a retrouvé le même sujet reproduit par la peinture, dans le manuscrit

CHAP. IV. — JOB (vers l'an 1800 AV. jêsus-christ). 499

détournent la tête à mon aspect! Ah! du moins, ayez pitié de moi, vous mes amis! Ayez pitié de moi, car la main du Seigneur m'a touché ! Pourquoi joindre vos mépris aux maux que Dieu m'envoie, et vous rassasier du spectacle de mes douleurs ! Qui me donnera que mes paroles soient écrites, qu'elles soient tracées dans un livre avec un stylet de fer, qu'à jamais sur le plomb ou le roc elles soient sculptées! Car, je le sais, mon Rédempteur est vivant : au dernier jour il me fera lever sur la terre; alors de ma peau seront revêtus ces membres, et de ma chair je verrai Dieu. Par moi-même je le verrai, mes yeux le contempleront; dans l'attente, mes reins se consument au dedans de moi *. Alors vous

de saint Grégoire de Nazinuze (Biblioth. impér., manuscr. grec, n» 510, f° 71), et par la sculpture, sur uue tombe qui existait autrefois à Reims, sur une autre tombe de Rome, dans un sarcophage de Saragosse et dans un fragment de sépulcre trouvé à Breseia. — Mais, d'après BoUari, l'image de Job serait assez fréquemment reproduite dans les catacombes romaines. « 11 y est sou- » veut représenté, dit M. E. de l'Hervilliers, assis sur la paille ou la cendre, » velu d'une tunique sans ceinture, la tète appuyée sur la main, dans l'atti- » tude d'un homme profondément affligé » (M. E.-C. de l'Hervilliers, Le Ca* téchisme dans les catQcotnfjes de Home, chap. n). On comprend, en etïet, qu'un tel sujet convenait merveilleusement dans les souterrains où les chrétiens persécutés des premiers siècles venaient puiser le courage et la patience qui en faisaient des martyrs.

* Voici la traduction de ce fameux passage, telle que la donne M. Renan :

« Car, je le saip, mon vengeur existe

» Et il apparaîtra enfin sur la terre.

» Quand cette peau sera tombée en lambeaux,

» Privé de ma chair, je verrai Dieu.

» Je le verrai par moi-même,

» Mes yeux le contempleront et non ceux d'un autre;

» Mes reins se consument d'attente au dedans de moi. »

On le voit, M. Renan a donné à ce passage assez de clarté pour qu'on y deyiiicLt la croyance à l'immortalité de l'âme, mais assez d'obscurité pour qu'on n'y vît pas le dogme de la résurrection. Le mot de Rédempteur, exprimé par la Vulgate ancienne et nouvelle, est représenté dans l'hébreu par ^'li!i.Ji. C'est ainsi que nous le lisons dans la Bible hébraïque qui a servi au chevalier P. Drach, avant sa conversion. Mais to\is les hébraïsants savent que le verbe • î<^) racine de ce mot, signifie redimere. C'est dans ce sens qu'il est employé Uvit. XXV, 25 ; l\uth, iv, 6, et dans une infinité d'autres endroits de l'Ecriture que M, le chevalier Drach a réunis dans son Dictionnaire hébraïque, pag. 110.

VOUS écrierez: Pourquoi le persécutions -nous? pourquoi Favonsnous abreuvd d'outrages? Fuyez donc devant le glaive, parce que

On peut donc maintenir la traduction de la Vulgate et de saint Jérôme, et nous ne voyons pas la raison philologique qui détermine M. Renan à la chanfeT. Les mots hébreux que la Vulgate traduit par : Et innovissimodie de terra $ur7^ecturus sum, sont ceux-ci : Olp» 1£iy ^)'^ piPINT. Or les Septante ont nettement vu l'idée de la résurrection dans ce passage et celui qui suit immédiatement. Ils traduisent sans ambages: 'A^«3-T>ï«r2t/TÔ cT?/)^* //ot/ tô ètvATXown TAVTA : Ad resuscitandam cutem meam quœ perpetHur hœc (Corderus, Comment, in Librum Job, Cornei. à Lap., édit. Vives, tom. III, pag. 414). Quand saint Jérôme a écrit : Et in novissimo die de terra surredurus sum, il n'a donc pas cédé à un entraînement chrétien, à un enthousiasme exagéré. Il a reproduit le sens de l'hébreu, tel que les Hébreux, avant l'ère chrétienne, l'entendaient. Noua ne dirons donc pas avec M. Le Blant : « La science, dans sa marche inces- » santé, a révisé l'interprétation de saint Jérôme; elle nous dit que pour ar- » river au sens qu'il prête au texte hébreu, saint Jérôme a dû opérer trois » substitutions essentielles : au lieu de stobit, lire surredurus sum, de terra » pour super terram, in carne mea pour ex carne mea. » Saint Jérôme n'a rien prêté au texte hébreu en écrivant surredurus sum; il lui a rendu en latin ce que ràv£to-T«!rst/ des Septante, traducteurs hébreux, lui avait donné en grec. Le prétendu stabit, infligé par la science, « dans sa marche incessante, » comme équivalent du verbe hébreu (voy. E. Renan, Etude sur le poème de Job, pag. 83, 34, note 3), traduit si peu l'idée tout active de ce verbe : ÎZDIp {surgere; — Hiph., surgere fecit, — surgere Jussit) , que M. Renan lui-même l'a abandonné dans sa propre traduction, et le rend par il apparaîtra (E. Renan, Le Livre de Job, pag. 82), expression bien éloignée de l'énergie du surgere faciet des Septante, et môme du surget de Schultens, mais encore infiniment au-dessus de l'immobile stabit de la science moderne. — « A la fin du Livre de Job, traduit » par les Septante, dit encore M. Le Blant, une main chrétienne a ajouté une » mention conforme au sentiment de l'illustre docteur saint Jérôme » (E. Le Blant, Uune Représentation inédite de Job, pag. 7). Nous en demandons bien pardon au savant auteur des Inscriptions chrétiennes de la Gaule, mais la note laquelle il fait allusion ici, ne semble nullement avoir été « ajoutée par une main chrétienne, » et elle n'est pas du tout « conforme au sentiment de l'illustre docteur. » Nous l'avons déjà reproduite au n» 2 de ce chapitre. En voici les paroles : Scrtptum est autem quoniam hic {Job) resurget cum iis qui a Domino suscitandi sunt. Or cette addition paraît si peu le fait d'une main chrétienne, qu'elle semble n'admettre la résurrection que pour les justes; et c'est probablement cela qui la fit rejeter si énergiquement par saint Jérôme. Aristée, historien juif antérieur à l'ère chrétienne, reproduit le fragment d'où cette addition est tirée (Euseb., Prœpar. evang., lib. IX, cap. xxv). Elle est si peu conforme au sentiment de l'illustre docteur, qu'il la répudie formellement {Liber hebrœarum quœstion.in Genesim, cap. xxii; Pa/ro/. lat., tom. XXIII, «ol. 971), et va même jusqu'à nier la descendance d'£saû,que cette additioOt

CHAP. IV. — JOB (vers l'an iSOO AV. jésus-ghrist). 501

le glaive de la colère de Dieu frappera les méchants. Sachez-le, il y a un juge au-dessus de vous *. »

20. Cette magnifique profession de foi n'impose pas silence aux n .uvcHm trois Iduméens. Tour à tour Sophar 2, Eliphaz ^ et Baldad * repren- i i> y rél!ond nent avec une insistance nouvelle les récriminations précédentes, d.s.iviein- Job leur oppose un admirable tableau de la vie iunocente et pure pme.'' qui a précédé ses malheurs, a J'avais, dit-il, fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas souiller ma pensée par d'impures images. J« n'ai jamais rejeté la plainte de mon serviteur ou de ma servante toutes les fois qu'ils ont invoqué ma justice. Je n'ai jamais refusé au pauvre le secours qu'il implorait; les yeux de la veuve n'ont jamais pleuré sur mon refus. Toujours le pain que je mangeais fut partagé avec l'orphelin; j'ai couvert la nudité de l'indigence, et Le pauvre réchaulFé par la toison de mes agneaux me bénissait. Je n'ai jamais mis ma comiance dans l'or; les richesses n'ont

suspecte au point de vue dogmatique, quoique traditionnelle au point de vue historique, attribue à Job. Mais elle n'en est pas moins la preuve la plus péremptoire que les Hébreux entendaient le passage qui nous occupe dans le sens de résurrection : Resurget cum Us qui a Domino suscitandi sunt. Elle prête un nouvel appui à ràv«.(JT«<7-ai des Septante, et au surrecturus sum de saint Jérôme et de la Vulgate. On se tromperait donc étrangement si l'on croyait que la science moderne a révisé « l'interprétation de ce passage » au point de lui enlever toute la force et toute l'énergie qu'il conserve dans la langue de l'Eglise et dans la croyance de tous les siècles. Enfin les paroles de la Vulgate : Et rursum circumdahor pelle mea, et in carne mea videbo Deum meum, qub M. Renan remplace par cette nouvelle traduction : « Quand cette peau sera » tombée en lambeaux, privé de ma cliair^ je verrai Dieu, » sont représentées par ces mots dans le texte original: mS^ PITHN '>y^'2iy\ nXT 12p3 >"ny "iriNI. Or le premier professeur d'hébreu qu'ait eu le Collège de France, François Valable (1539-1544), dans l'édition de la Bible publiée par lui, donne en latin le mot à mot exact de cette phrase hébraïque : Postquam vero cir" iumdederint hoc mea cute, spectabo Deum e carne mea. Ce qui veut dire en français : « Et après qu'on aura revêtu ceci (mes membres) de ma peau, de ma » chair je verrai Dieu : » sens parfaitement identique à la version de saint .érôme, que le nouveau professeur du Collège de France n'a pas le moins du Bsonde ébranlée aux yeux des hébraïsants (Voir, pour de plus amples détails, B dissertation de M. Créhar, et celle de Patritius, Cornet, à Lap., édit. Vives, tom. III, pag. XIII)

* Job, cap. XIX fere integr. — * Idem, cap. xx. — » Idem, cap. xxii. — * Idem, cap. XXV,

point enflé mon cœur, et je ne me suis point enorgueilli de l'abondance qui se multipliait sous mes mains. Quand le soleil étincelail de mille feux, quand la lune répandait sa blanche clarté dans la nuit, mon cœur ni mes mains ne leur ont jamais rendu un idolâtrique hommage * , car c'est là un crime énorme et la négation du Dieu très-haut! La ruine d'un ennemi n'a jamais fait éprouvera mon âme un sentiment de joie, et je n'ai point triomphé de sa chute. Les serviteurs n'ont jamais, sous ma tente, maudit la domination de leur maître; l'étranger y a toujours trouvé l'hospitahté ; ma porte s'est toujours ouverte au voyageur. Jamais la dissimulation ne m*a fait cacher une faute et receler Tiniquité dans mon sein *. »

p^iiu. 21. Un jeune Araméen, Eliu, qui avait jusque-là écouté en si«

lence le dialogue établi entre Job et ses trois amis, intervint alors, mécontent à la fois et des réponses de ceux-ci, et de la prétendue obstination du péitriarche. Son discours reproduit les objections déjà développées par les Iduméens, et insiste sur la témérité et l'orgueil de leur ami 3. Job ne répondit pas, Dieu lui-même prit sa défense.

LeSeignenr 22. « Au sciu de la tempête, Dieu fit entendre ces paroles ^ : *Ba majesié!' Quol cst celui qui obscurcit la Providence par des discours dénués de savoir? Où étais-tu quand je posais les fondements de la terre? Qui en a fixé les dimensions et tendu sur elle le niveau? Sur quoi reposent ses bases affermies? Quelle main jeta la pierre angulaire de cet édifice, alors que les astres du matin me louaient dans leurs harmonieux concerts et que les fils de Dieu (les anges) tressaillaient d'allégresse? Qui renferma l'océan dans ses barrières, alors qu'il s'élançait du sein maternel, quand je lui donnais la nuée pouj manteau et que je l'enveloppais de l'atmosphère, comme Fenfan qu'on enveloppe de langes? C'est moi qui fixai ses limites, je luiim

* Noos arons ici une mention précise de l'idolâtrie sahéenne. »- * lot cap. XXXI, passmi. — * Job, cap. xxxii-xxxvn.

* M. l'abbé Kobrbacher dit très-judicieusement : « Alors Jéhovah répondi » à Job, ou plutôt à l'homme en général. » Hist. univ, de l'Eglise cathd,, tom. J pag. 292, 20 édit.

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posai des remparts et des barrières ; je lui dis : Tu viendras jusquelà, sans dépasser ce terme, et tu briseras à ce grain de sable Torgueil de tes flots courroucés I Est-ce toi qui as jamais donné le mot d'ordre à l'étoile du matin et enseigné à Taurore l'heure de son retour? As-tu pris la terre par ses deux pôles pour en secouer les impies? As-tu pénétré dans la profondeur des océans et visité les domaines mystérieux de l'abîme? Les portes de la mort se sont-elles ouvertes sous tes pas; as-tu contemplé ses régions ténébreuses? Connais-tu le séjour de la lumière et l'arsenal des ombres de la nuit? As-tu parcouru les réservoirs de la neige, et vu se former les trésors de la grêle? De quelle main s'échappent la pluie et les gouttelettes brillantes de la rosée? Sais-tu qui forme la glace, quand l'eau se durcit comme la pierre et que la surface de l'abime devient un chemin solide? Elèveras -tu la voix pour commander aux nuages et déverser sur tes campagnes leurs eaux fécondes? Lanceras-tu l'éclair et la foudre? répondront -ils à ton appel, en disant: Nous voici * ? »

23. Job s'humilia * devant la majesté infinie qui se révélait à lui dans sa gloire. «Je veux, dit-il, prolonger ma pénitence dans la poussière et la cendre ^I » Mais le Seigneur avait résolu de récompenser la foi et la patience inébranlables du patriarche. Satan était vaincu. « Jéhovah s'adressant alors à Eliphaz de Théman : Tes discours et ceux de tes amis, dit- il, ont soulevé mon indignation. Vous n'avez point parlé de mes jugements avec la droiture et la vérité de Jcb, mon serviteur. Prenez donc sept taureaux et sept béhers que vous otfiirez en holocauste pour l'expiation de ce péché. Demandez à Job, mon serviteur, qu'il prie pour vous. J'accueillerai son intercession et vous pardonnerai votre erreur. Eliphaz de Théman, Baldad de Suah, et Sophar de Naamath exécutèrent l'ordre divin, et le Seigneur reçut avec bonté les prières que Job lui adressa en leur faveur *. »

* 7o6, cap. XXXVIII. — Etudier en son entier le discours de Jëhovah, dont ia magnificence est véritablement divine, appartient plus particulièrement à ui» eours d'Ecriture sainte.

> Jobj cap. xxiix, 33-33. — » Job^ cap. xui, 1-S. — * Idem^ cap. XLII, 7-10.

lob est rétabli dans Si première

24. Pendant que le patriarche accomplissait cette mission toucliante pour des urais qui l'avaient tant outragé, a Jéliovali contemplait d'un regard d'ineffable miséricorde les souffrances et la vertu de son serviteui*. Il lui rendit le double des biens qu'il avait perdus. Tous les frères, toutes les sœurs de Job, tous ceux qui l'avaient connu au temps de sa prospérité vinrent le trouver et /" rompirent avec lui le pain de l'amitié. Touchés de compassion pour ses douleurs, ils le consolèrent de ses achetions passées et lui donnèrent chacun une brebis * et un anneau d'or. Dieu bénit les nouvelles richesses de Job plus encore que les prernières. Le patriarche posséda quatorze mille brebis, six mille chameaux, mille couples de bœufs et mille ânesses. Il eut sept fils et trois filles, et il nomma la première Aurore {Diem), la seconde Cinname {Cassiam), la troisième Boîte de fard (Comustibn). Elles surpassèrent en beauté toutes les filles de l'Orient, et Job les admit à partager avec leurs frères l'héritage paternel. Le patriarche vécut encore cent quarante ans; il vit ses fils et les fils de ses fils jusqu'à la quatrième génération, et il mourut dans une heureuiia v'^iUesse, plein de jours et de saintes œuvres *. »

23. Tel est ce Livre divin de Job. On a ajffecté de l'appeler un poëme 3; la science rationaliste de nos jours a cru peut-être en faire réloge par cette exclusive désignation. Mais si elle a prétendu, sous cet hommage apparent, dissimuler l'intention ultérieure de réduire le Livre de Job aux proportions d'une œuvre de pure imagination, dont la réalité historique serait absente, nous repoussons cette attaque indirecte au nom de quarante siècles de foi, d'admiration et d'enthousiasme pour les souflrances du patriarche de l'Idumée.

* Quelques interprètes ont voulu voir, dans ce tribut de l'amitié, une monnaie marquée à l'effigie d'une brebis. Le commentateur le plus estimé du Livre do Job fuie observer avec beaucoup de raison qu'à l'époque patriarcale, les véritables richesses consistaient en troupeaux. L'or n'était qu'un objet de luxe de second ordre. Et comme le mot bébreu qu'il s'agit de traduire signifie brebis, il n'admet pas la nécessité de substituer le sens liguré au sens propre. Nous sommes complètement de son avis (Corderus, Comment, in Lib. Jobj cao- xui, 11).

« JoA, cap. XLii, 10 ad ullim. — - ' Il y a longtemps que saint Jérôme avait dit ; Hexametri versus sunt dactylo sponclœoque currentes (Praefat. in Job),

CHAP. IV. — JOB (vers l'an 1800 AV. JÉSUS-CHRIST). 505

Job n'est pas le seul personnage historique dont la critique moderne voudrait effacer le nom. Ce qu'on essaie contre Job^ on Ta tenté contre Moïse; et comme dans ce champ de l'exégèse indépendante, toutes les plus capricieuses aberrations de l'esprit humain se donnent libre carrière, notre siècle aura l'insigne honneur, aux yeux de la postérité, d'avoir découvert en lisant Tlliade et l'Odyssée qu'Homère lui-même n'exista jamais. La logique, depuis Adam jusqu'à nous, a conclu invinciblement de l'existence de l'œuvre à l'existence de l'ouvrier. Nous nous permettons de croire que, malgré l'autorité de quelques écrivains du xix^ siècle, la logique conservera cette formule jusqu'à la fin du monde. On a pu remarquer aussi les tentatives du rationalisme moderne, pour effacer du Livre de Job les passages que l'interprétaL^n séculaire et la consécration de l'Eglise ont présentés à la foi catholique comme l'expression la plus sublime de l'espérance d*un Rédempteur et de la croyance à la résurrection. Quand saint Jérôme entreprit la grande œuvre de la traduction des Livres saints , œuvre immortelle que la science de nos jours n'ébranlera jamais, il écrivait ces paroles que nous livrons à l'attention des exégètes modernes : « Je l'avoue, je » n'ai jamais compté sur les seules forces de mon intelligence pour » l'interprétation de l'Ecriture sainte : je n'ai jamais eu cette témé' » raire confiance en moi-même, et dans les choses que je croyais » le mieux savoir, je me suis toujours fait une règle de consulter » de plus doctes que moi. Un juif de Tibériade , un docteur de la » loi m'avait été signalé, par l'admiration de ses corehgionnaires, » comme le plus versé dans la science des Ecritures. Je l'ai pris » avec moi pour conférer ma traduction du commencement à la » fin, a vertice, ut aiunt, usque ad extremum unguem^ et c'est ainsi » que j'ai pris quelque confiance en mon travail et que j'ose vous > l'envoyer ^ » Il nous sera permis, sans faire d'allusion. personnelle, de préférer les procédés philologiques de saint JiTÔme à ceux des exégètes du xix** siècle, et de maintenir que la science de nos jours ne parait pas appelée à réviser d'une manière définitive l'interprétation du saint docteur.

* Prœfatio in Libros Regum, Ad Domnionem et Rogatianum,

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