CHAP. I. — SERVITUDE DES HÉBREUX EN EGYPTE
Bécution n'est fatale qu'aux oppresseurs. D'accord avec Ussérius et les auteurs anciens, M. Champollion le Jeune * a fixé, d'après les monuments égyptiens étudiés par lui, les données historiques sur le Pharaon de Moïse. Voici les paroles de l'illustre savant : « C'est, B dit-il, en adoptant la chronologie et la succession des rois don- » née par les monuments égyptiens, que l'histoire égyptienne con- » corde admirablement avec les Livres saints. Ainsi, par exemple : » Abraham arriva en Egypte vers 1900, c'est-à-dire sous les Rois » pasteurs. Des rois de race égyptienne n'auraient point permis à B un étranger d'entrer dans le pays. C'est également sous un roi » pasteur que Joseph est ministre en Egypte et y établit ses frères, » ce qui n'eût pu avoir lieu sous des rois de race égyptienne. Le » chef de la dynastie des Diospolitains, dite la dix-huitième, c'est » le rex novus qui ignorabat Joseph de l'Ecriture sainte, lequel étant » de race égyptienne, ne devait point connaître Joseph, ministre » des rois usurpateurs ; c'est celui qui réduit les Hébreux en escla- )) vage. La captivité dura autant que la dix -huitième dynastie, et » ce fut sous Ramsès V ou Aménophis, au commencement du » XV'' siècle , que Moïse délivra les Hébreux. Ceci se passait dans » l'adolescence de Sésostris, qui succéda immédiatement à son » père, et fit ses conquêtes en Asie pendant que Moïse et Israël » erraient pendant quaiante ans dans le désert. C'est pour cela que » les Livres saints ne doivent point parler de ce grand conquérant. » Tous les autres rois d'Egypte nommés dans la Bible se retrou- » vent sur les monuments égyptiens, dans le même ordre de suc- » cession et aux époques précises où les Livres saints les placent. » J'ajouterai même que la Bible en écrit mieux les véritables noms » que ne l'ont fait les historiens grecs 2. » Ainsi parlait le Cuvier de la science hiéroglyphique, à une époque où, sous son regard intelligent, l'histoire égyptienne sortait d'un sommeil vingt fois séculaire. Toutes les investigations faites depuis par ses élèves, ont confirmé la parole du maître, relative au Pharaon, père de Sésos-
* Nous renvoyons ici à la note du n» 8, chap. m, 3« époque de c^-*:! toire.
* Lettre de M. Champoiiion le Jeune à Mgr Testa, 23 mai 1827,
526 HISTOmE DE l'église. — IV" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
tris, qui dut disparaître soudain, englouti par les flots de la mer Rouge. La science, dans ce qu'elle produit de plus grand et de plus inattendu, sur tous les champs de l'observation et sur tous les points de Tespace ou du temps, vient ainsi confirmer la divine vérité de la révélation biblique.
§ IV. IVaissance et vocation de Moïse.
L'enfant 15. Au moment où le cruel édit du Pharaon plongeait les familles
eaux. juives dans le désespoir, Amram, de la tribu de Lévi, marié avec Jocabed, sa cousine paternelle, avait déjà un fils nommé Aaron *, et une fille nommée Marie (Miriam) *. La bénédiction du Seigneur vint encore visiter les deux époux, mais leur joie était mêlée d'une amère tristesse, en présence de l'ajffreuse proscription dont leur race était frappée. « Jocabed donna le jour à un fils dont la beauté attendrit son cœur maternel. Elle réussit à dissimuler sa naissance et à le tenir caché pendant trois mois dans sa maison. Ne pouvant continuer plus longtemps à soustraire l'enfant à des regards indiscrets, elle prit une corbeille de jonc, l'enduisit de bitume et de résine, y déposa son fils, ferma soigneusement le berceau, et vint cacher son trésor parmi les roseaux dont les rives du Nil étaient couvertes. La sœur de l'enfant se tenait non loin et veillait sur le pieux dépôt. Or c'était le lieu où la fille du Pharaon ^ avait coutume de venir, avec ses compagnes, prendre dans le fleuve les délices du bain. Comme elle approchait avec les jeunes filles de sa suite, elle aperçut la corbeille au milieu des roseaux, et se la fit apporter par une de ses compagnes. La corbeille fut ouverte, et en voyant le petit enfant qui faisait entendre des vagissements plaintifs, la royale fille fut émue de compassion : C'est un enfant des Hébreux! ditelle. Marie s* approchant alors : Voulez-vous, demanda-t-elle , que je fasse venir une femme juive pour servir de nourrice à ce petit enfant? — Va, lui fut-il répondu. Marie courut à sa mère et l'amena sur le rivage. La fille du Pharaon dit à Jocabed : Prends
* Exod., cap. VI, 20. — * Ibid,, cap. n, 4. — • Josèphe lui donne le noKi «- - Thermutis, Antiq. Judaic, lib. II, cap. V.
cet enfant, et nourris-le. Je récompenserai tes soins. L'heureuse mèrvî emporta son fils dans sa maison, et l'éleva. Quand il put se passer de ses soins maternels, elle le rendit à la fille du Pharaon, qui l'adopta comme son propre enfant, et lui donna le nom de Moïse {sauvé des eaux *). »
16. L'éducation de Moïse à la cour du Pharaon est racontée par Josèphe avec une foule de circonstances apocryphes au milieu desquelles il serait impossible de discerner les détails qui pourraient, dans ce récit, avoir un caractère traditionnel 2. Nous ne les reproduirons donc pas ici. Il est seulement permis d'inférer, du texte même de l'Exode, que le fils adoptif d'une princesse égyptienne dut recevoir, pendant son séjour au palais du Pharaon, une culture intellectuelle aussi développée qu'on pouvait la donner à cette époque. Les papyrus contemporains de Moïse, retrouvés avec les momies dans les sépulcres de la terre de Mesraïm, nous révéleront un jour complètement ce qu'était alors une éducation égyptienne. Avec les fragments de ces antiques manuscrits publiés par M. le vicomte de Rougé, nous pouvons déjà constater qu'il y avait dès lors des écoles pubhques en Egypte, que les parents attachaient le plus grand prix à les voir fréquentées par leurs enfants, qu'ils s'imposaient des sacrifices matériels pour stir 1er le zèle du maitre et récompenser ses services. Le rôle de la femme dans l'intérieur domestique et son action incessante sur l'enfant sont décrits, dans le fragment auquel nous faisons allusion, avec un tel accent de vérité, que nous sommes en droit de supposer à la fiUe du Pharaon, mère adoptive de Moïse, des sentiments analogues à l'égard de l'enfant abandonné, recueilli par sa tendresse 3. En dehors de ces inductions très -légitimes, nous avons encore à faire une observation déjà reproduite par la plupart des commentateurs; c'est que le futur législateur hébreu puisa, pendant sa jeunesse, dans les entretiens qu'il dut nécessairement avoir avec les hiéro-
* Exod., cap. II, 2-11. — 2 Joseph., Antiq. Judaic, lib. II, cap. v.
' Relire à la note qui termine le chapitre iii«, 3^ époque de cette Histoire, la note où nous avons reproduit en entier le fragment cité par M. le vicomte de Rougé.
granimates et les vieillards les plus distingués, une connaissance approfondie des doctrines religieuses et politiques de l'Egypte. On devrait donc s'attendre à trouver dans le code religieux et les insti^ tutions civiles qu'il donna plus tard à ses concitoyens, la trace da ses souvenirs d'enfance, une reproduction quelconque des idées et des études de sa jeunesse. Si Moïse n'eût été qu'un législateur ordinaire, les choses se seraient passées ainsi. Mais Moïse n'est point un législateur ordinaire; son génie n'est point un génie humain; le caractère propre de son œuvre est l'inspiration divine. Voilà pourquoi sa doctrine religieuse, ses institutions civiles et politiques n'emprunteront rien à celles de l'Egypte. Le monument qu'il eut la mission d'élever ne ressemblera à aucun des édifices construits par la main des hommes ; le peuple dont il fit l'éducation sera un peuple unique dans l'histoire du monde.
Moïse met 17. Au sortir de l'adolescence. Moïse se serait, d'après Josèphe, Egyptien qui fait un nom illustre dans l'armée du Pharaon. Une invasion d'Abys-
^Hébreu. sinieus, refoulée par son épée victorieuse, l'aurait signalé à la reconnaissance de l'Egypte *. Cet épisode, longuement raconté par Josèplie, nous paraît se rattacher à un fait historique, celui de la dévastation apportée sur le sol égyptien par les hordes des noirs habitants de FEthiopie, à cette époque. Mais le rôle légendaire de triomphateur qu'on fait jouer à Moïse dans cette circonstance, a toute l'apparence d'une fable. La vérité, écrite par Moïse lui-même, reste infiniment au-dessus des commentaires rabbiniques, des additions apocryphes. « Moïse, lisons-nous dans l'Exode, avait vu s'écouler les jours de sa jeunesse au palais du Pharaon; il voulut connaître la situation des Hébreux, ses frères, et fut témoin de l'oppression qui les accablait. Un jour, il vit un Egyptien qui frappait cruellement un Hébreu. Cet acte de brutalité se passait danf une campagne déserte. Moïse, se croyant seul, prit la défense d« l'opprimé ; il tua l'Egyptien et recouvrit le corps de sable 2. » Quand
• Joseph., Antiq. Judaic, lib. II, cap. v.
^ M. Salvador trouve ici l'occasion d'une singulière attaque contre la véraral»i des livres du Nouveau Testament. II rapproche ce passage de l'Exode du veiïtl 14, chapitre vn des Actes de» Apôtres, où on lit : [Moyses) guum vidisaet
Moïse, que l'Ecriture appelle ailleurs « le plus doux des hommes *, » mitissimus super omnes homines qui morabantur in terra, nous apprend lui-même cet épisode de sa vie, il ne cherche ni à atténuer ni à justifier son action. Une discussion longue et pleine d'érudition s'est élevée sur Tinnocence ou la culpabilité de Moïse dans cettiî circonstance. Le récit de la Bible, mieux étudié, aurait évité de si laborieuses controverses. Un mouvement de subite indignation, à la vue d'une agression barbare, saisit un cœur généreux, qui porte secours à la faiblesse et à l'innocence; le meurtre de l'Egyptien, meurtre imprévu et sans préméditation, est le résultat d'une lutte soudainement engagée et sans aucun calcul; il n'y a là qu'un de ces faits où la spontanéité de l'action et sa rapidité dégagent la conscience d'une responsabilité dont elle n'a pu à Tavance juger la portée 2.
18. a Le lendemain, Moïse rencontra deux Hébreux qui, dans la Aroïse so réchaleur d'une violente querelle, se frappaient mutuellement. Il les de iîaliiSnî' sépara, et dit au plus furieux : Pourquoi frapper ainsi ton frère? sî.i.oraî'riîi* — Qui donc t'a constitué notre chef ou notre juge? s'écria ce for- mtffhnUe cené. Veux-tu me tuer aussi, comme tu as tué hier cet Egyptien! Moïse se retira. La certitude que le meurtre de l'Egyptien était divulgué, le rempht de crainte. En effet, le Pharaon en fut bientôt informé; il donna l'ordre d'arrêter Moïse et de le punir de mort. Moïse eut le temps de prévenir, par sa fuite, la vengeance royale. 11 prit la route du désert, dans la direction de Madian. En arrivant dans cette contrée, il s'assit près d'une citerne, au bord du chemin.
quemdam injuriam patierdem, vindicavit illum : et fecit ultionem ei qui injuriam sustinebat, percusso JEgyptio. M. Salvador trouve de l'inexactitude dans les paroles de saint Etienne, qui « ajoute, dit-il, le désir de la vengeance ausen- » timent de la défense. » Si nous ne nous trompons, ce reproche est fondé 6ur une inexactitude dont M. Salvador se rend coupable lui-même. Le désir de la vengeance dont parle le célèbre auteur juif, n'est pas exprimé dans le texte que nous avons mis sous les yeux du lecteur. — Exod., cap. n, 11-13.
* Numer., cap. xn, 3.
* C'est le sentiment des nouveaux éditeurs de l'Histoire du peuple de DieUf par Berruyer, édit. de Besançon. — Voir Natal. Alex., Hisior. ecdes., tom. II, Bissort. intitulée : Moses jEgypiium insultantem Hebrœo interficiens, homicidii reus non tzsiitit^ pag. 218-221.
Or sept jeunes filles amenaient en ce lieu les troupeaux de leur père, prêti*e de Madian, pour les faire boire dons les canaux disposés près de la fontaine. Mais des bergers madian ites survinrent et voulurent les chasser *. Moïse, se levant alors, prit la défense des jeunes filles et abreuva lem's troupeaux. Elles se luitèrent de porter ces nouvelles à Jéthro, leur père *. Pourquoi revenez-vous ainsi avant l'beure accoutumée? demanda-t-il en les voyant. — Un Egyptien, répondirent-elles, nous a délivrées de la violence des pasteurs; il nous a aidées à puiser l'eau pour abreuver nos brebis. — Où est cet homme? s'écria le prêtre madianite. Pourquoi l'avez-vous laissé partir? Faites -le venir pour rompre avec nous le pain de l'hospitalité! Moïse fut ainsi introduit sous la tente de Jélhro, et prit l'engagement de demeurer avec lui. Séphora, l'une des filles du prêtre madianite, lui fut donnée pour épouse. Moïse en eut un fils qu'il appela Gersam {peregrinus illic), en disant : J'ai été proscrit sur la terre étrangère. Un second enfant fut nommé Ehézer {Deus meus adjutor) : Le Dieu de mes pères, dit Moïse, m'a arraché à la main redoutable du Pharaon 3. »
A la lecture de cette page où l'écrivain laisse à peine entrevoir les sentiments qui remplissaient son âme en racontant sa propre histoire, il est impossible de ne pas y découvrir je ne sais quelle discrétion émue qui l'empêche d'insister sur des détails personnels. Qu'en mette ce récit du fugitif assis au bord du puits de Madian en parallèle avec celui de Jacob au .puits de Gharres. Le sentiment de Jacob pour Rachel éclate sous la plume de l'historien et se révèle dans toute la conduite du patriarche. Moïse, en parlant de luimême, éprouve une sorte d'émotion contenue. Parmi les filles de
t Nous avons déjà eu l'occasion d'expliquer, à propos de la rencontre de- Jacob et de Rachel au puits de Gharres, que l'eau des fontaines était parfois insuffisante à remplir, dans un laps de temps donné, la capacité du bassin destiné à la recevoir. Ce fut peut-être une circonstance analogue qui donna lieu à la brutalité des pasteurs madianites. Du reste, « les puits du désert, dit » M. Léon de Laborde, sont le théâtre des disputes, l'occasion des querelles, e^ » quelquefois la cause des guerres les plus acharnées. » Comment, géograph. sutr l'Exode, page 9.
2 Jéthro, h%rA 'père de Moïse, portait le surnom de Raguel, qui lui est dom d'abord dans ce passage de l'Exode, — 3 Exod,, cap. ii, 13-23.
Jéthro qui se présentent à la fois à ses yeux, il ne signale même pas la présence de Séphoia, celle qui devait lui faire connaître les joies de la paternité. Le dialogue de Jacob avec les pasteurs chaldéens est relaté minutieusement; l'épisode des bergers madianites et de leur brutalité vengée par Moïse, n'obtient qu'une mention sommaire. Autant l'arrivée de Jacob chez Laban est circonstanciée, autant l'arrivée de Moïse chez le prêtre de Madian est sobrement racontée. Le mariage avec Séphora est indiqué seulement comme par un homme qui craindrait de s'appesantir trop longtemps sur son histoire intime. Mais le cœur du père et de l'exilé se révèle par un double sentiment de reconnaissance pour son Dieu et de regret pour la nation absente, dans le nom donné aux deux fils nés sur la terre étrangère. Je ne sais si ce genre d'appréciation n'est pas une illusion d'une imagination trop vive, mais il me semble qu'un artiste ou un littérateur auquel on demanderait : Qui a écrit cette page de l'Exode? sans hésiter et par une sorte d'intuition que le sentiment seul peut donner, répondrait : C'est Moïse, car c'est la seule manière dont un tel écrivain ait dû parler de soi! 19. «Des années s'écoulèrent, et le Pharaon mourut. Les fils d'Is- Horcb eti«
Buisson ar»
raël élevèrent leurs voix gémissantes vers le Seigneur; ils se plai- Jent. gnaient de l'impitoyable servitude à laquelle ils étaient réduits, et du sein de l'oppression leur voix fut entendue. Le Seigneur se souvint de l'alliance qu'il avait contractée avec Abraham , Isaac et Jacob; il jeta un regard de miséricorde sur leurs descendants et daigna reconnaître son peuple. Or Moïse faisait paître les troupeaux de son beau-père Jéthro, prêtre de Madian. Un jour, il les avait conduits jusqu'au fond du désert et était arrivé au pied de la montagne sainte d'Horeb *. Le Seigneur lui apparut dans la flamme ardente d'un buisson que le feu brûlait sans le consumer. Moïse, témoin de ce prodige, voulait s'approcher pour le contempler de plus près : Je verrai, disait- il, cette merveilleuse combustion qui ne dévore pas ce qu'elle atteint. Mais le Seigneur l'appela du miUeu
* Le mont Horeb est à deux journées de Dahab; ainsi que le mont Sinaï, dont il n'est qu'un mamelon, il s'élève presque au centre de la presqu'île (M L. de Laborde, Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 2).
du buisson : Moïse ! Moïse ! disait-il. — Me voici , répondit le fils d'Amram. — N'approche pas davantage. Détache la chaussure de tes pieds, car la terre sur laquelle tu les a posés est sainte ! Je suis, ajouta le Seigneur, je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. A ces paroles, Moïse se couvrit le visage de son manteau, craignant de voir la majesté de Dieu. Le Seigneur continua à faire entendre sa voix : J'ai vu, dit -il, Taffliction qui pèse sur mon peuple en Egypte ; les gémissements arrachés à sa misère par la tyrannie des intendants des travaux publics, sont arrivés jusqu'à mes oreilles, et j'ai eu compassion de ses douleurs. Le temps est venu où je le délivrerai de l'oppression des Egyptiens; je le ferai sortir de ce pays pour le mettre en possession d'une terre vaste et féconde, où coulent le lait et le miel *; je lui donnerai les régions occupées par les tribus de Chanaan, de Helh, des Amorrhéens, Phérézéens, Hévéens et Jébuséens. C'est toi que j'enverrai près du Pharaon, et que je chargerai de faire sortir d'Egypte les enfants d'Israël, mon peuple. Moïse s*écria : Qui suis-je, Seigneur, pour me présenter devant le Pharaon et faire sortir d'Egypte les fils d'Israël? — Je serai avec toi, répondit le Seigneur. Souviens-toi de cette parole, qui sera un jom^ la preuve Jila confirmation de la mission que je te donne. Quand tu auras délivré le peuple hébreu et que tu l'auras fait sortir de la terre égyptienne, tu viendras sur cette montagne même offrir avec lui un sacrifice. — J'irai donc, reprit Moïse, trouver les enfants d'Israël ' je leur dirai : Le Dieu de vos pères m'envoie près de vous.
» « Cette expression figurée, dit M. L. de Laborde, se retrouve au moins par tt l'intention dans Homère. La terre d'Argos y est représentée comme la ma- » melle de la terre {Iliade^ liv. I). La Syrie produit beaucoup de lait et de » miel; et comme expression figurée, elle s'appliquait avec justesse aux » parties fertiles de cette belle contrée. Cette dénomination d'un pays où 0 coulent des ruisseaux de lait et de miel, était au reste moins une figure » descriptive de la Syrie qu'une expression consacrée pour tout pays riche » et fertile; c'est ainsi qu'elle est appliquée parles Israélites à l'Egypte [Nom" » ôr^.y, chap. XVI, 13), et Joël, dans son magnifique langage, s'écrie : « En ce » jour-là la douceur du miel dégouttera des montagnes, le lait descendra de» » collines, et les eaux couleront de tous les ruisseaux de Juda, » chap. m, 18. Cwnment. géograph, sur V Exode, pag* 11, 12,
Mais s'ils me demandent : Quel est son nom? Qu'aurai-je à leur répondre ? — Je suis celui qui suis, dit le Seigneur. Ainsi tu diras aux fils d'Israël : Celui qui est m'a envoyé près de vous. Il est le Seigneur, Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. Tel est mon nom dès les jours de l'éternité; tel est le nom sous lequel vous m'invoquerez de génération en génération. Va donc, et rassemble les vieillards d'Israël. Tu leur diras : Le Seigneur, Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob s'est manifesté à moi, il m'a fait entendre cette parole : J'ai visité mon peuple, et j'ai vu tout ce qu'il a souffert sur la terre de Mesraïm. Maintenant je vais vous délivrer de la servitude égyptienne pour vous conduire au pays de Chanaan , dans une terre où coulent le lait et le miel. C'est ainsi que tu parleras, et ils écouteront ta voix. Tu te présenteras alors, accompagné des vieillards d'Israël, devant le Pharaon, et tu lui diras : Le Seigneur, Dieu des Hébreux, nous a fait entendre ses ordres. II nous faut aller dans le désert, à trois jours de marche, pour lui offrir un sacrifice. LC Pharaon, je le sais, ne consentira à vous laisser partir qu'après y avoir été contraint par une puissance supérieure. J'étendrai donc la main, et je frapperai TEgypte par des prodiges éclatants. C'est alors qu'il vous laissera partir; et les Egyptiens s'estimeront si heureux de vous voir quitter leur terre, que vous sortirez les mains chargées de présents. La femme juive demandera à l'égyptienne, sa voisine ou son hôtesse, des vases d'argent, des vêtements précieux, et elle les obtiendra; vous partirez enrichis des dépouilles de l'Egypte *. »
20. La vision du Buisson ardent d'Horeb est un fait miraculeux, caractère On a prétendu l'expliquer d'une manière toute naturelle, par le feu "d'/îa pre-* que les indigènes ou les voyageurs mettent parfois aux broussailles fèSauîTn'dô du désert. « Il faut, dit M. Léon de Laborde, toute la volonté expli- ^''''^ ^^<>''^ » cative des commentateurs, pour trouver de l'analogie entre un » fait aussi simple et celui qui excite dans Moïse un si grand éton- » nement et une si vive crainte. Le berger de Jéthro ne comiais-
^Exod., cap. m integr.
» sait-il pas, comme tous les Arabes fle nos jours, la possibilité de D mettre le feu à un buisson desséché, et s'en serait-il étonné *? » Moïse n'est donc pas le jouet d'une crédulité naïve, quand il s'approche en tremblant du buisson merveilleux. La voix qui l'appelle du milieu de la flamme ardente, est une voix qui s'impose aux mortels et dont la parole souveraine s'est fait entendre avec son caractère dominateur à toutes les époques antérieures, depuis le fiât lux jusqu'au patriarche de l'Idumée. Le futm^ libérateur des Hébreux reçoit l'ordre de détacher sa chaussure pour fouler ce sol à jamrJs consacré par la majesté divine. Cette marque de respect, étrangère à nos usages et à nos climats du nord , est encore usitée dans tout l'Orient; le voyageur moderne que sa foi de chrétien ou sa curiosité d'archéologue conduisent au couvent du Sinaï, détache sa chaussure et se soumet au rite oriental, pour pénétrer dans la chapelle élevée sur le lieu môme où la vision du Buisson ardent s'offrit aux yeux de Moïse. C'est là que le nom incommunicable de Celui qui est, dont l'être est l'essence et la vie, fut manifesté pour la première fois aux hommes. Du sommet de l'IIoreb descendit la première parole -de délivrance pour le peuple hébreu, ce peuple qui portait -dans son sein l'avenir du monde entier et les destinées immortelles de toutes les âmes humaines. Quelle grandeur et quelle majesté dans la révélation faite au désert à un pauvre berger de Jéthro ! Quelle immense perspective la mission exceptionnelle donnée à Moïse ouvre à nos regards, et comme on comprend, de ce point de vue, l'hésitation qu'il éprouve en face de cette communication divine!
Résisfance 21. « Moïso proposa ses doutes au Seigneur. Les fils d'Israël ne
de Moïse à la . . . . t. ., xi ,r x . • ^ t
misMoiMiieio me cron^ont point, dit-il. Ils n écouteront pas ma voix et me di-
luf donner! fOut i Lo Diou do uos pèros ne t'est point apparu. — Que tiens-ti
eoniirïu'u''!a à la main? demanda le Seigneur. — Mon bâton de berger, répon
Moïsefii:"- dit-il 2. — Jette-le à terre. Moïse le jeta, et recula d'épouvani
ompheiit (Jf .s hésitai iuns du
prop le.e. j Comment, géograph. sur V Exode, pag. 2.
* « Tous les Arabes du déser, et tous ceux qui habitent la Hsière des payi o cultivés, portent des bâtons à tête recourbée, qui servent pour guider 1( » chameaux et les dromadaires, —Le b^^ton de Moïse pouvait donc avoir cetU
en le voyant subitement changé en serpent. — Etends la main , reprit le Seigneur, et saisis la queue de ce serpent. Moïse le fit, et le serpent redevint la verge pastorale qu'il portait auparavant. — De tels prodiges , continua le Seigneur, leur prouveront que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, leurs pères, t'est réellement apparu. Maintenant, ajouta-t-il, mets la main sur ta poitrine. Moïse le fit, et sa main se couvrit immédiatement d'une lèpre farineuse et blanche comme la neige. — Retire ta main, commanda le Seigneur; et la m;iin de Moïse redevint saine comme elle était d'abord. — S'ils ne croyaient pas encore à ces deux miracles, continua le Soigneur, s'ils refusaient d'écouter ta parole, tu prendras de l'eau du Nil et la répandras en leur présence; elle sera changée en sang. — Seigneur, objecta de nouveau Moïse, je vous supplie de m -épargner une telle mission. Vous savez que ma langue est naturellement embarrassée et ne se prête que dilhcilement à formuler mes paroles , et depuis que vous vous entretenez avec votre serviteur, je sens que cette difficulté s'est encore augmentée. Le Seigneur répondit: Qui donc a formé la bouche de l'homme? Qui a foit son oreille et ses yeux, et les ferme à son gré pom* le sourd et l'aveugle, ou refuse la parole aux muets? N'est-ce pas moi? Va donc, je parlerai par ta bouche et je mettrai mes discours sur tes lèvres! — Grand Dieu! s'écria Moïse, je vous en supplie, donnez cette mission à un homme qui en soit plus digne et qui la remplira selon les desseins de votre miséricorde! Ce refus excita l'indignation du Seigneur. Cependant il reprit : Ton frère Aaron, fils de Lévi comme loi, a la parole éloquente et facile. En ce moment il se dispose à te rejoindre, et aura grande joie à te revoir. Communique-lui mes ordres ; je parlerai par ses lèvres et par les
» forme, qui se retrouve -dans toutes les scènes des peintures égyptiennes. © (M. L. de LaJjorde, Comment, sur l'Exode, pag. 14). Le ])àton pastoral des évê" ques aurait ainsi un précédent dans la verge de Moïse. — « Les moines du » couvent de Sain'e-Catherine, au mont Sinaï, cultivent dans leur jardin la » Colutea Haleppica, qu'ils appellent Sferdiy et qui, selon eux, est la même » plante qui fournit autrefois la verge de Moïse. Rien ne combat cette opi- » nion, et depuis longtemps les pèlerins rapportent pieusement des rameaux » de cet arbuste. » (Idem, ibid.)
836 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-1605).
tiennes, et je dirigerai toutes vos actions. Il sera ta bouche, et tu seras son œil pour le diriger dans Taccomplissemant de mes desseins. Garde aussi cette verge à ta main, car c'est avec elle que tu opéreras des prodiges *. »
jnduraho '' 22. « Moïsc reprit la route de Madian. De retour près de Jéthro. Sens de cette son Leau-pèrc, il lui dit : J'ai formé le dessein d'aller en Egypte ^
parole.
retrouver mes frères et savoir s'ils vivent encore. — Que la paix du Seigneur t'accompagne! répondit Jéthro. Or Dieu avait une seconde fois parlé à Moïse et lui avait dit : Retourne en Egypte; ceux qui avaient juré ta perte sont morts. Moïse prit donc avec lui Sephora, sa femme, et ses deux jeunes fils; il leur donna un âne pour leur servir de monture pendant le voyage, et s'achemina ainsi vers la terre de Mesraïm. Dans le trajet, le Seigneur lui apparut de nouveau : Tu renouvelleras, lui dit-il, les merveilles opérées à Horeb en présence du Pharaon. Mais je le hvrerai à son aveuglement et à la dureté de son cœur; il refusera de laisser partir mon peuple. Tu lui diras alors : Voici les paroles de Jéhovah, le Seigneur : Israël est mon fils premier -né. Je t'ai donné l'ordre de remettre mon peuple en liberté, pour qu'il puisse vaquer à mon service, et tu ne l'as pas voulu. Maintenant je vais frapper de mort l'aîné de tes fils, l'héritier de ton trône. ^ «Une expression mal interprétée par Calvin dans les paroles que Dieu adresse à Moïse, a été pour l'hérésiarque l'argument principal sur lequel il voulait appuyer tout son système de se7f-a?'bitre. Le texte de la Vulgate, reproduisant littéralement l'hébreu, est celui-ci : a J'endurcirai le cœur du Pharaon : » Ego indurabo cor Pharaonis. Calvin, avec sa méthode pharisaïque de ne prendre dans l'Ecriture que « la lettre qui tue, » sans « l'esprit qui vivifie, » a isolé oette parole de tout le contexte de l'histoire mosaïque. Puisque c'est Dieu qui endurcira le cœur du Pharaon, disaitil, l'obstination du roi égyptien sera donc le fait d'une fatalité divine, contre laquelle la volonté humaine deviendra impuissante. Dieu prendra plaisir à punir dans le Pharaon une résistance dont le Pharaon ne sera réellement pas coupable, et nous aurons ainsi le spectacle de la justice divine sévissant contre un crimô dont » Bsaod., cap iv. 17., — « Ibid., 17-23.
Dieu lui-même sera l'auteur. Ainsi raisonnait le rival de Luther. On lui répondait par la suite même du récit biblique. Après chacune des plaies dont la verge de Moïse frappera l'Egypte, l'Ecriture nous dit expressément que « le Pharaon oubhait le châtiment passé et endurcissait son cœur : » Videns Pharao quod data esset requies^ ingravavit cor suum *. L'expression se renouvelle dix fois de suite avec la même énergie ^. Or, disaient les docteurs catholiques, si un texte isolé peut ainsi servir de base à tout le système de Calvin, que deviendront les dix autres textes complètement opposés à ce système et prouvant clairement que l'obstination du roi égyptien, permise par Dieu, sans doute,, était cependant l'acte réiléchi et prémédité de la volonté libre du Pharaon? L'hérésiarque, sans sortir de son exégèse rigoriste et sans tenir compte des paroles de l'Ecriture qui la renversaient, maintenait purement et simplement son système. On lui faisait observer que tous les Pères et tous les docteurs de l'Eglise avaient unanimement interprété ce passage dans le sens opposé au sien. Il niait l'autorité de la tradition. On lui objectait que la tradition dont il répudiait ici la valeur, était souvent invoquée par lui dans d'autres controverses. Il répondait que le libre examen et l'interprétation privée de l'Ecriture étaient supérieurs à la tradition, supérieurs à l'autorité des Pérès, supérieurs à l'autorité de l'Eglise. Hélas! cette question de l'autorité, qui a fait de Luther et de Calvin deux hérésiarques, et de leurs doctrines un incendie dévastateur, s'est bien éclaircie depuis. La raison émancipée a été mille fois plus loin dans ses extravagances que les réformateurs du xvi® siècle n'eussent pu le prévoir. Lassée aujourd'hui de ses propres excès, se débattant en vain entre le scepticisme et l'indifférence, elle ne trouve le repos et la paix qu'au sein de l'Eglise, si longtemps méconnue, si longtemps outragée, et restée pourtant l'asile maternel, l'abri hospitalier de toute intelligence qui veut vivre de la foi. ^ ^
* Exod., cap. VIII, 15. — * L'hébreu porte iachbed libbo : ingrnvavU ipse cor suum, toutes les fois que la Vulgate traduit par : ingravatum est cor ejus (Voyez Gornel. à Lapide, Comment, in Exod., cap. vu, 3). H ne restait donc même pas à Calvia la ressource d'incidenter sur la traduction moins précis* d6 la Vulgate.
Moïse, de 23. Au pied du mont Horeb, Moïse, ainsi que le lui avait prédit E^lyp"',!":! le Seigneur, rencontra Aaron, son frère, qui venait au-devant de
connaître ea ,...'. , , . .■. . .
mic.i M di- lui *. Arrives en Egypte, ils poursuivirent energiijuement l'accompir(ii"srÏÏi* plissement de leur mission divine. Pour ne point en être distrait par des préoccupations de famille, Moïse fit repartir Sépliora et ses deux fils pour le pays de Madian *. En présence des anciens d'Israël, Aaron exposa les ordres divins donnés sur la montagne sainte, et Moïse, devant le peuple assemblé, opéra les prodiges, signes de sa mission, qui confirmèrent la vérité de leurs récils et entraînèrent la conviction des fils d'Israël. Le peuple hébreu reconnut que Dieu avait enfin exaucé la voix de ses douleurs et résolu sa délivrance; l'assemblée, dans un sentiment unanime de reconnaissance, se prosterna pour adorer le Tout-Puissant ^. »
§ V. Plaies d'Egypte (1G4C).
Premi'ronn- 24. c( Moïse ct Aarou se présentèrent alors devant le roi d'E-
MoïL-a du gypie : Le Seigneur Dieu d'Israël, lui dirent-ils, vous commande,
préciaiiM, Fî par notre bouche, de mettre son peuple en liberté pour qu'il puisse
paVji.s''u' aller au désert offrir un sacrifice. — Quel est ce Dieu dont vous
vad.
me parlez? répondit le Pharaon. Je ne le connais pas, et je ne rendrai point la liberté au peuple d'Israël. — Le Dieu des Hébreux nous a fait entendre sa yoix, reprirent les deux envoyés. Il nous ordonne de nous rendre au mont Horeb, à trois jours de marche dans le désert, pour lui offrir un sacrifice. — Pourquoi, répondit le Pharaon, détourner ainsi vos concitoyens, par ces propos séditieux, de la soumission qui m'est due? Allez reprendre- vos travaux '*. » La conduite du roi égyptien s'inspire ici des sentiments d'une politique tout humaine. Une réclamation lui est adressée au nom d'un Dieu qu'il ne connaît pas; la raison d'Etat lui paraît en cette circonstance bien supérieure à la parole de deux membres d'une race opprimée; les services qu'Israël esclave rend à l'Egypte sont assez grands pour qu'il n'en fasse pas si légèrement l'abandon. Tel est le sens de sa réponse, et tel sera le motif de la
1 Ejvd., cap. IV, 27, 28. — « Ibid., cap. xvni, 2-4. — 3 Ibid., cap. iv, 27-?l« — * ibidtj cap. y, 1-4.
longue résistance qu'il opposera encore aux deux euvoyés du Sei«« gneur. Il faudrait bien peu comprendre le cœur humain pour ne pas voir qu'avec ses préjugés d'éducation, de religion et de politique, le roi égyptien était tout naturellement disposé à agir ainsi. Le système de Calvin, dans son interprétation de Vlnaurabo cor Pharaonis^ est donc, au point de vue historique, une véritable absurdité. C'eût élé mi miracle plus étonnant que tous ceux qu'opéra la verge de Moïse, de voir le Pharaon se prêter ainsi à une mesure que son intérêt le plus évident le portait à repousser. Mais le Dieu qui ordonne la délivrance des Hébreux, et qui en a prévu les difficultés et les obstacles, s'est réservé les moyens d'en triompher. Ces moyens n'auront rien qui puisse les faire oonf'^ndre avec un événement ordinaire et naturel. C'est en vain que M. Salvador, dans son récit, présente la sortie d'Egypte comme une conspiration militaire habilement dirigée par Moïse. « Ses frères, dit-il, » recevaient rapidement ses ordres et lui communiquaient leurs » pensées par le canal de leurs anciens; ils se procuraient des ar- » mes et s'organisaient avec assez d'ensemble, pour que leur chef » connût aussitôt le nombre des hommes capables de combattre *. » Cette appréciation d'un Israélite moderne est complètement dénuée de fondement. L'Exode ne parle pas de ce complot ténébreux, de cette organisation en société secrète. Tout se passe au grand jour. Il y a si peu de soulèvement, que la réaction tyrannique occasionnée par la première entrevue do IMoïse avec le Pharaon excite la colère des Hébreux contre l'envoyé de Dieu, et qu'ils viennent officiellement lui déclarer qu'ils ne se laisseront pas diriger par lui 2. M. Salvador ne se contente pas de cette invention gratuite d'une prétendue révolte; après avoir vu dans le texte de Moïse ce qui n'y est pas, il se refuse à voir ce qui s'y trouve réel lement. « Toutes les circonstances susceptibles de frapper les ima- » ginations, dit-il, furent utihsées par le sage Hébreu ; apparition » successive des fléaux les plus redoutés dans ces climats, insectes «destructeurs, épidémie, épizootie, tempêtes, et autres choses sur
' J. Salvador, Institut, de Moïse, tom. I, pag. 33. — * Exod,, cap. v, 20, 21.
'40 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY* EPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
» lesquelles on n'a pas Tentière certitude de bien comprendre la )> pensée de l'historien, soit à cause du laconisme et de l'hyperbole » du lan.L'uge, soit même en raison de quelques-unes des surcharges » dont* l'existence a été signalée d'une manière générale dans le » Pentateuque *. Cette allusion aux dix plaies d'Egypte, dont M. Salvador élude la nomenclature complète , et qu'il relègue parmi les passages obscurs, hyperboliques ou trop concis dont on ne peut saisir le sens, est un désaveu formel et une trahison au texte sacré, dont il est facile de faire justice. Non, rien n'est laconique, rien n'est inexpliqué, rien n'est surchargé dans ce récit. Nous le reproduirons tel que David l'avait compris ^ à une époque où la tradition juive ne ci^nnaissait pas encore ces compromis avec le rationahsme, et savait accepter l'intervention divine dans l'histoire du peuple de Dieu; tel que les Septante l'avaient interprété dans un temps où la foi hébraïque s'affirmait devant l'école philosophique d'Alexandrie i'vec un courage dont les Juifs de nos jours semblent avoir perdu le secret; tel enfin que Josèphe, le Tiie-Live de l'histoire juive, la compris et consigné dans son réc!t. Le laconisme du langage :;iosaïque dans la narralicn des plu^'cs d'Egypte! Mais comment un écrivain, d'ailleurs sérieux, peut-il compter qu'une semblable insinuation passera inaperçue? Moïse consacre six chapitres de l'Exode, formant un total de cent quatre-vingt-deux versets, à l'histoire des Plaies d'Egypte, et on appelle cela du laconisme! Singulière destinée des Hébreux modernes, qui pi étendent dépouiller les Livres saints de leur prestige divin et de leur caractère éminemment miraculeux, pour tendre à l'incrédulité contemporaine n.ne main qui sera toujours repoussée, pour poser le pied chancelant sur un terrain qui croule sous leurs pas! Moïse l'avait prédit : la gentibus illis non quiesces, neque crit requies vestigio pedis iui ^. LcTharaon 25. Lc Pharaou, loin de céder à la parole de Moïse, inaugura un
aggrave 1 op- ^ ^
pression fies systèmc d'opprcssioii plus odieux encore. Si réellement il se fût
> Institut, de Moïse, tom. 1, pag. 32.
* Voyez l'énumération complète des plaies d'Egypte faite par David au psaume lxxvii, vers. 43-51. — Joseph., A7iliq. Judaic, lib. I, cap. v.
* Prophétie de Moïse sur la destinée du peuple juif après sa dispersion. Venter., cap. xxviii, 65.
IlL'breui.
CHAP. I. — PLAIES d'egypte (1646). 541
agi d'un complot militaire, comme le fait entendre M. Salvador, ce n'était pas en exagérant la compression qu'on pouvait espérer de calmer l'effervescence. Mais rien de semblable ne se passait parmi les Israélites, et les nouvelles rigueurs auxquelles va les soumettre le roi égyptien, n'auront d'autre effet que de discréditer Moïse à leurs yeux. « Le peuple hébreu s'est trop multiplié, dit le Pharaon aux sages de son conseil. Vous voyez à quel point il s'est accru : que serait-ce si nous lui laissions un instant de repos ! A la suite de cette délibération, les intendants hébreux qui étaient préposés à la surveillance des travaux de leurs concitoyens, et les employés égyptiens dont ils relevaient, reçurent l'ordre de ne plus fournir désormais aux esclaves israélites la paille hachée qui entrait dans la fabrication des briques. Le soin de la recueillir dans la campagne devait être laissé à ces malheureux, sans que pour cela la quantité de briques que chacun devait livrer par jour fût en rien diminuée. Ils n'ont pas eu jusqu'ici assez d'ouvrage, disait l'édit royal, et voiià pourquoi, dans leurs propos séditieux, ils parlent d'aller au désert offrir un sacrifice à leur Dieu. Qu'on redouble donc leur tâche quotidienne, et qu'on en surveille la stricte exécution, afin qu'ils n'aient pas le temps de prêter l'oreille à des discours imposteurs * ! n Ces ordres furent exécutés avec la plus exacte sévérité dans tous les chantiers publics où travaillaient les malheureux Israélites. Les intendants hébreux, malgré leur zèle à stimuler l'activité des esclaves, lem^s frères, ne purent cependant maintenir la quantité des livraisons quotidiennes de briques au niveau où elles étaient auparavant. Les exacteurs égyptiens, chargés de la surveillance générale, répondirent à ce déficit en faisant cruellement flageller les intendants. Les femmes et les enfants des Hébreux ramassaient dans les champs les tiges de blé laissées après la moisson, pour soulager la pénible tâche de leurs maris et de leurs pères; mais tant d'efforts de servitude ne suffisaient pas à satisfaire la barbarie de maîtres sans pitié. Tous les grands travaux publics auxquel? les Hébreux étaient condamnés, et qui consistaient, d'après i'énumé-
• Exod., cap. V, 5-9«
542 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV^ ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605),
ralion de Josèphe, « à élever des digues, à creuser des canaux sur 0 le Nil, à construire les fortifications des villes militaires, et à D bâtir les pyramides *, » furent poussés avec une rigueur impitoyable. Les fils d'Israël, réduits au désespoir, se présentèrent devant le Pharaon pour implorer sa justice et sa clémence. Ils furent congédiés avec de nouvelles menaces, et, à leur retour, « rencontrant Moïse et Aaron, son frère : C'est vous, leur dirent-ils, qui avez soulevé contre nous l'indignation royale et qui avez fait tirel le glaive dont nous serons frappés! Que le Seigneur voie votre odieuse conduite et vous juge dans sa~ sévérité! Et Moïse s'éloigna pour implorer la miséricorde divine. — Seigneur, dit-il, pourquoi avez-vous accablé votre peuple sous le poids de nouvelles afflictions? Pourquoi m'avcz-vous choisi pour une mission pareille? Depuis que je me suis présenté au Pharaon et que je lui ai trans-
* Joseph., Antiq. Judaic.y lib. II, cap. v. — « Un principe de gouvernement, » dit M. Léon de LuLorde, subsiste en Egypte, qui semble être dérivé du mot » du Pharaon : Opprimaniur operibus et expleant ea, ut non acquiesçant verbis » niendacibus, et qui n'a jamais été négligé, c'est que l'habitant de l'Egypte » reste soumis à la plus dure tyranuie, et qu'il se révolte dès que le pouvoir » se relâche de sa aureté. — Quant à ce chapitre entier, rien ne l'explique- » rait mieux que la description des travaux du canal Mahmoudièh, du bar- » rage du Nil et de tant d'autres entreprises qui ruineraient un pays riche » en Europe, à les exécuter par annuités sages et réglét's, et qui s'eCfectuent, » sur les bords du Nil, tout à coup et comme par enchantement. J'ai assisté » aux travaux du canal, et les moyens comme le résultat m'ont semblé en » tous points répondre aux versets de l'Exode. Cent mille malheureux re- » muaient la terre, la plupart avec les mains, parce que le gouvernement » n'avait fourni en nombre suffisant que des fouets pour les frapper; lespio- » ches, les pelles et les coulTes manquaient. Les paysans, hommes infirmes, » vieillards, femmes et enfants, venaient principalement de la haute Egypte, » et étaient répartis sur le cours présumé du canal, en escouades plus ou » moins nombreuses. L'entreprise était dirigée par des Turcs et des Alba- » nais, qui avaient établi parmi les paysans des conducteurs de travaux res- » ponsables de la tâche imposée à chaque masse d'hommes. Tout ce monde » de travailleurs était censé recevoir une paie et une nourriture; mais l'une » manquait depuis le commencement des travaux jusqu'à la fin; l'autre était » si précaire; si incertaine, qu'un cinquième des ouvriers mourut dans cette » misère, sous les coups de fouet, en criant vainement, comme le peuple » d'Israël : En famuli tui flagellis cœdimur, et injuste agitur contra popuiutn D iuuml » {Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 17, 18.)
Pliaraow.
mis vos ordres, il a redoublé de rigueur pour votre peuple, et notre délivrance paraît plus impossible que jamais * I » 26. n serait difficile d'apercevoir dans cette conduite des Hé- Seconde en-
trCYUG de
breux et de Moïse, leur chef, la moindre trace de Forganisalion se- jiojse et da crête et de la conspiration armée dont parle M. Salvador. Moïse, découragé par un premier insuccès, les Hébreux tournant contre lui tout leur ressentiment et reprenant, dans l'abattement de leur cœur, les travaux auxquels lé Pharaon les condamne, voilà le spectacle réel et vrai de cette prétendue société secrète de délivrance dont l'Israélite moderne, M. Salvador, nous a retracé un tableau d'imagination démenti par l'histoire. Le Seigneur renouvela à Moïse toutes les promesses faites sur la montagne d'Horeb et le chargea de les transmettre aux fils d'Israël, pour relever leur courage. « Mais ceux-ci, dans leur accablement et leur desespoir, refusèrent d'écouter l'envoyé de Dieu. Le Seigneur parla de nouveau à Moïse ; Va trouver le Pharaon, dit -il, et répète lui l'ordre de rendre la liberté à mon peuple. — Mais, Seigneur, répondit le fils d'Amram, quand les Hébreux eux-mêmes refusent de m'entendre, comment le Pharaon écoutera-t-il ma parole embarrassée et timide 2? — Ne crams rien, dit le Seigneur, voici que je t'ai investi de mon pouvoir divin sur le roi d'Egypte; ton frère Aaron sera ton interprète. J'étendrai la main sur la terre de Mesraïm, et j'en ferai sortir mon peuple, et les Egypliens ne s'y méprendront pas ; ils sauront que ces événements seront l'œuvre de ma droite. Quand tu seras en présence du Pharaon, et qu'il te demandera les preuves de la mission que je t'ai donnée, commande à Aaron de prendre en main ta verge, et les prodiges d'Horeb se renouvelleront. Les deux frères parurent donc de nouveau devant le roi égyptien. En sa présence et devant tous les officiers de son palais, Aaron jeta la verge de Moïse à terre, et elle fut changée en serpent. Le roi appela les magiciens et les mecassephim {prœstigiatores), qui, par les enchantements égyptiens et les secrets de leur art, produisirent un effet semblable; chacun d'eux.
» Exod., cap. V, 20-23. — « Ibid., cap. vi, 9-13.
jeta sa verge, qui fut aussitôt changée en serpent; mais celle d'Aar n dévora les verges des magiciens. Cependant le cœur du Pharaon resta inflexible, et il n'obéit point aux ordres du Seigneur ^ »
incaniatimci 27. Qn s'cst demandé quel était le sens du verset de l'Exode que
œgyptiiKO'. ^ ^
iens de cette nous vcuons dc traduire, et qui se reproduira deux fois encore :
parole.
Vocavit autem Pharao sapientes et malefcos: et fecerunt etiam ipsi per incantationes œgyptiacas, et arcana quœdam, sùm'liter'^. Le succès des prestigiateurs égyptiens, qui réussirent, per arcana quœdam , à produire sur l'esprit des spectateurs un effet analogue au véritable miracle opéré par la verge d'Aaron, pourrait se rattacher à l'habileté traditionnelle des psylles, et n'être que l'opération trèsnaturelle d'une adroite prestidigitation. Mais Moïse indique formellement une autre cause qui opérera encore des phénomènes merveilleux devant le Pharaon ; il nomme les magiciens et les incantations égyptiennes. Moïse, témoin de ces phénomènes, semble ainsi attribuer, dans une certaine mesure , un pouvoir véritable et efficace aux incantations magiques, et par conséquent au démon dont elles étaient l'œuvre. Telle est la véritable question qu'il importe d'exposer dans toute sa netteté, et de résoudre dans le sens catholique. Le démon, l'ange déchu, est nommé plusieurs fois par notre Seigneur Jésus-Christ le « Prince de ce monde, » Princeps hujus mundi ^; Satan lui-même, en mettant sous les yeux du Sauveurl'immense étendue des royaumes du monde, ose dire : « La puissance m'a été donnée sur toutes ces choses, et je les livre à qui je veux : )-)Mihi tradita sunty et eut volo do illa *. Il est donc incontestable que Satan exerce sur le monde un pouvoir réel. Mais quelle en est la nature ? S'étend-il jusqu'à opérer de véritables miracles ? La nature du pouvoir de Satan sur la terre, où le péché de l'homme lui a constitué un empire dont il est le prince, est essentiellement un pouvoir de ténèbres, d'illusion et de mensonge ^. Son but est de déformer l'homme et de le refaire à l'image et à la ressemblance
* Exod., cap. vu, 1-13. — « Ibid.y 11. — * Joaii., Evang., cap. xn, 31 ; xpr, 30; XVI, 11. — * Luc, Evang., cap. iv, 6. — » Potestas tenebrarum, Luc, Evang., cap. xxu, 53. Spiritum erroris, l Joan., iv, 6.
CHAP. î. — PLAIES d'egypte (1646). 545
diabolique, comme le but de la création avait été de former l'homme à l'image et à la ressemblance de Dieu, comme le «but de la rédemption a été de rétablir dans l'homme déchu l'image et la ressemblance divines. Or Dieu est lumière et vérité; il est l'essence splendide et éclatante de la réalité éternelle. Défigurer son image dans l'homme , c'est donc substituer les ténèbres à la lumière , l'illusion à la réalité, le mensonge à la vérité. Aussi le pouvoir de Satan, même à l'époque du paganisme qui fut son triomphe, apparut toujours sur la terre avec un cortège de mj^stères, de pratiques occultes, de formules ténébreuses et d'associations souterraines. Aucune des formes si multiples et si diverses du polythéisme n'échappa à cette loi générale. Les incantations égyptiennes , les oracles de la Grèce et de Rome, les mystères d'isis et d'Eleusis, ceux de la Grande Déesse portent tous ce caractère. Les traditions de la magie se sont perpétuées jusqu'à nos jours en Orient. Sur le sol même de l'antique Mesraïm, M. Léon de Laborde a retrouvé les successeurs des magiciens du Pharaon biblique; il s'est fait initier à leurs formules incantatrices et à leurs procédés mystérieux, et, ce qui paraîtra plus incroyable à quelques lecteurs, ces formules et ces procédés ont réussi entre ses mains de façon à étonner son inexpérience et à l'effrayer lui-même de l'occulte pouvoir dont il disposait ^ Il y a donc une puissance satanique dans le monde; ses manifestations, environnées de circonstances mystérieuses, fuient le grand jour et cherchent l'ombre pour séduire. Elles sont irrégulières dans leur explosion; parfois, comme nous l'avons vu de nos jours, elles font une irruption soudaine et éclatent au miheu des civilisations les plus incrédules. On dirait une effusion des princes du mensonge, qui se donnent pour mission de parcourir la terre. Telle a été naguère cette évocation des esprits dont le germe , sorti d'Amérique , se répandit instantanément sur tous les points de notre vieille Europe. Ce fut un éclair, et quelques mois après tout ce bruit, tout ce fracas, toutes ces agitations s'effaçaient comme le souvenir d'un rêve. D*autre»
* Voir le récit de cette singulière expérience, fait par le savant chrétien. Comment, géograph, sur l'Exode, pag. 22-27.
546 HISTOIRE DE L*fGLISE. — IV® ÉPOQUE. ^ ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
fois les énergies du mal semblent se discipliner et s'assnjettir à des règles çt à des formules invariables. Elles deviennent alors l'objet d'initiations et de procédés fixes, ayant leur formulaire, leur rituel détaillé. Rien n'y est laissé à l'arbitraire, et tout, jusqu'à l'intonation des paroles mystérieuses, est minutieusement noté. Tels étaient, cliez les païens, les arts de la divination et de la magie, dont saint Augustin et tons les Pères des premiers siècles nous ont laissé des descriptions authentiques *. Mais dans ses manifestations exceptionnelles, comme dans f^es révélations systématiquement organisées , le pouvoir de Satan reste toujours empreint du caractère d'illusion et de mensonge qui lui est inhérent. Il séduit des individus, il séduit quelquefois même des multitudes; mais le charme se dissipe, le prestige s'évanouit, et la génération qui succède prend en pitié la méprise de ses aïeux. Nous rions aujourd'hui du baquet de Mesmer, comme on rira demain du spiritisme actuel et de nos tables tournantes. Pouvoir de 28. C'cst quc le pouvoir de Satan, quoique très-supérieur dans mondM'.i^ la réalité à ce qu'on imagine ordinairement , est pourtant circonsiùgïistin"ct crit dans des limites qu'il ne saurait franchir. Saint Thomas s'est ^^' mas. " posé, après saint Augustin, la question de savoir si les anges du mal peuvent faire de véritables miracles. Ces deux grands génies du catholicisme ont tous deux la même réponse. 'Voici le raisonnement du Docteur angéhque : a Si l'on entend par miracle, dit-il, » un fait qui déroge à l'ordre général et absolu auquel Dieu a sou- » mis toutes les énergies créées, ni les démons, ni quelque créa- » ture que ce soit, ne peuvent faire de miracles. Une telle puis- » sauce n'appartient qu'à Dieu. Mais si l'on entend par miracle, » dans un sens moins rigoureux, un phénomène qui surpasse et le » pouvoir et l'intelligence humaine, les démons peuvent opérer de» » tels miracles, qui déconcertent l'esprit de l'homme dans la me- » sure même de leur élévation au-dessus de ses connaissances et » de ses facultés 2. » — « Nous sommes loin, dit-il ailleurs, de cou-»- » naître tout l'ordre de la création et toutes ses énergies ; lors donc
S. August., De Civit. Dei, hb. XVIII, cap. xvi, xvii, xvni. — * S. Thom* A^uîn., Smim. Theol., 1» pars, qusest. cxv, art. 4.
)> qu'un phénomène se produit par des énergies qui nous sont in- » connues et dans un ordre de création que nous ignorons cga- » Icment, ce phénomène est un miracle par rapport à nous. C'est » ainsi que les démons, dans la sphère naturelle de leur puissance, » peuvent produire des effets prodigieux par rapport à nous, qui » ne sont cependant pas de vrais miracles, car l'essence du vrai » miracle consiste en une dérogation à l'ordre naturel, non pas » seulement par rapport à une classe de créatures en particuHer, » mais par rapport à la généralité de toutes les créatures *. » Telle est aussi la doctrine de saint Augustin : « Les mauvais anges, dit- » il, n'ont pas un pouvoir absolu sur le monde visible et sur la » matière créée; cette puissance n'appartient qu'à Dieu 2. » — « On » attend peut-être de moi, dit ailleurs le grand évêque, que je for- » mule mon sentiment sur les perfides jeux des démons. Et que » dirai-je? sinon que plus leur puissance nous apparaît formidable » ici-bas, plus il faut nous attacher fortement au Médiatem-, qui » nous relève des régions inférieures pour nous emporter à sa suite » vers les hauteurs célestes. Si je répondais que les prodiges de » Satan sont des fables, une nuée de témoins se lèverait pour affîr- » mer qu'ils en ont une expérience personnelle, ou qu'ils en ont » vu de leurs jeux. Moi-même, j'ai entendu de tels récits. Une » chose est certaine et doit commander toute notre foi : Dieu seul » a la toute-puissance absolue de faire ce qu'il veut, dans sa jus- » tice ou dans sa miséricorde. Les démons ne peuvent agir, en » vertu même de leur nature créée, que par la permission de Dieu. » Les démons ne sauraient donc rien créer eux-mêmes; s'il y a » dans leurs opérations quelques phénomènes qui semblent se rap- » prêcher de cet acte souverain, ce ne sont que des prestiges qui » modifient l'apparence des créatures de Dieu et les présentent à » nos yeux sous un aspect illusoire ^. » Tel est l'enseignement cathohque sur ce grand et profond mystère. La parole de Jésus- Christ lui a donné une consécration solennelle, a Aux derniers » jours du monde, a dit le Sauveur, de faux prophètes se lèveront
* S. Thom. Aquin., Summ. TheoL, 1^ pars, quaest. cxi, art. 4. —2 S. August., De Irinit, lib. III, cap. viii. — 3 De Civit. Dei, lib. XVIII, cap. xvm.
» et opéreront des prodiges et des merveilles d'une telle nature, » qu'ils séduiraient les élus eux-mêmes, si Dieu leur en laissait » le pouvoir *«-■ "»- A l'aide de ces principes, il nous est permis de discerner W 'caractère des incantations magiques et des près* tiges mis en usage devant le Pharaon, par Jannès et Mambrès *: Tel est, en effet, le nom des deux principaux hiérophantes égyp= tiens qui entreprirent contre Aaron et Moïse cette lutte inégale oii la puissance d'erreur, comme dit Tertullien, « se signala ^par les D prestiges dont elle a coutume de séduire le regard des mortels, • mais où elle fut enfin dévorée par la vérité dont Moïse était l'or- » gane : )) Soient dœmones phantasmata prœstare, quitus extenore$ oculos circumveniunt^ sed Mosis veritas mendacium eorum devoravit 3. On conçoit donc le succès de leurs artifices, aidé, dit M. Léon de Laborde, « par la facile crédulité des Egyptiens pour les effets de » la magie, qui les empêchait de démêler le vrai du faux, et par » l'endurcissement du roi d'Egypte, ainsi que son intérêt, qui le » disposait à admettre comme vrai ce dont il aurait pu recon- » naître la fausseté *. »
Première 29. « Or le Seigucur dit à Moïse : Le cœur du Pharaon s'est end'j^gnîto: durci; il refuse de rendre la hberté à mon peuple. Présente-toi à «hangée en sa rcncoutre, le matin, quand il descendra sur la rive du fleuve. Tu tiendras à la main la verge qui s'est changée en serpent sous ses yeux. Tu parleras ainsi au roi d'Egypte : Le Seigneur, Dieu des Hébreux, vous commande de nouveau par ma bouche de laisser à son peuple la hberté d'aller lui offrir des sacrifices au désert. Vous vous y êtes refusé jusqu'ici; mais afin, dit le Seigneur, que vous connaissiez sa puissance, je vais frapper le Nil de la verge que je porte à la main, et ses eaux se changeront en sang. Les poissons mourront dans ses ondes corrompues, et le peuple égyptien ne pourra plus venir s'y désaltérer. Cependant, continua le Seigneur, Aaron prendra la verge miraculeuse et relèvera sur le sol de Mes-» raïm, et toutes les eaux des rivières, des marais, des lacs et des-
• Matth., Evang., cap. xxiv, 24. — * Quemadmodum autem Jarmes et Mambrem ptstiterunt Moysi {S. Paul., II Epist. ad Timoth., cap. ni, 8). — ' TertulL, iib. De Anima, cap. lvu. — * Comment sur l'Exode et les Nombres, pag. 22.
»aiig.
fontaines seront cliang(5es en sang; dans chaque demeure, Feau conservée dans les vases de bois ou de terre, sera du sang. Les deuk frères exécutèrent l'ordre divin. En présence du Pharaon, Moïse éleva sa verge sur le fleuve, et la nappe liquide .devint une Dappe de sang. Les poissons du Nil trouvèrent la raort dans cette eau corrompue. Cependant les magiciens, par leurs incantations, opérèrent devant le roi un prodige analogue *, et le Pharaon refusa de nouveau d'obéir au Seigneur; il rentra dans son palais sans avoir laissé fléchir son cœur. Cependant les Egyptiens creusèrent le sable sur le bord du fleuve, pour laisser filtrer l'eau et se soustraire ainsi au fléau, qui se prolongea durant sept jours 2. » — On le voit, il n'y a rien d'ambigu, de laconique ou d'obscur dans ce récit de la première plaie, et le système de M. Sidvador ne saurait se concilier avec la clarté, la précision du texte sacré et les minutieux détails qu'il renferme. Le naturalisme de certains interprètes timides, qui reculent devant la vérité biblique, a essayé une explication embarrassée de ce premier fléau. On a prétendu que la première plaie d'Egypte n'était que Tapparition d'un phénomène périodique, dont chaque débordement du Nil amène le retour annuel.
* On a demandé sur quelle eau les magiciens du Pharaon avaient pu opé* rer, après que toutes celles de l'Egypte avaient été changées en sang par Moïse. Il nous semble que la Bible elle-même répond à cette difficulté au verset 24 de ce chapitre : Foderunt autem omnes Mgyptii per circuilum fluminis aquam, ut biberent. « C'est une habitude générale en Orient, dit M. Léon de » Laborde, de creuser dans le sable, sur les pentes, pour atteindre aux sour- » ces et laisser filtrer les eaux. » Ce procédé, d'un emploi assez facile, dut fournir aux magiciens du Pharaon beaucoup plus d'eau qu'il ne leur en fallait pour essayer en petit une contrefaçon du grand miracle de Moïse. Philon s'est écarté de la vérité du texte mosaïque, en prétendant que les trous creusés dans le sable par les Egyptiens ne fournirent eux-mêmes que du sang. Moïse, dont nous avons cité les paroles, dit positivement le contraire. D'ailleurs, la preuve évidente que ce moyen fournit de l'eau aux Egyptiens pendant les sept jours de la durée du fléau, c'est que le Pharaon, qui ne put supporter un jour la présence des grenouilles, des moustiques, etc., et qui supplia Moïse et Aaron de l'eu délivrer immédiatement, n'invoqua point leur secours en cette circonstance. Or qu'eût été l'Egypte pendant sept jours sans une seule goutfe d'eau potable? L'aggravation que Philon donne gratuitement au fléau est donc inadmissible.
* Exod., cap. vn, 14 ad ultim.
Mais la couleur rougeâtre dont les eaux de ce fleuve s'imprègnent alors, n'est point un fléau pour les habitants. Un séjour de quelques heures dans les vases ou jarres de terre habitueUement en usage, suflit pour rendre cette eau aussi limpide qu'en toute autre saison. La coloration qui accompagne le débordement a lieu à une époque fixe, le 21 juin, au solstice d'été. Or la première plaie d'Egypte avait lieu au mois de février. La coloration annuelle du Nil n'altère en rien la qualité essentieUe de ses eaux; le miracle de Moïse les avait rendues impotables. 11 n'y a donc aucune similitude dans les deux phénomènes, et le naturalisme n'explique rien. On a cité d'autres faits de coloration de fontaines ou de fleuves, qui se sont présentés quelquefois, dans des cas particuliers, et ne sont pas une des moins intéressantes singularités de l'ordre physique ^ Mais ils ont toujours été partiels, locaux et sur une échelle fort restreinte. Leur apparition, constatée par l'histoire comme un fait d'autant plus curieux qu'il est plus rare, s'exphque physiquement par la production accidentelle de végétations cryptogamiques, ou la présence de corps étrangers, que ces eaux singulières tiennent en dissolution et qui les colorent d'un rouge plus ou moins foncé. On conçoit donc que les hiérophantes égyptiens aient pu, soit artifîcieUement, soit par le concours d'un pouvoir diaboHque, imiter devant le Pharaon, sur l'eau d'un vase, le miracle que Moïse venait d'opérer en grand sur le fleuve. Mais ce que l'on peut admettre pour l'eau d'un vase, d'une source ou d'un lac en particulier, demeure inadmissible pour l'eau de tous les fleuves, de tous les lacs, de toutes les fontaines de l'Egypte, pendant sept jours entiers. 11 faut ici la puissance divinf pour interrompre le cours des lois naturelles connues de l'homme
* Au moment où nous imprimons ces lignes, la Gazette de Presbourg (25 jan vier 1862) oontieut sous le titre : Un Ruisseau de sang, le fait suivant : « No D loin de Saly coule un ruisseau nommé Patock, qui descend des montagne » et qui, à une lieue de sa source, se perd sous terre : depuis quelque temj » ses eaux se teignent d'une couleur rouge, parfois noirâtre, semblable à d » sang caillé. Dans le village voisin, appelé Ketscb, et dans une troisiôn » localité, ce phénomène se reproduit égal<'m.-'nt, et les habitants ne foi » plus usage de l'eau des ruisseaux où il se montre. On n*en connaît pas » cause, que l'un ou l'autre de nos naturalistes ne tardera pas sans doute » nous expliquer. »
ClIAP. I. — PLAIES d'eiypte (16i6). 551
et produire, par iin acte de volonté souveraine, ce prodige instantané, universel et permanent. Ainsi que le fait observer M. Léon de Laborde, « cette proinière plaie devait frapper le Piiaraon et le » peuple d'Egypte dans ce qu'ils avaient de plus précieux, l'eau de p leur tleuve K » Le Nil, divinisé par l'Egypte païenne, s'il a perdu aux yeux des Arabes et des Turcs actuels son caractère sacré, conserve néanmoins pour les populations indigènes un véritable prestige. L'eau, dans une contrée enclavée entre deux déserts, serai' déjà, par ce fait seul, une immense richesse; mais les qualités do l'eau du Nil, célébrées par tous les voyageurs, sont réellement exceptionnelles. « C'est l'eau la plus pure, la plus fraîche et la plus » douce, dit encore M. Léon de Laborde; on s'en inonde, on s'en » abreuve à toute heure et dans toutes les dispositions, et il semble » qu'à l'agrément d'une boisson qui paraît factice, tant elle est » douce, elle joigne la force d'un aliment naturel, tant elle a de T> saveur et semble nourrissante ^. » Si l'on ajoute à cet enthousiasme naturellement professé par les indigènes et partagé par le savant voyageur, le culte religieux dont le Nil était l'objet à l'époque du Pharaon, on comprendra mieux combien la première plaie dut frapper profondément les habitants de l'Egypte. Mais il est impossible de ne voir dans ce fléau qu'un événement ordinaire, et de dire avec M. Coquerel : « Le sang indique seulement la couleur » des eaux; diverses causes naturelles ont pu les rougir, et le Nil » n'est pas la seule rivière qui prenne quelquefois cette teinte ^. ï. Il y a dans cette élimination systématique du miracle une contradiction llagrante entre la cause et l'eÛet. On veut arriver à un résultat prodigieux par une série de phénomènes naturels; toute la logique humaine échouerait devant une pareille entreprise. Si l'on se contentait d'insinuer que la puissance divine fit intervenir des causes physiques dont le concours extraordinaiie produisit, d nis la circonstance donnée, un phénomène complètement v-u dérogation avec les lois physiques que nous connaissons, l'hypothi^se serait admissible. Mais établir le miracle de la délivrance des
* Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 27. — 2 idem, ihid. — 3 M. Athanase Coquerel, Biographie sacrée, au mot Moïse tom. III, poi^ 185.
Hébreux sur le miracle de la crédulité égyptienne, qui se laisse tromper di^ fois de suite par de fausses apparences, et confond à dix reprises un phénomène très - ordinaire avec un prodige effrayant, voilà ce que toute l'exégèse juive ou protestante moderne sera impuissante à démontrer jamais.
Ecnxurae 30. Une soconde fois Moïse et son frère parurent devant le Phad'Efjpte: raon. « Voici l'ordre du Seigneur, dirent-ils. Si vous ne consentez grenouiiicp. à mettre en liberté les fils d'Israël, je frapperai d'un nouveau fléau la terre d'Egypte. Le Nil vomira de son sein des tourbillons de grenouilles, qui envahiront le sol, remphrontle palais du roi, monteront jusqu'à sa couche, se répandront dans toutes les maisons, dévoreront tous les aliments et souilleront le peuple entier de leur contact impur. Aaron éleva la verge miraculeuse, et les grenouilles couvrirent aussitôt la surface de la terre de Mesraïm. Les magiciens de leur côté, par leurs incantations, réussirent à produire un phénomène analogue, et le cœur du Pharaon demeura dans son endurcissement. Cependant le roi fit appeler bientôt les deux envoyés du Seigneur. Priez votre Dieu, leur dit-il, de nous délivrer, mon peuple et moi, de cel odieux fléau, et je consentirai à la sortie des Hébreux. — Fixez-moi, répondit Moïse, Theure où vous voulez que j'invoque sur vous et sur votre peuple la miséricorde du Seigneur. — Demain, répondit le Pharaon. — Je ferai suivant votre parole, dit Moïse, et vous reconnaîtrez que le Seigneur est le Dieu toutpuissant. A la prière de Moïse , toutes les grenouilles moururent à la lois, dans les maisons et dans les campagnes; les Egyptiens les réunissaient en énormes monceaux pour les enfouir dans leurs champs. Cependant le Pharaon, voyant renaître le calme après cette épreuve terrible, persévéra dans son endurcissement, et refusa d'obéir au Seigneur ^ » Il n'y a rien encore d'équivoque ni de laconiquement obscur dans ce récit. M. Salvador ne saurait véritablement y trouver un point d'appui pour étayer son étrange système. M. Coquerel n'est guère plus heureux dans son interprétation, a La venue des grenouilles, dit-il, est simplement une suite
» Exod., cap. vin, 1-14,
» du fléau précédent *. » La simplicité ici est un fait d'appréciation qui pourrait s'appliquer à toute autre chose qu'à l'invasion des grenouilles. Non, il n'est pas simple qu'à un jour donné, sur un geste d'un pasteur hébreu qui élève une verge en présen^^ du Pharaon et de toute sa cour, une nuée de grenouilles fasse irrup- • tion sur la surface d'une contrée entière. Qu'on dise tant qu'en voudra que de telles irruptions se sont manifestées parfois d'une façon spontanée; que l'E^^ypte en particulier fut souvent dévastée par un fléau semblable , et que le culte superstitieux décerné par elle aux ibis, aux hérons, aux grues, devait son origine à la reconnaissance pour ces oiseaux qui délivraient le sol égyptien de ces bêtes malfaisantes : la question reste toujours la même. Il n'est pas le moins du monde simple ni de prédire d'avance, ni surtout de provoquer une telle irruption avant qu'elle soit venue; et il est souverainement impossible de la faire disparaître à heure fixe, quand elle est accomplie. La suite du fléau précédent, pour nous servir des expressions de M. Goquerel, est donc un nouveau miracle qui succède au premier,
31. «Or le Seigneur dit à Moïse : Ordonne à ton frère Aaron Troi.î^me de frapper de sa verge le sable de l'Egypte, et une nuée de mou- lÊypte: cherons se répandra sur toute la surface du sol. Aaron étendit la main, frappa de la verge miraculeuse la poussière de la terre, et il en sortit une nuée de ces insectes dévorants qui s'abattaient par milliers sur les hommes et les animaux. Les magiciens du Pharaon essayèrent, par leurs incantations, de produire un efî'et analogue , mais ils ne purent y parvenir. — Le doigt de Dieu est là, dirent-ils à leur maître. Cependant le cœur du Pharaon conserva son endurcissement, et il refusa d'obéir aux ordres du Seigneur ^. » Jannès et Mambrès sont vaincus. Une coloration étrangère communiquée à un verre d'eau, une certaine quantité de grenouilles s'élançant soudain d'un ruisseau ou d'un marais , la substitution d'un serpent à une verge lancée par une main habile, sont en effet des phénomènes qu'une certaine adresse de main sufîit à produire, même
* M. Atli. Goquerel, Biographie sacrée, loc. cit. — • Exod., cap. vni, i(ï-î9.
ii;:éc lie mou»
eronsou astiques.
^Juatrième
plaie
d'Egypte :
le* lEouches.
sans rintervention d*uii pouvoir surnaturel *. Mais faire élever du sol une nuée d'insectes, et convertir chaque grain de sable en un de ces dévorants moskitos, si connus des Orientaux et si redoutés des voya^rjurs, soas le nom de moustiques, c'est toucher au domaine de la puissance créatrice. Non pas cependant qu'avec certains préparatifs préliminaires, il n'eût été possible aux hiérophantes égyptiens d'opérer en petit un prestige analogue; mais les préparatifs étaient rendus plus difficiles par la nature même de ces insectes ailés qui se dérobent à la poursuite, et qu'il eût fallu un temps considérable pour réunir en une quantité assez grande pour produire l'illusion. Les infiniment petits triomphent donc ici de l'art égyptien, en raison même de leur petitesse infinitésimale. Moïse, comme on a pu le remarquer, avertissait à l'avance le Pharaon de chaque plaie nouvelle que le Seigneur allait infliger à l'Egypte. Les hiérophantes avaient donc un certain temps pour se préparer à l'épreuve et concerter leurs artifices. C'est ainsi qu'ils avaient pu soutenir jusqu'ici la lutte ; s'ils l'abandonnent en cette circonstance, c'est parce qu'elle prend une proportion à laqueUe ils ne sauraient atteindre. Le souvenir de cette lutte inégale s'était conservé dans l'histoire profane. Voici les paroles du philosophe pythagoricien Numénius à ce sujet : « Les hiérogrammates Jan- D nés et Mambrès fiorissaient en Egypte au temps où les Juifs fu- D rent expulsés de ce pays. Leur science magique était universel- » lement reconnue. Les Egyptiens les choisirent tous deux pour » les opposer au chef des Hébreux, Musée, dont les prières étaient D toutes-puissantes auprès de la Divinité 2. »
32. « Le Seigneur dit à Moïse : Lève-toi dès l'aurore; le Pharaon descendra demain matin sur la rive du fieuve. Tu iras à sa rencontre et lui tiendras ce langage : Voici ce que dit le Seigneur : Donnez à mon peuple la hberté d'aller m'olfrir un sacrifice au désert. Si vous continuez à la lui refuser, ie couvrirai l'Egypte d'une
1 Le sentiment de Bergier est que rien ne nous oblige à supposer qu'il y ait eu un principe surnaturel dans les opérations des hiérophantes égyptient» «1 lutte avec Moïse. Dictionn. de théol., art. Magiciens, Magie.
• Numénius, apud Easeb., Prœpar. evang., lib. IX, cap. vnu
nuée de mouches, qui se répandront sur les villes et les campagnes sans rien respecter, depuis le palais du roi jusqu'à la plus pauvre chaumière. Et pour bien établir que c'est moi le Seigneur^ qui comanderai ce fléau, je ne permettrai pas qu'il s'étende à la terre de essen, habitée par les fils d'Israël. La séparation sera tranchée tre le peuple d'Egypte et mon peuple : c'est demain qu'éclatera prodige. La parole du Seigneur fut rigoureusement exécutée. Une armée de mouches fétides et pestilentielles s'abattit sur le sol égyptien, remphssant le palais du Pharaon et les demeures de ses sujets, couvrant la terre infectée et corrompue par ces noirs escadrons. Le roi fit encore appeler les deux frères. — Allez , leur dit-il. Faites à votre Dieu le sacrifice qu'il demande de vous; mais offrez-lui cet holocauste ici même, sans soiHir d'Egypte. — Non, répondit Moïse, cela est impossible. Les victimes que nous immolerons au Seigneur sont précisément les divinités que FEgypte adore; si les Egyptiens voyaient sous leurs yeux égorger ces objets Jeteur culte superstitieux, ils nous lapideraient comme des monstres d'impiété. Laissez-nous donc aller au désert, à trois jours de marche, jusqu'à la montagne d'Horo^b, où nous devons accomplir notre sacrifice au Seigneur. — J'y consens, reprit le Pharaon; mais vous n'irez pas plus loin. Maintenant priez votre Dieu qu'il nous délivre de ce cruel fléau. — Demain, répondit Moïse, il ne restera pas une seule des mouches qui couvrent en ce moment la terre de Mesraïm. Seulement que le Pharaon n'essaie plus de tromper le Seigneur en refusant d'accorder la liberté aux fils d'Israël! Le lendemain, en effet, à la prière de son serviteur, Dieu délivra l'Egypte de cette plaie. Mais le roi persévéra dans son obstination et refusa d'exécuter sa promesse * . »
33. (( Le Seigneur parla de nouveau à Moïse : Va trouver le Pharaon, lui dit-il, annonce-lui que je vais étendre la main sur les campagnes. Une peste terrible sévira sur les chevaux, les ânes, les chameaux, les bœufs et les brebis appartenant aux Egyptiens. Les troupeaux des fils d'Israël seront seuls épargnés. Le Pharaon
1 Exod., cap. vni, 20 ad ultim.
o56 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lY** ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
fut averti par Moïse que le lendemain le fléau éclaterait. La parole lu Seigneur fut accomplie; et le lendemain les troupeaux des Egyptiens et tous les animaux qui leur appartenaient mouraient sous l'étreinte de cette peste cruelle. Le Pharaon envoya des officiers pour savoir si le fléau sévissait de même sur la terre de Gessen. Ils revinrent en disant qu'aucun des animaux appartenant aux fils d'Israël n'avait été atteint. Cependant le roi persista encore dans son obstination *. »
34. (( Dieu dit alors à Moïse : Prends au fourneau voisin une poignée de cendre; quand tu seras en présence du Pharaon, tu la jetteras en l'air. Un nuage de poussière pestilentielle se répandra alors sur l'Egypte; les hommes et les animaux seront couverts de pustules et d'ulcères. Moïse exécuta cet ordre, et le fléau prédit par le Seigneur sévit à la fois sur les hommes et les animaux. Les magiciens, atteints par cette maladie soudaine, ne purent se présenter devant le prophète. Cependant le roi résista encore et persista dans l'obstination prédite par le Seigneur 2. »
35. Moïse parut alors devant le Pharaon pour lui faire entendre un langage encore plus terrible. « Voici les nouvelles menaces du Seigneur, dit-il. Vous n'avez pas voulu rendre la hberté au peuple d'Israël, et vous le retenez en servitude. Demain, à pareille lioure, une pluie de grêle tombera sur l'Egypte, telle que n'en vit jamais le sol de Mesraïm. Envoyer donc dans vos campagnes prévenir de faire rentrer les troupeaux dans les étables, car tout ce qui sera surpris par cette grêle, hommes ou animaux, sera frappé de mort. Le lendemain, à l'heure marquée. Moïse leva la main vers le ciel, et aussitôt des roulements formidables de tonnerre ébranlèrent le ciel; les éclairs, sillonnant la nue, éclatèrent sur le sol égyptien ; une grêle terrible, mêlée aux lueurs de la foudre, tomba sur l'Egypte, d'une grosseur telle que ce pays, depuis la création, n'en avait jamais vu. Tout ce qui était resté dans la campagne, hommes ou animaux, fut tué par le fléau. Il n'y eut d'épargné que ceux des sujets du Pharaon qui, profitant de Tavertis-
» Exod., cap. IX, 1-7. — > Ibid., 8-i2.
sèment de Moïse, avaient rappelé des champs leiirs serviteurs et leurs troupeaux. Toute la récolte du lin et de l'orge fut perdue; tous les arbres du pays furent brisés par la tourmente. Le froment, plus tardif, n'eut pas à souffrir du fléau. Cependant la grêle respecta la terre de Gessen, habitée par les fils d'Israël. L'orage continuait avec la même violence, et rien n'en faisait prévoir la fin. Le Pharaon fit appeler Moïse et son frère. J'ai péché, leur dit-il. Le Seigneur est juste ; mon peuple et moi nous sommes des impies. Cependant supphez votre Dieu de détourner sa foudre de nos têtes; cette fois je vous mettrai en liberté. Vous ne resterez pas davantage en ce pays. — Je vais sortir de la ville, répondit Moïse. J'élèverai mes mains vers le Seigneur, et à Finstant le tonnerre cessera de retentir, la grêle ne tombera plus. Vous pourrez ainsi vous convaincre que notre Dieu est le Dieu tout-puissant; car je sais que ni vous ni vos serviteurs n'avez la crainte du Soigneur dans l'âme. Le prophète sortit de la ville, étendit les mains; la foudre et la grêle s'arrêtèrent; on ne vit plus tomber une seule goutte de pluie après la prière de Moïse. Le Pharaon, délivré de cet orage, augmenta d'une nouvelle infidélité tant de fautes déjà passées; il demeura dans son endurcissement et ne voulut point exécuter ses promesses *. » — «La grêle, dit M. Léon de Laborde, est tout aussi » extraordinaire en Egypte dans sa seule apparition, que l'effet » terrible, que le texte décrit, le serait dans les pays où ce phéno- » mène naturel se reproduit en sa saison. La grêle est tout à fait » inconnue en Egypte, si ce n'est à Alexandrie, Rosette et Da- » miette, qui, comme tous les ports de mer, sont soumis à un autre B climat que l'intérieur du pays. Qu'on se figure donc l'apparition » d'un fléau aussi cruel qu'inattendu, d'une grêle, espèce de pluie » de pierres, pour un pays qui n'en connaît pas les effets dévasta- » teurs, et qui voit tomber sous sa violence les hommes, les ani- > maux, les arbres et les fruits de la terre ^. » 36. Cependant les désastres que l'obstination du roi attirait sur iiuîm m©
p la-.e
rcUdt.
son peuple, avaient ouvert les yeux des Egyptiens. Moïse parut dK^ypte:
les sautfr
• Exod.j cap. IX, 13 ad ultim — * Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 45.
de nouveau devant le Pharaon pour le menacer d'une invasion de sauterelles qui achèveraient de ravager les campagnes dévastées par la grêle. Un refus accueillit encore cette communication. Mais les conseillers royaux dirent au Pharaon : « Jusques à quand l'Egypte sera-t-elle vouée à ces fléaux? Laissez partir ce peuple; qu'il aille en liberté sacrifier à son Dieu ! Ne voyez-vous pas que notre pays est ruiné? On rappela donc Aaron et Moïse. — Allez, leur dit le roi. Vous êtes libres d'oflrir au Seigneur le sacrifice qu'il vous commande. Mais qui sont ceux que vous comptez emmener dans le voyage? — Nous partirons, répondit Moïse, avec nos vieillards, nos fils et nos filles, avec nos troupeaux de bœufs et de brebis, pour célébrer la grande solennité du Seigneur notre Dieu! - — Non, non, reprit le Pharaon, il n'en sera point ainsi. Que les hommes vahdes de votre tribu partent seuls. C'est là tout vie que vous demandiez précédemment. Moïse étendit alors sa verge miraculeuse ; un vent brûlant s'éleva aussitôt et continua à soufîler avec violence pendant le reste du jour et toute la nuit suivante. Le lendemain, cet ouragan apporta un tourbillon de sauterelles qui se répandirent sur toute la contrée et s'abattirent par multitudes innombrables sur les campagnes égyptiennes. Les derniers brins d'herbes restés sur le sol, les fruits écliappés en petit nombre à la grêle précédente furent dévorés, et il ne resta plus une trace de verdure sur la terre de Mesraïm. — J'ai péché, dit alors le Pharaon à Moïse, j'ai péché contre le Seigneur et contre vous, mais priezle de me pardonner encore cette fois et de faire cesser le fléau. A la prière du prophète, le Seigneur fit soufîler de l'occident un vent violent, qui chassa les escadrons de sauterelles, et les précipita dans la direction de la mer Rouge. 11 n'en demeura pas une seule sur toute la terre d'Egypte. Cet événement ne fit pas changer de résolution au roi; il refusa encore de laisser partir les Hébreux *.»
1 ixorf., cap. X, 7-20. — «Les sauterelles dont il est question ici, dit M. Léou » de LaborUe, sont la Locusta wiî^/'a/om, l'espèce la plus uombreuse et la plus » redoutable. » Le savant écrivain a réuni la liste de leurs apparitions annuelles telles qu'elles sont constatées par l'histoire. Leurs invasions ont partout les n\èmos caractères. « C'est un nuage qui paraît dans le ciel, dit-il, tantôt dans une » direction, tantôt dans une autre; ce nuage s'approche, couvre une ville, un
CHAP. I. — PLAIES D'EGYPTE (16i6). 559
37. (i Le Seigneur dit alors à Moïse : Etends la main vers le ciel, et les ténèbres envahiront TEgypte avec une densité telle, qu'on pourra les croire palpables. Moïse leva la main au ciel, et une nuit profonde couvrit la terre de Mesraïm pendant trois jours. Le Irère ne voyait plus son frère, et, dans l'horreur de ces épaisses ténèbres, nul ne pouvait sortir de sa demeure. Cependant tous les lieux habités par les fils d'Israël continuaient à jouir de la lumière du soleil. Le Pharaon appela Moïse et son frère. Celte fois, leur dit-il, allez offrir à votre Dieu les sacrifices qu'il demande. Emmenez vos enfants, mais laissez en Egypte vos troupeaux de brebis et de bœufs. — Non, répondit Moïse, laissez-nous emmener les victimes nécessaires aux holocaustes. Nous partirons avec tous nos troupeaux; pas une seule tête des animaux possédés par les fils d'Israël ne restera dans ce pays. Nous en avons besoin pour le culte du Seignem-, notre Dieu, qui nous révélera, lorsque nous serons arrivés au mont Horeb, les victimes dont il demande l'immolation. Le roi refusa d'accepter cette condition et persista dans son refus. — Sors de ma présence , dit-il à Moïse, et n'y reparais jamais. Le jour où je te rencontrerai , tu seras puni de mort. — Que votre parole soit accomplie, dit le prophète. Je ne me présenterai plus spontanément devant lo roi ^ »
38. L'heure était venue où les hésitations, les refus, les promesses arrachées à la terreur et violées pendant la prospérité
» village, un pays entier; il obscurcit le ciel, il s'abat dans les plaines, détruit » tout, laisse comme souvenir de son passage une couvée nomlireuse pour » l'année suivante, puis disparaît, chassé par le vent, et s'en va mourir dans » un pays froid, ou dans les vagues de la mer, et produit encore, quand il » s'abat sur un seul point, par les miasmes de ses innombrables cadavres, » des pestes aussi dangereuses que l'a été sa faim destructive. » L'Orient a encore chaque année, sur quelques points de son territoire, des invasions de ce genre. L'Angleterre, en 1613 et en 1748; l'Allemagne, en 1813 et 1819; la France, en 1542 et 1656; l'Italie, en 1656 et 1716, ont été dévastées par ce fléau. En 1828, sur le territoire d'Hermanstadt (Bohême), une invasion de sauterelles s'abattit dans la contrée et y demeura trois jours. On en détruisit à peu près trois mille mesures de Presbourg, sans que l'essaim parût diminué, quand il partit. (M. Léon de Laborde, Comment géograph. sur l'Exode paj. 46, 47 etsuiv.; B. Henrion, Hist. ecclés., Migne, tom. II, col. 1491,} * Exocl, cap. X, 21-29.
560 HKTOIRE DE L'ÉGLISE. —lY" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1 605).
allaient faire place à un immense cri de douleur et d'effroi. Tous les Egyptiens, de concert avec le Pharaon, conjureront les fils d'Israël de quitter leur pays, pour détourner la colère du Ciel. Est-ce un armement formidable des Hébreux qui produira ce résultat inattendu? Est-ce le signal donné par Moïse^ à ses compatriotes opprimés, de tirer enfin ce glaive dont parle M. Salvador, et dont nous n'avons jusqu'ici aperçu nulle trace duns le récit biblique? Non. Le mot d'ordre du prophète n'aura rien de commun avec ceux des sociétés secrètes auxquelles une comparaison sacrilège voudrait assimiler l'œuvre du libérateur hébreu. 'La quinzième nuit du mois d'Abib fut fixée d'avance par Moïse comme celle de la liberté d'Israël reconquise. Toutes les familles juives reçurent l'ordre d'immoler un agneau dont le sang servît à marquer la porte de toutes les maisons habitées par les descendants d'Abraham. Les chefs de famiUe présidèrent au repas commun où la chair rôtie de l'agneau pascal fut mangée dans chaque demeure par tous les membres réunis de la famille. Nul ne s'assit à la table symbolique dressée pour la dernière fois sur le sol égyptien. Les convives se tinrent debout, les reins ceints, les chaussures aux pieds, le bâton du voyageur à la main. Les femmes devaient emprunter, pour cette fête solennelle du Passage du Seigneur, aux Egyptiennes, leurs voisines, les meubles précieux, les riches tapis, les vases d'argent et d'or, les étoffes somptueuses. Tout était prêt pour le départ général ; mais ces prétendus conspirateurs, ces esclaves révoltés dont les chaînes allaient être brisées, n'étendirent pas une main rebelle, ne poussèrent pas un cri séditieux, ne firent briller nulle part la lueur sinistre d'une arme vengeresse. Réunis à ce banquet mystérieux , figure de la table eucharistique , mang eant en silence l'agneau pascal, figure du véritable Agneau de Dieu, nourriture divine des âmes, ils attendaient que le Seigneur agît pour eux. U leur fut expressément défendu de sortir de leurs demem-es : Nullus vestrum egrediatur ostium domus suœ usque mane *, Or, « cette même nuit, le palais du Pharaon retentit d'une clameur
* Sxod., cap. xn, 22.
CHAP. I. — PLAIES d'egypte (1646). 501
qui se mêla bientôt aux cris de désespoir de toute l<i YÎlle et de toutes les campagnes égyptiennes. Depuis l'héiitiei du trône jusqu'au fils de la captive renfermée dans la prison, tous les pro miers-nés égyptiens furent frappés de mort par le Seigneur; chaque maison, sur le sol de Mesraïm, eut un deuil imprévu et soudain à pleurer *. » Les premiers-nés des animaux furent compris clans l'arrêt de mort, et l'ange exterminateur n'épargna que les maisons dont le sang de l'agneau protégeait l'entrée.
39. Aucune parole ne saurait décrire la consteri "«tion de cette Sortie nuit terrible, l'horreur de ce cri de douleur et d'efiroi poussé pai un peuple entier, a Jamais, dit l'Ecriture, lamentation semblable ne s'était fait entendre dans le passé et ne retentir;! dans l'avenir 2. » Le Pharaon, qui avait juré de ne plus revoir Moïse, fit appeler les deux frères : « Partez, leur dit-il, sortez du milieu de mon peuple, vous, et tous les fils d'Israël. Emmenez vos (roupeaux de brebis et de bœufs, et laissez-moi, en partant, votre bénédiction. Le peuple lui-même n'avait qu'une seule exclamation : Partez! disait-il aux Hébreux, partez! Si vous tardez davantage, nous mourrons tous ^. » Et les femmes juives demandaient aux Egyptiennes, leurs voisines, leurs bijoux, leurs étoffes précieuses, et, dans l'empressement général à précipiter le départ des Hébreux, toutes les mains s'ouvraient à la fois en faveur de ces esclaves si méprisés la veille et si redoutés aujourd'hui. La parole du Seigneur à Moïse sur le mont Horeb se vérifiait au pied de la lettre. Le Ph.i raon avait été contraint par une main plus puissante que celle des mortels, et la délivrance des Hébreux, si longtemps retardée, était saluée des acclamations de leurs oppresseurs. « Après un séjour de quatre cent trente années sur la terre de servitude, les fils d'Israël partirent donc, en une immense caravane, avec tous lenrs troupeaux et toutes leurs richesses augmentées des dépouilles ces Egyptiens, faible tribut prélevé par ordre du Seigneur, en compensation de tant de jours d'esclavage. Six cent mille hommes, en état de* porter les armes, faisaient une véritable armée dont Moïse prit la con-
• Exod., cap. xn, 29, 30 — « Ibid., cap. XI, «. — • Ibid,, cap. xii, 31-33. I. ^
de laPâquc
duite. Partie de Ramessès, la multitude des Hébreux vint dresser ses tentes ù Socotli. Ce fut la première halte sur le chemin de la Terre promise. Les fils d'Israël firent cuire sous la cendre des pains sans levain, avec la farine apportée d'Egypte. Leur départ précipité et l'empressement des Egyptiens à le hâter ne leur avaient pas permis de préparer de levain ni de faire cuire d'autres aliments K » Mais le pain de la hberté leur sembla plus délicieux alors que tous les mets d'Egypte. Fidèle à la recommandation suprême de Jr^aph à ses fils, Moïse avait emporté les ossements du patriarche pour les faire déposer plus tard dans la grotte de Makfelah K
§ \I. Passage de la mer Ronge*
Institution 40. L'émotiou dut être profonde et solennelle quand , sous les tentes de Socoth, la voix de Moïse, le libérateur, cette voix qui venait d'ébranler l'Egypte et d'opérer tant de merveilles, rappela au peuple hébreu le devoir de la reconnaissance. « Souvenez-vous à jamais, leur dit-il, du jour où vous êtes sortis de la terre de Mesraïm, de la maison de servitude, délivrés par la main toute-puissante du Seigneur. Sur la terre de Chanaan, quand Dieu vous aura donné cette contrée où coulent le lait et le miel, chaque année vous célébrerez, en ce mois des fruits nouveaux, le souvenir de votre déhvrance. Pendant le»* sept jours de cette fëte, vous ne mangerez que du pain azyme, tjui rappellera le pain sans levain de Socoth. Vous direz à vos fils : C'est en ce jour que le Seigneur a brisé le joug d'oppression dont l'Egyptien nous avait accablés. Désormais vous consacrerez au Seigneur tous les premiers -nés de vos familles, et vous les rachèterez par une offrande; il en sera d( même de tous lés premiers-nés de vos troupeaux. Et quand vo! fils vous demanderont : Pourquoi cet usage? Vous leur répondrez Au jour de notre délivrance, le Seigneur frappa de mort tous le premiers-nés sur la terre d'Egypte, voilà pourquoi nous racheton uos fils premiers-nés, voilà pourquoi nous immolons au SeigneU?»
^Exod,, cap. xiî. •37-40r — * Ibid.t cap. xm, 19.
OU nous rachetons par une offrande les premiers-nés de nos troupeaux '. » La première loi rituelle donnée au campement de Socoth, à l'aurore de la liberté recouvrée en Israël, devait avoir son retentissement jusqu'au Premier-Né des jours de l'éternité, jusqu'au Verbe de Dieu, devenu le Fils.de l'homme, qui commencera la rédemption du genre humain, en se soumettant lui-même à la rédemption légale dans le temple de Jérusalem.
41. Deux routes s'ouvraient pour les Hébreux dans la direction i.a colonne de la Terre promise. Ils pouvaient traverser le pays des Philistins, pour aborder directement sur le sol de Chanaan, mais le Seigneur voulait épargner à son peuple, au début de cette grande entreprise, les dangers d'une guerre imminente avec cette nation ennemie dont la résistance aurait secondé la poursuite des Egyptiens. Moïse fit donc prendre la route du désert, pour longer les côtes de la mer Rouge et arriver au Sinaï et à l'IIoreb. La seconde station fut à Etham, et le troisième jour les fils d'Israël campaient sur la rive de la mer Rouge, à Phihahiroth, en face de Béelséphon. (c Or le Seigneur faisait précéder le peuple d'Israël par une colonne de nuée qui les guidait le jour et devenait lumineuse durant la nuit. Elle ne cessa pas un seul jour, elle ne cessa pas une seule nuit, pendant tout le voyage des fils d'Israël ^. » — « Dans tout l'Orient, 0 dit M. Léon de Laborde, les caravanes et l^s troupes armées qui » marchent la nuit pour éviter la chaleur du jour, se font précéder » par des porteurs de fanaux à cheval ou à pied. Ces fanaux, qui » éclairent la route, sont en forme de réchauds (ou maschlas)^ pla- » ces au bout d'une pique. Le feu y est entretenu avec du bois ré- 0 sineux ou de la résine en pâte. Une grande caravane, comme » celle de la Mecque ou celle des pèlerins du Jourdain, qui marche » dans le désert, ainsi éclairée, offre le spectacle le plus fantasti- » que. Ces lueurs tantôt claires, tantôt sépulcrales, rendues plus p vives par le reflet des armes et la variété des vêtements, éclairent ») la plaine, et, au milieu d'elle, les hommes qui semblent des fan- ») tomes. » On a voulu trouver dans ce fait de la vie ordinaire et
* Exod., cap. XIII, 3-16. — » Ibid., 21, 22.
564 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV^ ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
connu de tons les Orientaux, l'explication naturelle et simple de la colonne de nuée, blanche le jour et ignée la nuit, qai dirigea les Hébreux au désert. On a cité le fanal qu^Alexandre avait placé, comme signe de ralliement pour son armée, dans l'expédition d'Asie; on a rappelé tous les traits analogues fournis par l'histoire ancienne. Le point de départ des rationalistes est toujours aussi faux. Ils ne voient dans Mcïse qu'un libérateur et un conquérant vulgaire ; dans le peuple de Dieu qu'une tribu d'émigrants allant, comme tant d'autres, à la recherche d'une patrie. La mission divine, l'éleciion providentielle de ce peuple n'existent pas à leurs yeux. Le miracle par conséquent doit être banni de l'histoire de cette tribu d'esclaves fuyant la servitude de l'Egypte. Moïse n'est plus un thaumaturge, il n'est plus un prophète, il n'est plus l'envoyé de Dieu. C'est un sage, un politique habile, au besoin même un heureux capitaine. Rien de plus. Or, nous l'avons dit plus haut, cette théorie est complètement inadmissible. La race juive n'a rien des autres races; l'histoire juive ne ressemble en rien à aucune des autres histoires. Toutes les races, toutes les histoires humaines fmissent; la race et l'histoire juive ne finissent pas. Cette seule considération devrait, ce nous semble, rendre plus circonspects les critiques modernes qui abordent l'étude des monuments de ce peuple étrange, et qui se retrouvent sans cesse en face d'un buisson ardent, comme celui d'Horeb, qui brûle sans se consumer jamais. Nous le répétons donc avec la conscience d'une vérité qui pour nous est démontrée et incontestable : les prétendues explications du rationalisme n'expliquent rien, a Si les Israélites n'avaient » eu devant eux, dit encore M. Léon de Laborde, que la fumée ou » le feu des maschlas orientaux, il n'en eût pas été davantage ques- » tion. Ce fait serait resté confondu avec tous les événements aussi » simples d'une vie de voyage; mais puisque Moïse parle d'une » colonne miraculeuse, qui est de fumée le jour et de feu la nuit; » que cette colonne sert de guide et que l'Eternel la conduit *; D qu'elle devient selon l'occasion ténébreuse d'un côté et lumi-
Nunv^ ^n. XIV, 14.
0 neuse de l'autre *, je crois toutes ces comparaisons assez inutiles, jD et il me semblerait sage d'adopter plus de réserve dans ces expli- » cations de la Bible, au moyen du cours naturel des événements » ou de l'usage ordinaire de certains procédés habituels. »
42. Le départ des Hébreux n'était pas un voyage de troi^ jours dans le désert, après lequel les fils d'Israël viendraient reprendre en Egypte les chaînes dont une odieuse tyrannie les avait chargés. Le Pharaon ne s'y était pas mépris; ses sujets, en suppliant les Hébreux de quitter une terre où leur présence attirait tant de fléaux, savaient aussi que les esclaves de la veille seraient demain un peuple indépendant. Mais la politique tout humaine du roi d'Egypte ne pouvait encore se résoudre à sanctionner cette délivrance. Pins les services des esclaves juifs avaien-t été longs et considérables, plus il était ditlicile de se résigner à les perdre pour jamais. «Qu'avons-nous fait? dit le Pharaon à ses conseillers. Pourquoi avons- nous remis en liberté les esclaves d'Israël? L'armée égyptienne fut convoquée. Six cents chariots de guerre , montés par les meilleurs soldats et commandés par le roi lui-même, s'é* lancèrent h la poursuite des Hébreux. Moïse , averti par le Seigneur, avait fait camper les fils d'Israël sur le bord de la mer Rouge. A la vue des troupes royales, la terreur s'empara du peuple juif. La multitude éclata en reproches contre Moïse : Sans doute, disaient ils, nous eussions manqué de tombeaux en Egypte, et c'est pour nous faire tous périr par le glaive que vous nous avez engagés dans cette solitude. Ne vous l'avions-nous pas dit assez de fois? Eloignez-vous et laissez-nous reprendre les chaînes dont les Egyptiens nous ont chargés. Il vaut mieux demeurer leurs esclaves que d'être tous massacrés ici. — Cessez de craindre, répondit Moïse. Attendez quelques instants encore, et vous serez témoins des merveilles que le Seigneur va opérer en ce jour. De toute l'armée égyptienne que vous avez sous les yeux, vous ne reverrez pas un seul homme demain. Dieu combattra pour vous, et vous serez les témoins immobiles et silencieux de cette grande bataille. Le
» Exod.^ cap. X17, 19.
566 HISTOIRE DE l'ÉGLISE . — I V" ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
Seigneur dit alors à Moïse : Etends ta verge sur la mer; elle se séparera en deux, et les fils d'Israël passeront à pied sec sur son lit abandt^nné par les flots. Le Pharaon voudra les suivre par le même chemin avec ses chars, ses cavaliers et ses soldats. C'est alors que les Egyptiens apprendront que je suis le Dieu tout -puissant. En ce moment, l'ange qui marchait avec la colonne de nuée en tête des Hébreux, vint se placer à l'arrière, entre les deux camps juif et égyptien. Et du côté des ennemis, la colonne de nuée était ténébreuse, tandis qu'elle versait sur les tentes d'Israël une éclatante lumière. Les deux peuples ne purent donc se joindre pendant toute la durée de cette nuit. Cependant Moïse avait étendu la main sur les flots, et un vent violent souffla toute la nuit, laissant le lit à sec. La mer se trouva divisée, et les IsraéUtes passèrent à travers cette double muraille de vagues refoulées. Les Egyptiens les suivaient avec leur cavalerie et leurs chars de guerre. A l'aurore, le Seigneur dit à Moïse : Etends la main sur les flots. Au geste du prophète, les ondes envahirent de nouveau leur lit, engloutissant l'armée égyptienne dans leur fureur vengeresse. Un cri d'efFioi se mêla au bouillonnement des flots. Fuyons! disaient les Egyptiens; le Seigneur combat pour les fils d'Israël! Puis un silence de mort succéda à ces lamentables clameurs, et le rivage se couvrit de cadavres égyptiens roulés par les ondes *. » Cantique de ^3. Une immense acclamation de joie et de reconnaissance s'édéi.vrance. j^^^ j^ milieu des fils d'Israël, à la vue de ce prodige. Dans un hymne inspiré, dont les chœurs des femmes juives, dirigés par Marie, sœur du prophète, accompagnaient les paroles au son des tympanons et des cithares. Moïse célébra la grandeur et la magnificence du Dieu d'Abraham : a Chantons au Seigneur Thymne de la reconnaissance. Il a fait éclater sa gloire ; 41 a renversé sous les flots le cheval et le cavaher! Le Seigneur est un guerrier terrible; le Tout-Puissant est son nom. Les chars du Pharaon, l'armée égyptienne, les princes de Mesraïm, ont été engloutis dans l'onde vengeresse. Les abîmes se sont refermés sur eux; ainsi tombe au fond
* Exod.j cap. XIV fere integr.
des mers le rocher détaché de la rive. L'ennemi avait dit : Je pom'suivrai les fils d'Israël; je les atteindrai dans ma fureur; je partagerai leurs dépouilles; mon glaive se baignera dans leur sang; ils tomberont sous les coups de ma main triomphante. Ils parlaient ainsi dans leur orgueil barbare; mais le Seigneur s'est levé; au souffle de sa colère, les flots se sont amoncelés, et les ennemis ont été précipités dans les profondeurs des mers! Quel est, dans les combats, le guerrier semblable à vous, Seigneur? Vous, le Dieu saint et terrible, vous le Dieu tout-puissant, qui semez les merveilles sur nos pas * ! » Ainsi chantait le prophète, et cependant les voix de tout un peuple , les sons mélodieux des instruments , les chœurs des femmes juives, répétaient aux échos de la solitude ces accents de triomphe et de religieux enthousiasme.
44. Aux yeux de M. Salvador, le passage de la mer Rouge fut m. saivadoi un événement très-simple et très-naturel; une basse marée permit du passage aux Israélites de franchir le Sinus jîJlanùes, et le reflux engloutit Rouge. les Egyptiens '^. On s'étonne qu'un fait si ordinaire puisse être représenté aux Juifs comme Toeuvre de la main du Tout -Puissant. Mais, répond M. Salvador, « Moïse, dans son hymne pompeux, re- » dit en poète le haut fait qu'il vient d'accomplir comme capi- » laine ^. » Ainsi tout se réduirait, selon la pittoresque expression de M. Léon de Laborde, « à l'expérience pratique d'un conducteur » de chameaux qui profite de la basse marée, et à l'imprudence » d'un chef d'armée qui calcule mal Theure 'du reflux. » Pour les Juifs modernes. Moïse est un poète. Moïse est un grand capitaine, mais il a cessé d'être un historien. Quand il écrit, dans son histoire, que les Hébreux passent à travers deux murailles de vagues amoncelées, il parle en poète; il faut entendre cette expression d'une promenade toute simple sur une plage abandonnée par le flot, à l'heure du reflux. Quand il écrit qu'à la vue des Egyptiens le peuple Israélite, désespéré, veut aller implorer la clémence du Pharaon et lui redemander des fers, il raconte une légende poétique; car les fils d'Israël, campés sur la rive de la mer Rouge, pouvaient
* Exod., cap. XV. — 2 Institut, de Moïse, toin. 1, pag. 45. — 3 Ibid.j pag. 4S*
568 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV" EPOQUE, — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1603).
voir, aussi bien que Moïse lui-même, que l'eau s'était retirée à la marée bassp r\ leur fournissait une issue pour échapper aux ennemis. Quand il écrit que l'eau se divisa en deux sous sa verge miraculeuse, il s'abandonne à son imagination épique ; il faut seulement entendre que le reflux se fit à l'heure marquée, et qu'il n'y eut aucune division des flots. Quand il écrit que l'armée du Pha- ■aon périt tout entière au moment où, sur l'ordre du Seigneur, il étendit de nouveau la main et fit j:'entrer dans leur lit les vagues amoncelées des deux côtés comme un rempart, il faut seulement comprendre que la haute marée revint à son heure accoutumée, riais ces ingénieuses transformations du texte sacré, sous l'action dissolvante de l'exégèse hébraïque moderne, ne sauvent et n'expliquent rien : s'il s'agit d'un simple phénomène de flux et de reflux, il faut admettre que ni les Egyptiens, ni les Hébreux ne l'avaient jamais remarqué, et que Moïse seul en avait connaissance. Les Egyptiens l'eussent complètement ignoré, puisqu'ils en furent victimes; les Hébreux ne l'eussent pas connu davantage, puisqu'ils ce croient enfermés entre une double barrière, celle des Egyptiens et celle d'une mer infranchissable, et que, dans une telle extrémité, ils redemandent à grands cris les fers de l'esclavage dont leurs mains portent encore les traces. Cependant, depuis cinq ou six jours, les Hébreux sont campés sur les bords de la mer Rouge, et ils ont eu le loisir d'en observer le flux et le reflux périodiques. Leur prétendue ignorance prend donc le caractère d'une hypothèse incroyable; efle serait un vrai miracle dans l'ordre liistorique. Ce n'est pas tout. Si violente et si soudaine que l'on veuille supposer la haute marée, djont le retour engloutit les Egyptiens, jamais on ne persuadera à un homme de bonne foi que six cents chîirs de guerre, une nombreuse cavalerie et une armée tout entière en furent instantanément victimes. Le flux quotidien est un phénomène ordinaire, réguher et qui demande une mesure de temps fixe pour s'accomplir. Or, en admettant que Tavant- garde de la cavalerie égyptienne ;iit été surprise par le brusque retour des vagues chassées même j)ar la plus formidable tempête, il est certain que l'arrière-garde 'jivait tout le temps de se dérober par la fuite à la mer
CnAP. I. — PASSAGE DE LA MER ROCGE.
montante. L'infanterie même l'aurait pu; et quand on songe à la rapidité des chevaux arabes, on comprend que la cavalerie égyptienne, sauf les premières lignes, devait en majorité échapper au désastre. Le flux et le reflux n'expliquent donc rien. De tous côtés le miracle éclate, et le savant anglais Jacques Bruce, d'un seul mot renverse tout l'échafaudage des rationalistes modernes. « Le pas- » sage de la mer Rouge, dit -il, ncus est raconté par l'Ecriture I) comme un fait miraculeux , et dès lors nous n^avons pas à lui i> chercher des causes naturelles *. »
1 This passage is told us by Scripture to le a miraculous one; and if so, we hâve nothing to do with natnml causes (J. Bruce, Voyage à la recherche des sources du Nil). — Voir M. Léoa de Laborde, Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 80. — Nous n'entrons pas ici dans la discussion historique clevùe au sujet du I^liaraou dont l'armée périt dans la mer Rouge. On peut voir à ce sujet l'Egypte ancienne, par M. Champollion-Figeac; l'Essai sur le système hiéroglyphique, par M. l'abbé Greppo, etc. Nous croyons que l'archéologie hiéroglyphique, déjà Bi féconde eu magnifiques découvertes, pourra bientôt nous donner le dernier mot de la science; mais ce moment n'est pas encore venu, et nous pré* ferons nous abstenir, en réservant cette question pour l'époque où elle sera ".omplétement éclaircie.