CHAP. I. — SERVITUDE DES HÉBREUX EN EGYPTE
12. A dater de rétablis?ement des Israélites en Egypte, le récit Naissance de
Phcirès et d*6
biblique devient pins sobre de détails, jusqu'à la naissance de Zara, ru de
Judaetda
Moïse. Les quatre cen!s ans de séjour sur la terre étrangère virent Thamar. s'accroître le nombre el la richesse de la population juive dans des proportions qui inquiétèrent plus tard les successeurs du Pharaon dont Joseph avait été le ministre. Mais dans ce silence mystérieux qui suit l'histoire jusque-là si détaillée des trois premiers patriarches hébreux, nous trouvons pourtant une indication précise de la descendance de Juda. La naissance de Phares et de Zara, fils de Thamar et du patriarche , est décrite avec toutes les circonstances exceptionnelles qui l'accompagnèrent *. Juda avait épousé une Cha^ nanéenne du pays d'OdoUam, dont il eut trois fils, Her, Onan et Séla; Her, l'alné, semblait avoir hérité des instincts farouches d'Esaû; « il fut vicieux devant le Seigneur, » dit l'Ecriture, et mourut prématurément, sans laisser d'enfants de Thamar, sa jeune épouse. Or la promesse mystérieuse de rédemption cachée dans la descendance patriarcale avait, dès cette époque, une telle importance parmi les fils de Jacob, que le nom d'un homme ne pouvait périr dans sa tribu. S'il laissait une veuve sans postérité, son frère devait reprendre cet héritage sacré et faire revivre la mémoire du mort dans les enfants obtenus par une pieuse substitution. La loi mosaïque consacrera cette obligation pour tout le peuple juif; et cet article du code religieux des Israélites, sans exemple dans toutes les législations connues, suffit seul à prouver la mission exceptionnelle de ce peuple. Thamar, après la mort de son époux, attendit en vain d'Onan , second fils de Juda , le privilège de la maternité, qu'elle avait droit de lui demander. Onan, dans le criminel espoir de faire passer à ses propres enfiints le droit d'ai-
ouvrage, pag. 352 : « Ruben n'obtiendra pas la prééminence, parce qu'il a » souillé la couche de son père. — Ruben ne joua jamais un rôle très-impor- » tant. — Siméon et Lévi (seront également exclus, parce qu'ils) ont été des » instruments de violence contre les enfants de Sicliem. »
1 Gènes., cap. xxxviii intcgr. Quoique l'histoire de Thamar soit racontée dans la Genèse avant celle de Joseph, il n'est pas prouvé cependant qu'elle lui soit antérieure dans l'ordre chronologique. — Voir Natal. Alex., Histor. ec* des., tom. II, pag. 157, disserUitiou intitulée : Incertum est an Judœ et Ihamarii historia ar,te i el post venditionem Josephi contigerit.
nesse laissé vacant par son frère, réussit à se soustraire, par un abominable artifice, à l'obligation qui lui était imposée. Dieu punit le coupable ; Onan mourut, et Thamar pleura une seconde fois ses espérances évanouies. « Retourne, lai dit Juda, dans la maison de » ton père, pour y achever les jours de ta viduité; cependant Séla, » mon troisième fils, grandira, et il relèvera le nom de son frère » aîné. » Les années s'écoulèrent, le patriarche oublia la promesse faite à la veuve délaissée, jusqu'à ce que lui-même, par un stratagème de Thamar, la rendît mère de deux jumeaux. Phares et Zara, dont le premier eut la gloire d'être compté parmi les ancêtres de Jésus-Christ : Judas autem genuit Phares et Zaram de Thamar *. Ainsi la Providence divine, se jouant à travers les égarements des hommes, sans jamais entraver le développement de la liberté humaine , ménageait à la veuve outragée , au milieu des tristesses et de l'opprobre de la stérilité, l'honneur d'être l'aïeule maternelle du Fils de Dieu. Mais par quelle miraculeuse intuition Moïse avait- il prévu l'importance de cet épisode de l'histoire patriarcale, lui qui laissait dans l'ombre quatre siècles entiers de cette même histoire? Comment, au désert du Sinaï, seize cents ans avant que la Vierge Marie donnât le jour dans l'étable de Bethléem au Désiré des nations, songeait-il à éclaircir tous les anneaux d'une généalogie dont il ignorait le terme? Nous l'avons dit : Moïse était prophète; il était un historien inspiré , et ce double titre nous explique parfaitement une précision qui, au point de vue humain, serait complètement inexplicable.
* Matth., Evang., cap. i, 3. — M. J. Salvador s'est occupé de la question morale soulevée par l'épisode de Juda et de Thamar {Institut, de Moïse, tom. III, pag. 335). Il la résout dans le seus de l'innoceuce complète de Thamar. En ce point, il est plus afiirmalif que les saints Pères et les Docteurs catholiques, qui jugent l'action de Thamar moins sévèrement sans doute que celle de Juda, mais ne la trouvent cependant pas exempte de reproches. Quant au patriarche lui-même, sod intervention en cette circonstance n'a pas rencontré, dans la tradition catholique, de défenseurs. Cette différence d'appréciation entre les chrétiens et les juifs tient au système erroné de Maimonide et de Marsham sur la prétendue absence de lois morales parmi les fils d'Israël, avant Moïse. La liberté ici eût été une licence effrénée que la loi naturelle a flétrie dans toutes les consciences, à toutes les époques et chez tous les peuples da l& terre. — Voir Natal. Alex., Ilisior. eccles., tom. II, pag. 161-171.
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13. Les soixante-dix pasteurs chananéens, fixés avec leurs troupeaux dans les pâturages de Gessen, avaient vu leur postérité se multiplier sous la bénédiction du Seigneur. Les fils VIsraël s'accrurent comme on voit dans la forêt s'étendre les rejetons d'une ge vigoureuse * ; pleins de force et d'ardeur, ils remplissaient le ol égyptien. Cependant un roi nouveau, à qui Josepli était inconnu, était monté sur le trône. « Voilà, dit-il aux sages de son » conseil , que le peuple hébreu s'est multiplié et nous surpasse en » puissance *. Venez, courbons-le sous une oppression habilement » calculée, pour empêcher son développement excessif et en pré- » venir les funestes effets. En cas de guerre, il pourrait se joindre » à nos ennemis pour nous accabler, et revendiquer, les armes à » la main, le droit de quitter cette terre. » En conséquence, des intendants furent établis pour imposer aux fils d'Israël de pénibles ouvrages et les employer aux travaux publics. Ce fut ainsi que s'élevèrent les villes des Tentes , Phithom et Ramessès ^. Mais plus on opprimait les fils d'Israël, plus ils se multiphaient et la haine des Egyptiens croissait contre eux; l'outrage leur était prodigué avec les vexations et la tyrannie. L'existence des Israélites devenait de jour en jour plus amère; on les astreignait aux plus durs travaux; ils étaient employés à préparer l'argile et à faire cuire la brique pour les constructions royales; les plus rudes labeurs des champs leur étaient réservés *, mais cette odieuse politique ne
* Le quasi germinantes multiplicati sunt de la Vulgate {Exod.y cap. i, 7), que nous paraphrasons ici, substitue à l'expression hébraïque un terme de comparaison plus approprié à nos mœurs. lisretsu a proprement le sens de ebullierunt instar piscium, qui forme une image plus énergique encore.
* M Le texte est conséquent ici avec la suite, dit M. Léon de Laborde ; six » cent mille hommes en état de porter les armes étaient plus forts que les * Egyptiens. Mais l'on se demande alors comment s'organisait l'oppression. » Le tableau de l'Egypte, depuis trente années, tableau qui n'a peut-être pas » changé depuis Moïse, répond à cette question. Une poignée d'hommes a » toujours suffi pour opprimer la nation. Comment la nation entière u'aurait- » elle pas tenu en respect une peuplade, quelque accroissement qu'elle eût » pu prendre ! » {Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 2.)
' Phithom, près de la ville actuelle de Balbeys, et Ramessès, près des ruines 4'El-Ouaddy.
^ M. Léon de Laborde fait observer ici que la culture des champs devient
5'24 HISTOIRE DE l'église. — IY" EPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1723-1603).
diroiniiait pas leur nombre. Le Pharaon s'adressa alors aux sagesfemmes Séphora et Phua : « Quand les Juives , leur dit-il, réclame- » ront les secours de votre art, mettez à mort tous leurs enfants )) mâles et ne conservez que les filles *. » Séphora et Phua avaient la crainte du Seigneur ; de concert avec les femmes qu'elles dirigeaient 2, elles éludèrent la défense du Pharaon et laissèrent vivre !ies fils des Hébreux. Le roi les manda de nouveau pour leur renouveler ses prescriptions barbares; elles n'en tinrent pas compte, et le Seignem- bénit la courageuse conduite de ces femmes. Le peuple hébreu continuait donc à se développer, et sa puissance devenait ainsi plus redoutable. Ce fut alors que le Pharaon rendit un décret solennel, qui fut promulgué sur toute la terre d'Egypte : et Tous » les fils nés d'une Juive, disait-il, seront jetés dans le Nil; leurs » filles seront épargnées ^. »
14. On s'est demandé quel était le Pharaon auquel Joseph était inconnu et qui apphquait aux Hébreux ces mesures d'une politique astucieuse, dont la barbarie, savante et naïve tout à la fois, révèle une cruauté de mœurs et une simplicité de moyens dignes d'une tyrannie à l'état d'enfance. La persécution s'est enrichie depuis; elle a découvert des expédients plus raffinés, car la persécution n'est pas chose nouvelle dans le monde. Le sapienter opprimamus s'est renouvelé pour l'EgHse à tous les siècles de son histoire, avec les variantes que chaque civilisation a pu lui apporter. Son succès, du reste, a toujours été celui du Pharaon égyptien; la per-
un véritable supplice en Egypte, où elle exige un arrosement artidciel continuel et des plus pénibles. Dans les villages pauvres, les hommes élèvent Teau soit au moyen de bascules, soit eu tirant à deux les anses d'un panier, 8oit eu tournant avec les pieds une roue qui est presque inusitée aujourd'hui et qui ressemble aux grues de nos ports. C'étaient des travaux de ce genre auxquels les Hébreux étaient condamnés [Comment, sur l'Exode, pag. 2 et 3).
1 La politique chinoise a conservé des moyens de ce genre pour tarir à leur source les flots trop pressés dune population qui, en se multipliant, devient un embarras pour le Céleste-Empire.
2 Dans un pays comme l'Egypte, pays de caste par excellence, toutes les professions étaient organisées en corporations distinctes. Séphora et Phua, nommées seules ici, représentent la corporation entière à la tête de laquelle leur science ou leur âge les avaient placées,
• Exod.f cap. I, 7 ad ulti'^i.