‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 96 sur 121 · FAMILLE. -— PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

FAMILLE. -— PROPRIÉTÉ

61. Rapports entre le cinquième et le sixième article du Décalogue. — 62. Empêchements dirimantsdu mariage. — 63. Moralité publique et sa sanction.

— 64. Polygamie et loi sur le divorce. — 65. Propriété. — 66. Caractère essentiellement spiritualiste de la loi juive. Conclusion.

§ I. Le pe3ipl3 hébreu au SSnaï (1646).

1. Enrichis des dépouilles de larmée égyptienne rejetées par les Murmure di flots, les fils d'Israël quittèrent les bords de la mer Rouge pour îe'ioleJtX s'enfoncer dans le désert de Sur. Après trois jours de marche, ils vinrent camper dans la sohtude de Mara, ainsi nommée en souvenir de l'amertume de ses eaux miraculeusement adoucie par Moïse ^ Les soixante-douze palmiers d'Elim, avec leurs fontaines d'eau vive et pure, virent bientôt se déployer les tentes des Hébreux. M. Léon de Laborde a retrouvé le lieu de ce campement dans une oasis couverte encore de nombreux palmiers, située dans le haut de Ouadi-Ossaïta ^. Le repos sous les frais ombrages et les

* Exofl, cap. XV, 22-25. - «M. L. de Laborde, Comment. sur i' Exode, pag. 85.

Sin.

ik

eaux abondantes d'Elim préparaient la caravane aux fatigues du long et dillicile voyage au Sinaï. Un mois s'était déjà écoulé depuis le dépari d'Egypte. Le quinzième jour du mois à'Ijar les Hébreux commencèrent la traversée du désert de Sin, entre Elim et le Sinaï. Mais bientôt l'aridité du sol qu'ils parcouraient, le manque d'aliments et l'impossibilité de renouveler les provisions excitèrent let murmures du peuple. « Plût à Dieu, disaient-ils à Moïse, que nous fussions morts sur la terre d'Egypte, dans ce pays d'abondance et de rfcbesses où nos marmites étaient toujoiu'S pleines de viande, où l'on ne nous mesurait pas le pain! Pourquoi nous avoir amenés dans ce désert où la faim nous fera tous périr ^ ? » Telles étaient les plaintes de ces esclaves regrettant la servitude et prêts à vendre leur liberté pour la misérable nourriture que la pitié de leurs oppresseurs laissait à leur misère. Et c'est un tel peuple qui se transforme, sous la plume de M. Salvador, en une race de conspirateurs héroïques, achetant à la pointe de l'épée leur 1:ardivo délivrance !

Les cailles, 2. «Ce soir même, répondit Moïse, vous aurez à satiété ceUe viande, objet de votre envie; et demain le Seigneur vous enverra du ciel le pain que vous demandez 2. — Vous avez dit dans votre désespoir : Qui nous rendra l'abondance dont nous jouissions sur la terre d'Egypte? Vous pourrez vivre non pas un jour, non pas une semaine, mais un mois tout entier, de la chair que le Seigneur va faire trouver sur votre chemin ^. » En effet, le soir même, un vent violent, venant de la mer, chassa dans la direction des Hébreux un vol de cailles qui s'abattirent en une multitude i.mombrable sur les tentes et dans la région voisine, à la distance d'un jour de marche. Les fils d'Israël passèrent le reste du jour et toute la nuit à recueiUir ces oiseaux que leur envoyait la bonté du Seigneur : ils s'en rassasièrent, et firent sécher le reste pour renouveler leurs provisions épuisées *. Les rationalistes modernes ne veulent encore ici voir qu'un phénomène assez ordinaire en Egypt où les cailles font leur apparition à Alexandrie à époques fix

» Exod., csp. XVI, 3. — « Ibid,, 8. — » Numer., cap. xi, 18, 19. - * Ibid.

et par escadrons innombrables, comme d'autres espèces d'oiseaux voyageurs s'abattent dans les îles de la Méditerranée, en Corse, dans l'Archipel, sur les côtes d'Espagne et du midi de la France, et dans quelques portions de la Syrie. Mais, ainsi que le fait judicieusement observer M. Léon de Laborde, les Hébreux ne se trouvaient point, au désert de Sin, dans les conditions naturelles pour profiter du passage de ce vol d'oiseaux émigranls. La mer Rouge n'était pas assez longue à traverser pour que les cailles, fatiguées, eussent besoin de s'abattre dans le désert; et si l'on suppose que ces oiseaux voyageurs venaient de la direction de la Méditerranée, au lieu de se reposer dans une solitude aride et dénudée, pourquoi ne s'arrêtèrent-ils pas, selon leur itinéraire annuel, sur les côtes fertiles de la basse Egypte? S'il n'y avait dans le récit de Moïse qu'un fait ordinaire, poétisé par l'imagination ou la politique de l'histoiien, ainsi que le prétendent les rationalistes, ce fait se serait reproduit dans la période de trois mille ans qui nous sépare de Moïse. Or, dit M. Léon de Laborde : « Bien qu'on connaisse la caille » dans le désert de l'Arabie Pétrée, cependant eUe y est rare comme » tous les animaux qui n'y trouveraient aucune nourriture. Aux w époques des passages, on en voit des vols innombrables se diri- B ger, selon la saison, au nord ou au midi; mais à peine si quel- » ques faibles détachements se reposent sur ses rochers arides. Les » autres, et c'est le grand nombre, passent en Syrie ou dans la » vallée du NiP. » Ainsi il y eut un fait extraordinaire dans l'arrivée de ces oiseaux sur le campement des Hébreux; il y eut un fait extraordinaire dans la prédiction qu'en fit Moïse; il y eut un fait extraordinaire dans le nombre de ces oiseaux que la fatigue et le vent firent abattre autour d'une caravane affamée, dans le désert de Sin, contrairement à toutes les habitudes connues des émigrations annuelles de ce genre. Ce fait extraordinaire s'appelle un miracle, et tous les efforts du naturalisme moderne ne réussiront pas à lui enlever ce caractère.

3. Il en est de même « du pain descendu du ciel, » que Moïse l»

• Comment, geograph. sur l'Exode, pag. 91.

S74 HISTOIRE DE L*ÉGLISE. — lY* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE ,1725-1605%

avait promis aux Hébreux, et qui ne cessera pendant quarante ans de les nourrir au désert, a Le lendemain la rosée tomba, comme chaque matin, sur les tentes juives et dans tout le désert. Puis les Israélites virent le sol couvert d'une graine blanche et ronde, semblable pour la grosseur aux grains de millet, et pour la couleur à ceux de la coriandre. Jamais les fils d'Israël n'avaient rien vu de semblable, et, dans leur étonnement, ils se disaient les uns aux autres : Manhu (Qu'est cela)? C'est, répondit Moïse, le pain que le Sei^:^eur vous envoie pour vous nourrir. Chacun d'eux en recueillit une mesure pour chaque membre de sa famille ; aux rayons du so-. leil, la manne se fondait; elle ne tombait point le jour du sabbat, et la veille on pouvait en recueillir double mesure, sans qu'elle subît d'altération ; les autres jours, elle ne se conservait pas plus de vingf quatre heures. Cependant Moïse dit à Aaron : Prends un vase et remplis-le de la manne miraculeuse ; elle sera conservée devant le Seigneur de génération en génération, et les fils d'Israël verront le pain qu'ont mangé leurs aïeux au désert. Or le goût de la manne ressemblait à celui d'un mélange de farine et de miel *. » 11 était difficile de trouver, dans Tordre des phénomènes naturels, un fait qui présentût toutes les conditions réunies dans le récit de Moïse pour caractériser la manne. Cependant la science moderne, à défaut d'un fait complètement identique, se contenta d'un à peuprcs^ et crut avoir résolu le problème. Le tamarisque {tamarix mannifera)^ arbuste épineux qui croît dans les vallées du Sinaï, produit aux mois de juin, juillet et août, un suintement gommeux qui découle, en gouttes jaunes et brillantes, des branches de l'arbre et des petites ouvertures pratiquées sur son écorce par la piqûre d'un insecte (le coccus manniparus d'Ehrenberg) ^. Les Arabes recueillent cette gomme, qu'ils épurent en la soumettant à l'action d'un feu lent, et en font une espèce de sirop d'un goût assez agréable et d'un effet digestif beaucoup moins fort que celui des mannes médicinales. Les rationalistes ont profité de ces faits constatés par l'histoire naturelle pour réduire le miracle de la manne des Hé-

* Exod., cap. XVI, 13 ad ultim. — * Voir M. Léon de Laborde, Comment, çsograph. sur l'Exode, pag. 95.

breux aux proportions d'un phénomène local habilement exploité par Moïse comme ressom'ce alimentaire. « Mais, dit M. Léon de }) Laborde, rien n'est moins exact que cette ressemblance entre les D deux faits, et rien n'est plus puéril que la conséquence qu'on D voudrait en tirer. » La manne des Hébreux était ronde et menue, blanche comme les cristaux du givre, in similitudinem pruinœ super terram , et comme la graine de coriandre , quasi semen coriandri album K Le suc résineux du tamarisque est jaune et liquide comme la résine des pins recueillie dans les Landes et d'autres parties de la France, pour les besoins du commerce et de la marine. La manne des Hébreux tombait la nuit et le malin sur le sol, pareille à la rosée; elle disparaissait aux rayons du soleil, et on n'en retrouvait aucune trace pendant le jour. Le suintement du tamarisque , quoique plus abondant au lever du soleil, sous l'influence des premiers rayons solaires qui am.ollissent les gouttes résineuses, dure cependant toute la journée. « La manne des Hébreux tomba pour lapre- » mière fois au désert de Sin, et pour la dernière dans la plaine de )) Jéricho. Elle ne paraissait pas le jour du sabbat, mais la veille » elle tombait en double quantité. » La gomme du tamarisque ne se trouve qu'aux environs du Sinaï, elle ne coule que pendant les mois de juin, juillet et août; durant cette courte saison, elle paraît tous les jours sans exception. i.( Enfin la manne des Hébreux nourrit » pendant quarante ans tout le peuple juif au désert, tandis que » tous les tamarisques mannifères de la péninsule ne produisent » pas, année commune, cinq cents livres de manne, c'est-à-dire de 0 quoi nourrir un homme pendant six mois *. »

4. Tous ces faits sont connus, et la savante discussion de M. Léon de Laborde, à laquelle nous renvoyons les lecteurs, ne laisse subsister aucune des assimilations qu'on voulait trouver entre la manne des Israélites et les produits naturels de l'Arabie Pétrée. Cependant, dans un mémoire récemment adressé à l'Académie des sciences par M. Berthelot , sur la Manne du Sinaï et sur la Manne de Syrie, nous lisons les appréciations suivantes : « Quelle est la matière

* Exod., cap. XVI, 14-31. — « M. Léon de Laborde, Comment géograph. sur

l'Exode, pag. 95.

576 IIISTOTF.E DE l'ÉGLTSE. — IV' fPOOUE. —-ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).

S désignée dans le récit de Moïse, qui jou3 un si grand rôle dans » l'histoire du peuple hébreu et dont le nom a servi de type à celui » d'une multitude de substances sucrées naturelles? Peut-elle être » assimilée à quelque matière sucrée aujourd'hui connue? C'est là » uue question fort controversée. Deux opinions principales ont eu » cours à cet égard : l'une regarde' la manne comme une exsuda- » tion sucrée fournie par divers arbrisseaux, principalement p:ir » Vaîhagi rnaurorum (Tourneforl), sorte de sainfoin épineux; l'autre )) opinion assimile la manne des Hébreux à une sorte de crypto- » game à développement rapide et en apparence spontané. Au- » jourd'lmi l'origine de la manne recueillie sur le Sinaï peut être » regardée comme fixée, d'après les recherches faites sur place » par MM. Ehrenberg et Hemprich *. — La manne, dit Ehrenberg, » se trouve encore de nos jours dans les montagnes du Sinaï, elle » y tombe sur la terre des régions de l'air (c'est-à-dire du scmmet j) d'un arbrisseau et non du ciel). Les Arabes l'appellent man. Les » Arabes indigènes et les moines grecs la recueillent et la mangent » avec du pain, en guise de miel. Je l'ai vue tomber de l'arbre, je » l'ai recueillie, dessinée, apportée moi-même à Berlin avec la » plante et les restes de l'insecte. — Cette manne découle du tama- » rix mannifcra; de même qu'un grand nombre d'autres mannes, » elle se produit sous l'influence de la piqûre d'un insecte, le coc- » eus manniferus^. » Ainsi parle l'habile chimiste, correspondant de l'Académie, et il fait suivre ce jugement sommaire de l'analyse la plus exacte d'un échantillon de gomme du tamarix, dont l'aspect, dit-il, « est celui d'un sirop jaunâtre, épais, contenant des débris B végétaux. » Au point de vue chimique, l'analyse est certainement exacte; mais, au point de vue historique, comment Moïse a-t-il pu se méprendre assez pour comparer à une graine ronde, ténue comme le millet, blanche comme la neige, un sirop gom-

1 Symbolœ Physicœ, etc., Zoologica, II, Insecia, x, art. Coccus manniparus (JSoie de M. Berlhelot).

* Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des sciences, par MM. les secrétaires perpétuels, tom. LUI, pag. 584, séance du 30 septembre 186i. Chimie organique : Sur la Manne du Sinai et sur la Manne de Syrie, par M. B3ro thelot

CHAP. II. — LE PEUPLE HEBREU AU SINAI (i646). 57?

meux et jaunâtre? Comment a-t-il pu dire « que le peuple d'Israël » broyait sous la meule, ou concassait dans un mortier les grains » de la manne *? » On ne broie pas, on ne concasse pas du sirop. Comment la gomme du tamarisque, qui découle de cet arbre pendant trois mois seulement, tomba-t-elle tous les jours pour les Hébreux sous forme de manne? Comment le peuple juif, qui longea toute la frontière du pays de Ghanaan, y trouva-t-il tous les jours, pendant quarante ans, la pluie de manne, quand le tamarix mari" ai fera ne se rencontre que dans les vallées du Sinaï? Comment enfin quinze cent mille personnes trouvèrent-elles à se nourrir pendant quarante ans d'un semblable produit, quand tous les tamarix réunis de la Péninsule arabique ne pourraient fournir à l'alimentation d'un seul liomme pendant un an? Sans doute, en présence d'un phénomène naturel qui manifeste sous un nouveau jour la fécondité et les ressources de la création, nous pouvons concevoir, par analogie, la puissance souveraine du Créateur. Nous comprenons qu'il dut lui être facile, par des procédés du même genre, de fournir à la nourriture des Israélites au désert, mais nous plaindrions une tribu nomade de quinze cent mille Arabes, réduite pendant quarante ans à se nourrir des cinq cents livres de gomme résineuse produites chaque année par les tamarix mannifera du Sinaï.

5. Il n'y a donc dans l'explication rationaliste qu'une stérile ten- impvîssane* tative d'exégèse naturelle, entièrement impuissante à rendre compte li mi ai Cite. des faits et à donner la solution du problème qu'elle se pose à elle-même. On peut répudier le récit de Moïse et lui refuser sa foi, on peut le reléguer parmi les légendes des temps fabuleux : les incrédules et les mythologues le font ouvertement et sans dissimulation. Lem- logique a du moins le mérite de la franchise. Mais prétendre conserver le caractère historique des Livres saints au moyen de compromis hasardés avec un système de naturahsme qui réduit tous les miracles à une hyperbole poétique, tous les faits surnaturels à une déclamation exagérée par l'emphase orien-

* Numer., cap. xi, 8.

570 iliSTOIRE DE L*ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-I60o),

taie, c*est un procédé qui ne satisfait ni les rigoureuses exigences de l'interprétation biblique, ni la respectueuse vénération dont se vante l'exégèse hébraïque ou protestante. Le Catholicisme substitue à toutes les défaillances de ces équivoques explications le mot de miracle; il le maintient dans son acception traditionnelle, tel que l'acceptait David, tel que le proclamaient les Septante , tel enfin que Jésus-Christ le redisait aux Juifs, en leur parlant d'une manne plus merveilleuse encore que celle de Moïse : « Vos pères, disait-il, » ont mangé la manne au désert, et ils sont morts! Pour moi, je » suis le pain de vie, le pain descendu du ciel. Quiconque mangera » ce pain, vivra éternellement *. » Le Catholicisuie est donc l'école traditionnelle de l'humanité; tout se tient dans sa doctrine, tout s'enchaîne dans son enseignement; le passé, le présent et l'avenir apparaissent, à ses yeux, dominés par la même parole, dirigés par la même puissance et concourant au même but. C'est là sa force et sa loi de vie. On peut réagir contre lui, il ne change pas; on peut s'armer contre lui, il ne tremble pas; on peut argumenter contre lui, il ne varie pas. Sa stabihlé même effraie la mobilité de l'esprit humain; on voudrait la représenter comme l'inertie d'ime doctrine hostile à tous les progrès de l'intelligence. Vains efforts I Absurdes récriminations! Le Cathohcisme est essentiellement la source de tous les progrès légitimes; il accueille la vérité sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, parce qu'il est lui-même le représentant sur la terre de la vérité une et éternelle, qui ne change pas, qui ne saurait se contredire et qui demeure toujours identique à elle-même, en dépit des oscillations, des faiblesses, des obscurités et des revirements des sociétés humaines. Raison du 6. La mardi 6 des Israéhtes dans le désert était lente. Si la cara- Ué'bmixïn vane de Jacob mit un an à franchir l'espace qui séparait la Mésopotamie des tentes de Mambré, on comprend que les mouvements d'un peuple entier, comptant six cent mille hommes au-dessus de vingt ans, et emmenant avec lui ses troupeaux, présentaient plus de difficultés encore. Le vulgus promiscuum innumerabile ^, qui s'é-

2 Joan., Evang., cap. vi, 48-52. — « Exod., cap, xn, 38.

Hésert.

lait joint aux Israélites à la sortie d'Egypte, cette foule inconnue et gans nom qu'on trouve à la suite de toutes les giaiides expéditions militaires et de toutes les migrations de peuples, augmentait encore les périls de la route et les inconvénients d'un séjour prolongé au désert. On s'est demandé pourquoi Moïse avait choisi de préférence cette voie de la solitude, au lieu de se diriger immédiatement vers la Terre promise. C'eût été certainement la conduite de tout chef d'émigration, agisêant d'après des inspirations et une politique purement humaines. Il y a plus : tout autre peuple , dans (es conditions où se trouvaient les fils d'Israël, eût pesé assez vio- •emment sur les déterminations de son chef pour lui imposer ce parti, que les règles de la plus vulgaire prudence indiquaient comme le plus raisonnable, le plus avantageux et le plus sûr. Attendre quarante ans sur les frontières des Chananéens , avec le dessein avoué de les envahir, c'était laisser aux ennemis le temps de fortifier leurs villes de guerre, de préparer tous leurs moyens de défense et de rendre la lutte plus formidable : c'était aifaiblir dans les privations d'une existence ne raade et précaira l'armée des Hébreux, et laisser échapper l'occasion d'une invasion puissante parce qu'elle eût été soudaine, irrésistible parce qu'elle eût été entreprise avec l'enthousiasme qui dut suivre les premiers jours de la liberté reconquise. Mais, nous l'avons déjà dit, Moïse ne ressemble ni à Cadnms, conduisant une colonie phénicienne dans l'Hellade; ni à Enée, amenant des bords du Simoïs aux rivages du Tibre les débris vivants dTlion vaincu. Le peuple juif n'a point d'analogue parmi les nations, et son histoire n'otlre aucun terme de comparaison avec les autres histoires. Toute une génération disparaîtra au désert, pour laisser à ce peuple , unique dans le monde , le temps de recevoir une éducation toute spéciale, qui assurera dans l'avenir le succès de sa mission. Telle est la raison providentielle du long séjour des Hébreux au désert. Telle est aussi, historiquement, l'exphcation du silence que Moïse garde, dans sou récit, au sujet des conquêtes de Sésostris (Rhamsès III le Grand), contemporaines de la législation divine donnée aux Juifs sur le Siuui. a Quelques critiques ont fait cette remarque, dit M. Cham-

Amalccilc

580 HISTOIRE DE L*£GLISE. — lY* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605),

» poUion-Figeac : La relation de Moïse ne parle pas de Sésostris, » ce grand roi qui fit la conquête de l'Orient tout entier, sans jai) mais rencontrer les Hébreux sur ses pas. Les textes hébreux et D les monuments égyptiens satisfont à cette observation, qui ren-» » ferme en elle-même un doute historique. Moïse, sorti d'Egypte, » se rendit dans le désert do Sinaï, et ce désert ne se trouva point » sur la route de Sésostris , qui n'eut pas ainsi à penser aux Hé-< » breux et ne les rencontra pas sur s^ route ^ » Défaite des '^- ^n trois jours de marche, et après trois stations dans les fertiles vallées de Daphca et d'Alus 2, les fils d'Israël vinrent fixei leurs tentes à Raphidim, au pied du mont Horeb. L'eaii manquait à la multitude, et le rocher s'ouvrit sous la verge miraculeuse en une source d'eau vive ^, Cependant le bruit de la déhvrancb des Hébreux et de leur sortie d'i]gypte s'était répandu parmi les tribus voisines. Celle des Amalécites se réunit pour attaquer les fugitifs, dont la présence au désert et la direction encore inconnue inquiétaient l'orgueilleuse domination '^. La lutte s'engagea à Raphidim. Moïse avait dit à Josué : Fais choix des meilleurs guerriers parmi les fils d'Israël, et va à leur tête livrer bataille aux enfants d'Amalec. Demain je me tiendrai, pendant le combat, sur le sommet de la colline, ayant à k main la verge miraculeuse. Josué

^ Egypte ancienne, pdig.MQ,Zii. — ^ Numer., cap. xxxiii, 12-14. —Voir M. Léon de Laborde, Comment, géograph. sur l'Exode, pag. 98.

3 « Les moines du couvent du Sinaï montrent depuis des siècles, et les » Arabes semblent avoir toujours vénéré un rocher qui se trouve dans Ouadi- » el-Ledcha, sur le côté occidental du mont Horeb, comme le rocher frappé ») par la verge miraculeuse. Il peut avoir quinze pieds en tous sens, et il offre » sur sa face principale une rigole qui porte les traces d'un cours d'eau. Tous » les voyageurs, depuis nos plus anciens pèlerins, parlent avec respect de ce h monument religieux et de la tradition qui s'y rattache. Rien ne s'oppose à » son authenticité, et elle paraît avoir été acceptée très-anciennement dans » la contrée. » (M. Léon de Laborde, Comment, géograph., etc., pag. 99.)

* Philon donne à l'attaque des Amalécites un motif très-vraisemblable: ^t crainte de voir leur territoire dévasté par le passage d'une aussi grande multitude d'hommes et de troupeaux (Phil. de Vita Moijsis, lib. 1). Voici les pa- Toles du philosophe juif : Regionis ejus rex populationem agrorum metuens excita oppidatim j'uventute , opposuit se ut arceret eos a transitu (Philon. Jud opéra, in-foL, Celon. Allobrog., i613, pag. 492). Josèphe (liv. Ili, chap. uj dé- ▼eîoppe longuement cette politique des enfants d'Amalec.

exécuta ces ordres. Le lendemain Moïse, accompagné d'Aaron, son frère, et de Hoi^ *, un des vieillards de la tribu de Juda, qu'il s'était dëjà adjoint dans TadministraLion du peuple, se placèrent au sommet de la colline pour observer le combat. Tant que Moïse élevait dans ses mains suppliantes la verge miraculeuse, l'avantage restait aux fds d'Israël; mais s'il abandonnait un instant cette attitude, l'Amalécite reprenait la supériorité. Cependant les mains du prophète tombaient de lassitude; ses deux compagnons le firent asseoir sur le rocher et soutinrent chacun de son côté les bras défaillants de Moïse. Ils restèrent ainsi jusqu'au coucher du soleil. En ce moment une victoire complète couronnait les efforts de Josué; les enfants d'Amalec étaient en pleine déroute et tombaient dans leur fuite sous le glaive des vainqueurs. Ce fut pour Josué le premier pas dans la carrière de gloire que Dieu lui réservait. Après cette journée Moïse dit à son jeune lieutenant, à son futur successeur : Par ordre du Seigneur, je consignerai ce récit dans l'histoire d'Israël, pour en perpétuer le souvenir et pour que Josué sache que la mémoire d'Amalec doit être effacée de la terre par le Tout-Puissant 2.

8. « En apprenant au pays de Madian les grandes choses que le Seigneur avait faites, par le ministère de Moïse, pour le salut d'Israël, le prêtre Jéthro vint à la rencontre du prophète. Il lui amenait Séphora et ses deux fils, Gersam et Eliézer. En approchant des tentes juives, au pied du mont Horeb, Jéthro vit venir h sa rencontre

*Hur, est désigné par Josèp^e comme l'époux de Marie, sœur de Moïse; mais, ainsi que le fait observer Cornehus à Lapide, rien dans Tf^criture ne justifie celte induction. Les femmes mariées sont toujours indiquées dans la Bible par le nom de leur mari, et nulle part la sœur de Moïse ne porte celte désignation. Elle est partout nommée soror Aaron. Il est donc vraisemblable que Marie demeura vierge, et qu'elle fut dans le Testament ancien la figure de la Vierge Immaculée du Testament nouveau. Hur, dont il est question ici, était l'aïeul de Béséléel (1 Paralip. cap. 11, 20).

* « Cette malédiction plusieurs fois répétée, dit M. Léon de Laborde, et » spécialemert recommandée au peuple d'Israël, reçut son exécution; cette "tribu disparut, eu se confondant peut-être avec quelque autre peuplade » voisine, les Edomites ou les Philistins. » {\ Samuel,, cap. xv, xxvn, xxx). Comment, ge'ograph. sur l'Exode, pag. 99.)

582 msTOîiiE DE L'y. l: j. — iv** époque. — ère mosaïque (1723-î60o).

le libérateur des Hébreux, qui l'embrassa tendrement. Moïse raconta à son boan-p:"re les grands événements accomplis en Egypte et les incidents qui avaient déjà signalé la marrhe des fils d'Israël dans le désert. Dans la joie que lui causaient ces lieureuses nouvelles, lo prcLre rie Madiaii s'écria : Boni soit le Seigneur qui vous a délivrés des chaînes du Pharaon et qui a sanvé son peuple de la captivité d'Egypte! Jéthro ofTrit alors un holocauste et immola des victimes au Dieu d'Israël. Aaron cl les anciens du peuple se réunirent ensuite sous la tente du prophète pour rompre le pain de rhospitahté avec le beau -père de Moïse. Le lendemain la multitude vint, comme n l'ordinaire, se presser à l'entrée de la tente de son chef pour lui soumettre ses différends et recevoir les sentences qu'il prononcnit sur ciiaque aff.iire. La séance durait depuis le matin jusqu'au soir. Pourquoi , dit Jéthro à Moïse, vous charger seul de cette tîlche pénible? La foule attend une journée entière vos jugements, et vous vous épuisez à un travail au-dessus de vos forces. Croyez-moi, et le Seigneur bénira votre entreprise. Réservez-vous uniquement pour les grandes affaires qui intéressent le culte du Seigneur et le salut du peuple. Conservez le soin d'apprendre aux fils d'b?raël les cérémonies religieuses, h s rites k'g;iux, de les diriger dans la route qu'ils doivent suivre, et d'assigner à chaque tribu son rôle et sa mission. Mais confiez le règlement des intérêts particuUers et le soin de rendre la justice à des hommes puissaiïts et craignant Dieu, zélés pour la vérité, intègres et sans avarice. Partagez entre eux l'administration du peuple : cyi'ils aient BOUS leurs ordres les uns mille, d'autres cent, d'autres cinquante, d'autres dix hommes. La justice sera rendue sans délai, les affaires importantes vous seront seules soumises; tout le détail sera réglé par eux, et votre charge ainsi partagée en deviendra plus légère. Vous» aurez le temps d'exécuter les grandes choses que le Seigneur veut accomplir par voire ministère, et le peuple s.-iiisfait retournera en paix chaque soir dans ses divers campements. Moïse suivit ce conseil; il établit des princes du peuple, des chiliarques et tout l'ordre hiérarchique indiqué par son beau-père. Ces magistrats rendaient la justice au peuple, réservant seulement au prophète le»

affaires les plus importantes. Jéthro prit alors congé de Moïse, et retourna au pays des Madianites *. »

9. L'heure était venue où l'alliance contractée par le Seigneur Arrf^odes avec Abraham, renouvelée pour Isaac et Jacob, allait s'élargir dans "'sinai!^'^ une extension merveilleuse et embrasser le peuple juif tout entier. La véritable explication des prodiges de l'Egypte, du mbaculeux passage de la mer Rouge, de la manne tombant chaque matin du ciel, de la colonne de nuée précédant les Hébreux, attendait les fils d'Israël au pied du Sinaï. Un miracle plus grand que tous ceux-là, miracle au point de vue moral, miracle au point de vue historique, miracle au point de vue physique, résumera cette série d'événements qui n'ont point d'analogues dans les fastes de l'humanité. « Le troisième mois après la sortie d'Egypte , les fils d'Israël partirent da campement de Raphidim, dans la direction du Sinaï, et vinrent dresser leurs tentes au pied de la montagne *. » Un an à peine s'était écoulé depuis que le berger de Jéthro avait reçu sa mission divine en ce lieu même, et avait senti son courage fléchir sous le fardeau redoutable que Jéhovah lui imposait. Il revenait maintenant à l'Horeb, son pc^nt de départ, victorieux danâ' une lutte où toute la puissance humaine aurait dû échouer; sa houlette de berger était devenue la verge miraculeuse d'un pasteur d'hommes. « Le Seigneur l'appela du haut de la montagne : Parle à la maison de Jacob, lui dit-il, fais entendre ta voix aux fils d'Israël ; dis-leur en mon nom : Vous avez vu les merveilles que j'ai accomplies pour vous en Egypte. Je vous ai portés sur mes ailes comme les jeunes aiglons que leur mère em[)orte à travers les orages; je vous ai adoptés pour mes enfants. lAîaintenant, si vous écoutez ma voix, si vous demeurez fidèles au contrat que je vais sceller avec vous, vous serez mon peuple au miheu de tou? les peuples, car la terre entière est mon domaine. Vous serez mon royaume sacerdotal, ma nation sainte. Va de ma part proposer cette alliance aux Hébreux. Moïse, dans l'assemblée des anciens d'Israël, exposa les paroles du Seigneur. — Nous exécuterons tous

* Exod., cap. XVIII fere iiitegr.; Douter., cap. i, 10-17. — • ' Exod., cap. M, 1, 2.

584 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. ^I Y** ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-160o).

les ordres de notre Dieu, lui fut -il répondu. — Le prophète prit acte de cet engagement solennel, et le fit connaître au Seigneur. — Dans trois jours, dit le Tout-Puissant, je me manifesterai dans ma gloire, au milieu des tonnerres et des éclairs. Je te dicterai mes lois, et le peuple, en entendant les paroles que je t'adresserai, croira à ta mission et te gardera une inviolable fidélité *. » Déeaiogu», 10. Trois jours après, les fils dTsraël étaient rangés au pied de la montagne; les purifications religieuses les avaient préparés au grand mystère de l'alliance; des barrières avaient été fixées, par les )rdres de Moïse, pour que nul ne sortît de la place qui lui avait été assignée et ne s'approchât de la montagne sainte du haut de •aquelle le Seigneur, dans l'appareil de sa majesté terrible, allait promulguer ses oracles. « Les premiers rayons de l'aurore commençaient à briller à l'horizon, quand la foudre retentit, et les éclairs sillonnèrent la nue épaisse qui couvrait le Sinaï. Le son des trompettes se mêla à ces bruits formidables, et le peuple tressaillit d'effroi dans ses campements. Moïse le fît sortir des tentes et ranger au pied de la montagne sainte. En ce moment elle était toute fumante, la gloire du Seigneur s'y était reposée en une nuée de feu, et la fumée s'en échappait comme d'une fournaise. De toutes parts le mont sacré présentait cet aspect terrible. Les fils dlsraël demeurèrent dans les limites qui leur avaient été assignées; Moïse et Aaron s'approchèrent seuls, et le Seigneur fit entendre du milieu de la nue ces paroles que tout le peuple entendit ^ :

L (( Je suis Jéhovah, ton Dieu; c'est moi qui t'ai arraché de la terre d'Egypte, de la maison de servitude. Tu n'adoreras point les dieux étrangers. Tu ne feras ni statues ni images à la ressemblance des objets qui sont au ciel, sur la terre ou dans les eaux, pour leur rendre tes adorations ou ton culte ^, Je suis Jéhovah, le Dieu puis-

* Exod.y cap. XIX, 3-9. — * Ibid.. cap. xix, 16-25.

3 Ou a inftîré de cette défense l'interdiction, par la loi du Seigneur, des arts de la peinture, de la sculpture, etc. Cette déduction est complètement fausse. Il n'y eut là d'interdit que les représentations idolâtriques des fausses divinités du polythéisme. La preuve la plus convaincante de ce fait se trouva dans les deux statues des chérubins placées par ordre de Dieu sur l'Arche

CIIAP. II. — LE PEUPLE HEBREU AU SINAI (]6/i6), 585

sant et jaloux. Je punis sur les fils Tiniquité des pères, jusque la troisième et quatrième génération, parmi ceux qui m'ofifensent. Je fais miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui gardent mon amour et observent mes commandements.

II. » Tu ne jureras point par le nom du Seigneur ton Dieu pour des choses frivoles. Jéhovah ne permet point qu'on prenne en vain «on nom.

III. » Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat. Tu travailleras pendant les six jours qui sont consacrés à toutes tes œuvres. Mais le septième jour est le repos {sabbatum) du Seigneur ton Dieu. Ce jour-là tu ne vaqueras à aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni l'animal domestique qui te sert, ni l'étranger à qui tu auras ouvert tes portes. Car le Seigneur a créé en six jours le ciel, la terre, les mers avec tout ce qu'ils renferment, et il s'est reposé le septième; c'est pourquoi il a béni et sanctifié le jour du sabbat *.

IV. » Honore ton père et ta mère, afin de vivre de longs jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera.

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