VII. » Tu ne déroberas point
VIII. » Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain.
IX-X. » Tu ne désireras rien de la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui ^. »
« Or tout le peuple entendait cette voix qui retentissait au milieu
d'alliance, et supportant la table d'or du Propitiatoire. « Ce ne fut, dit «M. Munk, qu'après l'exil que le rigorisme des docteurs proscrivit les » œuvres d'art représentant des figures d'hommes et d'animaux. » Palestine, pag. 216, note 1.
* On peut rapprocher celte allusion à l'œuvre des six jours de l'assertion de M. Renan, dont nous avons déjà parlé : « Les premiers chaintres de la i> Genèse, dit le savant pr. fesseur, sont tout à fait isolés dans la tradition » Israélite, et il n'y est fait aucune allusion dans les autres livres hébreux. » llist. des lanrjv.es sémit., tom.I, pag. 474, note 1, 2^ édit., Imprim. luipér., J8f)8.
* Exod., cap. IX, 2-17.
des feux et des éclairs, dominant les sons de la trompette et les foudres de la montagne fumante. Saisis d'effroi, les fils d'Israël se tenaient au loin, et dans leur terreur ils crièrent à Moïse : Parleznous vous-même, nous vous écouterons. Mais que la voix du Seigneur ne se fasse plus entendre, car nous mourrons tous. — Ne craignez point, dit Moïse, c'est pour éprouver votre fidélité que le Seigneur s'est manifesté à vous, afin que la terreur de son nom et de sa majesté sainte vous inspirât à jamais Thorreur du péclié *. » 11. Tel fut l'appareil divin de la promulgation du Docalogue au Sinaï. L'école des rationalistes modernes voudrait nous arrêter encore ici pour nous parler d'un immense effet de pyrotechnie obtenu par Moïse sur les sommets de l'Horeb et du Sinaï. D'autres insinuent qu'il n'y eut là qu'un magnifique orage qui fournit au législateur hébreu une mise en scène toute naturelle. Enfin quelques-uns, plus ingénieux, ne voient dans le récit de Moïse que la description poétique d'une éruption de volcan, pareille à celles du Vésuve ou de l'Hécla. Aux premiers nous demanderons s'ils font remonter a Moïse l'invention de la poudre fulminante; aux autres s'ils pourraient, avec les procédés scientifiques dont le xix^ siècle dispose, indiquer trois jours à l'avance une éruption volcanique, ou un orage locahsé sur un seul point. Pourquoi, dans ce cas, la science moderne n'a-t-elle pas fait évacuer la ville de Torre del Greco, lors de la récente et dernière éruption du Vésuve ? Pourquoi ne prévient-elle pas à jour fixe les habitants de nos campagnes des orages soudains qui viennent annuellement dévaster des contrées entières et anéantir des récoltes qu'on pouvait sauver la veille? On se lasse d'entendre répéter, sans variations, ces banales explications du naturalisme, qui supposent dans leurs auteurs une crédulité mille fois plus grande qu'il n'en faudrait pour croire au miracle, ou une légèreté d'esprit qui se joue des choses les plus saintes et travestit en plaisanteries sacrilèges le plus auguste monument de l'histoire humaine. La vraie science, après l'examen attentif des lieux, déclare que les rochers du Sinaï ne sont pas des rochers volcaniques ; elle constate que si l'on peut prédire un
« Exod., cap. XX, 18-20.
CIIAP. II. — LE PEUPLE HÉBREU AU SINAI <lGi6). 587
orage quelques heures avant qu'il éclate, on ne le prédit pas trois jours à l'avance. Le bon sens le plus vulgaire sait qu'un orage est un phénomène naturel , et les quinze cent mille Hébreux qui suivaient Moïse, le savaient aussi bien que nous. Enfin, pour ne pas laisser aux partisans de la pyrotechnie du Sinaï la ressource de nous répondre que le naphte et le bitume furent les seules matières employées par Moïse poiu* produire Tillumination de la montagne, nous les renverrons aux voyageurs qui ont gravi les pentes alji uptes du Sinaï et de l'Horcb, et monté les escahers en lacets c; Lusés dans le roc par les religieux du moyen âge. Ils leur diront que les quinze cent mille Hébreux employés à transporter sur ces hauteurs la quantité de naphte et de bitume nécessaire à cette opération, n'auraient pu en dix ans accomplir leur tâche. Et l'on veut que Moïse et Aaron en trois jours y soient parvenus ! En vérité, rien n'est plus crédule que l'incrédulité.
12. Mais le miracle historique et moral est ici plus grand mille l,> n6c\îogni fois que le prodige extérieur et visible. D y a eu des législateurs i u'i.'e Soautant que de nations, et les nations se sont renouvelées comme r':i"nnv£i." les races, à chaque grande phase de l'humanité. Il y a eu des phi- Vaotel'" losophes, dont le nom, célèbre dans le souvenir des hommes, est le synonyme de sagesse, de génie et de vertu. Les législateurs se sont appelés tour à tour, Dracon, Lycurgue, Solon, Numa, Confucius, Justinien, Théodose, Gharlemagne , Napoléon. La majesté, le prestige du rang, l'auréole de la gloire, ce je ne sais quel enthousiasme excité par le succès, la grandeur ou le génie réunis sur le front d'un homme,- semblaient les rendre toutpuissants. En est -il un seul qui ait jamais atteint, sous ses prescriptions, la pensée de l'homme, son cœur, son intelligence, et qui lui ait dit : Tu ne désireras pas? Non desiderabis; Tu ne convoiteras pas? Non concupisces. Leur glaive, comme leur pouvoir, s'est arrêté au déHt matériel; le corps est seul de leur domaine; l'âme leur échappe, libre dans les fers, souveraine dans la captivité et les entraves, triomphante sous la hache du bourreau, sous la dent des lions, dans la flamme des bûchers, dans les horreurs du plus cruel supplice. On a redit mille fois cette vulgaire accu-.
588 HisToiïiE DE l'Église. — iv époque. — ère mosaïque (1725-1605).
sation : La législation de Moïse est matérialiste. Les apologistes chrétiens ont dû écrire des volumes pour répondre à cette banalité. Quand on met cette calomnie en face du Décalogue, formule abré-gée, base fondamentale de toute l'institution religieuse, civile et politique du peuple juif, on se demande par quel excès d'aveu-» glement un tel reproche a jamais pu paraître vraisemblable. Quand on y réfléchit avec l'impartiaUté d'une conscience droite et sans préjugés, on ne trouve d'explication possible à un tel égarement que dans le dessein providentiel de Dieu, qui a voulu respecter la liberté de l'homme au point de ne jamais contraindre son intelligence par trop de lumières, ménageant l'ombre et l'obscurité dans ane mesure calculée, pour que l'humanité déchue demeurât pleitement responsable de son adhésion ou de sa révolte, de sa foi ou de son infidélité. Et pourtant le Décalogue est resté aujourd'l^ni même le code le plus parfait des sociétés humaines. Les civihsations le^ plus avancées ne doivent leur supériorité qu'à lui. Le Décalogue n'est rien autre chose que la loi naturelle formulée en préceptes, disent les rationahstes. — Où donc ont-ils trouvé , dans la loi naturelle, le repos du septième jour? Où donc ont-ils trouvé, dans la loi naturelle, l'institution du mariage et le respect de sa loi ! Qu'on demande aux peuples qui couvrent l'Asie du spectacle de leur dissolution légale et de leur ignominieux abrutissement, s'ils croient cette dissolution et cet abrutissement contraires à la loi naturelle. Que dis-je? Les législations humaines n'ont- elles pas varié partout sur cet article , au gré des passions et suivant le caprice désordonné des multitudes et de leurs chefs? La loi naturelle! Les rationalistes ne la connaîtraient pas sans le Décalogue : on a vu des philosophes athées; la loi naturelle leur eût-elle inspiré ce premier article : Je suis le Seigneur ton Dieu, tu me rendras ton adoration et ton culte. L'adoration, c'est l'amour à sa plus haute puissance. Quel est le législateur qui ait jamais écrit en tête de sa charte : Tu m'aimeras! Le cuite, c'est l'expression extérieure de l'amour à sa plus haute puissance. Quel est le législateur qui a jamais inscrit en tête de sa charte : Tu m'exprimeras solennellement et par des hommages publics l'amour dont ton cœur débordera pour moi! Et
quand cette folie se présenta à la pensée des (îésars dégénérés, qui se faisaient appeler Votre Eternité par des adulateurs encore plus méprisables qu'eux; quand on vit des citoyens romains brûler un encens sacrilège devant la statue d'un homme mortel, estce que l'amour entrait pour quelque chose dans ce simulacre de culte ? Est-ce que cette dérisoire impiété ne fut pas contemporaine d'une ère de crimes et d'attentats politiques contre l'Eternité des Césars, dont le poignard tranchait périodiquement la vie, et dont la pourpre se mettait à l'encan? Non! Jamais il ne fut donné à aucun législateur humain de dire comme le Seigneur au peuple juif : (( Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. Ces paroles seront gravées dans ton cœur; tu les répéteras à tes enfants, tu les méditeras assis à ton foyer, marchant dans le chemin, le soir en t'endormant, le matin à ton réveil. Tu les porteras écrites, comme un témoignage vivant, autour de ton poignet; elles seront sans cesse sous tes yeux. Tu les graveras sur le seuil de ta demeure, sur le linteau de ta porte*. » 13. Si donc on entend par miracle, dans l'ordre historique et moral, un fait évidemment au-dessus de toutes les forces de l'intelligence humaine, un fait dont les circonstances, uniques dans l'iiistoire , produisent des résultats prodigieux et tels qu'on n'en vit jamais de semblables, nous avons bien le droit de donner ce nom au Décalogue. Il était au-dessus des forces de l'intelligence humaine de formuler une telle loi. L'histoire de toutes les législations et de toutes les philosophies le constate. Le résultat prodigieux de cette loi est encore visible sous nos yeux : c'est, d'une part, la vitalité inexphcable et la persistance phénoménale que cette législation communique à la race juive, la seule qui ait eu ici-bas le privilège de ne jamais mourir; d'autre part, la fécondité de cette loi divine, qui, après avoir formé dans le monde ancien un peuple complètement isolé, comme institutions et comme influence politique, de tous les autres peuples, se dilate sous l'action du Messie qu'elle prophétisait, et envahit le monde moderne dans une extension
590 HISTOIRE DE l'ÊGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-160o).
universelle, sans limites dans le temps, sans bornes dans l'espace, sans restriction de nationalités, d'origines, de climats et de siècles. Si le prodige visible du Sinaï s'était borné au retentissement passager de la foudre qui fit trembler ses sommets , à la lueur fugi« tive des éclairs qui sillonnaient la nue, pendant que la parole divine éclatait dans sa toute-puissance et dans sa majesté; si cet appareil de splendeur et de gloire eût abouti à une législation éphémère sans action sur le monde, sans influence sur les destinées immortelles de l'âme humaine, nous comprendrions jusqu'à un certain point l'obstination des écrivains rationalistes, qui, ne trouvant pas le but en harmonie avec le moyen , chercheraient à réduire la cause aux minces proportions de l'effet. Mais dans ce cas même il nous serait impossible d'accepter l'exégèse de M. Salvador. Voici ses paroles : « Le Sinaï, qui par sa réunion avec le » mont Horeb forme une double cime, est la plus haute des mon- » tagnes environnantes. Quelquefois , pendant les jours les plus » sereins, son sommet devient tout à coup le théâtre de phéno- » mènes brillants et terribles, qui l'ont rendu l'objet d'un effroi » respectueux pour tous les habitants de la contrée. D'épais nua- » ges et de noires vapeurs s'y amoncellent, des gerbes de feu font » succéder à l'obscurité la plus profonde d'éblouissantes clartés; la » foudre le déchire, et de ses entrailles s'échappent des mugisse- » ments qu'on prendrait de loin pour un concours de voix humai- V aes, et qui sont comme les paroles de ce bruyant concert. C'est » durant une scène si pompeuse que le Dieu de Moïse va se faire » entendre. Mais, au premier coup de tonnerre, les Hébreux, dont » il tient depuis plusieurs jours les esprits en suspens, sont saisis » de crainte, a Va écouter toi-même, lui dirent-ils, ce que l'Eternel » exige pour notre félicité; tu nous en rendras compte. » A ces » mots, il gravit la montagne, et on le suit des yeux jusqu'à ce » qu'il se perde dans les nues. Uhistoire, je le demande, présente- » t-elle une solennité plus poétique, plus sublime? Quelle pensée » que celle qui fait sortir de 3 vérités consolantes du sein de la na- D ture en fracas I Que nos édifices, nos riches tentures, nos habits p brodés d'or et de soie , toute notre ma^^nificence moderne, sont
!) Tains à côté de ce spectacle! Que le législateur de Sparte, rece- » varit d'une sibylle décrépite l'attestation qui le déclare presque » Dieu; que celui de Rome, inspiré par la nymphe Egérie, parais- » sent avec désavantage auprès du législateur d'Israël * ! »
14. Nous en demandons pardon au savant Israélite, mais la poé- itéfutaUon sic qu'il a cherché à répandre dans son tableau en a singulière- m. Salvador? ment altéré l'exactitude. Le Sinaï n'est nullement le théâtre, « pen- » dant les jours les plus sereins, de phénomènes brillants et ter- » ribles; » M. Léon de Laborde, dans sa courageuse exploration de l'Arabie Pétrée, a étudié sur les lieux cette question. Voici son rapport : « Le tonnerre et les éclairs sont inconnus sur le Sinaï » pendant tout le cours de l'année, si l'on en excepte la saison des » pluies. Le peuple d'Israël retrouvait ici, pour lui-même, la frayeur » que leur Dieu avait inspirée naguère aux Egyptiens *. » Jl est facile de retracer à distance la description d'un orage au Sinaï, mais encore faudrait-il le faire coïncider avec la saison d'automne, seule époque de l'année où « le tonnerre et les éclairs soient coii- » nus au Sinaï. » Or la promulgation de la loi avait lieu au mois do Sivan, correspondant à notre mois de mai; il ne saurait y avoir d'équivoque sur ce point expressément noté par Moïse : Mense tertio egressionis Isi^ael de terra JEgypti ^. Toute la mise en scène do M. Salvador, et « le fracas de la nature » qu'il invoque avec tant de complaisance, sont donc un écart d'imagination. Il n'y a là qu'une erreur de fait, très-explicable sous la plume d'un écrivain qui n'a pas étudié les heux dont il parle. Mais que dire de l'affirmation suivante : « C'est durant une scène si pompeuse que le Dieu » de Moïse va se faire entendre. Mais, au premier coup de ton- D nerre, les Hébreux, dont il tient depui? plusieurs jours les esprits » en suspens, sont saisis de crainte. « Va écouter toi-même, lui
iM. Salvador, Institut, de Moïse, tom. I, pag. 73-73, édit. de 1828. — «M. Léon de LaLorde, Comment, géogruph. sur l'Exode, pag'. 109.
^ Exod.y cap. XIX, 1. - La sortie d'Egypte avait eu lieu le 15 du mois de Nisan (mars,. Le mois d'IJar (avril) s'était écoulé; par couséquent le troisième mois après la sortie d'Egypte, date enregistrée par Moïse pour la promulgatiou de la loi sur le Sinaï, désigne le mois de Sivan (mai).
9 disimt-ils; tu nous en rendras compte. )> A ces mots, il gravit la » moniagne, et on le suit des yeux jusqu'à ce qu'il se perde dans » les nues! » Cette fois M. Salvador avait, comme nous, sous les yeux le texte de Moïse. La Bible est le livre sacré des juifs et des chrétiens, des protestants et des catholiques. Rien n'est plus facile que d'en contrôler les citations. Oii donc M. Salvador a-t-il vu dans le récit de Moïse, « qu'au premier coup de tonnerre les Hébreux, » épouvantés, » supplient leur chef d'écouter seul les paroles du Seigneur? Le contraire est nettement, formellement écrit par Moïse. Le Décalogue tout entier est distinctement entendu par les fils d'Israël réunis au pied de la montagne : Cunctus autem populus vidébat voces et lampades, montemque fumantem ^ Et ce n'est pas Moïse qui lit cette loi divine, puisque le peuple s'adresse à Moïse pour le suppher de faire cesser le bruit de cette voix formidable : Non lo^ quatur nobis Dominus ; loquere tu^. Cette prière de tout un peuple épouvanté n'est faite qu'après que tout le Décalogue, jusqu'à la dernière syllabe, a été miraculeusement promulgué. Des voix à dessein rendues effrayantes se chargèrent, dira-t-on, de cette mise en scène habilement combinée par le législateur. Qu'on nous trouve donc une combinaison de voix qui, dominant le bruit de la foudre, ferait entendre distinctement la lecture du moindre règlement de police à une multitude de trois milhons d'âmes ! On nous dira peut-être : Quelle preuve avez-vous que la multitude des Hébreux ne perdit pas une parole de la promulgation du Décalogue? Nous en avons une preuve vivante, irrécusable dans le témoignage même de ces milliers d'auditeurs. Quelques mois avant de mourir, Moïse réunit pour la dernière fois son peuple. Il lui redit mot à mot les paroles solennelles des dix commandements , et il ajoute : « Telles » sont les paroles que le Seigneur a fait entendre à toute votre » multitude réunie, du sommet de la montagne, au milieu des ï) éclairs et dans l'obscurité de la nue, à haute voix, sans rien ajou- » tel et sans rien retrancher. Et vous, après avoir entendu, du sein 1) des ténèbres et parmi les éclairs qui embrasaient le Sinaï, cette
* Exod., cap. XX, 18. — * Ibid,, 19.
D voix formidable , vous m'avez dit par la bouche des princes et )) des anciens de vos tribus : Le Seigneur notre Dieu nous a mani- » festé sa grandeur et sa gloire ; nous avons entendu sa voix du D milieu des éclairs, et nous avons éprouvé que Thomme peut en- » tendre la voix de Dieu sans mourir *. » Est-ce clair? Y a-t-il dans ce récit Tombre d'une équivoque, la place d'une ambiguité, le soupçon d'une supercherie ? Et si le peuple , au souvenir duquel Moïse en appelait avec tant de confiance, n'eût réellement entendu sur le Sinaï, comme le suppose M. Salvador, qu'un coup do tonnerre, est-ce qu'il ne se serait pas levé comme un seul homme pour dire à Moïse : Vous pouvez être un législateur habile, mais vous êtes un imposteur! Voilà pourtant ce que devient la Bible dans les mains du rationalisme moderne. Et de quel droit placer Moïse audessus de Lycurgue ou de Numa , s'il n'a pas joint à son talent d'homme d'Etat la bonne foi d'un honnête homme ! Et comment supposer que tout un peuple a cru entendre ce qu'il n'entendait réellement pas; que tout un peuple n'a pas su discerner le bruit de la foudre de la lecture d'une charte en dix articles? C'est ici le heu de redire avec M. Léon de Laborde : « Il faut abandonner ces » inventions à une école d'esprits forts qui trouve moyen de don- » ner aux miracles des explications bien plus difficiles à compren- J> dre que les miracles mêmes 2. »
15. Après la promulgation du Décalogue, a Moïse monta seul Te-i.imeman dans la nuée où résidait la gloire du Seigneur ^. » — « Le lendemain, le prophète éleva un autel au pied de la montagne; il grava le nom des douze tribus d'Israël sur chacune des pierres qui servirent à sa construction. De jeunes Hébreux parcoururent le camp pour réunir les victimes nécessaires au sacrifice. Elles furent offertes par le peuple comme des hosties pacifiques, et immolées sut l'autel du Dieu vivant. Une partie du sang fut répandue sur l'autel, l'autre fut recueillie par Moïse dans des coupes. La loi fat de nouveau lue au peuple, qui s'écria : Nous serons fidèlement soumis à tous les préceptes que nous a donnés le Seigneur ! Alors le pro-
< Deuter., cap. v, 22-24. — « Commen»» géograph» iw l'Exode, pag. 109. — * Ixod.^ cap. XX, 21, 22,
fa-deriï.
plîète aspergea les fils d'Israël avec le sang réservé du sacrifice : Voilà, dit-il, le sang de l'alliance que le Seigneur a contractée avec vous, en vous donnant sa loi *. » Ainsi fut accomplie la solennité du Testament ancien; ainsi fut réalisée la parole divine précédemment adressée au pasteur de Jétliro : « Quand tu auras délivré mon peuple de la servitude de l'Egypte, tu viendras avec lui m'offrir un sacrifice sur cette montagne *. » Les esclaves du Pharaon ont vu miraculeusement briser leurs chaînes; l'alliance qu'ils viennent de sceller avec le Seigneur est la continuation et le développement de celle qu'Abraham, Isaac et Jacob, leurs pères, ont jurée. Elle s'appelle Testament [Testamentum)^ parce que, suivant la sublime doctrine de saint Paul, elle figure une alliance nouvelle, un Testament divin, où le sang du Testateur sera versé, non plus par substitution, comme au pied du Sinaï, où le sang des génisses fut seul répandu, mais en réalité et sans substitution sur le Calvaire. 0 Après le sacrifice de l'alliance. Moïse dit aux anciens d'Israël : Attendez ici mon retour. Vous avez au milieu de vous Aaron et lïur, qui se chargeront, pendant mon absence, de régler toutes les altaires qui concernent le gouvernement du peuple. Le prophète reprit ensuite le chemin de la montagne, accompagné seulement de Josué qui le servait. La gloire du Seigneur couronnait toujours le Sinaï, au sommet duquel une flamme ardente ne cessait de bril- i 1er aux yeux de tout le peuple. Le prophète s'enfonça au milieu de la nuée éclatante, et il demeura quarante jours et quarante nuits sur la montagne ^, » Ce fut dans cette communication avec le Seigneur qu'il reçut l'ensemble des rites religieux, des prescriptions sociales, civiles, judiciaires et pénales destinées à compléteir le Décalogue, base fondamentale de toute la législation dite mosaïque. Ces lois, renfermées dans les vingt derniers chapitres do TExode, dans le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, foirment un code complet, digne de toute notre attention et de la pli sérieuse étude.
»£:.rotf., cap. xxiv, 4-9. — « /ôtrf., cap. m, 12. — s Ibid,, cap. xxiv, i3 ultim.
CHAP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE COxNTEMPORAINE. 595 § II. La loi mosaïque et la critique contemporaine*
Iti. Avant de pénétrer dans le détail de cette grande révélation La loi juive législative du Sinaï, véritable berceau de la nation juive, disons i œuvre du d'abord que la. plupart des exégètes rationalistes de nos jours, soit ^^"' parmi les Israélites, soit parmi les protestants, soit parmi les incrédules, sont partis d'un principe complètement faux, en la pré* sentant comme l'œuvre propre du génie de Moïse. MM. Salvador, Monk et Hoefer sont tombés tour à tour dans cette erreur capi« taie, qui domine toutes leurs appréciations et les entraine aux cou» clusions les plus contradictoires entre elles et les plus éloignées da la vérité historique. Le caractère propre de la législation juive, caractère exclusif et qu'on ne rencontre pas une seconde fois dans l'histoire , est précisément de s'affirmer nettement , catégoriquement comme l'œuvre de Dieu. Les lois des hommes sont signées d'un nom d'homme. Toutes les lois juives, depuis la grande charte du Décalogue jusqu'au règlement le plus minutieux d'un rite cérémoniel, jusqu'à la fixation d'un poids ou d'une mesure légale, se terminent par ces mots : Ego Dominus, « Moi, le Seigneur *. » Moïse ne s'attribue nulle part le mérite de cette législation. Quand, sur le point de terminer sa laborieuse carrière, en face de la terre de Chanaan, où il ne lui fut pas donné de poser son pied victorieux, il jette un regard sur ses quarante années de gloire, c'est pour dire aux enfants d'Israël : « J'ai été parmi vous le médiateur et le messager chargé de vous transmettre les paroles du Seigneur : » Ego sequester et médius fui inter Dominum et vos, ut annuntiarem vobis verba ejus 2. De quel droit le rationahsme moderne a-t-il donc interverti les rôles? Sur quels nouveaux documents a-t-il fonde cel'e interprétation nouvelle, inconnue à toute l'antiquité hébraïqro? Les Juifs ont appelé leur loi, dans toute la suite des siècles, la Thora du Seigneur, la lot de Jéhovah, la loi du Seigneur donnée par il/oi"5e; jamais ils ne l'ont connue sous un autre nom; jamais ils ne 8G fussent soumis à cette loi, si elle n'eût été que l'œuvre d'un
* Levit., cap. xix fere singulis versibus. — * Deuter., cap. y, 5.
homme. Ce point de vue traditionnel implique, il est vrai, le miracle, et le rationalisme rejette à priori tous les miracles. Mais, pour y échapper, le rationalisme va se précipiter dans des contradictions si palpables, dans des erreurs si manifestes, dans des impossibilités si inextricables, que son système supposera plus de prodiges encore que la révélation.
Apyrc-cin- 17. LaissoDS d'abord la parole aux critiques modernes : il est juive par important de connaître leurs vues, leurs opinions, leurs tendances, pour les contrôler les unes par les autres et pour se faire une idéa nette des prétendus progrès de la science contemporaine. Au^ yeux de M. Hoefer, Moïse n'a pas seulement inventé la législation juive, il a de plus inventé le Dieu au nom duquel il la promulgue, et ce Dieu n'a rien de commun avec le Dieu des chrétiens. « Le » Pentateuque, dit-il, est le code des Juifs et non des chrétiens; » voilà ce que les théologiens catholiques et protestants n'auraient » jamais dû oublier. Le Dieu de Moïse n'a rien de commun avec le » Dieu de l'Evangile; l'un est même, sous beaucoup de rapports, D le contraire de l'autre. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à compa- » rer la Thora avec la loi du Christ. Ainsi le Pentateuque nous apt) prend que le Seigneur qui inspira Moïse était le Dieu d'Abraham, ) d'Isaac et de Jacob. Les premières paroles de l'Oraison Domini- ^ cale nous font connaître le Dieu du Nouveau Testament : Dieu D est notre père. Le Dieu de Moïse ne voit, n'aime et ne protège » que les Juifs; il a tous les autres peuples en abomination. Il les î) exclut de toutes les alliances qu'il fait avec son peuple favori. Il » entoure les Juifs comme d'une espèce de cordon sanitaire pour » les garantir contre le contact impur de l'étranger. — Le Dieu de » Moïse n'est pas même une fraction de l'unité représentée par le D Dieu des chrétiens, puisque l'un et l'autre ne sont pas de même 1 nature ; car le premier est un Dieu vengeur, un Dieu de colère » qui frappe et extermine ses ennemis, un Dieu cruel, orgueilleux » et injuste qui, pour faire éclater sa puissance, endurcit le cœur » de Pharaon et inflige des maux affreux à d'innocents Egyptiens. »— La satisfaction des besoins instinctifs, inhérents à la propaga- » tion de l'espèce et à la conservation de l'individu, besoins que
CHAP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 597
D rhomme partage avec les animaux, tenait fort à cœur au Dieu )) de Moïse. — Mais l'immortalité de l'âme, l'égalité de^tous les I) hommes devant Dieu, leur égalité comme frères devant leur pro- » pre espèce, ces trois grands dogmes de l'humanité, qui forment » Tessence même du Christianisme, sont étrangers auMosaïsme *. »
18. Nous enregistrons en ce moment les étranges appréciations Appr^rîade M. Hoefer, nous réservant, à mesure que l'occasion s'en pré- i«ive par sentera, de reprendre chacun de ses griefs sacrilèges, et demandant pardon au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, dont le Verbe éternel, Jésus-Ciirist, nous a manifesté la gloire et la miséricorde, des blasphèmes que notre siècle a le triste courage d'accumuler contre sa majesté. Avec M. Salvador nous apparaît une autre tliéo rie complètement opposée à celle qu'on vient de hre. « Après avoir )) découvert, dit ce Juif moderne, l'analogie qui existe entre l'ordre )) du monde et l'ordre social , il fallait déterminer sa nature et )) transporter dans la constitution publique le plus grand principe M de la constitution de l'univers. — Moïse, rejetant le principe de » dualité ou dualisme, ne vit dans l'univers qu'une seule nature, » une seule personne, à la fois active et passive, qui est Jéhovah, » nom sacré pour les Hébreux, qui signifie Vêtre, l'existence géné- » raie, Tunité universelle. — Dès lors la société dont il allait être » le législateur, se présenta à son esprit comme devant former une » personne unique, un seul et même peuple qui reçut le nom d'/s- » raël, c'est-à-dire celui qui prime sur les forts, celui en qui réside » la suprême puissance 2. — Ainsi point d'équivoqiae : pour Moïse, t l'Etat c'est Israël, c'est le peuple ^. — La parole de Jéhovah, loin » de représenter une voix articulée semblable à celle de l'homme, ù correspond identiquement à la vérité, la raison, l'utilité *. — Le 0 Décalogue renferme, sous des formes appropriées aux mœurs ) des Hébreux, le principe fondamental de l'wnîVe universelle et na- *) tionale, et ses deux conséquences immédiates, qui sont les prin- ») cines d'égalité politique et de liberté. Son préambule, quoique»
* M. Hoefer, art. Moïse, Nouvelle Biographie générale; Paris, F. Didot, 1861, lom. XXXVI. — * Salvador, Institutions de Moïse, liv. I, Théorie de la Loi, tom. S, j?ag. 68, 69. — 3 Idem, ibid., pag. 70. — * Idem, ibid,, pag, 72.
1) laconique, est des plus expressifs : Jéhovah dit toutes les paroles D suivantes : mais il s'adresse aux Hébreux en corps , à Israël , à » tout le peuple; il n'admet parmi ses membres aucune distinction » primitive; il reconnaît à tous les mêmes droits et les mêmes de- » voirs fondamentaux; de sorte que, par ce premier fait, le prin- » cipe de Vunité nationale, et sa conséquence immédiate, Yégalitê » commime, sont déjà consacrés *. — Enfin, par cela même qu'il » ne fait que répéter la parole de la personne universelle, le légis- » lateur semble donner une nouvelle force au principe de Végalité. n Si la déclaration eût été publiée en son nom propre, il serait » sorti des rangs du peuple, il aurait rompu l'unité nationale fic- » tive; tandis qu'en ne se disant qu'organe accidentel de ce Dieu, » de la raison éternelle, il demeurait toujours soumis, comme in- » dividu, comme citoyen, comme û'ère, aux choses qu'il proposait » pour le bonheur de tous ^. — C'est moi qui t'ai retiré d'Egypte, » de la maison de servitude. Ainsi le premier elfet de la volonté de )) ce Dieu, la conséquence immédiate du principe fondamental est, i) après l'égalité commune, le principe de liberté. Les Hébreux sont jo sortis de la maison d'esclavage pour former un peuple aussi libre » que pouvait comporter le temps ^. — Enfm la formule politique ». et sacrée de l'Etat, à laquelle nous sommes arrivés par une mé- » tliode presque mathématique, sera à jamais : Jéhovah, Israël, » T/iora; Dieu, la nation, la loi *. » Que M. Hoefer, dans sa soif d'égalité, s'adresse à M. Salvador; il sera satisfait, et trouvera «ce » grand dogme de l'humanité » proclamé pur le Dieu de Moïse. Apprécia- 19. Eutro ralUrmatiou brutale de M. Iloefer, qui ne voit dans la législation juive que la tyrannie d'un « Dieu cruel, orgueilleux et » jaloux, » et l'utopique argumentation de M. Salvador, qui trouve* dans la législation juive un précédent quarante fois séculaire à la Déclaration des droits de l'homme ^ , se place M. Munk comme un
* Salvador, Institutions de Moïse, tom. I, pag. 76. — * Idem, ibid., pag. 78. — 8 Idem, ibid., pag. 79. — * Idem, ibid., pag. 112.
* C'est M. Salvador lui-même qui nous fournit ce singulier rapprochement Après avoir rappelé que Moïse se disait « l'organe accidentel du Dieu des » Juifs, )» il ajoute : « C'est en présence et sous les auspices de l'Etre Suprc'mt » que l'Assemblée nationale reconnut et déclara les Droits de l'homme. Lef
tion de la lo ve par Mank
jiuve par
CHAP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 599
trait d'union entre ces deux extrêmes, a On peut, dit-il, avec Jo- » sèphe, donner à l'Etat des Hébreux le nom de Théocratie, dans » ce sens que la loi, émanée de Dieu et ayant pour base le mono- » théisme, exerçait seule chez les Hébreux un pouvoir absolu; » mais il faut se garder d'attacher au mot théocratie l'idée d'une » forme particulière de gouvernement , et surtout d'y voir un sy- » nonyme &' hiérarchie , et de penser à un régime sacerdotal. La
forme du gouvernement que Moïse voulut établir est essentielle- » ment démocratique. L est évident que le législateur des Hébreux » penchait pour une démocratie tempérée, mais dont la royauté » n'est pas absolument exclue. La loi mosaïque laisse à la nation )) la faculté d'élire un roi, pourvu que son choix ne tombe pas sur » un étranger, mais elle veut que ce roi n'ait pas beaucoup de ca- » Valérie, pom^ ne pas dépendre de l'Egypte. Il ne s'agit que d'un » simple pouvoir exécutif confié à un seul *. » On n'aperçoit pas clairement ce que peut être une « théocratie dont la forme est es- » sentiellement démocratique, » mais on voit au contraire trèsnettement que toutes ces exégèses de la prétendue science moderne sont des contradictions palpables. Elles réalisent un prodige mille fois plus grand que tous ceux de Moïse , celui d'associer les contraires et de les présenter comme également vrais. Un peu plus de logique satisferait davantage les esprits sérieux et les hommes de bonne foi.
20. Mais nous avons entendu jusqu'ici des voix qui sont l'écho de systèmes déjà vieillis; leur témoignage d'ailleurs n'a obtenu
N temps étaient changés. Qui lui assurait d'ailleurs que cet Etre Suprême la » recevait sous ses auspices, sinon sa propre intelligence? » {Ibid.,p<ig. 78.) 1 S. Munk, Palestine, pag. 192. — Il n'est pas sans intérêt de voir comment M. Munk juge le livre de M. Salvador, son coreligionnaire. Le lecteur pourra rapprocher cette appréciation de celle de M. Léon de Laborde, que noua avons déjà citée. « Beaucoup mieux écrit que l'ouvrage de Micliaëlis, et plein » de vues élevées, cet ouvrage, dit M. Munk, offre uae lecture attachante au » littérateur et au philosophe, mais il a l'inconvénient de manquer de criti- » que historique. Coufondant toutes les époques, il ne distingue pas assez le » fuuds mosaïque des développements ultérieurs de la loi, et même des insti- » tutii'ns postérieures à l'exil, et il ne saurait satisfaire qu'imparfaitement » aux hesoins de l'historien. » {Palestine^ pag. 192, note 1.)
que dans une mesure assez restreinte la consécration de la célébrité. M. Renan va clore, par une théorie vraiment nouvelle, la liste des fiuteurs récents que nous passons en revue. « De l'histoire » du peuple d'Israël, le plus opposé à la monarchie qui ait jamais » existé, dit -il, Bossuet a pu tirer une justification de la politique » de Louis XIV; tel autre en a conclu la théocratie, tel autre y a » vu la république *. Au xvii' et au xviii* siècle, la critique arrêtée » en France par l'esprit étroit des théologiens , ou égarée par Vv » nintelligcnce qui caractérise en histoire l'école de Voltaire, fit eiL » Allemagne de merveilleux progrès, et après la génération des » Michaëhs, des Eichhorn, des Rosenmiiller , des de Wette, des » Winner, des Gésénius, on pouvait croire qu'il n'y avait plus rien » à faire dans le cercle des études hébraïques. M. Ewald cepen- » dant a prouvé dans ces dernières années, par de nombreux écrits, » et surtout par sa belle Histoire du peuple d'Isi^aèl 2, que le rôle » de la grande critique, dans ce champ toujours nouveau, était » loin d'être épuisé. Par la hardiesse de ses vues, sa pénétration r d'esprit, sa brillante imagination, le merveilleux sentiment des » choses religieuses et poétiques, M. Ewald a de beaucoup sur- » passé tous ceux qui avant lui se sont occupés de Thistoire et de )' la httérature du peuple hébreu ^, » Eonr mieuT 21 . Lc dédain pour le passé est formulé ici avec une assurance qui
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loi juive, w. pique vivement k curiosité. « L'étroitesse d'esprit des théologiens
Renan sup- . -, , , . 1 • .
prime l'aa- » du xvii* sicclc » cst relevcc énergiquement, avec la circonstance
"wo de Moïse. . , i i 1 1 • 1 . • • j.
aggravante pour Bossuet d'avoir plie l'étude de la législation juive a un acte de servile complaisance a pour la monarchie de Louis XIV. » M. Salvador, ^ui voit dans l'œuvre de Moïse la répubhque ; M. Munk,
* E. Renan, Etudes d'histoire religieuse. Histoire du peuple dlsraël, pag. 76; Paiis, 1859, 1 vol. in-S», 4« édition. Qu'on lise dans l'admirable ouvrage d« Bossuet intitulé : Politique tirée de l'Ecriture sainte, les chapitres : Il y a en d'autres formes de gouvernement que celles de la royauté'; — Le prince n'est pas né pour lui-même, mais pour le public; — Ceux à qui le prince doit le plus pour-voir sont les faibles, etc., etc., et l'on verra l'injustice de l'appréciatioD de M. Renan sur l'immortel génie de Bossuet.
« Geschichte des Volkes Israël, 4 vol. in-S», 2" édit., Gœttingen, 1854 (Note de» M. E. Renan). — » Etudes d'histoire religieuse : Histoire du peuple d'Israël,, pag. 17.
CHÀP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 601
qui y trouve la théocratie, et M. Hoefer, qui n*y rencontre qne )a tyrannie, sont flagelles magistralement par Tautorité du savant critique. « L'inintelligence en histoire , qui caractérise l'école de » Voltaire, » si longtemps et si inutilement démontrée par les théologiens et par les apologistes catholiques, s'élève cette fois, sous la plume de M. Renan, à la hauteur d'un fait acquis sur lequel, nous l'espérons, les rationalistes n'oseront plus revenir. Mais plus ces préliminaires éloquents font table rase et de Bossuet, et de la théologie, et de l'école de Voltaire, et des systèmes d'interprétation moderne, plus il nous tarde d'apprendre ce que M. Renan, initié enfin par M. Ewald au mystère de l'histoire juive, va substituer au Moïse de la Politique de Bossuet, au Moïse de la « théologie étroite » des XVII® et xviii" siècles, » au Moïse de « l'école inintelligente de » Voltaire, » au Moïse tyrannique de M. Hoefer, au Moïse constitutionnel de M. Salvador, au Moïse théocratique et démocratique de M. Munk. La lumière va jaillir enfin de tant de contradictions, de tant d'obscurités, de tant d'incertitudes. Ecoutons la révélation de M. E. Renan, a D'impénétrables ténèbres, dit-il, couvrent pour » nous le premier mouvement religieux d'Israël , celui dont Moïse JD fut l'hiérophante et le héros. Autant il serait contraire à la saine D critique de rapporter à ces temps reculés Torganisation compli- » quée que nous voyons décrite dans le Pentateuque, organisation }) dont on ne trouve pas de trace à Fépoque des Juges, ni même » au temps de David et de Salomon; autant il serait téméraire de » nier qu'Israël, en sortant de l'Egypte, ait subi l'action d'un grand » organisateur religieux. Les Abrahamides paraissent avoir gardé » on Egypte toute l'originalité de leur génie sémitique; en rap- \)) ports continuels avec les autres tribus térachites de l'Arabie Pé- )) liée, ils purent, sous l'impression d'une vive antipathie contre » l'idolâtrie égyptienne, concevoir une de ces réactions mo-.v*'théis- » tes si famihères aux peuples sémitiques et d'ordinaire si fécon- D des. Toute religion est portée à fuir son berceau : le mouvement » dont nous parlons, qui paraît avoir eu son foyer principal dans » la tribu de Lévi, fut suivi d'une sorte à' hégire ou émigration, el » d'une époque héroïque qui prit dans l'imagination des siècles
e02 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (172o-160o).
» plus modernes les proportions de l'épopée. Le Sinaï, la mon- » tagne sainte de toute la région où se passa ce grand acte, fut le B point auquel la révélation s'attacha. Un nom sacré de la Divinité, » renfermant la notion du monothéisme le plus élevé; deux tables » sur lesquelles étaient inscrits dix préceptes de la meilleure mo- » raie ; quelques aphorismes qui formaient, avec les dix préceptes » de la loi de Jéhovah, des rites simples et accommodés à la vie » d'un peuple nomade, tels que l'arche, le tabernacle, la pâque, » furent vraisemblablement les éléments essentiels de cette pre- » mière institution, qui depuis se compliqua, en môme temps que » le rôle de son fondateur alla grandissant. M. Evvald * prouve » de la façon la plus ingénieuse que la gloire de Moïse subit en » Israël une longue éclipse, que son nom fut presque inconnu sous » les Juges et durant les premiers rois, et que le vieux fondateur p ne sortit de son tombeau, avec l'éclat extraordinaire qui entoure » son front, qu'un ou deux siècles avant la chute du royaume de )) Juda 2. )) La th.'orie .le 22. Voilà toutcs Ics difficultés complètement éclaircies. Moïse
M. Rouan n f-
ciaircit rien, n'est ni républicain, ni théocrate, ni théologien, ni démocrate, puisque le «mouvement religieux d'Israël, dont il fut l'hiérophante » et le héros, est enveloppé pour nous d'impénétrables ténèbres; » puisqu'on ne trouve pas de trace de l'organisation décrite dans le » Pentateuque à l'époque des Juges, ni même au temps de David et )) de Salomon ; puisque le nom de Moïse fut presque inconnu durant x) les premiers siècles des rois, et qu'il ne sortit du tombeau qu'un T) ou deux siècles avant la chute du royaume de Juda, » c'est-à-dire vers l'an 700 avant l'ère chrétienne. Il est diflicile de croire que les Hébreux eussent été mille ans sans entendre parler de Moïse, ef qu'après un silence dix fois séculaire, ce nom presque inconnu soit ressuscité tout à coup pour la gloire et l'immortaUté. Mais le rationalisme ne recule pas devant de pareils miracles, et son autorité suliit pour les imposer à notre foi. On ne voit pas bien pourquoi il serait « téméraire de nier qu'Israël, en sortant de l'Egypte,
* Tom. li, pag. 41 et suiv. (Note de M. Renan).
8 E. Renan, Etudes d'histoire religieuse; Hist. du peuple d'Israël, pag. 92-94.
CHAP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 603
» ait siiLi raction d'un grand organisateur religieux, » quand pendant mille ans « on ne trouve pas de trace de son organisation. » Mais M. Renan a débuté par nous dire que ce d'impénétrables ténè- » bres couvraient pour nous le mouvement religieux dont Moïse » fut l'hiérophante et le héros. » Il nous reste d*ailleurs, à défaut d'autre lumière, la ressource de méditer sur cet axiome historique empreint d'une vérité saisissante et d'une merveilleuse efficacité pour résoudre tant de problèmes, c'est que «toute religion est » portée à fuir son berceau ! » On rapproche ce principe fécond, si ingénieusement formulé par le savant critique, d'un autre théorème où il résume la tendance générale des nations, en établissant qu'elles ont toutes « un monument qui sert de point de départ à » leur imagination, une sorte (ï ombilic- du monde, comme étaient » Vofx^a.-Koç de Delphes pour les Grecs, la fantastique coupole d'Arîn » ou la Gaaba pour les Arabes, la rosace du saint sépulcre pour le e moyen âge chrétien *. » On se rend compte de l'attrait puissant qui pousse toutes les générations, comme des flots dociles, vers le berceau de leur culte ou de leurs croyances. On s'explique ainsi la caravane de pèlerins musulmans qui part chaque année de Gonstantinople pour la Mecque; on comprend la joie des chrétiens de toutes les parties du monde qui se rendent à Jérusalem , on voit la raison du mouvement polythéiste de la Grèce , dont le temple de Delphes était le centre , et on en conclut que « toute rehgion est » portée à fuir son berceau! » Plus cette conclusion semble inattendue, mieux elle répond aux larges pensées, aux grandes conceptions, aux ingénieux procédés de ce qu'on est convenu d'appeler la science contemporaine ! Quant à la logique , il serait superflu de s'en préoccuper outre mesure : c'est le rôle de « la théo- » logie étroite qui a si longtemps arrêté en France les progrès de » la saine critique ! »
23. Nous laissons aux rationalistes modernes le soin de concilier Contradio»
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tant a avis diamétralement opposes et de se lormer une opinion vers systèmes consciencieuse entre celle qui trouve la répub^lique dans la législation en face de la
loi juive.
1 M. E. Renan, Hist des lang. sémit., tom. 1, pag. 32, 2« édit., Paris, Impr. Impér., 1858.
604 HISTOIRE DE l'église. — IV' ÉPOQUE. — ERE MOSAÏQUE (1725 1605).
(le Moïse, et celle qui n'y rencontre que la plus cruelle tyrannie; outre celle qui voit en Moïse un théocrate démocratique, et celle qui, plus franche et plus radicale, résout toute la difficulté en supprimant Moïse. Ce n'est pas une des moindres preuves de la vérité catholique, que les prodigieuses contradictions de ses adversaires. La confusion des langues, ce miracle qui fait sourire de pitié nos oxégèles modernes, se renouvelle chaque jour sous leur plume, et ils sont les seuls à ne pas s'en apercevoir. Tant la vérité une et immuable a de puissance et de force, tant l'erreur entraine après elle de sophismes, d'aveuglement et de variations l
24. Il existe donc pour nous Moïse le libérateur, Moïse le thaumaturge. Moïse l'envoyé de Dieu, chargé de transmettre la loi du Seigneur au peuple d'Israël ! Le « mouvement religieux » dont il fut l'organe n'est point enveloppé « d'impénétrables ténèbres. » L'histoire qu'il en a écrite lui-même, et dont nous avons déjà reproduit le premier acte, est claire, précise et détaillée. Elle ne laisse soupçonner, dans la délivrance du peuple hébreu dont Dieu brise les fers, aucune analogie avec ce que M. Renan appelle «une » sorte d'hégire. » La loi divine formulée au Sinaï, dictée par Dieu à Moïse et transmise par ce dernier aux enfants d'Israël, n'est pas ie moins du monde composée « de rites simples et accommodés à » la vie d'un peuple nomade. » M. Hoefer est loin d'ailleurs de partager sur ce point l'opinion du savant critique; il trouve au contraire que la loi mosaïque « est un dogmatisme formahste, inquiet, » minutieux, qui va jusqu'à prescrire le mouvement particulier » que doit faire le prêtre en inclinant sous le couteau sacré la )) tête de la victime *. » Entre ces deux exagérations il y a place pour la vérité.
Linstitutiot r2o. C'est vainement, nous l'avons dit, que partant du faux princffre dïï^par- cipo quo la législation juive est une œuvre humaine, les divers qa'on ne len- écrivaius ratioualistes de notre époque ont cherché à la compren- '^'ÎJ^dlm dre sous une des formes pohtiques de gouvernement jusqu'ici connues. La république pas plus que la monarchie, l'aristocratie pas
* M. Hoefer^ art. Moïse, Nouvelle biographie génér., F. Didot, 1861, tom. XXXVL
CHAP. II. — LA LOI mosaïque ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 605
plus que la démocratie, ne ressortent de cette législation unique dans riiifetoire. On n'a jamais mi dans la suite des âges, et ron ne reverra jamais cette merveille, d'une institution nationale complètement indifférente à ce qu'on appelle de nos jours la forme du gouvernement. En sorte que la judicature, depuis Moïse jusqu'à Samuel; la monarchie, depuis Saûl jusqu'à Sédécias; l'absence de la judicature et de la monarchie à la fois, depuis Sédécias jusqu'aux Machabées ; le pouvoir mih taire d'un chef, depuis Mathathias jusqu'à Hérode, ont pu se succéder sans que l'institution sociale des Juifs fût en rien altérée, sans que la physionomie légale, le caractère, les mœurs, les habitudes de la nation fussent essentiellement changées. Jamais, nous le répétons, une autre nation ne donna ce spectacle au monde. Les Hellènes de Cécrops ne sont pas les Grecs d'Alcibiade. Les Quirites de Numo Pompihus ne ressemblent en rien aux séïdes de Sylla, et ceux-ci n'ont rien de commun avec les Romains des Césars. Partout l'histoire accuse une mobilité dans les lois correspondant à tel degré de développement dans un peuple. En d'autres termes, la forme de gouvernement est un élément essentiel dans toutes les autres sociétés : chez les Hébreux, la forme du gouvernement est un fait accidentel qui ne modifie pas l'institution sociale elle-même. Il y a dans ce seul fait de quoi fixer l'attention des esprits sérieux. A d'autres points de vue , l'histoire juive présente des particularités non moins remarquables. Tous les autres peuples ont manifesté dans le cours de leur existence une tendance commune à l'agrandissement et à la conquête. Les Egyptiens, sous Sésostris, avaient subjugué l'Asie. Les Mèdes, les Perses, les Grecs, les Romains essayèrent tour à tour de réaliser ce rêve de domination universelle qui a séduit tant de races, entraîné tant de conquérants et si souvent ravagé la terre. Il semble que l'activité des nations, leur puissance, l'entier développement de leurs facultés et de leurs aspirations n'aient point d'autre but. Seul, le peuple juif manque de cette ambition nationale; seul il résiste aux tentations de la gloire, non moins fortes que celles de Tambition eUe-même. Les limites qui lui ont été assignées par Moïse seront pour lui des limites qu'il ne cherchera jamais à
606 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. ~ IV^ ÉPOQUE. — ÈRE MOSAÏQUE (1725-1605).
franchir. Et, chose plus étonnante encore! quand Moïse traçait d'avance les frontières politiques de l'Etat Israélite, le peuple, aux yeux duquel il les figurait, était encore sans patrie, errant depuis quarante ans dans un désert. En sorte que, d'un côté, le législateur devait exciter tous les instincts beUiqueux d'une race hrave et courageuse, pour la lancer à la conquête d'un pays occupé par des tribus nombreuses et redoutables; de l'autre, il assignait à ses aspirations guerrières le terme qu'elles ne devaient jamais franchir: A deserto et a Libano, a flumine magno Euphrate usque ad mare occidentale, erunt termini vestri *. Encore devons-nous dire que Moïse, pour réaliser cette conquête, avertit son peuple qu'il ne compte ni sur la valeur, ni sur l'énergie, ni sur la persévérance nationales. Ce sera le Seignem' qui accomplira ces prodiges , et c'est à lui seul qu'Israël les devra ^. Enfin Fambition, interdite à l'Hébreu comme peuple, lui est défendue comme simple particulier. L'Etat ne pourra pas plus s'annexer une tribu voisine, que l'individu ne pourra s'annexer un domaine riverain : Non assumes et transfères terminas proximi tui, quos fixerunt priores in possessione tua ^. Et, pour assurer l'immobilité des héritages sur la terre d'Israël, il n'y aura pas un seul homme qui soit propriétaire du sol; il n'y aura que des fermiers. Dieu seul possède, seul il règle les conditions de ses usufruitiers : Terra mea est, et vos advenœ et coloni mei estis *. L'histoire du 26. Qu'ou clicrche tant qu'on voudra des analogues à cette légisnLtpas,ain- latiou; qu'ou disserto sur les détails; qu'on applique toutes les
si que le dit , , , , i i, . • i-^*
M. Benan, theorics socialcs, toutos Ics reglcs connues de 1 économie politique
une histoire .,..., ,
comme une à l'Etat dcs Juifs, OU ne parviendra jamais a le comprendre, si on l'envisage à un point de vue purement humain. Telle est précisément la raison des jugements contradictoires dont l'institution hébraïque est l'objet de la part des rationalistes de nos jours. Ils voudraient y supprimer l'élément divin, en retrancher le but providentiel, en écarter toute l'influence rehgieuse, pour se trouver vis-à-vis d'un peuple semblable à tous les autres peuples. C'est la pensée et la parole même de M. Renan. « L'Allemagne la première,
» Deuter., cap. xi, 24. t- « Ibid., cap. XI, 1-5. — ^ ibid., cap. ï x, 14. — * Levit.j cap. xxv, 23.