‹ Histoire de l'eau-de-vie en Canada [microforme]Chapitre 1 sur 13 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Qualité particulière de l’'Yvrognerie des Sauvages.

UNE partie de ceux qui entendent parler en France des plaintes que font les Missionaires du Canada contre l’Yvrognerie des Sauvages, et contre ceux qui en sont les auteurs, attribuent toutes leurs déclamations à un zèle outré ; ils disent que ces saints personnages voudroient voir tout le monde dans la perfection ; qu’ils hayissent tant le péché qu'ils en poursuivent jusqu’à l’ombre ; qu’il y a des défauts proscrits dans les cloîtres qui sont canonisez dans le monde ; que parmi Îles Allemands et les Bretons l'yvrognerie est appelée magnificence— bonne chère : On la regarde comme le lien de la société, comme la source de la joye et un plaisir que se donnent les amis et les braves les uns aux autres, qui a esté de tout temps et en tout lieu à la mode ; enfin, que nulle part on ne voit les Magistrats beaucoup occupés au sujet de ce vice. On pourroit répondre, que de tout temps et en tout lieu l’Yvrognerie ayant passé pour un vice honteux et une offense à Dieu, elle a toujours esté en horreur, non seulement aux Chrestiens, mais à toutes les Lois, comme contraire et à la Foy Chrestienne et à toute bonne morale.

Mais, laissant les raisons générales, j’entreprends cette petite histoire pour faire voir que l'Iyvrognerie des Sauvages est une différente espèce de celle de tous les autres hommes ; et pour faire connoître ce principe inconnu jusqu'icy, à R

sçavoir % qu'ils ne boivent que pour s’ennyvrer, et qu’ils ‘ ne s'ennyvrent que pour faire du wal.”?

Que la censure que mérite l'Iyvrognerie, est, en Canada, une plus grande condamnation que parteut ailleurs.—Je dis donc, que les Sauvages du Canada ne prennent point l'Eaude- Vie par plaisir comme une boisson agréable ou utile à leur vie ; au contraire la plupart en ont horreur ; mais, comme une potion qui leur oste le bon sens et fait en eux trois effets : Le premier est d’échauffer leur froideur naturelle ; leur oste leur timidité, leur honte et le trop d’attention que leur donne ce sang froid. Le second, est de leur faire entreprendre, avec force et hardiesse, quelque méchante action de colère, de vengeance ou d’impureté. Le troisième, c’est que l'excès de la boisson et l’yvresse, leur fournissent une excuse reçue et autorisée par la coutume, et une impunité de tout le mal qu’ils font pendant qu’elle dure ; ainsi l’Iyvrognerie des sauvages est une frénésie et une fureur volontaire qui leur donnant en mesme temps le courage et l'impunité, sert d’instrument et de couverture à leurs crimes les plus énormes.

Voila un caractère d'Iyvrognerie bien particulier, et si l’on estoit aussy bien convaincu de ce principe dans le monde que le sont les Missionnaires qui demeurent avec eux par une longue expérience, l’on ne traiteroit pas l’Eau-devie, à leur égard, de chose indifférente. Pour en estre convaincu, il faut sçavoir que ces peuples sont naturellement froids, et les femmes timides et honteuses—soit que cette froideur vienne du climat ou de l’éducation ; qu’ils ne se battent point de sang froid ; qu’ils se querellent peu ; que l’excès et l’impudence sont décriés chez eux par dessus le ‘ qu’en dira-t-on”” ou de faire parler d’eux ; enfin, à moins que d’estre tirez de leur tempéramment froid par un principe

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étranger, ou d’estre appuyés par quelque coutume, ils ont peine à vaincre la honte.

Aussi, comme plusieurs d’entre’eux ne laissent point d’avoir de grandes émotions intérieures de colère, de haine et de vengeance, et de sentir d’autres violentes passions, surtout un orgueil qui les porte à se faire distinguer et admirer, ils ont eu de tout temps des supertitions et des cérémonies diverses pour paroître comme possédés de l’esprit, hors d'eux mesmes et en enthousiasme, soit pour impunément exécuter ou avoir ce qu'ils veulent ; soit pour dire et faire des choses extraordinaires, et se rendre admirables. C’est par cette intention qu’ils ont, tous les ans, une espèce de Carnaval qu’ils appellent “GannouBarois.”

Deuxièmement :—C’est de là que vienneut toutes les Jongle« ries et invocations des esprits que ceux qui ne sont pas Chrestiens pratiquent en leur pays. Pour sçavoir, par exsmple, qui est celui qui a jeté le sort quitue un t.alade—quatre vieilles femmes, presque nues, dansent en cérémonie, contrefaisant les possédées, sur des charbons sur lesquels elles jettent de l'huile qui s’enflamme, portant un masque épouvantable, Enfin, lorsqu'ils avoient quelque plaisir, autrefois, ils s’enyvroient de tabac et disoient qu’ils avoient songé la nuit telle chose, et cela pour célébrer leur douisur, se faire appaiser ou consoler, et pour se faire admirer; et tout cela estoit cru et permis.

Les Européens, scavoir : les François et Hollandois, les P » SÇ

ont trouvés dans ces cœutûmes, venans s'établir icy. Les

François fréquentèrent les Algonquins, Hurons et froquais ;

longtemps après, les Hollandois eurent commerce avec les

Iroquois, et comme on se communique dans le commerce ce

que l’on a, les Hollandoisleur donnèrent du Rhomb de Bière,* et les François de l’Eau-de-Vie de Vin, et les Sauvages firent bientôt l'expérience d’une yvresse nouvelle qui leur découvrit un moyen, et plus prompt et plus efficace, de faire ce qu’ils - désireroient—qui est de se mettre hors d'eux mêmes.

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