ARTICLE DEUXIEME
Digression Physique sur la nature de l’Eau-de-Vie.
Le lecteur ne désagréera peut-être pas que nous fassions une petite digression physique sur la nature de l'Eau-de-
Vie.
Les Médecins remarquent fort bien que l'Eau-de-Vie est un remède, mais non pas un aliment ; ils disent qu’elle n’a point de ces parties qu’ils nomment “alibile,” c’est à dire, qui se tournent en chyle eten nourriture, et qu’elle est toute composée de matières sulfureuses, huileuses et inflammables, et spiritueuses. L’eau-de-Vieestant prise, disent-ils, en petite quantité et pas trop souvent. produit trois bons effets ; car, en piquant et aiguillonnant par les pointes de ses parties l’orifice de l'estomac, elle y attire des esprits—-ces esprits luy donnent de la force et de la joye—c'est-à-dire—de la vigueur au cœur. 2©. Ces esprits aydent à la distribution louable des alimens, 39°. Ils dissippent et font exhaler les vapeurs visqueuses. Mais quand l’Eau-de Vie est prise en excessive quantité, comme par les Sauvages, elle nuit par ses esprits et par ses fumées. Car elle pique si souvent les fibres nerveux de l’oesophage et de l'estomac, qu’elle y produit comme un elle le rend sec et rude, ce qui cause le sentiment de la soif et altération ; le palais mesme et les parties qui com-
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*Rhomb de Bière, ou plutot Rhum de Bière : liqueur spiritueuse fabriquée avec le marc de l'orge quis’emploie à faire de la Bière. Les Anglais appellent cette liqueur malt liquor ; elle est cependant plus connue sous le nom de whiskeu.
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posent l'organe du goust, devenant comine grillées et bruslées, perdent le sentiment exquis du goust—d'où vient, que les grands yvrognes ne trouvent de goust qu’à l'Eau-de-Vie, le vin leur devenant insipide. Mais, ce qui est de pire, c’est que l'estomac ne digère plus les alimens, soit à cause de sa sécheresse il ne les embrâse plus, soit qu'il soit refroidy par l'absence de sesprits vitaux. 29. Elle nuit par ses fumées qui s'élèvent en tournoyant et causent le vertige, d’où vient que les yvrognes marchent en rond, et semble que leurs pas sont déterminés par la vapeur qui Jeur remplit la teste. 39. Les fumées montent au cerveau, principe des nerfs, et s’emparent des conduits de ces esprits qui animent le mouvement des muscles de tout le corps. Ces fumées pourtant ne bouchent pas tout à fait les nerfs ; car cela causeroit l’apoplexie, ou au moins la paralysie, mais elles les embarassent et offusquent en telle inanière que les muscles des parties éloignées tombent en foiblesse et dissolution ; les jambes manquent et n’ont plus la force de porter le fardeau du corps, d’où viennent les chutes ; les doigts n’ont plus ce ressort nécessaire pour serrer ce qu’ils tiennent ; d’où vient que comme les Sauvages sont habillez de couvertes carrées qui n’ont point d’attaches et qui ne tiennent sur leur corps que tant qu’ils les tiennent avec leurs mains, dès qu'ils se sont saoulés, ils les laissent tomber, et les Cabaretiers ont grand soin de les ramasser et voler. Les muscles mesmes de la langue se relaschent, d’où vient le bégayement. 4°, Quand l’yvresse d'Eau-de-Vie est très fréquente et copieuse, elle fait bien à proportion de plus grands désordres. Le fuye se rafroidy par l’absence des esprits vitaux qui animoient les fibres nerveux ; de là viennent les dyssenteries, ensuite l’hydropisie et pulmonaires ; les desséchemens, d’où viennent les fièvres étiques, et le cerveau n’envoyant que faiblement des esprits, la paralysie.
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Et certes, pour ne point s'étonner de ces effets, il n’y a qu’à regarder cette brulante boisson à l'approche du feu! I n’y a qu'à voir les chaudières dont on se sert pour faire
l’Éau-de-vie, se consommer en trois mois; les estomacs
ne sont pas assurément si durs que le cuivre dont elles sont composées,
Or, pour revenir aux Sauvages, j’en remarque deux choses : la première, celle que j’ai dite, qu'ils ne boivent que pour s’enyvrer ; et comme preuve démonstrative qu'ils sont si religieux et si scrupuleux sur cette maxime, c'est que, quand ils n’ont d’Eau-de-vie que ce qu’il en faut pour en enyvrer qu’un seul, quand ils seroient quatre, les trois n’en goutent pas, et ils en choississent un d’ent’reux pour s’enyvrer ; plusieurs disent, qu’ils n’en peuvent pas boire; il n’y a qu’une mesure d’yvresse qu'ils appellent Ganontiouaratonseri” —Yvrognerie pleine ; et quand ils commencent à se sentir les fumées, ils se réjouissent ; ‘Bon, Bon, voilà la teste qui me tourne,” disent-ils, et commencent à chanter leur Gannonhaoury, où ils mettent tout le mal qu’ils ont en teste de dire.
Or, il faut à Orange trente Micouennées d'Eau-de-vie de Bière, c’est-à-dire, un Pot à Montréal ; une chopine enyvre à coup sûr. La seconde chose est, qu’on a vu des corps de Sauvages ouverts, par des blessures ou autrement, tout noirs par les boyaux et l'estomac.