ARTICLE DIXIEME
Détail du Gain et des Friponneries des Cabaretiers.
Enyvreurs des Sauvages.—I] faut remarquer que quoique Ville-Marie soit le lieu de la plus grande traite d’Eau-de- Vie, néanmoins malaisément peuvent-ils débiter trente-cinq,
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ou au plus, quarante barriques ; savoir: douze barriques en trois traites aux étrangers, et vingt ou trente aux Sauvages de la Colonie. 2° :IL faut remarquer que les fameux Cabaretiers des Sauvages, sont au nombre de dix, au moins, et quelquefois davantage, qui ont à se partager le gain du débit d'au moins quarante barriques d’Eau-de-Vie. 32:11 faut remarquer que ces sortes d'Enyvreurs de Sauvages ne font point d’autre métier, ni d'autre commerce, et n’ont pour vivre que le dit gain.
Cependant, il fait fort cher vivre à Montréal. La famine y est fréquente; les hardes y sont d’une cherté extraordinaire à cause de la guerre, quoique passée ; les logemens y sont fort chers, particulièrement dans les quartiers où fréquentent les yvrognes, qui est le plus marchand de la ville. Ils ont tous femmes et enfans ; il faut par nécessité, que pour
gagner leur vie, ils fassent d’étranges friponneries, à moins de quoy ce métier ne pourroit les faire subsister.
1°, 1ls vendent beaucoup plus cher qu'aux François.
29, Ils mettent de l’eau salée: ce que nous savons par la déposition d’un soldat, qui a demeuré trois ans chez un des plus célèbres, et qui d’une demi-barrique en faisoit toujours une entière.
8°.Ily a des Sauvages qui assurent y avoir vu mettre de l’urine. Il y avoit un ouvrier qui alloit boire dans un de ces bouchons ; cette boisson lui ayant fait mal au cœur, la maitresse dit d’abord à la servante. “ As-tu donné de Ia barrique des Sauvages ?”?
49, Ils retiennent les hardes des Sauvages en gage, et comme les Sauvages ne se souviennent plus où ils ont beu, ils aliènent les dites hardes, ou les changent de figure.
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5°, Ils volent et dépouillent les Sauvages saouls ; ils prennent lear argent dans leur sac, et leur harues.
Il y a de ces Cabaretiers qui ont acquis, dans un mois, pour cinq cents francs de ces hardes ; et c’est ainsi que leurs friponneries leur valent davantage que le débit de l’Eau-devie, qui n’est qu’un prétexte pour couvrir un brigandage toléré ; au milieu de la Ville, des lieux infâmes où se commettent toutes les impuretés imaginables, qu’ils souffrent pour avoir leur chalandise ; et enfin, des coupe-gorge ensanglantez par le meurtre des Sauvages. Voilà quels sont les lieux où l’on traite l’Eau-de-vie. Voilà, le Commerce que quelques-uns ont traité, icy, et en France, d’une honneste invention, que la bonté et piété du Roy accorde à ses honnestes sujets pour gagner honnestement leur vie, et pour attirer les Sauvages à la Foy Chrestienne, au lieu de les polisser et civiliser ! Ce sont là les raisons qui ont esté exposées dans les consultations que l’on fit dans l’Université de Toulouse, en 167.. raisons qui sont si peu véritables qu’il est évident qu’il y a beaucoup de Sauvages, aux [roquois, qui viendroieni se faire Chrestiens, gémissans comme ils le font sur la tyrannie des yvrognes; mais les Hollandois d'Orange, qui ont tous les désirs du monde de les retenir, ne manquent point de leur dire, que l’on est encore plus yvrognes à Montréal, 29, Il est certain que quantité de Sauvages s’en sont allez, se voyans dans l’impossibilité de payer jamais les dettes qu'ils ont contractées pour de l'Eau-de-vie, 3°, Commme il est impossible de retenir un Sauvage qui a toujours la clé des champs, il y a bien du danger que ceux qui restent encore icy ne s’en aillent par le même motif qui a fait retirer les Loups de St, François, après avoir ravagé toute la coste du sud.
Ce sont les dettes contractées aux Trois-Rivières, qui ont chassé ces Loups, et ce seront les dettes contiactées à Mont-
réal qui chasseront nos Sauvages, qui n’ont fait autre métier que d’emprunter, d’une main, des hardes qui valoient quatre Castors, et les donner de l’autre pour une pinte ou une chopine d’'Eau-de-vie.