TROISIÈME PARTIE
on sent derrière ces deux alphabets un substratum préhistorique commun.
L’alphabet s’est rapidement altéré entre les mains de peuples séparés du centre de la civilisation latine par une immense étendue de mers. Les lettres se sont de plus en plus déformées; le bâton, le stab, c’est-à-dire la hampe de la lettre, a pris une importance beaucoup plus grande que dans nos écritures, et l’on a vu se développer ces rr runes à bâton commuim, samslafva runor, qui sont formées de deux l'unes fixées à la même tige. Enfin, par-un phénomène que nous avons déjà rencontré dans l’écriture ogamique, l’écriture a perdu son caractère alphabétique pour redevenir en partie symbolique. C’est ainsi qu’une lettre, l’o par exemple, qui se dit othil, peut être employée, soit avec la valeur alphabétique O, soit avec la valeur nominale, olhil, dans le courant d’une même phrase.
Au iv° siècle de notre ère, Ulfilas, évêque des Gotbs,
créa, pour sa traduction des Evangiles, un nouvel alphabet, l’alphabet gothique, composé des lettres onciales auxquelles il mêla quelques caractères runiques. L’alphabet d’Llfilas est surtout connu par le célèbre Codex argenleus, écrit en lettres d’argent sur vélin pourpre, qui date de l’an 38o et est conservé à la bibliothèque de l’université d’Upsal. Ce manuscrit est le monument le plus ancien de la littérature germanique.
Pendant longtemps, l’écriture runique vécut côte à côte avec le nouvel alphabet. Au moyen âge, on écrivait des manuscrits en caractères runicjues. Des fonts baptismaux, des cloches d’église, des pierres tumulaires chrétiennes, portant des inscriptions runiques, nous attestent le rôle considérable joué par cette écriture. Pourtant l’alphabet d’Llfilas
supplanta peu à peu l’alphabet runique, qui a fini, comme beaucoup d’écritures anciennes, par devenir un alphabet magique, dont la connaissance était réservée aux prêtres. En reléguant cette écriture dans le domaine des sciences mystérieuses, la nouvelle religion ne faisait que lui rendre son caractère primitif. Mais si le sentiment de l’écriture runique s’est peu à peu perdu, le souvenir en est resté profondément gravé dans l’esprit et dans les traditions populaires.
«Les Lapons, nous dit M. Xavier Marmier, qui a bien voulu enrichir ce chapitre de ses souvenirs et de. sa grande connaissance des peuples du Nord, étaient à tout instant en conférence avec des sorciers ou des sorcières tenant à la main une espèce de tambour qu’on appelait la runnehomme. Avec ce tambour couvert de signes hiéroglyphiques, de caractères bizarres, le sorcier prétendait entrer en communication directe avec les puissances célestes et infernales, dévoiler les secrets de l’avenir, dompter la fatalité n L’ouvrage de Knud Leem sur les Lapons nous montre un de ces sorciers, le marteau à la main, accroupi derrière un large tambour couvert de signes mystérieux. Sur un autre tambour du même genre des bonshommes aux formes ogamiques, des sapins, des animaux, des églises et des croix se mêlent à des caractères rappelant les runes et à des figures cabalistiques. Il serait difficile, si l’on n’était pas prévenu, de reconnaître une écriture dans ces figures capricieuses, et l’on a grand’peine à leur trouver une lointaine
Voyage en Scandinavie, t. I, p. 3 12.
Knud Leem, Beshrivelse over Finmarhens Lapper, Copenhague, 1767, tab. xci et p. 46i-48o.
Erich Johann Jessen’s , De Finnorum Lapporumque religione pagana , una cum delinealione tympani runici, 1765.