TROISIÈME PARTIE
qui redeviennent sauvages lorsqu’ils ne sont plus soumis à raclion directe de l’homme.
Il devait en être de même, à plus forte raison, des alphabets indépendants que nous avons vus se produire sur divers points du monde antique. Ces essais d’écriture, plus ou moins rudimentaires, étaient condamnés à disparaître devant l’alphabet phénicien; créés en vue de circonstances locales, ils ne reposaient pas sur un principe simple et fécond, capable de se modifier suivant les circonstances et de s’approprier à d’autres langues; ils étaient réfractaires à la loi du transformisme, qui est la loi souveraine de l’écriture. Ce sont des tentatives avortées que l’on trouve rejetées aux confins du monde ancien, comme ces débris d’êtres vivants que la mer rejette sur ses bords.
CONCLUSION
Nous avons épuisé la longue liste des écritures de l’Ancien Monde, et nous en avons suivi les développements, depuis les premiers essais de l’homme poui* fixer la parole et donner à l’expression de sa pensée une forme durable, jusqu’à la constitution des alphabets dont nous nous servons encore aujourd’hui. Nous avons vu tous les systèmes, nés sur les points les plus divers, converger vers le même but : l’expression, au moyen de l’écriture, des sons du langage. Le jour où cette formule a été trouvée et où l’alphabet s’est dégagé de son enveloppe idéographique, l’humanité a eu son écriture définitive, pour une longue série de siècles du moins.
En effet, les sons de la parole étant, à peu de chose près, les mêmes partout, les mêmes lettres pouvaient, avec quelques légères modifications, se prêter à écrire toutes les langues.
Telle est la cause du triomphe de l’alphabet. Sans doute, il était beaucoup moins parfait que f écriture égyptienne, mais il répondait beaucoup mieux aux besoins d’où est née récriture , parce qu’il était plus simple et qu’il pouvait s’appliquer à d’autres langues que celle pour laquelle il avait été créé. Aussi devait-il devenir, par la force des choses, récriture de tout le monde civilisé.
Tous les alphabets qui sont en usage sur la terre dérivent
lUKElU
CONCLUSION
des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien, les alphabets indo-européens aussi bien que les autres. Ces derniers en sont même nés à une date relativement récente, de telle sorte que la civilisation indo-européenne, qui est le couronnement du travail des siècles passés, nous apparaît comme la dernière en date, non seulement dans nos pays, mais même dans l’Inde. Ainsi se trouve justifié, suivant le mot de M, Renan, l’un des vieux adages de l’humanité : «Que .laphet habite dans les tentes de Semîii
11 serait difficile de trouver, dans l’histoire des découvertes, un autre exemple d’une invention qui ait eu une fortune aussi extraordinaire. L’alphabet s’est étendu de proche en proche à tous les peuples de l’Occident et, en Orient, il a supplanté l’écriture cunéiforme et les hiéro-
glyphes de l’Egypte qui étaient reçus depuis des milliers d’années et qui avaient une littérature très développée. La Chine seule lui a fermé ses portes, mais elle n’a pu le faire ([ii’en se mettant volontairement en dehors de notre civilisation.
Si l’on dresse une carte des alphabets usités dans le monde, on reconnaîtra qu’ils peuvent se ramener à quatre ou cinq types principaux ; à l’est, l’alphabet arabe, qui s’est imposé à tous les peuples de religion musulmane, depuis les confins de la Chine jusqu’à la côte occidentale de l’Afrique, et l’alphabet indien; à l’ouest, l’alphabet lafin, qui a été adopté par une grande partie des peuples de l’Europe et par tous ceux du Nouveau Monde; entre les deux, l’alphabet grec, qui est devenu celui des peuples slaves; au nord, enfin, l’alphabet germanique, qui n’est luimême qu’un dérivé de l’alphabet latin. Encore cette division ne répond-elle pas exactement à la réalité.
CONCLUSION
L’alpliabet lalin s’est répandu, soit par le commerce, soit par les lettres, bien au delà de ses frontières naturelles. Ses progrès pendant ces derniers siècles ont même été si considérables qu’il est presque devenu, pour les peuples occidentaux, ce qu’est l’alphabet arabe pour les peuples musulmans. Non seulement il a été adopté par tous les peuples de l’Amérique et de l’Australie, mais il s’est imposé en Europe à des peuples qui avaient leur écriture propre et il est arrivé à être employé, concurremment avec l’alphabet germanique, en Allemagne et en Suède; en Russie, avec l’alphabet slave. Il est la seule écriture des Polonais et des Hongrois. On a pu croire un moment qu’il deviendrait l’écriture commune de tous les peuples de l’Europe et de l’Amérique. Cette tendance à ramener tous les alphabets à deux ou trois nous apparaît comme une conséc[uence des elforls constants de l’homme pour arriver à une expression toujours plus simple et plus universelle de la parole.
Depuis vingt ans, nous assistons à une réaction dont l’Allemagne a donné l’exemple, et qui tend à enlever sa prééminence à l’alphabet latin , qui était devenu peu à peu un alphabet commun servant aux transactions internationales, et à le rem])lacer par les anciennes écritures nationales spéciales à chaque peuple. Nous ne croyons pas ([ue l’alphabet germanique, avec ses lettres aux formes compliquées, entre lesquelles les confusions sont si faciles, puisse jamais se substituer aux formes si simples de l’alphabet latin.
11 faut le concours de bien des circonstances pour assurer le triomphe d’une forme de l’écriture. Sans doute, l’appui que donne à l’écriture la puissance matérielle et morale d’un grand empire n’est pas indilFérent à sa propagation, mais bien d’autres causes y contribuent, qui ne sont pas
CONCLUSION
entre les mains d’un homme ni même d’un peuple. L’alphahet latin a dû sa fortune moins encore au génie de Rome qu’à la Bible latine, qui en a fait pour les peuples occidentaux ce que la liturgie grecque a fait de l’alphabet byzantin pour les peuples slaves, le Coran de l’arabe pour les musulmans. Et quand, plus tard, à l’époque de la Renaissance, les Italiens et les Espagnols eurent rompu avec les formes gothiques des alphabets du moyen âge pour revenir aux caractères latins, ce vieil alphabet trouva un nouvel agent d’expansion dans la langue française du xviC siècle, qui est devenue, grâce à son admirable clarté, la langue scientifique par excellence. Le Discours sur la méthode a peutêtre contribué indirectement autant que la Bible à la diffusion de l’alphabet latin. Les destinées de l’écriture et de la langue se sont même si bien fondues que c’est par une réaction contre la langue française qu’on voudrait proscrire l’alphabet latin. Quelle que soit la fortune de cette tentative, on peut dire que l’avenir ne lui appartient pas, parce que la multiplication des alphabets locaux est contraire à la marche générale de l’écriture. A mesure que riiomme avancera, il donnera à l’expression graphique de sa pensée une forme plus générale et plus accessible à tous.
Arrivera-t-il jamais à créer une écriture vraiment universelle, capable de servir indifféremment à tous les peuples et de s’adapter à toutes les langues? Le xvnU siècle déjà s’était préoccupé de ce problème. Volney, avec cet esprit singulièrement pénétrant qu’il portait dans toutes les questions relatives à l’antiquité orientale, avait entrepris de le résoudre; son Alphabet européen appliqué aux langues orientales, qui parut en 1 8 1 9 , est un essai d’écriture universelle, appliqué spécialement à la transcription des langues
CONCLUSION
sémitiques. Ce traité, qui était une œuvre capitale pour l’époque, a été adopté pour la transcription des noms orientaux dans le grand ouvrage entrepris, sous les ordres du Premier Consul, à la suite de l’expédition d’Égypte, la Description de l’Egypte, qui a marqué le point de départ des travaux de notre siècle sur l’antiquité égyptienne.
Nous l’avons repris à notre tour, avec une connaissance exacte des langues qui manquait au xviii' siècle. L’analyse scientifique des éléments primordiaux du langage et des lois qui président à ses transformations, c’est-à-dire de la phonétique, et d’autre part l’étude comparative des différentes langues ont permis de distinguer des sons que l’on avait confondus sous une notation commune et de faire des alphabets de transcription universelle qui sont une sorte de formule algébrique du langage. Mais il faut distinguer ces alphabets, créés pour les besoins de la science à l’usage des .savants , d’une écriture usuelle capable de se substituer aux différents alphabets modernes.
L’histoire de l’alphabet phénicien est là pour nous prouver que, si une réforme de ce genre venait à se produire, elle consisterait dans une simplification, et non dans une notation plus savante des éléments de l’écriture. Encore est-il permis de douter que l’alphabet puisse se prêter à une pareille transformation.
Cette écriture universelle, que l’on rêve pour l’avenir, a déjà existé et nous la connaissons , c’est l’alphabet phénicien, qui a été, à un certain moment, l’écriture de tous les peuples civilisés. Or l’histoire nous a montré que, quelques siècles après sa création , il s’était fractionné en une infinité d’écritures différentes, qui avaient perdu le sentiment de leur origine commune et dont nous arrivons aujourd’hui
CONCLUSION
seulement à démonlrer la parenté. 11 y a lieu de penser que les mêmes causes amèneront les mêmes effets. Les différences organiques profondes qui séparent les peuples sémitiques des peuples indo-européens seront toujours un grand obstacle à l’adoption d’une écriture commune aux deux races, et, quand cette écriture existerait, il est probable qu’elle ne tarderait pas, si elle était abandonnée à elle-même, à se scinder en plusieurs branches, parce que les langues transforment constamment leur instrument, l’écriture, conformément à leur génie propre. En tout cas, un alphabet universel suppose entre les peuples une communauté de vues et tout un ordre de relations qui ne semblent pas près d’exister.
La situation de nos écritures modernes rappelle assez celle des écritures de l’Ancien Monde au moment de l’invention de l’alphabet. A cette époque aussi, le monde était partagé entre deux ou trois systèmes d’écriture differents, dont l’un surtout, l’écriture égyptienne, avait porté au plus haut degré de perfection l’expression de toutes les formes du langage. Qu’ont fait les Phéniciens? Ils ont pris dans cet arsenal une vingtaine de signes, ceux qui leur étaient strictement nécessaires, et ils en ont tiré une écriture nouvelle, sans aucun souci de toutes les finesses de l’orthographe, sabrant dans les désinences vocaliques des verbes, jetant au panier tous les compléments phonétiques. Mais cette écriture, quelque grossière qu’elle fut, reposait sur un principe nouveau et fécond, le principe de l’écriture alphabétique, c’est-tà-dire d’une écriture dans laquelle chaque lettre répond à un son.
11 faut reconnaître que nous nous en sommes singuliè-
CONCLUSION
renient écartés et que cette définition ne saurait s’appliquer rigoureusement à nos écritures modernes. Elles ne sont plus phonétiques que dans une très faible mesure; elles sont devenues des écritures savantes, qui ne sont pas sans quelque analogie avec les hiéroglyphes des Egyptiens; chaque mot forme un petit ensemble, dans lequel, cà côté d’éléments phonétiques, il y en a d’autres qui ne se prononcent pas et qui servent soit à distinguer h l’œil un mot d’un autre et à en marquer l’origine et la signification, soit à en indiquer la forme grammaticale. Ce défaut, commun tà presque toutes nos langues, est particulièrement sensible en français; il faut six lettres pour écrire le mot aiment, où la prononciation ne fait entendre que deux sons; encore le premier de ces sons ne répond-il à aucune des deux lettres qui servent à le rendre; beaucoup d’autres mots sont dans le même cas. De là vient, entre l’écriture et la prononciation, un écart toujours plus grand, qui crée une difficulté souvent presque insurmontable pour ceux qui veulent apprendre à écrire nos langues, et contribue encoi'e à séparer les peuples.
Le sentiment des inconvénients de cet état de clioses et des dangers qu’il présente pour l’avenir de notre écriture et, par suite, de notre langue, a provoqué un mouvement en faveur d’une réforme de l’orthographe qui en ferait disparaître les anomalies et la rapprocherait, dans la mesure du possible, du langage parlé. A la tête du mouvement s’est placé j’ésolument un des maîtres des études linguistiques en France, M. Louis Havet.
L’entreprise n’est pas nouvelle, et, depuis trois cents ans, elle a été tentée plus d’une fois; mais le trait caractéristique du mouvement actuel, c’est qu’il est parti des hommes qui
CONCLUSION
ont le plus étudié l’histoire de notre langue et les lois qui président aux transformations du langage. Elle est la conséquence naturelle des travaux accomplis depuis le commencement du siècle dans le domaine de la linguistique et de la philologie comparée. C’est une réforme demandée au nom de la science, qui cette fois est allée au-devant du sentiment public; et l’accueil qu’elle a reçu dès l’abord dans l’Université et parmi ceux qui sont chargés d’enseigner la langue française semble prouver qu’elle répond à un besoin réel.
Et pourtant il est si difficile d’aller contre la tradition que l’on peut se demander si cette tentative, même réduite au plus strict nécessaire, aboutira, et s’il n’est pas trop tard pour l’entreprendre. Les époques d’analyse scientifique ne sont pas celles où l’on crée. Les langues, révolutionnaires quand elles sont jeunes, deviennent conservatrices en vieillissant. Voltaire, qui possédait à un si haut degré le génie de la langue française, avait déjà tenté d’introduire dans notre orthographe quelques simplifications. 11 y a échoué. Notre langue est beaucoup moins élastique que du temps de Voltaire, et nous reculons devant des hardiesses qui auraient paru jeux d’enfant aux grands écrivains du xvif siècle.
L’un des hommes qui ont le plus fait pour provoquer ce mouvement, M. Michel Bréal, a exposé récemment dans la Revue des Deuæ-Mondes , avec l’autorité qui lui appartient, les difficultés que rencontrerait une pareille réforme, et il a résumé ses idées en un volume qui marque une certaine hésitation dans la voie où il était d’abord entré avec assu- 1 ance. Notre langue est un édifice si bien arrêté dans toutes ses parties qu’on risquerait de l’ébraider en voulant y tou-
CONCLUSION
cher. Nous sommes enlacés non seulement par toute notre littérature, mais par une orthographe savante qui rend admirablement toutes les nuances de notre grammaire et qui tient au génie même de notre langue, dont elle fait la clarté.
On dira peut-être qu’il ne s’agit plus là de l’écriture, mais d’une de ses applications; et pourtant on ne peut toucher à l’orthographe sans toucher au principe même de notre écriture, parce que l’écriture ne se borne pas seulement à enregistrer les sons que l’on perçoit, mais aussi les sons latents, qui reparaissent à certains moments et qui marquent la valeur grammaticale des mots et en précisent souvent la signification. De là même viennent les difficultés presque insurmontables de l’entreprise.
Pour qu’une réforme de notre orthographe puisse aboutir, il importe, en tous cas, qu’elle ne se fasse pas d’une façon théorique ni absolue, mais peu à peu, en tenant compte de l’usage, qui s’impose même aux maîtres de la langue, et qu’elle ne s’en écarte que pour le guider dans sa voie naturelle, en s’inspirant de l’esprit de la langue fiançaise.
Ce sera, quoi qu’il advienne, un honneur pour les savants de notre époque d’avoir compris les conditions de la vie des langues et d’avoir cherché à faire profiter la nôtre du fruit de leurs travaux. Si notre langue veut garder sa place dans le monde, il faut que l’orthographe, c’est-à-dire l’adaptation de l’écriture à la langue, se tienne aussi près que possible de la réalité.
Notre civilisation marche vite; elle va au plus pressé sans se soucier des questions de sentiment ni du respect des traditions; elle estime qu’en matière d’écriture, comme en toute autre, suivant l’expression de M. Bréal, c’est l’uti-
GONGIvUSION.
lité qui doit servir de règle, et il ne serait pas impossible que, si on ne lui réforme pas son instrument, elle le laisse de côté et s’en fabrique un autre. Cette nouvelle écriture n’aurait rien de commun avec nos écritures savantes; ce serait une écriture commerciale, créée pour faciliter les transactions, quelque application du phonographe, une sorte de photographie de la parole, qui nous viendra peut-être d’Amérique.
Ij’alphabet phénicien n’est pas né autrement. C’était dans le principe une écriture née des besoins du commerce, une sorte de tachygraphie, qui dut paraître bien grossière aux Egyptiens, habitués aux formes élégantes et aux finesses orthographiques de leurs hiéroglyphes; ils l’appelaient l’écriture des vils Hétas et, pendant mille ans encore, ils continuèrent à tracer leurs inscriptions et à recopier leurs livres sacrés et leurs œuvres littéraires avec leur écriture nationale. Si le même fait se reproduit, maintenant ou plus tard, nous assisterons à la répétition des mômes incidents. Nous aurons, d’une part, une écriture télégraphique, destinée à l’exportation et dont l’enseignement sera réservé aux écoles de commerce, et, d’autre part, l’écriture officielle et savante, qui sera celle des écoles et de la société lettrée. Pendant longtemps encore, on continuera à écrire comme par le passé les chefs-d’œuvre de notre littérature, ce qui n’empêchera pas, quelque jour peut-être, l’alphabet d’être remplacé par une autre écriture, reposant sur un principe nouveau.
L’histoire de l’écriture, en effet, nous permet d’affirmer que, pour qu’une nouvelle écriture soit possible, il faut qu’elle réponde à deux conditions. 11 faut d’abord qu’elle ])renne pour point de départ l’écriture actuelle et qu’elle
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en soit une simplification ; la transfonnation est la loi constante de l’écriture. 11 faut, en second lieu, qu’elle repose sur un principe nouveau, qui marque un progrès sur l’al-
Gette écriture n’a pas encore été trouvée. Qui sait si, à l’Exposition universelle de l’an 1 900, ou à celle de l’an 2000, les siècles comptent bien peu en ces matières, on ne la verra pas figurer sur les murs de quelque nouveau chemin de fer Decauville, parmi les inscriptions destinées à être lues et comprises des visiteurs venus de tous les points du monde?
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