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LES ORIGINES DE L’ÉCRITURE. - DESSINS ET SIGNES MNÉMONIQUES

L’écriture n’a pas une origine unique; on ne peut pas remonter historiquement à sa source et trouver une forme primitive d’où dérivent toutes les autres. L’écriture est née sur plusieurs points à la fois, chez certains peuples plus tôt, chez d’autres plus tard, et ses progrès ont donné naissance à des systèmes différents qui se sont développés parallèlement. Mais si l’écriture n’a pas eu, à son origine, d’unité historique, elle a une unité interne et logique qui permet de déterminer par la pensée les diverses phases de son développement. Dans cette recherche, l’étude de ce qui se passe de nos jours n’est pas moins instructive que celle de l’antiquité la plus reculée, car certains peuples en sont actuellement à la période où d’autres en étaient il y a bien des milliers d’années.

Parmi les instincts inhérents à l’homme figure celui de reproduire par le dessin ce qu’il voit. C’est une des formes

IMPftIVRDIK RAT(U.\At.lt.

(le rinstinct d’imitation, qui est commun à tous les animaux, mais une forme qui suppose déjà l’existence d’idées générales; car, pour dessiner, il faut faire abstraction de certains traits et ne considérer qu’une face de l’objet. Ce mode de représentation est aussi ancien que l’homme lui-même sur

la terre. Dans les premières stations humaines on trouve des os et des bois de renne décorés de dessins et de sculptures représentant des animaux ou des objets, quelquefois même de véritables scènes Le dessin suivant, que nous

empruntons à M. le marquis de Nadaillac et qui a été trouvé à Laugerie-Basse par M. Elie Massenat, représente un jeune

Marquis de Nadaillac, Les premiers hommes et les temps préhistoriques, 9 vol. in-8°, Paris, Masson, 1881; L'Amérique préhistorique, idem, i88.3, in-8°; Mœurs et Monuments des peuples préhistoriques , idem, 1888, in-8°.

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liomiiie chassant l’aurochs; sur d’autres objets analogues, on trouve des chevaux, des ours, des poissons, des rennes, dans dilFérentes attitudes; l’un de ces dessins même nous a conservé une image très fidèle du mammouth. On est étonné du degré de perfection auquel étaient arrivés les hommes de l’époque quaternaire. Ce n’est pas encore de l’écriture : il y manque ce caractère conventionnel qui transforme le dessin en un signe; et pourtant, il est certain que ces dessins étaient déjà des aide-mémoire, c’est-à-dire des moyens de conserver ou même de transmettre la pensée.

Les dessins n’étaient pas le seul moyen usité chez les peuples primitifs pour se rappeler certains faits et pour en fixer le souvenir. Il faut se garder, quand on s’occupe des origines de l’homme, d’établir des classifications trop rigoureuses et de se figurer les choses comme s’étant passées partout de la même façon. Il n’y a que l’animal chez qui la sûreté de l’instinct atteigne du premier coup son but; l’homme tâtonne et s’y reprend à bien des fois avant d’aiTiver à ses fins; à l’origine, c’est la complication qui est la règle, la simplicité est le fruit d’une réllexion déjà très avancée.

Parallèlement au dessin, nous voyons se développer, chez certains peuples, des procédés mnémoniques qui leur permettaient de communiquer, non plus au moyen d’images, mais au moyen de signes purement conventionnels, n’ayant aucune ressemblance avec les objets qu’ils désignaient. Les auteurs anciens nous rapportent que les Scythes et les Germains se servaient, soit pour correspondre, soit pour leurs pratiques divinatoires, de bâtonnets sur lesquels ils faisaient des entailles. Cet usage paraît avoir été répandu chez tous les peuples du Nord; le nom même qui sert à désigner encore

actuellement les lettres de l’alphabet en allemand, crbiichstabemi, nous a conservé le souvenir de cet état de choses. 11 existait, s’il faut en croire les auteurs chinois, chez les Tartares, avant l’introduction d’une écriture régulière dans ces contrées. Les cc Stick-messages des Australiens nous en offrent un exemple actuel.

La forme la plus ancienne de ces signes mnémoniques doit être cherchée dans ces cr marques de propriétaire que l’on croit reconnaître sur certaines armes des premiers hommes. Une des premières manifestations du réveil de la personnalité chez l’homme a dû consister à marquer d’un signe distinctif les objets qui lui appartenaient^^). Cette habitude s’est perpétuée dans les barbelures, diversement agencées , que les pêcheurs de baleines ou de phoques de la mer de Behring gravent sur leurs harpons. D’autres signes du même genre, mais plus compliqués, étaient des marques de chasse indiquant le nombre de bêtes tuées ou d’ennemis vaincus. Certaines lames de bois de renne, découvertes dans des cavernes habitées par l’homme aux époques les plus reculées, et qui présentent sur leurs bords des encoches ou des stries régulièrement disposées, paraissent se rattacher à cet ordre d’idées Ces procédés pour se rappeler certains faits ont été utilisés de tout temps : c’est le principe du nœud au mouchoir ou des entailles que la boulangère fait à sa planchette pour indiquer le nombre de miches quelle a vendues.

Quippos. — On trouve une autre application du même principe dans les grains de maïs et les cailloux de diffé-

Cartailhac, Matériaux ‘pour Thistoire de l’homme , 1874, p. i4o.

Lai’tet et Christy, Beliquice aquitanicœ, explication des planches, p. 162 et B, pl. XXV.

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rentes couleurs dont se servaient les anciennes populations de l’Amérique pour conserver leur histoire, ou bien encore dans ces cordelettes à nœuds, appelées quippos, qui étaient la seule écriture des Péruviens à l’époque des Incas.

Les Péruviens paraissent avoir porté l’emploi des quippos à un degré de perfection surprenant; ils en faisaient encore usage au moment de la conquête espagnole. Les montagnards ont continué à s’en servir pour leurs comptes jusqu’à nos jours. Le musée ethnographique du Trocadéro possède deux quippos anciens. Nous en devons la communication à M. le docteur Hamy, qui a bien voulu mettre à notre disposition, pour toute cette partie de notre travail, sa science, ainsi que les richesses du musée qu’il dirige. Ils se

composent de cordelettes formées de fils de laine de différentes couleurs, bleus, rouges, blancs, bruns, sur lesquelles sont placés, à différentes hauteurs, des nœuds plus ou moins compliqués. Nous publions d’après l’original un fragment du plus petit d’entre eux; mais le dessin ne rend qu’imparfaitement l’effet produit par ces rencontres de couleurs. Tantôt les cordelettes étaient rattachées à une corde plus forte, tantôt leurs lignes capricieuses s’accrochaient aux aspérités d’un bois recourbé. Quelquefois les nœuds embrassaient plusieurs cordelettes, et formaient ainsi de véritables chaînes d’idées.

Portion d’n n flHi’ppo trouvé à An con t 1 T/' 1 1 1

(Pérou)pari^i.E.H.Gigiioii. Lord Kuigsborougli a publie en

couleurs, dans ses Antiquités du Mexique^^\ un quippo très curieux, qui a été depuis lors souvent reproduit; l’original est perdu. Le dessin colorié d’un autre quippo m’a été communiqué par M. Pihan, sous-chef des travaux typographiques à l’Imprimerie nationale; il lui vient de son père, dont le nom est bien connu des orientalistes. On lit au bas de la feuille : rr Copié par M. Oppeti en i83‘i, sur un manuscrit de la bibliothèque du Roi. -n

On ne peut attacher aucune valeur à la traduction qui accompagne le dessin; mais la copie paraît sincère et son auteur était un dessinateur très consciencieux. Il y a tout lieu de croire que ce quippo était ainsi figuré sur le manuscrit d’où l’a tiré M. Oppeti. Je l’ai cherché en vain à la Bibliothèque nationale, et les recherches approfondies auxquelles s’est livré M. Pihan n’ont pas eu un plus heureux résultat. Je le donne néanmoins, pour ne pas laisser perdre un des rares spécimens de ce mode d’écriture.

Les seuls renseignements originaux que nous possédions sur les quippos nous viennent du P. Acosta de ÏHistonn Chichimeca de don Fernando de Alva IxtlilxochitP^) et de Boturini^^l Ceux qui ont les premiers visité ces contrées nous attestent la grande habileté des Péruviens soit dans l’usage des quippos, soit même dans celui des cailloux, qui

Anttquiües of Mexico, t. IV, à la fin du volume.

Joseph de Acosta , Historia natural y moral de las Itidias , Hispali , i Sgo , in-4°, p. 4 10-4 12.

Publiée par Ternaux-Gompans dans la Bibliothèque américaine, t. XII et XtlI.

Idea de una Nueva Historia general de la America septentrional, 1746, in-8°, p. 2 et Sh-Sy. Consulter aussi Rivero (Marianna edde) y Juan Diego de Tschudi, Antigüedades Peruanas, Viena, Girold, i8.'ii, in-4°, avec allas.

Histoire de l’écriture dans l’antiquité.

Copié par M. Oppeti on i83a . sur un manuscrit de ia Bibliothèque du Roi.

kl.

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avait précédé chez eux l’emploi des cordelettes nouées : rrll est curieux, dit Acosta, de voir des vieillards décrépits apprendre avec un rond de cailloux le Pater noster; avec un autre, YAve Maria; avec un troisième, le Credo; et savoir quelle pierre signifie : conçu du Saint-Esprit; quelle autre, a souffert sous Ponce Pilate; puis, quand ils se trompent, se reprendre, seulement en regardant leurs cailloux, n Chaque couleur, chaque caprice dans la forme des nœuds des quippos avait sa signification; le rouge servait, paraît-il, à désigner une troupe armée. Certains auteurs admettent même qu’il était possible de faire avec les quippos des combinaisons analogues à celles de notre alphabet. En tout cas, les Péruviens avaient des fonctionnaires qui portaient le titre de Quippo- Camay as , c’est-à-dire cr archivistes lecteurs des nœuds colorés n.

Wampums. — Dans l’Amérique du Nord, les Wampums des Iroquois nous présentent à peu près le même degré de développement de l’écriture. Les wampums sont des colliers ou des ceintures formés de coquillages violets ou blancs, faussement appelés cf grains de porcelaines, dont les combinaisons forment des figures géométriques très variées, rappelant celles de nos broderies sur canevas. Certains d’entre eux ne comprennent pas moins de 6,000 à 7,000 grains. Le plus long que l’on connaisse se compose de A 9 rangs de coquilles.

Quoique cela puisse nous paraître étrange, les Iroquois savaient les lire. Ces figures représentaient pour eux des idées et des phrases. Ils pouvaient ainsi porter avec eux des messages ou des discours entiers, qu’ils récitaient une fois arrivés à destination Dans certains cas, on peut encore

P. Margry, Mémoires et Documents sur les origines françaises des pays d’outre-mer (Gorresp. de Gavelier de la Salle, 1679-1681, 1. 1, Paris, 1879).

en débrouiller le sens. Un wampum, publié partiellement par M. Beauchamp^^), représente la ligue des Iroquois. Il est formé d’un cœur blanc sur fond pourpre, relié par une fde de coquilles blanches à des carrés disposés des deux côtés. 11 signifie que la ligue n’a qu’un cœur et que toutes ses parties sont rattachées à ce cœur et rattachées les unes aux autres.

Et pourtant, on peut à peine donner le nom d’écriture à ces tentatives pour transmettre la pensée. Les quippos, de même que les wampums, n’étaient guère qu’un procédé mnémotechnique destiné à faciliter le travail de la mémoire, une méthode au moyen de laquelle on se créait une mémoire artificielle; chaque nœud n’exprime pas une idée, il la rappelle à l’esprit d’une façon artificielle par sa combi naison avec d’autres nœuds. Il y manque d’ailleurs un des caractères essentiels de l’écriture, qui est d’être tracée sur une matière résistante.

Les bâtonnets des Scythes, tout imparfaits qu’ils étaient, se rapprochaient, en un certain sens, davantage de l’écriture; mais le nombre des idées qu’on pouvait exprimer par ce moyen était trop limité. Les bâtonnets ne servaient sans doute à communiquer que dans quelques circonstances prévues d’avance, et ce n’était guère que des nombres qu’on se transmettait de cette façon; or la numération écrite, sous sa forme ancienne, rentre à peine dans les cadres de fécriture, car elle n’est que la reproduction des unités que l’on compte, un dessin que chacun traduit en sa langue.

Smithsonian Report, 1879, p. 38g et 890.

INSCRIPTIONS FIGURATIVES

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