CHAPITRE IX
HIÉROGLYPHES HITTITES
Avant d’arriver à l’histoire de l’alphabet, il faut nous arrêter encore un moment à un système hiéroglyphique très rudimentaire, dont la découverte remonte à quelques années à peine et qui paraît avoir régné dans les lieux mêmes où a pris naissance l’alphabet. On l’appelle écriture hittite, du nom d’une des principales tribus cananéennes, les Hittites, les Khétas ou Khiti des textes égyptiens, qui occupaient une partie de la côte de Syrie avant l’invasion des Hébreux et qui semblent avoir joué, à une certaine époque, un rôle considérable dans riiistoire de l’Asie occidentale.
On lit dans le traité de Ramsès II avec Khitisar, le prince des Hittites, traité dont nous possédons le texte égyptien, qu’un scribe du roi des Khiti en avait apporté le texte écrit sur une tablette en argent. Pendant longtemps, on a cru que cette mention se rapportait à l’alphabet phénicien, qui dut paraître bien grossier aux Egyptiens, habitués aux dessins élégants de leurs hiéroglyphes. Il y a une vingtaine d’années, on découvrit à Hamath, en Gœlé- Syrie, des pierres couvertes de caractères d’un genre très particulier, inconnu jusqu’alors^^). Ces découvertes appelèrent l’attention sur toute une série de monuments, de
Burton et Drake, Unexplored Syria , a vol. in-8'’, Loadon, 1872.
bas-reliefs gigantesques sculptés dans le roc en des caractères étranges, relevés par M. Perrot dans les gorges du Taurus durant son exploration de la Galatie. Et, comme une découverte en appelle une autre, à peine eut-on commencé à s’en occuper, qu’on rencontra à Alep, sur les bords du Pyrame, jusqu’en Asie Mineure et jusqu’à l’Euphrate, des inscriptions entières en caractères analogues d).
Un lion trouvé à Marach, dans la haute Gilicie, par Son Exc. Hamdy-bey, et conservé actuellement au musée de Constantinople, nous en fournit un des exemples les plus remarquables. Il était encastré dans le mur d’une forteresse musulmane, mais une arête qu’il porte sur le dos 'semble indiquer qu’il avait fait partie primitivement d’un autre ensemble. On voit sur son épaule un cartouche offrant l’image d’un roi ou d’un dieu; tout le côté gauche du lion, ainsi que sa poitrine, sont couverts de caractères en relief disposés en lignes qui se suivent en boustropbédon, comme dans les plus anciennes inscriptions grecques.
Ce sont de grossiers hiéroglyphes, qui reproduisent encore la figure des objets qui leur ont donné naissance. On y voit des têtes d’animaux, debuflles, de béliers, des lièvres, des oiseaux, des têtes grimaçantes, d’autres coiffées d’une tiare royale, des bras, des jambes, des pieds, des chaussures, des flèches, des fers de lance, des tenailles, des vases, des ustensiles de toutes sortes, des fleurs et d’autres symboles qu’on est habitué à rencontrer dans toutes les écritures hiéroglyphiques des peuples primitifs.
Chose curieuse, tous ces hiéroglyphes sont sculptés en
Los inscriptions hittites ont élé réunies et publiées par M. W. Rylands dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, vol. VllI, 1882, p. 129 et sniv.
Lion liiUile de Marach.
relief, si bien que cette particularité, qu ou était habitué à considérer comme la marque d’un art en décadence, apparaît ici à une époque où les Phéniciens et les Hébreux écrivaient à peine. La célèbre stèle araméenne de Teima, trouvée récemment dans le nord de l’Arabie, présente le même phénomène. On a pu se demander tout d’abord, tant ces images sont rudimentaires, si l’on était bien en présence de caractères; mais la disposition des lignes et le retour de certains signes groupés dans le même ordre prouvent que nous sommes en présence d’une véritable écriture Ces caractères ne sont pas alignés à la file les uns des autres, mais disposés par groupes, qui forment des unités complexes, et dont chacun doit représenter un mot ou une phrase.
La nouveauté de ces découvertes et leur importance pour l’histoire, encore si mal connue, de toute cette région, ont amené de divers côtés des tentatives de déchiffrement. Elles n’ont pas encore abouti, mais différents indices permettent de croire que le problème n’est pas loin d’être résolu. Le point de départ de ces tentatives a été un sceau assyrien et hittite la seule inscription bilingue que l’on possède jusqu’à présent, dont l’original est malheureusement perdu. La légende cunéiforme doit se lire :
T :^ < -T> î- V -&ÏÏ h &if
Tar- hu- U dim- me sur mat Er- me- e
c’est-à-dire: tcTarkundèmos, prince du pays d’Ermen; ce qui nous donnerait, en appliquant aux caractères hittites les valeurs assyriennes correspondantes, l’équivalence suivante :
Perrot et Chipiez, Histoire de l’art, t. IV, p. 48o-8o/i. — Maspero, Histoire ancienne , p. 180.
Voir plus loin, p. 1 14.
HIÉROGLYPHES HITTITES
Tarhu-dimme sar mat Er-
me
Cette légende est trop courte pour servir de base à un déchiffrement; néanmoins elle permet de déterminer les caractères répondant aux idées de «roiiî ^ et de tr paysii ^ .
L’examen des bas-reliefs du sanctuaire de Yazili-Kaïa, non loin de Bogaz-Kewi, en Galatie, fournit de nouvelles valeurs à M. Sayce. Ces bas-reliefs forment deux processions parallèles : chacune des divinités qui les composent tient à la main un objet que l’on a pris tout d’abord pour un symbole divin. M. Sayce remarqua que la partie supérieure de cet ornement était toujours la même la partie inférieure seule variait. Il en conclut que le signe (||) était l’équivalent du mot crdieuii, et que ce qu’on prenait pour des symboles entre les mains de ces divinités n’était autre chose que l’expression graphique de leurs noms.
M. Sayce a été plus loin encore : il a réussi, en analysant les éléments des inscriptions hittites, à isoler certains groupes qui reviennent à plusieurs reprises, tantôt identiques, tantôt avec de légères modifications, et à fixer l’ordre et le sens dans lequel devaient se lire ces inscriptions. Partant de trois inscriptions de Hamath qui reproduisent le même texte avec quelques variantes, il remarqua que toutes les trois présentaient au commencement de la première ligne, à droite, le même signe : La première
ligne devait donc se lire de droite à gauche. En était-il de
Sayce, The Monuments oj the Hittites, dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, t. VII, p. 253 et siiiv. — W. Wright, The Empire of the Hittites , ü’ éMiion, Londres, i886.
même de la seconde? Non. Les caractères qui, sur la première ligne, sont tournés dans un certain sens, sont disposés en sens inverse sur la seconde; cela est surtout sensible pour les figures d’animaux. Il en conclut qu’on était en présence d’inscriptions s’écrivant en boustropliédon.
Passant ensuite à l’examen des groupes de caractères, il parvint à les décomposer, à faide des variantes que présente un même groupe sur les dilFé rentes inscriptions, et à démontrer qu’ils devaient se lire par colonnes verticales, de haut en bas, en suivant le sens général de l’écriture. Nous pouvons donc dérouler ces inscriptions et nous figurer les caractères écrits à la file sur une seule ligne; nous pouvons même, dès à présent, fixer la valeur de quelques signes. C’est ainsi que M. Sayce non seulement a déterminé la lecture de certains idéogrammes, tels que le nom des Hittites, Kliatti = []]], mais encore a pu isoler des formes grammaticales :
L’etbnique : ^ = kus;
La désinence du nominatif : = es ou is;
Celle des cas obliques : ^ = si-is, ou <3^ = sis.
Toutes ces découvertes ont été exposées avec beaucoup de clarté par M. Menant Lui-même y a ajouté de nouvelles lectures, et il a communiqué à l’Académie des inscriptions un groupe de caractères dans lesquels il reconnaît le nom de Karkemis :
Menant, Etudes hétéemes {Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l’archéologie égyptienne et assyrienne, vol. XIII, Paris, 1890), et Etude sur Karkemish {Mémoires de l’Academie des inscriptions et belles-lettres, t. XXXII,
partie, 1890 , p. aoi et suiv.). Cf. Sayee, Les Heteens, traduit, avec préface et a|)pendice, par J. Menant, Paris, 1891.
HIÉROGLYPHES HITTITES
Roi de Kar-kamis-i-hus et de Kliaitu-kus.
Nous ne savons pas encore quelle langue cache l’écriture hittite, quoique la présence de désinences, si les lectures de M. Sayce se confirment, nous empêche d’y chercher un idiome sémitique; mais nous connaissons la lecture de quelques-uns des caractères qui figurent sur ces inscriptions et il ne faut plus grand’cliose pour qu’on arrive à les traduire. Les hiéroglyphes hittites, en tout cas, nous semhlent bien appartenir à un système graphique ayant une origine indépendante. Sans doute, l’écriture hittite présente quelques points de ressemblance avec les hiéroglyphes égyptiens; mais ce sont des ressemblances tout extérieures, qui paraissent tenir à une imitalion grossière, inspirée peut-être par la vue des hiéroglyphes, plutôt qu’à un emprunt direct. Nous n’y trouvons pas les caractères d’une dérivation normale, ni ces altérations naturelles qui en sont la conséquence.
Il est possible que l’écriture hittite ne soit pas restée limitée à la côte de Syrie, et qu’il faille y chercher l’origine de l’écriture cypriote. Cette opinion, défendue par M. Sayce au moyen de rapprochements très séduisants, a été adoptée depuis par M. Deecke et M. HommeL'^k Voici la liste des caractères correspondant aux mêmes valeurs dans les deux écritures, telle que l’a dressée M. Taylor d’après les indications de M. Sayce :
Voir plus haut, p. 89, et Hoininel, Abriss der Geschichte des alten Oricnls y p. 58.
Taylor, The Alphabet, t. H , p. 128. — Wriglit , The Empire of lhe Hittites , 2' édition, p. 178.