PHÉNICIEN. THÉRA
pu XV
AA
De bonne heure pourtant les Grecs ont fait subir à l’écriture une modification importante : ils l’ont retournée. Ce changement de front ne s’est pas opéré sans de nombreux tâtonnements. Les inscriptions de Théra nous en ont conservé la trace. Nous y voyons l’écriture, qui part de la droite, suivre en lignes flexueuses les contours du monument et revenir sur ses pas. Plus tard, on régularisa la chose et l’on
prit l’habitude d’écrire en lignes parallèles dirigées alternativement de droite à gauche et de gauche à droite. On a donné à cette disposition, qui rappelait les sillons de la charrue, le nom de boustrophédon. Cette écriture de transition persista assez longtemps; enfin l’écriture adopta une direction uniforme, de gauche à droite, qui a prévalu dans tous les alphabets européens.
Prj^dvciop dpxayéTas ,
UpoJiXris ,
KXeayôpas 'aspaisvs.
Inscription gravée sur l’une des faces d’une pierre noire à Tbéra. (Rœhl, p. 2, 11° 12 «.)
La loi de Gortyne, qui est sans doute de peu postérieure à la loi de Solon, nous oflVe l’exemple d’une inscription monumentale en boustrophédon. Nous en publions le premier fragment, découvert en i8fi3 par M. l’abhé Thenon, membre de l’Ecole d’Athènes, et publié par M. BréaH'h Il est conservé au musée du Louvre. La loi entière, qui a été retrouvée depuis et se compose de soixante-dix articles dont notre fragment comprend les n°" 58 à 6o, a été traduite et commentée par M. Dareste dans la Nouvelle Revue historiqtie du droit français et étranger, en 1886. On remarquera que cette inscription n’a pas encore de <t> ni de X ; elle les remplace par le n et le K; elle ne connaît pas non plus I’h et l’î2, mais seulement I’e et l’o. Le TT a une forme arrondie très particulière, ) ou C, qui n’est autre
:=/ifl=BAr^TAn
Revue archéologique, décembre 1878, p. 346-356.
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que l’ancien j? phénicien ; la lettre • aussi a conservé sa l'orme archaïque S (phénicien enfin, on y rencontre deux fois le digamma F.
Loi de Gorlyne.
TliAHSCniPTlO?!.
1-2 [. . .t\ov àv'pavTov xal è|7ravai>[«]ov ri(iev tsXXsv T[à tJô-]
Z-h [dv\<ptiiva^évù) xal tœ ;^prff/a|T’ dvxiXîBai d t< >ca «aTa[X/-!ni-]
5-Gj[( 6 dvjÇavdiJievos ■ 'ütX/ui Sè Tov\dv(pavTd(j. (iri êirt^ùtprjv. [Ai 7-8 [dito\6avoi 6 dv<pavioi yvi](jia\réxva pii xaTaXixùv, «àp t6[vs t&î] g-10 [dvÇijavapévoô sxi§aXX6vTav\s dv)(ùijpriv Ta ^^pijpara. Ai ^[è «a-]
11-12 [^17?] ô dvÇiavdpevos , di:oFeix\dd6tt) xar’ dyopàv duo tÆ Xd\oô S)\, i3-lA [aua]yopeoot)T<, xaTa<p£Xpév\ct)v tcûv TSoXiarav’ dv6ép[ev lîè]
i5-i6 [ ff]75iTr)pai's èS ^(«ao-7|[i7p(ov, eic.]
Un traité des Eléens avec les Arcadiens d’Héra, qui a été trouvé à Olympie et que Bœckh place vers la 5o® olympiade est déjà entièrement écrit de gauche à droite;
G' Environ 600 à 55o ans avant J.-C. Cf. Newton, Greek Inscriptions , n" CLVII; Roberts, Introduction to Greek Epigrophj, p. 287, 5288 et 3C)2-36/i.
mais les lettres, tout en étant régulièrement tracées, ont encore avec l’écriture phénicienne une ressemblance qu’elles n’ont plus au même degré dans la loi de Gortyne : elles sont penchées et se terminent souvent par des queues, qui disparaîtront dans le grec classique. Le Traité des Eléens fait, en outre, un usage constant du digamma, que la langue grecque devait bientôt remplacer par l’esprit doux^').
TRAITÉ DES ÉlÉENS.
À FpixTpa. TOip FaXsi'ois xai ro7s Ép- Fatois. "SvvpLa^i'a x’ sa éxaiov FsTea. • dpyoi Si xa. TOI" ai Sé tz Séoi, ahe Féitos ahe F dpyov, cruvsav x’ dXdXots Ta t’ aX(À)’ xa) -cràp ■sToXéfxo • ai Sè p.d cruvéav, lâXaviov x’ àpyvpo àrcotivoiav ’io7 A) ÙXvvtti'oi to) xaêaXepiévoi XaTpei6p.evov • ai Sé Tip Ta ypdÇisa Ta< xaSaXéono, ahe FsTas ahsTeXsalà ahs Sapos, év t’ èitiapoi x’ êvsyoiTO TOI ^vTavT’ èypapévoi,
TRADUCTION
Traité des Eléens avec les Héréens. Qu’il y ait alliance pour cent ans. Qu’elle commence dès l’année présente. S’il est besoin de quelque secoui’s, en paroles ou en actes, qu’ils soient liés les uns aux autres, pour le reste comme pour la guerre. S’ils rompent l’alliance, qu’ils payent un talent d’argent à servir à Jupiter Olympien qui a été violé. Quiconque détériorera cette inscription, que ce soit un associé, ou un magistrat, ou un dème, qu’il soit tenu à l’amende sacrée inscrite ci-dessus.
Parfois aussi par l’esprit rude, ou môme par une autre lettre. (Sal. Reinacli, Manuel de philologie classique , a ^ édition, t. I, p. i4o.)
Traité des Éiéens. {F vanz, Elem. cpiffr., p. 6ti.)
DEUXIlUlE PARTIE.
La seconde réforme apportée par les Grecs dans l’écriture a consisté à redresser les lettres. Les Sémites ont toujours eu une propension naturelle à pencher les caractères et à les rapprocher de plus en plus du type cursif; les Grecs, au contraire, coupèrent les queues des lettres et retranchèrent peu à peu tout ce qui dépassait la ligne, de façon à faire tenir les lettres sur leurs pieds et à bien calibrer les inscriptions. L’a est un des exemples caractéristiques de cette transformation. Dans le Traité des Eléens, il présente encore parfois la forme P, qui n’est autre que l’< phénicien retourné et privé de ses antennes : >. Mais déjà, dans la même inscription, nous voyons le jambage supérieur s’allonger pour rejoindre la ligne inférieure : A; enfin , les deux côtés de l’angle prennent une égale. inclinaison, et nous arrivons à la forme A, qui est à peu près celle du grec classique.
L’m (m), I’n (fv'), le delta A (iî».), le rho P (|>)5 pourraient prêter à des remarques analogues. Pour le A, qui est né du \, phénicien, les Grecs ont encore été plus loin; ne réussissant pas à le faire tenir en équilibre, ils l’ont mis sens dessus dessous, f, et ont allongé la barre oblique, A, de façon à rendre les deux jambes égales. Il leur a fallu plusieurs siècles, cependant, pour arriver à tracer les magnifiques inscriptions que nous admirons encore aujourd’hui. Dans les anciens textes, les lettres sont employées avec parcimonie; on supprime les lettres doubles, souvent même on fait des élisions qui nous étonnent. Ces lettres ont de plus un certain air heurté; on sent f effort, et pourtant les inscriptions archaïques se distinguent déjà par la régularité et le sens épigraphique inhéi'ents au génie grec.
Une autre transformation beaucoup plus profonde, por-
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tant non plus sur la direction des lettres ni sur leur forme, mais sur leur valeur, avait eu lieu dès le premier jour de l’adoption de l’alphabet phénicien par les Grecs. L’alphabet phénicien n’avait pas de voyelles; on n’écrivait que les consonnes, en laissant au lecteur le soin de suppléer le reste. Au fond , l’écriture sémitique était restée syllabique , la voyelle, indifférente, étant comprise dans la consonne. L’esprit clair des Grecs ne pouvait se contenter de cette écriture par à peu près. Pour se procurer des voyelles, les Grecs puisèrent dans le tas des gutturales et des semi-voyelles dont leur langue sonore n’avait que faire. Valef devint A; le hé, E; le iod, \ \ Yaïn, O. Ces voyelles ne leur suffisant pas encore, ils dédoublèrent le vau, qui correspondait déjà au digamma, et en tirèrent l’w voyelle, qu’ils transportèrent à la fin de l’alphabet, en lui donnant la forme Y.
Unpsilon paraît déjà dans les inscriptions grecques les plus archaïques; il y a donc lieu de croire qu’il est de création aussi ancienne que les quatre autres voyelles et qu’il est contemporain de l’adoption de l’alphabet phénicien par les Grecs. Pourtant Vupsilou a été emprunté à une autre forme du vau que le digamma : tandis que le digamma F représente l’ancienne forme phénicienne du vau, \upmlon Y répond à celle que nous trouvons sur la stèle de Mésa, Y. Peut-être faut-il voir dans ce fait encore un indice de la diversité des sources de l’alphabet grecW.
Plus tard, chez les Ioniens, une nouvelle distinction transforma l’aspiration dure, helh = H , en e long = êta. Enfin, après l’adoption de l’alphabet ionien par toutes les populations grecques, on tirà de l’o, par une sorte de redoublement, I’q. Ainsi se trouva complété le système des voyelles.
Voir plus haut, p. 129.
A cette grande réforme vinrent se joindre d’autres changements de moindre importance. Certaines lettres phéniciennes tombèrent hors d’usage, puis disparurent tout à fait. Le digamma, qui correspondait au vau, avait peu à peu perdu sa valeur primitive; il en fut de même du koppa, correspondant au qof phénicien, <p, qui disparaît très tôt de l’alphabet grec. Enfin, les Grecs ont fondu ensemble plusieurs sifflantes qui faisaient pour eux double emploi. De bonne heure, chez les Ioniens, le cade (grec s) s’était confondu phonétiquement avec le sin (grec z) et avait servi, conjointement avec lui, mais dans des groupes de populations ditférents, à rendre le son s représenté en grec par le sigma puis il finit par être évincé par lui. La place du çade restait vide. Dans l’alphabet grec définitif, nous voyons le î (^), qui occupe la place du samedi et en a la forme, prendre alors la valeur du çade; d’autre part, le nom du samech a passé, avec une légère métathèse, au sigma Z, qui correspond, pour la forme et pour le son, au sin phénicien W, et qui occupe la même place dans l’alphabet. Ges lettres perdues ont toutefois gardé, en partie du moins, leur valeur dans la numération, et leurs noms nous ont été conservés, soit par les grammairiens grecs, soit même par les auteurs classiques. Dans les Nuées d’Aristophane, deux chevaux de f écurie de Philippide portent les noms de Qoppatias et de Samphoras^-h
En même temps qu’ils sacrifiaient certaines lettres phéniciennes, les Grecs enrichissaient leur alphabet des trois consonnes complémentaires <t>, X, Y, qui vinrent se placer
Hirschfeld, Revue des éludes grecques, juillet-septembre 1890, p. aai-
Aristophane , Nubes, v. 28 et 122, et scoliaste.
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à la suite de I’y. Le problème de la genèse de ces nouvelles lettres est assez obscur, et il a donné lieu, jusque dans ces derniers temps, à de nombreuses controverses. MM. Fr. Lenormant, Clermont-Ganneau et Kirclilioiï^'^) Tout résolu en sens divers. En tout cas, la création des lettres complémentaires remonte fort haut, car on les trouve dans toutes les inscriptions grecques, à l’exception de celles de Théra, de Melos et de Crète; elles figurent même dans les alphabets des colonies de Chalcis, dont la fondation date de la fin du vin® siècle.
Cette révolution dans f écriture ne s’est pas accomplie d’un seul coup, et, pendant des siècles, l’écriture grecque n’a pas eu l’unité absolue que nous lui prêtons. KircliholT divise les alphabets grecs en deux grandes familles, suivant l’ordre et la valeur qu’ils assignent aux lettres complémentaires : les alphabets orientaux, auxquels il faut joindre ceux de Corinthe, de Mégare et d’Argos, et les alphabets occidentaux, qui comprennent ceux de la Grèce propre et de ses colonies occidentales. Dans les premiers, <l>, X, Y sont rangés dans l’ordre actuel, avec leur valeur habituelle; les seconds donnent à ces lettres la place et les valeurs suivantes : X (=^), 0 et V (=X.)- Lenormant, déve- Joppant les idées de Franz, a cru pouvoir établir une classification plus détaillée, qui n’est toutefois pas admise par Kirchholï. Il divise les alphabets grecs en quatre branches, correspondant, à peu de chose près, aux quatre groupes principaux des populations helléniques ;
1° Valphahet éoh-dorien, usité surtout chez les Grecs du Péloponèse, de fEubée, de l’Achaïe et de la Grande-Grèce,
Mélanges Graux, i884, p. 4i5-46o.
Kirchhoff, Stuclien, etc., p. vi et 172-17/1.
et qui était resté le plus proche du phénicien. Il avait conservé le cUgamma le koppa î et le sam M; Vêla S = H n’y était pas encore une voyelle, et jouait le rôle d’aspirée; enfin, cet alphabet possédait les deux sifflantes M = cr et
2° Dans Valphahet des îles, nous retrouvons les trois lettres caractéristiques î, M; mais le 0 = H joue le rôle tantôt d’aspirée, tantôt de voyelle; le M = o- et le X = | ont disparu ou ont changé de valeur.
3° Valphabel ionien se distingue par l’absence des cinq lettres caractéristiques de l’éolo-dorien; il a, par contre, une lettre nouvelle, l’^î, pour rendre l’o long; l’H y a constamment la valeur de voyelle.
ô" Enfin, Valphabel allique, qui ne comptait que vingt et une lettres.