LES DÉ151VES ARYENS DE L’ALPHABET ARAMÉEN
LES ALPHABETS DE L’INDE
La grande diffusion de l’alpliabet sémitique à l’époque perse a eu des conséquences d’une importance extrême pour l’histoire de l’écriture, car c’est par elle sans doute qu’il faut expliquer l’origine de l’alphabet hindou. Cette découverte capitale, qui est encore voilée de bien des obscurités, date de trente ans à peine.
L’alphabet sanscrit paraît isolé au milieu des autres alphabets; il ne ressemble à aucun d’entre eux. Le système même de l’écriture sanscrite, avec ses voyelles, ses groupements de consonnes, qui se fondent pour former une unifé complexe, paraît très différent du principe qui a présidé tà la formation de l’alphabet phénicien et qu’on retrouve dans presque tous ses dérivés. Aussi le dévanâgari est-il resté longtemps irréductible; on le considérait comme un alphabet d’origine distincte, créé par le génie hindou. Il n’en est rien pourtant, et l’on a de fortes raisons pour croire que les alphabets de l’Inde, comme tous ceux cjue nous avons rencontrés jusqu’à présent, dérivent de l’alphabet phénicien; suivant l’opinion la plus probable, l’ancienne écriture indienne ne serait même pas née directement du
phénicien, à une époque très reculée, mais de l’écrilure arainéenne, à l’époque perse.
Volney, chez qui l’on trouve de si surprenantes ouvertures sur les choses de l’antiquité, avait déjà cru enlrcvoir des rapports entre le dévanâgari et les écritures sémitiques. Le théologien allemand Schleiermacher, puis Kopph), l’auteur de la Palœogmphia crilica, étaient entrés dans la même voie; mais leur sentiment n’avait rencontré qu’incrédulité : rrll nous paraît, écrit Klaproth, que ces érudits, d’ailleurs estimables, se sont attachés à des ressemblances qui n’existent pas; car une comparaison minutieuse des anciens alphabets de l’Inde avec ceux des peuples sémitiques conduit précisément à un résultat tout à fait contraire, n
Les travaux des indianistes modernes sur les inscriptions d’Açoka ont donné raison à Volney contre Klaproth, ébranlant du même coup l’ancienne croyance à la haute antiquité de la littérature hindoue. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse se faire sur la formation des livres sacrés de l’Inde, la paléographie démontre qu’ils n’ont été fixés que très tardivement par écrit.
Chose étonnante, la civilisation hindoue, que l’on considérait comme remontant jusqu’au berceau de riiumanité, n’a pas laissé d’inscriptions qui puissent être comparées, pour l’anliquité, non seulement à celles de l’Egypte et de la Chaldée, mais même aux inscriptions phéniciennes ou grecques. Les plus anciennes que l’on possède sont les inscriptions connues sous le nom d’inscriptions d’Aç.oka ou de Piyadasi, des noms que porte, tant chez les historiens anciens que dans ces inscriptions mêmes, le roi qui en a été l’auteur.
Bildcr mul Schn/len, vol. II, p. 348, 874.
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Les inscriptions de Piyadasi se composent d’une série de textes, fort analogues par leur contenu, qu’oii trouve reproduits, avec des variantes insignifiantes, sur plusieurs points de l’Inde; ils sont gravés, les uns sur des colonnes, les autres sur des rochers. Ce sont des édits royaux empreints d’une grande élévation morale et qui ont principalement pour but de prescrire aux peuples l’observation de la justice et des vertus bouddhiques. Leur auteur y prend le nom de Piyadasi. La langue de ces inscriptions est sensiblement la même, mais toutes ne sont pas écrites avec les mêmes caractères : on y reconnaît l’emploi de deux alphabets diiïérents.
Une première version des édits a été découverte, au commencement de ce siècle, sur les rochers de Shahbaz- Garhi ou Kapour-di-Giri, à la pointe extrême du nord-ouest de l’Inde, dans la vallée du Gaboul, qui confinait à l’ancienne Bactriane et forme aujourd’hui la frontière de l’Afghanistan. Elle est en caractères qui présentent une grande ressemblance avec l’alphabet araméen et qu’on a appelés indo-bactriens. Cette série a été complétée récemment par les édits de Mansera, relevés et copiés par M. Senart sur les collines qui fm-ment au midi les premiers contreforts des montagnes du Kbagaii et du Kachemir. Les traces de l’alphabet indo-bactrien ne s’étendent guère dans l’Inde intérieure. Mathurâ est jusqu’à présent le point le plus avancé vers le sud où elles aient été constatées.
Les autres copies des édits de Piyadasi sont toutes écrites avec un alphabet différent du précédent et qui a donné naissance à tous les alphabets modernes de l’Inde. M. Senart appelle cet alphabet indien, par opposition à l’alphabet du Nord-Ouest ou indo-bactrien; on l’appelle aussi alphabet maurya ou magadha, du nom de la dynastie à
laquelle appartenait Açoka ou du pays qui l’ormail le centre de son empire. On ne connaît pas moins de dix ou douze copies des édits d’Açoka en caractères indiens, plus ou moins complètes, qui sont disséminées sur toute la surlace de l’Hindoustan. Les plus célèbres sont les inscriptions sur piliers de Delhi et d’Allahabad, ainsi que la série des édits sur rocher gravés à Girnar, dans le Gouzarate.
C’est à James Prinsep^'^ cjue revient la gloire d’avoir déchiffré le premier les inscriptions d’Açoka. D’autres s’en sont occupés après lui, en première ligne Eugène Burnouf, qui a posé de main de maître les règles de l’interprétation de ces monuments. Depuis, de nombreux savants anglais et allemands y ont donné leurs soins ; dans ces derniers temps enfin, M. Senart^'^) a fixé définitivement le caractère et la date des inscriptions de Piyadasi, et il en a porté l’élude paléographique et philologique à un tel degré de précision, qu’on les comprend aujourd’hui jusque dans les moindres détails, autant du moins que le permet l’état d’inscriptions souvent fort mutilées.
Grâce à certaines indications historiques contenues dans ces inscriptions, on peut en déterminer la date avec une entière certitude L’histoire de l’Inde ne nous fournit avec riiistoire grecque qu’un seul synchronisme qui puisse servir de hase à une chronologie, c’est ce roi ïchandragoupta, le Sandracottos des historiens grecs, qui fut le rival lieu-
Voir: Journal of the Royal Asiatic Society of Beiigal, vol. VI, 1887, p. 45i-477, 566-609, 790-797, 968-984, io49-io64; — Essays on hidian Anüquilies, ediled by Edward Thomas, London, i858, 9 vol. in-8°.
Les inscriptions de Piyadasi, par E. Senart, t. I et H, Paris, Imprimerie nationale, 1881. — Notes d'épigraphie indienne [Journal asiat., avriljuin 1888, p. 5o4-532 ; sepl.-oct., p. 811-880, et pl.).
Senart, t. II, p. 247-260.
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reux de Séleucus. Le petit-fils de ce roi et son deuxième successeur, bien connu dans l’histoire de l’Inde, s’appelait Açoka. Or, dans le Dîpavamsa, Açoka reçoit quelquefois le nom de Piyadasi que porte fauteur de nos inscriptions.
Cette ressemblance de noms, que l’on pourrait attribuer à une coïncidence fortuite, tire une valeur toute particulière des indications historiques fournies par nos inscriptions. Dans le xnf édit, Piyadasi nomme parmi ses voisins Antiochus, roi des Yavanas, c’esl-à-dire des Grecs; puis, plus au nord, quatre autres rois : Ptolémée, Antigone, Magas et Alexandre. La réunion de ces différents rois rend certaine leur identification; ce sont : Antiochus II (260- 2A7), Ptolémée Philadelphe (285-2/17), Antigone Gonatas de Macédoine (278-2/12), Magas de Gyrène, mort en 288, et Alexandre d’Epire, mort aux environs de l’an 260. Or c’est précisément l’époque à laquelle régnait Açoka-Piyadasi , le petit-fils de Tchandragoupta. Nos inscriptions viennent donc se placer vers le milieu du iif siècle, antérieurement à la révolte de Diodote et à la création du royaume grec de Bactriane.
Le caractère de Piyadasi confinne les résultats auxquels nous conduit fhistoire. Açoka nous est représenté comme le fondateur de la domination du bouddliisme dans fJnde; or, dans nos inscriptions, nous voyons Piyadasi employer son autorité royale à faire triompher les principes de la morale bouddhique, et il y met une insistance qui est le fait d’un réformateur, insistance bien précieuse pour nous, puisqu’elle nous a conservé les deux grandes formes de fécriture dans finde ancienne.
Nous nous trouvons donc en présence de deux systèmes d’écriture différents, dont l’apparition sur les monuments
iratuKaiR RitioaiLS.
est contemporaine, usités l’im à l’extrémité nord-ouest de l’Inde, sur la route de l’Asie centrale et de la Perse, l’autre dans l’intérieur de la presqu’île de l’Hiiidoustan : l’écriture indo-Lactrienne et l’écriture indienne, et ces deux alphabets nous permettent d’embrasser du regard l’origine et la diffusion de l’écriture dans l’Inde.
PREMIER ÉDIT DE KAPOUR-DI-GIRI.
(Texte indo-baclrien.)
(Senarl, Journal asiatique, 1888, l. I, p. 622.)