‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 21 sur 86 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On ne pouvait donc être beaucoup plus cosmopolite que Lethbridge. L'Ouest, en général, participait pourtant de ce caractère; mais trois nationalités, dont les représentants étaient surtout catholiques, préféraient d'ordinaire fonder des colonies plus homogènes. C'étaient d'abord les Allemands, dont l'immigration avait surtout pour objectif les grandes plaines de ce qui est aujourd'hui la Saskatchewan. Dès le mois d'avril 1896, nous les voyons arriver en grand nombre. Beaucoup se sont déjà établis à Régina et dans les environs ; ils vont maintenant fonder, à quelque distance de Saint-Lazare, Landshut, que dessert le petit P. Decorby, qui, disait-on, « parle toutes les langues ».

Puis viennent les Polonais qui, à Winnipeg et ailleurs, se reconstituent par leurs phalanges serrées comme une seconde patrie au soleil d'Amérique.

Enfin, à la mi-novembre 1896, les journaux de l'Ouest annonçaient l'arrivée de cinquante-cinq Galiciens, gens étranges par les mœurs et la religion,

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pensait-on alors, mais avec lesquels le pays ne devait pas tarder à se familiariser. Ils arrivèrent d'abord par petites bandes; puis, par suite des avantages exceptionnels que leur offrait le gouvernement Laurier, les rangs de leurs compatriotes qui arrivaient dans l'Ouest grossirent bientôt, jusqu'à ce que les représentants de cette nationalité eussent littéralement inondé certaines parties de ce pays, où ils forment aujourd'hui de nombreuses et prospères colonies.

Catholiques du rite grec, pleins de foi, mais très ignorants et partant dupes faciles des intrigants, ces nouveaux venus de 1896 allaient avec le temps donner peut-être plus de soucis aux autorités ecclésiastiques que toutes les autres nationalités ensemble.

En attendant, ce qui préoccupait alors gens d'Eglise et laïques intelligents était la question des écoles catholiques au Manitoba, et même dans les Territoires \ En faisant échouer le projet de loi remédiatrice proposé par Tupper, Laurier était devenu le premier ministre du Canada, et l 'on attendait avec une certaine impatience et une anxiété facile à comprendre la solution des difficultés scolaires à laquelle il s'était solennellement engagé devant le pays, et que tous ses partisans catholiques

1. En sept. 1895, Haultain avait demandé une refonte des lois scolaires, qui devait contenir des dispositions inacceptables aux catholiques.

de Québec, moins deux, avaient promise par écrit avant d'être élus députés.

Peu à peu on apprit que Laurier était sur cette question brûlante en pourparlers avec Greenway; mais l'on ne fut pas peu surpris de voir que celui qui était le plus intéressé à un règlement définitif, l'archevêque de Saint-Boniface, qui représentait la partie lésée dans ses droits, était complètement mis de côté dans ces négociations. Cette abstention de la part du gouvernement d'Ottawa ne paraissait pas dénoter un désir sincère de rendre justice aux catholiques. Il est vrai que l'on accusait M51" Langevin de parler trop; ses revendications étaient, disait-on, inopportunes, et il nuisait à sa cause par l'ardeur même avec laquelle il la défendait. Alors même que ces accusations des sages du libéralisme eussent été fondées, le simple bon sens était là pour dire qu'une question importante ne pouvait se régler sans la coopération de la partie qui se plaignait.

Laurier en pensa différemment. Avant la fin de 1896, on commença à chuchotter dans les cercles politiques que les deux chefs libéraux, Laurier et Greenway, en étaient venus à une entente. On attendit, haletant et palpitant, pour en apprendre les conditions: rien ne venait. En même temps, l'on disait, et Laurier finit par admettre à la Chambre des Communes, qu'un abbé Jean-Baptiste Proulx, prêtre respectable de la province de Québec, avait été envoyé à Rome en mission officieuse, sinon offi-

cielle, dans le but de faciliter l'adoption du Bèglement.

Là cet abbé fit imprimer une brochure de 173 pages in-folio, ayant pour titre: Documents pour servir à l'intelligence de la Question des Ecoles du Manitoba, que l'on tint la plus secrète possible, et qui contenait en outre un mémoire de M. Laurier lui-même signé le 23 novembre 1896. Le tout avait pour but de démontrer l'impraticabilité de la loi remédiatrice proposée par le précédent gouvernement et les avantages qui découleraient de la solution que proposait le nouveau.

Enfin, après une longue attente d'une part et beaucoup d'hésitation de l'autre, Laurier se décida à publier ce qu'il appelait le Eèglement de la question scolaire au Manitoba (novembre 1896). Ce fut un immense désappointement pour les catholiques de l'Ouest. Il ne contenait aucune concession réelle, et ne rétablissait d'aucune manière les écoles séparées que les fanatiques de 1890 avaient confisquées. Les clauses qui offraient un semblant de satisfaction aux demandes de la minorité pouvaient se réduire à celles-ci:

Il pourra y avoir enseignement religieux d'une demi-heure s'il est demandé par la majorité des commissaires d'écoles ou par les parents d'au moins dix enfants à la campagne ou vingt-cinq dans les villes. Les écoles qui, dans les villes, comptent une assistance d'au moins quarante enfants catholiques, ou vingt-cinq dans les campagnes, pourront avoir

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un instituteur catholique. Mais s 'il y en a seulement trente-neuf, ces enfants n'y auront aucun droit. Par ailleurs, la direction des écoles restait aux protestants; il était strictement défendu de séparer les enfants catholiques des autres; les livres continuaient à être ceux qui plaisaient aux protestants et qui dénaturaient grossièrement l'histoire au profit de la soi-disant Eéforme; le port du costume religieux et même l'image de Celui qui était mort pour protestants et catholiques étaient sévèrement défendus en classe ; la langue française y était mise sur le même pied que l'allemand et le russe, etc.

Immédiatement, de tous les points du Manitoba catholique s'éleva une immense protestation contre cet arrangement. Saint-Boniface, Winnipeg, Saint- Pierre-Jolys, Saint-Lazare, Sainte- Anne des Chênes, Saint-Malo, Saint-Charles, Lorette, Saint-Eustache, Saint-Laurent, Bruxelles, N.-D. de Lourdes, Sainte- Agathe, Grande-Clairière, Labroquerie et d'autres paroisses unirent leur voix à celle de leur archevêque pour déclarer leur irréductible opposition à des termes si défavorables, et, dans une élection politique qui se fit bientôt après à Saint-Boniface, le candidat protestataire fut élu avec une immense majorité. Bien plus, l'abbé Proulx lui-même, qui avait de bonne foi négocié leur acceptation à Borne, condamna le mois suivant (décembre 1896) le soidisant règlement, qu'il reconnaissait maintenant n'être qu'une farce et aucunement ce qu'on lui avait promis avant son départ pour la ville éternelle.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à attendre du côté d'Ottawa, les catholiques du Manitoba, forts de l'appui que leur donnaient leurs frères de Québec sous l'impulsion de leurs évêques, se mirent à organiser partout des écoles indépendantes du gouvernement Greenway. Le 1er décembre, ils en avaient déjà 44 en pleine opération; 25 seulement qui avaient dû être fermées par suite des lois persécutrices restaient à rouvrir.

A la mortification de ne pouvoir recouvrer leurs écoles sans avoir en même temps à payer pour celles des protestants se joignait, pour les catholiques manitobains, la douleur de constater qu'il y avait dissension dans leurs rangs. Le malheureux esprit de parti, si fort et si riche en conséquences funestes parmi les Canadiens-français, porta quelques personnalités remuantes à se faire les défenseurs publics de la mesure qui voulait consacrer le sacrifice de leurs droits les plus chers. Même une intelligence supérieure comme était M. James Prendergast se laissa un moment entraîner par le courant du servilisme aux chefs de parti, et se déclara en faveur d'un essai des propositions Laurier.

C'était au commencement de décembre 1896.

Un mois plus tard, Prendergast remettait à qui de droit le mandat de député à la Chambre manitobaine qu'il tenait du peuple. C'est alors que le candidat protestataire fut élu avec l'écrasante majorité dont nous avons parlé. Celui-ci, M. Jean-Baptiste Lauzon, remportait une victoire si complète que son

adversaire y perdit son dépôt2. Moins de deux mois plus tard, le gouvernement d'Ottawa nommait Prendergast juge assistant à la Cour du comté de Winnipeg. «La politique n'était pas son élément», se contenta de remarquer le journal français de Saint-Boniface, qui, vu les capacités du nouveau magistrat, était persuadé qu'il ferait mieux au tribunal qu'à la législature.

Cependant, la lutte continuait, vive et acrimonieuse, autour du prétendu règlement Laurier, et il fait peine d'avoir à écrire que, aveuglés par l'esprit de parti, des catholiques de langue française s'oublièrent au point d'insulter l'archevêque de Saint-Boniface et ceux qui combattaient avec lui pour les droits de la minorité manitobaine en matière d'éducation. Les choses allèrent si loin que, après l'insuccès à Eome d'un mémoire sur la question signé par quarante-cinq députés et sénateurs catholiques libéraux, qui donnait à entendre que ce Règlement pouvait être considéré comme provisoire pourvu que les évêques se montrassent plus coulants, Laurier crut nécessaire d'envoyer à la ville éternelle le solliciteur-général de son gouvernement, l'hon. Charles Fitzpatrick, catholique irlandais 3 qui

2. Au Canada, tout candidat à une fonction législative est tenu de verser au trésor la somme de $200 (mille francs) comme garantie de respectabilité et pour prévenir des candidatures trop nombreuses et inutiles. Cette somme est rendue au cas où le candidat obtient une certaine proportion des votes; sinon elle devient la propriété de la province ou du Dominion, selon la nature de l'élection.

3. Le même que nous avons vu défendre Eiel en 1885, et qui est aujourd'hui le juge-en-chef du Canada.

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fut assisté dans sa mission d'un M. Russell bien connu dans les cercles politiques d'Angleterre. Le résultat de cette démarche fut l'envoi d'un délégué spécial, M^ Raphaël Merry del Val i, qui devait étudier la question sur les lieux et en faire rapport à l'autorité suprême.

En raison des circonstances, sa venue fut saluée assez froidement par l'épiscopat de l'Est canadien, qui voyait dans cet expédient un gage de la détresse du gouvernement fédéral, lequel, croyait-il, aurait fait droit à la demande des catholiques si Eome n'avait consenti à s'y prêter. Il est aussi à remarquer que, tout en demandant l'intervention de l'autorité pontificale, Laurier ne s'engagea jamais à se soumettre au verdict qui résulterait de son enquête.

Quoi qu'il en soit, M61- Merry del Val fut bien reçu à Saint-Boniface, où il arriva le 5 juin 1897. Non seulement Mgr Langevin, mais le maire de Saint-Boniface, M. Bleau, et les sommités de la société catholique des deux villes allèrent, en soixantedix voitures, le saluer à la gare de Winnipeg. Les partisans de Laurier ne purent certainement pas se plaindre d'avoir été négligés par le délégué. Plusieurs le crurent même porté à pencher de leur côté. Cependant, en conséquence du rapport qu'il dut faire au Souverain Pontife, celui-ci, tout en conseillant le calme, la paix et l'union, déclara dans son encyclique Affari vos que le prétendu Règlement était « défectueux, imparfait et insuffisant ».

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