‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 5 sur 86 · Ibid, p · texte numérisé non relu

Ibid, p

12 l'église dans l'ouest canadien

Greenway' paraît avoir au début répugné à faire si peu de cas de la parole donnée au chef de l'Eglise dans l'Ouest. Mais la peur d'avoir à céder sa place à Joseph Martin, son capable mais peu scrupuleux procureur général, l'entraîna graduellement dans le tourbillon de l'agitation et il finit par céder complètement.

Son gouvernement donna d'abord à entendre que le double système d'éducation allait être remplacé par un département unique sous un ministre qui serait responsable devant le peuple de l'administration des fonds scolaires. A la nouvelle de ces plans, une réunion de la section protestante du Bureau d'Education eut lieu le 29 août 1889, à laquelle furent adoptées des propositions condamnant la sécularisation des écoles et demandant la continuation d'un bureau avec double section. Puis, pour protester contre la nouvelle orientation, le secrétaire provincial, l'Hon. James- J. Prendergast donna sa démission, qui fut acceptée dans les premiers jours de septembre.

Alors, le gouvernement cessa, de sa propre initiative, de publier la version française de la Gazette officielle.

Entre temps, on signait un grand nombre de pétitions contre l'abolition des écoles séparées et du français comme langue officielle, lesquelles furent présentées à la Chambre lorsqu'elle s'ouvrit le 30 janvier 1890. M. Prendergast proposa alors un vote

de censure contre le gouvernement pour avoir cessé sans autorité la publication de la version française de la Gazette. Bien que basée sur un texte aussi explicite que possible de la Constitution, cette proposition fut rejetée, tous les députés de langue anglaise sans exception votant contre elle.

Une lutte, longue et acerbe, s'ensuivit pour la rétention des écoles séparées, au cours de laquelle les six députés français combattirent pouce par pouce l'établissement proposé d'un système scolaire purement laïque. Un jour, l'un d'eux parla neuf heures et demie sans discontinuer; un autre, M. Prendergast, « fit un discours admirable qui lui gagna les applaudissements d'amis et d'ennemis13». Nonobstant leurs efforts, la législation qui abolissait ce qui avait prévalu depuis l'origine de la colonie de Lord Selkirk passa finalement, le 19 mars 1890, par un vote de vingt-cinq contre onze. Parmi les députés qui épousèrent la cause de la minorité, nous pouvons mentionner le défunt J. Norquay et M. R.-P. Roblin, qui devait plus tard tenir à son tour les rênes du gouvernement manitobain.

Cette loi créait un ministère de l'Education et décrétait la suppression des sections protestante et catholique du bureau; elle confisquait au profit des nouveaux districts scolaires les fonds qui avaient appartenu aux écoles catholiques, et défendait tout

13. Alex. Begg, History of tTie North-West, vol. III, p. 335.

enseignement religieux pendant les heures de classe et tout autre exercice que ceux qui avaient été approuvés par le bureau consultatif, qui était naturellement composé en très grande partie de protestants, et ne devait prescrire que ce qui pouvait plaire aux protestants.

Par manière de commentaire sur ce vandalisme, le protestant Begg ne peut s 'empêcher de demander : « Va-t-on maintenant violer une promesse une fois donnée? L'ordre du gouvernement impérial de respecter les droits et privilèges qu'avait le peuple à l'époque de l'union va-t-il être traité comme non avenu? »

Le gouvernement du Manitoba savait que, par ses innovations injustifiables, il déchirait la Constitution et en jetait les lambeaux aux quatre vents du ciel. La preuve en est dans le fait que, au cours du débat sur l'abolition des écoles confessionnelles, il eut soin d'insérer dans l'évaluation des dépenses à venir une somme de $1.000, destinée à couvrir les frais de « litiges constitutionnels ».

Il peut jusqu'à un certain point paraître providentiel qu'une spoliation si inique ait été consommée alors que celui qui avait été le principal antagoniste de Eiel, le Dr Schultz, était lieutenant-gouverneur de la province. Le but réel que visait le soi-disant parti canadien avant l'annexion au Dominion devenait plus patent par le fait qu'il fut atteint sous le règne de son ancien chef — nouvelle circonstance qui

met en plus vive lumière l'opportunité de la résistance que lui firent les métis en 1869, et devient une justification suprême de l'intervention de Eiel. Ce lieutenant-gouverneur fut instamment prié de désavouer la nouvelle législation; mais, comme on peut se l 'imaginer, il se garda bien de le faire 14.

14. Ce n'est nullement notre intention de noircir sans nécessité la mémoire de cet homme public. Il avait certainement ses qualités, alors même qu'elles n'eussent été que le courage et l'amour du combat. Mais, puisqu'il fut le grand adversaire des Manitobains de langue française en 1869, et des catholiques en général en 1890, ce n'est que simple justice à la cause des uns et des autres de montrer quelle espèce d'homme il était en réalité. En cela nous serons d'autant moins gêné par la peur de paraître partisan que nous n'avons qu'à reproduire l'opinion d'un auteur anglais qui est loin de se montrer favorable à la cause catholique ou française. Voici ce que Beckles Willson dit du Dr Sehultz tel qu'il était pendant les années qui suivirent immédiatement l'insurrection de la Rivière-Bouge :

" Sur ces entrefaites, il arriva qu'un Conseil d'Hygiène fut formé au Manitoba, lequel envoya un chirurgien à la région envahie par la petite vérole, permettant à ce monsieur d'emporter avec lui les remèdes et douceurs qu'il déciderait de prendre, de concert avec le fameux Dr Sehultz [the notorious Dr S. — cette épithète se prend en mauvaise part].

" On dit que Sehultz se permit de fournir à ce chirurgien une grande quantité d'eau-de-vie. de whiskey et de rhum, pour la valeur de 120 livres [presque 30,000 francs]. Lorsque le capitaine Butler arriva au pays, cette abondante provision d'eau-de-feu avait été distribuée, et il s'aperçut que les Indiens et les métis, infectés ou non de la maladie, étaient pour la plupart dans un état d'ivresse qui rappelait celui de la brute. Butler crut nécessaire de détruire lui-même une grande quantité de liqueur, la répandant sur le sol, au grand chagrin et regret des aborigènes assoiffés. Comme il le dit à M. Smith, " voilà que j'arrive avec une loi qu'on a promulguée pour "défendre pareille chose, et, le croirait-on? j'y trouve un fonction- " naire du Dominion qui s'en sert sans discernement et en donne " libéralement à tous ceux avec lesquels il est en contact " (Lord Stratheona, p. 118).

Il convient d'ajouter que Sehultz nia dans la suite le bien-fondé de cette accusation ; mais M. Smith (Lord Stratheona) " s'était asssuré de l'exactitude de ses f aits " ( Ibid., p. 119), et nous pensons que personne n'hésitera une minute entre l'affirmation de l'un et les négations de l'autre, surtout si le volume auquel nous empruntons cette citation

16 l'église dans l ouest canadien

Trois jours plus tard, un projet de loi abolissant l'usage du français à la législature et devant les tribunaux fut adopté en Chambre par la même majorité libérale (?). Puis, comme si elle eut été anxieuse de prouver que l'objet de son animosité était bien réellement l'Eglise catholique, elle décréta en outre la suppression comme congés légaux de quatre sur six jours de fête catholiques que l'Etat avait jusqu'alors reconnus au Manitoba. Les deux qu'on retenait étaient les jours de Noël et de la Circoncision, que les protestants observaient déjà, et auxquels pour cette raison on ne voulut point toucher.

L'œuvre des sectaires était accompli: les écoles devenaient en pratique protestantes ; la langue française, à tort ou à raison regardée comme le boulevard du catholicisme, disparaissait, et dans la vie publique il ne restait plus de traces de ces jours de fête qui rappelaient au chrétien les principaux mystères de sa foi. Le dimanche, ou sabbat protestant, était dès lors seul reconnu avec les deux jours susmentionnés.

Les inconvénients qui devaient résulter de la suppression des jours de fête tombant la semaine, joirte à la promulgation des nouvelles lois scolaires, sont ainsi décrits par M^ Taché :

« Supposons que nous sommes au jour de l'Epiphanie ou de l'Ascension. La cloche de l'église sonne

l'a déjà rendu familier avec certaines autres transactions et assertions de cet " homme de violents préjugés " qui avait pour nom John- Ch. Schultz.

pour l'office divin, tandis que celle de l'école appelle à la classe: que vont faire les instituteurs et les élèves catholiques? S'ils vont à l'église, ils manqueront la classe, et seront passibles des peines encourues par ceux qui transgressent les règlements scolaires. S'ils vont à l'école, ils doivent avoir de très sérieux remords de conscience, et en ce faisant ils négligent un devoir important. Cela ne veut peutêtre rien dire pour nos frères séparés, qui peuvent s'écrier: l'école avant tout. Mais cela signifie beaucoup pour la conscience du catholique qui répond: la religion avant tout, et « il vaut mieux obéir à Dieu « qu'aux hommes 15 ».

Page 1