CHAPITRE V
Il est inutile de remarquer que ces mesures persécutrices affectèrent profondément le métropolitain de Saint-Boniface. Il était par nature si confiant dans l'honorabilité de l'homme, et il lui coûtait tant de croire à la duplicité et à l'injustice! Et puis il avait travaillé comme un esclave, au moyen de lettres publiées dans les journaux et d'autres écrits, pour écarter le coup dont son troupeau était menacé, allant jusqu'à demander personnellement grâce pour ses chères écoles à un politicien qui avait deux ans auparavant promis spontanément de les conserver religieusement. Greenway se trouvait alors en compagnie de deux de ses collègues au ministère; c'est pourquoi, par délicatesse et pour ne pas violer le secret qu 'on lui avait demandé, l 'archevêque ne voulut pas lui rappeler alors la promesse explicite qu'il lui avait faite par l'intermédiaire de son vicaire général. Il voulut lui épargner la confusion qu'eût pu lui causer la mention de cet incident en présence de ses compagnons. Nous verrons bientôt comment le politicien devait le récompenser de cette généreuse considération.
En attendant, accablé de chagrin et épuisé par le surmenage, le prélat tomba sérieusement malade au commencement de 1890. Le 1er mai de cette année, il écrivait au Révérendissime P. Fabre, 0. M. I. qu'il n'avait pu se tenir debout pour célébrer même une messe basse depuis dix-huit jours. Plus tard, son état empira, et pendant quelque temps on eut dit que le même coup qui avait détruit les écoles catholiques du Manitoba devait aussi tuer celui qu'on pouvait regarder comme leur fondateur, ou du moins qui en était resté le plus puissant protecteur.
Son dévouement à la cause de l'éducation chrétienne était si connu du public protestant que les persécuteurs ne se gênèrent pas pour dire qu 'il était seul, avec son clergé, dans cette lutte pour la préservation de ses écoles. Les principaux laïques de Saint- Boniface, Saint-Norbert, Saint-Jean-Baptiste, Saint- Pierre - Jolys, Sainte -Anne et d'autres paroisses crurent donc de leur devoir de montrer par leurs protestations l'unanimité des catholiques sur ce point. Ils célébrèrent avec une pompe inaccoutumée la fête nationale des Canadiens-français (24 juin) ; puis tinrent un congrès dont un des résultats fut une déclaration aussi emphatique que possible de leur assentiment aux mesures prises par leurs représentants à la Chambre en vue de protéger leurs écoles et leur langue contre les nouveaux Vandales. Ils se dirent prêts à s'imposer, s'il était nécessaire, le fardeau d'une double taxe « afin de maintenir des écoles
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dans lesquelles on respectât leurs convictions religieuses ».
Les laïques avaient parlé. Ce ne fut que trois mois plus tard que le chef du diocèse publia lui-même sa protestation solennelle contre la spoliation de droits garantis par la Constitution. Il le fit au moyen d'un mandement où il déterminait de main de maître les principes catholiques sur l'éducation et précisait le devoir qui incombait à son peuple dans les circonstances.
Mais les laïques n'avaient pas attendu jusqu'alors pour agir. Au mois d'août 1890, une pétition demandant justice contre l'intolérable position faite aux catholiques par la nouvelle législation fut adressée au gouverneur-général du Canada, laquelle, abstraction faite des principaux membres du clergé, était signée par MM. T.-A. Bernier, J. Dubuc, L.-A. Prud'homme, M.-A. Girard, A.-A. Larivière, M. P., James-E. Prendergast, M. P. P., Eoger Marion, M. P. P., et 4,257 autres.
Disons de suite que les catholiques ne furent pas seuls dans leur campagne de protestation et de réclamations. Leur presse, il est vrai \ les aida considérablement à présenter à l'ennemi un front uni et décidé. Le North-West Review 2 surtout, alors dirigé par M. J.-K. Barrett, soutint vaillamment les droits des catholiques en ces temps d'expédients et de four-
1. Composée alors uniquement du Manitoia, de Saint-Boniface, et du Northwest Beview, de Winnipeg.
2. Cette publication paraissait depuis le 29 août 1885. Un M. J.-J. Chadock en fut le premier directeur-propriétaire.
berie. Mais le nombre de ses abonnés était restreint, et ses réclamations ne pouvaient atteindre qu'un petit nombre de protestants dont la plupart étaient d'avance bien déterminés à n'en faire aucun cas.
Il en était autrement du Free Press, alors le principal journal non-catholique de l'Ouest canadien. Cette feuille avait eu pour fondateur un esprit droit et ami de la justice, dont le nom fut longtemps synonyme d'intégrité, brillantes qualités intellectuelles et incorruptibilité. Il continuait à la diriger, et était parvenu à en faire une véritable institution. William- Fisher Luxon — tel était son nom — avait été le premier instituteur laïque de Winnipeg en 1871, époque où, de concert avec un ami, il jeta dans cette même ville, les bases de son journal. Pour saisir parfaitement la raison de la ligne de conduite qu'il crut devoir suivre relativement à la question des écoles séparées au Manitoba, il est nécessaire de se reporter à l'origine de ce pays comme province canadienne.
On a peut-être remarqué que l'Acte du Manitoba, dont nous avons cité les dispositions relativement à l'usage officiel du français, suppose plus d'une Chambre provinciale. En outre de la Chambre élective composée à l'origine de vingt-quatre députés, il y avait, en effet, au début de la province un Corps Législatif ou sénat, où siégeaient sept membres nommés pour la vie. Avec le temps, et en raison des dépenses que cette Chambre haute occasionnait, on crut bon de l'abolir, d'autant plus que cette abolition
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était représentée à Ottawa comme une condition indispensable pour l'octroi de certains avantages pécuniaires dont la province avait grand besoin.
Mais cette suppression ne pouvait se faire sans le concours des sénateurs de langue française que le Corps Législatif contenait. Or, au point de vue des droits de leur nationalité, on attachait alors une immense importance au pouvoir modérateur qu'ils pouvaient exercer pour rendre ineffective toute législation hâtive ou dictée par les passions populaires ennemies de leur race. Ces sénateurs n'étaient donc point pressés de voter leur propre mort politique.
Mais on répétait à Ottawa que l'allocation monétaire demandée par la province ne pouvait s'accorder qu'à ce prix-là. Par pur patriotisme, M^ Taché obtint donc le désistement des sénateurs français, et ainsi fut abolie la Chambre haute du Manitoba.
C'était en 1877.
M. W.-F. Luxton était alors député de Rockwood. Touché de cet acte de désintéressement, il déclara alors en pleine Chambre que la minorité française ne s'en repentirait pas et qu'elle n'avait pas à craindre de suites fâcheuses de l'effacement volontaire de ses représentants. « Nous leur savons gré de ce sacrifice », dit-il ; « quant à moi, tant que je vivrai je me ferai un devoir de défendre les droits de la minorité s'ils sont attaqués. »
Ces promesses, M. Luxton les eut dans la suite toujours présentes à la mémoire, et, bravant l'opinion que les fanatiques s'acharnaient à créer au
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Manitoba, il ne cessa de les mettre en pratique que le jour où un parvenu qui s'était engraissé aux dépens du public eut le cœur de lui enlever son journal, l'œuvre de sa vie, une publication qu'il avait rendue une véritable puissance dans le pays et sans contredit le meilleur périodique de l'Ouest 3.
Sa campagne en faveur de la justice n'avait pourtant pu détourner le coup dont dut souffrir cette même minorité qui, pour assurer à la province les avantages dont elle avait besoin, avait autrefois sacrifié le moyen de le rendre inefficace dont elle était alors nantie. Dans l'impossibilité de faire davantage, le Free Press se constitua alors le champion des opprimés, et, par ses colonnes chargées journellement de reproches à l'adresse des persécuteurs dont il exposait la duplicité, il empêcha peut-être que d'autres maux vinssent s'ajouter à ceux qui étaient venus fondre sur la minorité du Manitoba. Si le lecteur catholique veut bien se rappeler que Luxton était et mourut protestant, sa reconnaissance pour les services qu'il rendit à la cause de la minorité ne pourra que croître en proportion des sacrifices que cet homme fit pour elle 4.
En attendant, la situation faite aux catholiques
3. Même les protestants ont fini par reconnaître la valeur intellectuelle et morale de Luxton, et ont donné son nom à l'une des principales écoles publiques de Winnipeg.
4. On lui demandait un jour ce qu'il trouvait de si admirable dans la religion catholique pour qu'il en défendît si ardemment la cause. Ce à quoi il répondit qu'il n'avait pas plus d'inclination pour le catholicisme que pour le protestantisme, mais qu'il était sûr que dans le cas présent le droit et la justice étaient du côté du premier et que cela lui suffisait pour se croire obligé d'en devenir le champion.
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était intolérable. Une chose s'imposait à eux: le recours aux tribunaux. Pour s'assurer du degré de validité possédée par les lois de spoliation, M. John- K. Barrett s 'adressa donc à un tribunal local, auquel il demandait de faire annuler deux ordonnances passées par la ville de Winnipeg en vue de se créer des ressources pour ses écoles, conformément à
Signature de Sir Joseph Dubuc 5
la loi passée par la législature provinciale. Le juge Killam débouta le demandeur, sous prétexte que les lois sur lesquelles ces ordonnances se basaient ne créaient point un système d'écoles confessionnelles, et parce qu'elles ne forçaient aucune classe de citoyens à contribuer à l'entretien d'autres écoles séparées que les leurs.
Sur appel de cette décision, le juge-en-ckef Taylor
5. Après avoir passé trente ans " sur le Banc ", M. Dubuc, qui était juge-en-chef du Manitoba depuis le mois d'août 1903, fut mis à la retraite sans perdre un sou des émoluments attachés à son dernier poste, et, le 14 juin 1912, le roi Georges V couronnait une carrière bien remplie en le nommant chevalier.
Sir Joseph naquit en 1840 à Sainte-Martine, l'ancienne paroisse de M. Belcourt, et fit ses études classiques au collège de Montréal. Il était tout jeune avocat lorsqu'il se rendit au Manitoba. Tout en y exerçant sa profession, il s'occupa de politique et le 30 déc. 1870, il fut élu à la première assemblée législative du pays depuis son entrée dans la Confédération. En janvier 1873, il devenait membre du Conseil du Nord-Ouest, et l'année suivante il était promu au poste de procureur-général dans le cabinet de M. Girard.
Sir JOSEPH DUBUC
et le juge Bain l'approuvèrent, tandis que le juge Dubuc (qui avait succédé au juge Bétournay le 13 novembre 1879) fut d'une opinion contraire. Le cas fut alors porté à la Cour Suprême du Canada, dont les membres déclarèrent à l'unanimité que les lois scolaires du Manitoba étaient ultra vires et par conséquent frappées de nullité.
Là-dessus, un procès de nature identique fut intenté, soi-disant par un épiscopalien du nom d'Alexandre Logan, qui se plaignait des écoles publiques, avec l'approbation de l'évêque anglican de la Terre de Rupert ", mais en réalité à l 'instigation des ennemis de l 'éducation catholique, qui espéraient par là embarrasser la minorité en démontrant par un cas pratique la confusion qui pourrrait résulter de l'admission de ses prétentions. N'était-il pas ridicule, semblaient-ils dire par là, d 'accorder à une confession religieuse des écoles selon ses goûts, puisque toute autre secte protestante pourrait immédiatement réclamer le même privilège pour elle-même ?
Mais les politiciens oubliaient un point d'importance capitale : toutes les sectes protestantes, y compris l'Eglise d'Angleterre, avaient constamment formé une section unique du Bureau d'Education, laquelle était la contrepartie de la section catholique et elles ne pouvaient logiquement demander plus que ne leur accordait la Constitution.
Quoi qu'il en soit, la Cour du Banc de la Reine
6. Lequel désavoua pourtant toute participation à ce cas une fois qu'il eut saisi le véritable but des politiciens qui l'avaient inspiré.
(comme on dit au Canada) se crut dans ce cas liée par la décision de la Cour Suprême relativement aux revendications des catholiques et donna gain de cause à Logan.
En conséquence, les controverses sans fin qui avaient agité la presse devinrent de plus en plus acrimonieuses, à tel point que l'Hon. Th. Greenway s'oublia jusqu'à nier qu'il eût jamais fait aucune promesse à l'archevêque de Saint-Boniface. C'est pourquoi le P. Allard, vicaire général de celui-ci, déclara publiquement par écrit que Greenway s 'était bien effectivement rendu au palais épiscopal en compagnie de M. W.-F. Alloway, banquier, et que lui, Père Allard, avait reçu au nom du prélat malade la promesse spontanée et explicite de Greenway que 1° on ne toucherait point aux écoles catholiques; 2° l'usage officiel du français resterait en vigueur, et 3ft les divisions électorales françaises ne seraient point changées.
Le même jour, M. Alloway confirma les dires du P. Allard par un document analogue, qu'il signa après avoir été assermenté, et dans lequel il affirmait qu'il «était présent tout le temps de la dite visite et entendit tout ce qui se dit entre le vicaire général et le dit Th. Greenway », et en outre que « le compte rendu de la dite visite tel que contenu dans la dite déclaration du vicaire général est vrai en substance et en fait ».
Sur ces entrefaites, la ville de Winnipeg avait porté le cas au Conseil Privé, de Londres, le plus
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haut tribunal de l'empire britannique, qui, en juillet 1892, annula la décision de la Cour Suprême du •Canada, en tant qu'il déclara que la législation scolaire du Manitoba était intra vires 7. Les savants juges de la métropole se basaient pour cela sur le fait que « les catholiques romains et les membres de tout autre corps religieux du Manitoba sont libres d'établir et de soutenir leurs écoles selon leur propre foi sans molestation ni interférence ».
Ce à quoi les catholiques ne pouvaient s 'empêcher d'ajouter que s'ils étaient seulement libres de refuser de payer double taxe, c'est-à-dire de contribuer au maintien des écoles publiques, ou protestantes, aussi bien que des leurs, toute la difficulté serait par là éliminée.
Mais, forts de leur droit, les catholiques du Manitoba ne se tinrent pas pour battus. Le 20 septembre 1892, M. Bernier et les autres membres du comité exécutif du Congrès national auquel nous avons déjà fait allusion adressèrent une pétition au gouverneurgénéral en conseil, représentant que le temps était venu pour Son Excellence de prendre en considération les requêtes qui lui avaient été adressées par les catholiques du Manitoba pour solliciter la cessation des injustices dont ils souffraient, et cela en
7. Ce n'était dans le temps un secret pour personne que la cause principale de cet échec fut l'avocat même des catholiques, un Anglais aux manières et à la diction impérieuses, qu'il suffisait, paraît-il d'entendre pour se sentir porté à différer d'opinion avec lui. De plus, cet homme avait alors à s'occuper activement de sa propre élection à la Chambre, et ne consacra qu'un temps beaucoup trop court à l'étude du dossier de la cause catholique.
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vertu des sous-sections 2 et 3 de la section XXII de l'Acte du Manitoba. Ces sous-sections déclarent en substance qu'on peut en appeler au gouverneur-général en conseil de toute loi provinciale affectant les droits ou privilèges de la minorité catholique, et que si satisfaction n'est pas donnée par la dite législature, le parlement du Canada a le pouvoir d'y porter remède par une loi spéciale.
Des documents analogues furent signés deux jours plus tard par Mgr Taché et, en novembre de la même année, par lui, le président du Comité national, le maire de Saint-Boniface et cent-trente-huit autres personnes, ainsi que par M. John-S. Ewart, l'avocat de la minorité catholique devant les tribunaux canadiens.
Avant d 'agir, le gouvernement fédéral voulut soumettre le cas à la Cour Suprême du Canada. Mais se croyant liée par la décision du Conseil Privé, celle-ci rendit un verdict contraire à la demande des catholiques. L'heure de la justice n'était point encore venue. De fait, elle ne devait point sonner tant que le vaillant champion des droits de la minorité, le vénérable Mgr Taché, serait de ce monde. Il était écrit qu'il boirait le calice jusqu'à la lie.
CHAPITEE VI
Cette persécution de l'Eglise ne fut pas limitée à la province du Manitoba. Nous avons déjà mentionné les difficultés que soulevaient constamment un trop grand nombre de fonctionnaires dans les Territoires du Nord-Ouest, qui se laissaient guider par leurs préjugés de sectaires. Enhardis par l'audace de politiciens du Manitoba, ils renouvelèrent leurs vexations, auxquelles les plaintes de M61- Grandin les avaient momentanément forcés de faire trêve. Cette nouvelle hostilité nécessita, en août 1890, un autre voyage pour le prélat, qui eut alors plusieurs audiences de certains ministres de la Couronne. Il avait préparé un mémoire soigné, détaillant les griefs des catholiques sous sa juridiction, qu'il avait l'intention de livrer à la publicité. Les promesses du gouvernement fédéral le portèrent à se désister sous ce rapport.
Le grand nom du métropolitain et l 'influence dont il jouissait à Ottawa, influence qui avait occasionné plusieurs excellentes nominations à des charges sous le contrôle direct du gouvernement central, rendaient
à peu près impossibles de pareils ennuis dans son propre diocèse. C'était bien assez pour lui d'avoir à essuyer les tracasseries et manques de bonne foi qui lui venaient du gouvernement provincial. Sous la juridiction immédiate du P. Hugonard, l'école indienne de Qu'Appelle poursuivait ses travaux civilisateurs à la satisfaction de tous, tandis que le P. Prisque Magnan dirigeait la mission qui lui était attenante. Plus de 5,000 catholiques, dont 3,500 étaient indigènes, devaient recevoir ses soins et ceux de ses missionnaires. Cette population représentait sept races ou nationalités différentes, puisque le territoire évangélisé par cette mission contenait des Français, des Anglais, des Hongrois, des Cris, des Sauteux, des Sioux et des Assiniboines.
Les Sioux, on s'en souvient, étaient des émigrés de date récente au Canada. Sous la gouverne du P. Decorby, ils commençaient à faire des progrès dans les voies de la morale chrétienne, tandis que d'autres tribus, indigènes au sol sur lequel elles vivaient, se montraient plus réfractaires aux inspirations de la grâce et moins attirées par les charmes de la civilisation. Parfois, des incidents de nature assez saisissante s'ajoutaient aux exhortations du missionnaire pour accentuer le bien-fondé de ses paroles. Ainsi un jongleur-médecin — le prêtre du diable chez les aborigènes — avait commencé ses incantations pour conjurer une tempête en contrefaisant une cérémonie propre au culte catholique. Il fut terrassé par le tonnerre avec trois ou quatre de
ses assistants, circonstance qu'on ne manqua pas de regarder comme une intervention de la colère divine et un châtiment bien mérité de sa bouffonnerie sacrilège.
Le succès de l'école industrielle de Qu'Appelle encouragea M51" Taché à établir à sa propre porte une institution du même genre, avec le concours actif du gouvernement d'Ottawa. Quelques jeunes sauvagesses furent d'abord recueillies à la maison provinciale des sœurs grises de Saint-Boniface, tandis qu'une maison en brique se bâtissait pour les abriter à quelque distance de là. Cette retraite fut bénite le 28 décembre 1890 par le prélat lui-même. Au cours de l'année suivante, il reçut un certain nombre de garçons et de filles appartenant aux tribus des alentours. Cette jeunesse bruyante fut d'abord sous la direction des religieuses elles-mêmes, que secondait un abbé Joseph Lavigne en qualité de chapelain \
Le lecteur se souvient sans doute des efforts faits par M^ Provencher pour se créer un clergé indigène. Il n'a pas non plus oublié les désappointements qui avaient été son partage sous ce rapport, désappointements qui n'avaient pas été épargnés même à son successeur immédiat, comme dans le cas de Eiel et de ses deux compagnons. Il était réservé à M51" G-randin, l'évêque de « l'Ouest sauvage », d'ordonner le premier prêtre qui eût du sang indien dans
1. Vers le commencement de 1896, cet établissement passa entre les mains des Oblats et le P. Ambroise-C. Comeau en devint le principal.
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les veines. C'est ce qu'il fit le 19 mars 1890, en conférant l'onction sacerdotale au P. Edouard Cunningham. Ce pionnier parmi les prêtres métis de l'Amérique Britannique avait fait ses études primaires à Saint- Albert, puis ses cours classique et théologique à Ottawa, où il était entré en 1889 dans la congrégation des Oblats. Son frère Samuel avait été élu membre de l'Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest en 1888.
Au cours de 1890, la mort de l'un des premiers apôtres du nord recouvrit Saint-Boniface comme d'un voile de deuil. Accablé d'infirmités, M^ Faraud était resté après le Concile auprès de son métropolitain et avait donné sa démission de vicaire apostolique de l'Athabaska-Mackenzie au commencement de 1890. Le vénérable prélat demeurait non loin de l'hôpital, en compagnie du F. Boisramé, qui le servait, et, pendant les derniers mois de sa vie, avec le P. Pascal, l'un de ses anciens pères, que les circonstances avaient amené à Saint-Boniface et devaient bientôt conduire en France. Malgré les soins dont il fut entouré, M^ Faraud déclina rapidement et, le matin du 26 septembre 1890, il rendit son âme à Dieu après une maladie dont il avait vaillamment supporté les souffrances.
Il fut inhumé sous le sanctuaire de la cathédrale, après un service solennel chanté par le P. Camper en présence de NN. SS. Taché et Ireland, ce dernier archevêque de Saint-Paul, Minnesota. Le train de
Mgr GEOUAED, O. M. I.
M.^ G-randin étant arrivé en retard, celui-ci ne put assister à la cérémonie.
Mgr Faraud s'était montré surtout remarquable par son zèle pour les déshérités de la fortune, par ses aptitudes pour les travaux d'ordre matériel, et par sa grande prévoyance et sa sollicitude pour les besoins temporels de son pauvre vicariat, que d'aucuns se sentaient par moments portés à qualifier de tendance à thésauriser. Il est certain qu 'il veillait avec un soin jaloux sur les intérêts généraux de son vicariat, auxquels il subordonnait soigneusement ceux des particuliers.
Depuis longtemps la maladie lui interdisait tout ministère actif, ce qui ne l'empêchait nullement de diriger avec sa sagesse habituelle les différents postes sous sa juridiction. Sa disparition de la scène du monde ne laissa donc pas que de faire impression. C 'était un anneau de moins dans la chaîne qui reliait le présent aux temps héroïques des missions du nord.
Sa mort entraînait naturellement le choix d'un successeur. Il fut bientôt fait : le P. Emile Grouard, homme cultivé, qui s'entendait autant aux affaires qu 'il avait fait preuve de tact et de savoir-faire dans la direction des Indiens, s'imposait à l'attention des autorités ecclésiastiques. Il fut nommé évêque d'Ibora le 18 octobre 1890 et préconisé le 4 du mois de juin suivant. Par les mêmes bulles, il devenait vicaire apostolique de l'Athabaska-Mackenzie. M^ Taché l'avait lui-même promu à la prêtrise le 3 mai 1862; malgré l'état précaire de sa santé, il ne put
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refuser de lui donner l'onction qui fait les pontifes. La consécration de M^ Grouard eut lieu à Saint-Boniface le 1er août 1891, avec M51" Grandin, de Saint- Albert, et Mgr Shanley, de Fargo, Etats-Unis, comme évêques assistants.
Dans le même consistoire (4 juin 1890), un autre oblat fut proclamé évêque, dont la nomination trahissait les grands progrès que l'Eglise faisait dans l'Ouest canadien. Cette promotion était le corollaire de la division du diocèse de Saint- Albert qui, demandée par le Concile de Saint-Boniface, n'avait pu s'accomplir sans de longs et laborieux pourparlers à Rome et à Paris. Une fois qu'elle eut été approuvée en principe au centre de la catholicité, le métropolitain envoya (le 21 octobre 1890) les noms des trois prêtres qu'on croyait les plus propres à remplir les fonctions de vicaire apostolique au supérieur général des Oblats, le priant de les faire parvenir à la Propagande au cas où il approuverait le choix du candidat, c'est-à-dire de celui dont le nom se trouvait le premier sur la liste.
Celui-ci n 'était autre que le P. Henri Leduc, dont nous avons eu maintes fois à parler au cours de cet ouvrage. Ce choix ne plut point à l'Administration des Oblats, et cela pour des raisons qui ne pouvaient que rehausser le mérite du sujet qui en était l'objet. En cette circonstance, on subit à Paris l 'influence de son propre évêque, M61" Grandin, qui ne pouvait se faire à la pensée d'être privé des services de celui qu'il regardait avec raison comme son bras droit. De
NOUVEAUX ÉVEQUES ET NOUVELLES PAKOISSES 35
concert avec l'évêque de Saint- Albert, le général oblat jugea le P. Leduc nécessaire à celui-ci, sans compter que sa santé, alors fortement ébranlée par des crises périodiques d'un rhumatisme inflammatoire, ne lui parut pas donner de garanties suffisantes en face de la tâche qui allait incomber au vicaire apostolique de la Saskatchewan.
Sur ces entrefaites, les journaux annoncèrent la division du diocèse de Msr Grandin comme un fait accompli, et donnèrent à entendre que le nom du titulaire proposé avait déjà été envoyé à Rome. Or la nomination d'un Oblat à ce poste entraînait de grandes responsabilités pour son institut. Il n'était donc que juste que son chef eut son mot à dire sur l'opportunité d'y préposer l'un des siens. Ainsi le pensa le Révérendissime P. Fabre, supérieur général des Oblats, qui, n'ayant point encore reçu la lettre que Msr Taché lui avait adressée à ce sujet, écrivit à ce dernier l'une de ces communications épicées dont il semblait avoir le secret.
Cette circonstance, jointe aux recommandations de Msr Grandin, décida de la question, et le nom du P. Leduc fut définitivement écarté.
Reçue le soir du 30 octobre 1890, la lettre du général des Oblats bannit le sommeil des paupières de M51" Taché qui, se levant à minuit, lui écrivit une lettre d'explications dont le ton humble et plein de déférence, devait plus tard émouvoir le cœur de l'inexorable supérieur. Le P. Fabre comprit alors que le tout était simplement un malentendu qu'il
fallait attribuer uniquement à l'indiscrétion des agences de presse. Néanmoins, sa résolution était prise: le P. Pascal, homme rompu aux affaires du Nord-Ouest, du moins en ce qui était de la direction des Indiens, étant momentanément rentré en France, les membres de l'Administration générale l 'étudièrent de près, et comme résultat son nom fut proposé à l'approbation des autorités romaines2.
Signature de Mgr Pascal
En conséquence, ce missionnaire fut nommé évêque de Mosynopolis et vicaire apostolique de la Saskatchewan le 19 avril 1891. Le 29 juin suivant 3,
2. Le 5 fév. 1892. Ce jour-là même, le T. R. P. Soullier, O. M. I., assistant général, écrivait à un Oblat du diocèse de Saint- Albert :
" L'érection du vicariat apostolique de Saskatchewan ayant été décidée, restait à choisir le nouveau vicaire apostolique. Le nom du R. P. Leduc s'est présenté le premier, et je dois avouer que nous l'avons écarté pour deux raisons: lo parce que nous l'avons cru nécessaire à Mgr Grandin et que ce prélat a pris soin de nous affermir dans cette conviction; 2o parce que sa santé, si gravement éprouvée par les crises périodiques de son rhumatisme inflammatoire, ne nous a pas paru présenter des garanties suffisantes en face du ministère à exercer dans des contrées aussi rudes et aussi étendues.
" Précisément à cette époque nous apprenions la venue en France du P. Pascal. Ce fut pour nous un trait de lumière. Nous allions avoir sous la main un homme rompu depuis 20 ans aux plus durs travaux de l'apostolat dans le Nord-Ouest, vertueux, régulier, en possession d'une vie sans tache et de l'estime de ses confrères. Nous nous promîmes de l'examiner de près; cet examen fut tout à son avantage, et notre choix fut fixé. "
3. Non pas le 5, comme Dom Benoît le dit au second volume de sa monumentale Vie de Mgr Taché, p. 635.
il fut sacré dans la cathédrale de Viviers, l'édifice même dans lequel son métropolitain avait reçu la consécration épiscopale.
Le territoire du nouveau vicaire apostolique avait pour limites: au nord, la mer Glaciale; à l'ouest, le 109e degré de longitude et le vicariat apostolique de l 'Athabaska-Mackenzie ; au sud, la province civile du Manitoba, et dans l'est, la baie d'Hudson, le fleuve Nelson et le bord occidental du lac Winnipeg jusqu'aux frontières du Manitoba.
Mgr Pascal était né à Saint-Genest de Beauzon, département de PArdèche, France, le 3 août 1848, et avait fait ses études à Viviers et à Aubenas. Nous l'avons déjà vu arriver au Canada en 1870. Il fit son noviciat à Lachine, près Montréal, et prononça ses vœux perpétuels comme Oblat le 27 septembre 1873. Il fut admis à la prêtrise le 1er novembre suivant. En 1874, il avait inauguré son ministère sacerdotal, qui devait avoir pour théâtre principal les bords du lac Athabaska et du Grand lac des Esclaves.
Un autre événement de caractère consolant, surtout pour le cœur sensible de Mgr Taché, fut la visite, en octobre 1891, du T. R. P. Martinet, l'un des assistants du général des Oblats. Depuis quelques années, les actes et les intentions de l'archevêque avaient parfois été jugés défavorablement à Paris, siège de l'Administration générale de sa congrégation. Mgr Taché était foncièrement attaché à son institut; il souffrait donc amèrement de voir
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qu'il ne possédait point la pleine et entière confiance de son chef à laquelle il croyait avoir droit, et soupirait après le moment où il pourrait s'expliquer verbalement.
Un voyage à Paris lui était devenu impossible. Par une délicate attention du R. P. Langevin, le représentant du général des Oblats, qui terminait une visite officielle de ses frères établis dans l'est du Canada, fut pressé de pousser son voyage jusqu'à Saint-Boniface. Le résultat de l'entrevue des deux éminents Oblats fut une justification complète de la conduite de Mgr Taché et un changement absolu dans les dispositions du Visiteur. Les nuages du malentendu furent définitivement dissipés, et cet éclaircissement fut un immense soulagement pour le vénérable prélat.
L'année 1891 venait de voir la mise en opération d'une nouvelle ligne de chemin de fer dans l'Ouest. Due à l'initiative de la compagnie à laquelle le pays devait déjà le transcontinental Canadien-Pacifique, elle reliait Calgary, dans le sud, à Edmonton, au nord. La mise en service de cette voie fut naturellement fort appréciée par les missionnaires de Saint- Albert, qu'elle tirait enfin de leur isolement et mettait en communication avec le monde civilisé. Cette voie ferrée fut en outre du plus grand avantage à son terminus septentrional, Edmonton, qui, grâce à cette ligne, devait bientôt se changer d'un poste de la compagnie de la baie d'Hudson et d'un entrepôt pour ses postes du nord en une ville florissante,
NOUVEAUX ÉVEQUES ET NOUVELLES PAKOISSES 39
avant d'être choisie pour la capitale d'une nouvelle province.
Cette localité n'avait jamais été négligée par les autorités religieuses. Même lors des jours, maintenant assez lointains, de la prospérité de Sainte- Anne, elle avait été unie à cette dernière par une espèce de lien spirituel, en vertu duquel elle avait été mise sous la protection de Saint-Joachim, époux de la mère de Marie. Alors, et pendant une assez longue période de temps, les catholiques avaient dans l'enceinte du fort une église qui servait au culte chaque fois qu'un prêtre visitait Edmonton. En 1881, la Compagnie ayant, en prévision de l'importance que la place allait prendre, fait diviser en « lots de ville » une partie du terrain qu'elle possédait autour de son fort, le P. Leduc y acheta un bloc, ou carré formé par quatre rues, sur lequel on éleva une humble bâtisse de 30 pieds sur 24, dont le rezde-chaussée servait de chapelle, tandis qu'un prêtre logeait au premier étage.
Cette maison-chapelle fut construite en 1882. C'est donc de cette année que date l'établissement d'une station permanente pour les missionnaires d 'Edmonton. Néanmoins aucun prêtre n'y avait résidé plus de quelques mois consécutivement lorsque le P. Henri Grandin, neveu de l'ordinaire du diocèse, prit la charge des catholiques de la place.
C'était le 1er octobre 1883.
Au cours de 1891, on jeta les fondations d'un nouveau centre dans l'Extrême-Ouest. C'était Mo-
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rinville, village ainsi nommé en l'honneur de son fondateur, l'abbé Jean-Baptiste Morin, prêtre canadien-français de Montréal 4. Le nouveau centre était situé à 22 milles au nord d'Edmonton, et les premiers colons, de la région où il se trouvait arrivèrent sur les lieux au printemps de 1891. L'entreprise fut couronnée d'un tel succès que, trois ans plus tard, Morinville possédait une église qui, sans être un modèle d'architecture, n'en accusait pas moins par ses dimensions une population déjà nombreuse. Aujourd'hui Morinville est un centre d'industrie aussi bien que d'agriculture.
Non seulement Morinville, mais Beaumont, Saint- Emile de Légal, Villeneuve et Saint-Edmond, ou Eivière-qui-Barre, doivent leur existence aux efforts patriotiques de M. Morin. Pendant dix ans, ce prêtre se montra agent zélé de colonisation et organisateur émérite. Il donna à un centre de population à l'est d'Edmonton le nom d'un vétéran parmi les missionnaires oblats qui est déjà maintes fois revenu sous notre plume. C'était Végreville, aujourd'hui sur la ligne du Canadien-septentrional (C. N. R.), mais alors quatre milles et demi au sud de la localité qui porte ce nom. Les premiers habitants de cette colonie furent des Canadiens-français, qui rentrèrent ainsi dans leur patrie après avoir fait un stage plus ou moins long au Kansas. Ils arrivèrent dans la vallée de Végreville le 2 mai 1894. Le 14 juillet
4. Ce prêtre, qui a bien mérité de l'Ouest canadien, est mort le 23 déc. 1911 au collège de Joliette où il s'était retiré.
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suivant, la première messe fut dite chez eux, et, au printemps de 1895, on octroyait un bureau de poste à la colonie naissante.
Légal, ou Saint-Emile, est de fondation plus récente. Nous en reparlerons en temps et lieu.
Sur la ligne du Canadien-Pacifique, nous trouvons en outre Lacombe et Leduc, noms qui sont, sur la carte de l'Extrême-Ouest, d'éloquents témoins de l'estime dont y jouissent deux des plus dignes prêtres de l'Eglise catholique dans ce pays. Vers 1890, le lieutenant-gouverneur Dewdney établit, à vingt milles au sud d'Edmonton, une station de télégraphe à laquelle il donna le nom du P. Leduc. Avec l'avènement du chemin de fer, cette place se développa au point de nécessiter l'érection de l'église catholique dont elle est aujourd'hui dotée, malgré que sa population soit en majorité protestante.
Plus importante encore est la ville de Lacombe, qui doit son origine et son nom aux autorités du Canadien-Pacifique 5. Les stations, ou points d 'arrêt, qui se font remarquer par leurs vocables indiens sur la ligne de Calgary à Edmonton furent dans un certain sens baptisés par le P. Lacombe, bien qu'en réalité l'application des noms qu'il fournit à cet effet ait été le résultat d 'un accident. Les directeurs de ce chemin de fer avaient demandé à ce vétéran la liste des noms que les aborigènes donnaient aux
5. Tandis que Morinville et Végreville ont depuis longtemps eu des prêtres résidents, Lacombe et Leduc n'ont eu que de modestes chapelles visitées une fois par mois de Wétaskiwin, vu que la majorité de leurs habitants étaient protestants.
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divers points que leur ligne traversait, en vue de s'en servir pour désigner les stations qu'ils allaient établir. Le P. Lacombe accéda à leur demande; mais, par une distraction facile à expliquer, l'ordre dans lequel les vocables indiens avaient été inscrits fut renversé, et des noms par lesquels le missionnaire avait voulu désigner des points du sud furent appliqués à ceux qui étaient les plus proches de la tête de ligne septentrionale, et vice versa.
Toutes ces fondations se trouvaient dans les domaines de M61" Grandin. D'autres additions au nombre des paroisses déjà existantes dans le territoire même du métropolitain en tant qu'évêque se faisaient alors (1891), en même temps qu'un nouvel ordre religieux s'introduisait dans l'Ouest. Le 14 mai 1891, Dom Paul Benoît, chanoine régulier de l'Immaculée Conception, accompagné de trois de ses frères en religion, ainsi que d'un premier contingent de colons français et suisses, jetait les fondations, au nord de Saint-Léon, dans la montagne de Pembina, d'une paroisse qu'il mit sous le patronage de N.-D. de Lourdes. L'année suivante, d'autres familles s'établirent à 17 milles au nord-est, près de la rivière des Ilets de Bois. La nouvelle colonie reçut le nom de Saint-Claude, et fut dès lors régulièrement visitée par les pères de N.-D. de Lourdes avant de recevoir de leur communauté un pasteur résident.
Ces religieux combinaient les pratiques de la vie contemplative, accompagnées des austérités des
grands ordres, avec les exigences du ministère paroissial, circonstance qui ne pouvait que les rendre un objet d'édification pour les fidèles et devait doubler leur mérite personnel.
Leur supérieur surtout, le vénérable Dom Joseph- Paul- Augustin Benoît, était une notable acquisition pour le pays. Né à Nans, dans le Jura, France, le 14 janvier 1850, il avait fait ses études classiques aux petits séminaires de Nazeroy et de Vaux, puis sa théologie au grand séminaire de Lons-le-Saulnier et à Rome, où il avait été ordonné par M51- Fava le 18 octobre 1875. Après avoir été deux ans directeur au séminaire de Lons-le-Saulnier, il était entré chez les chanoines réguliers de l'Immaculée Conception fondés par Dom Gréa, et avait prononcé ses vœux en 1878. Le fondateur de N.-D. de Lourdes s'était toujours fait remarquer par ses goûts littéraires et l'attention qu'il donnait aux grandes questions du jour. Avant d'écrire la vie de son nouvel archevêque, il avait été l'auteur de deux volumes sur La Cité anti-chrétienne ; d'autant sur La Franc-maçonnerie, et de deux tomes presque monumentaux sur L'Histoire de l'Abbaye, de la Ville et de la Terre de Saint-Claude.
L'année précédente (1890), un autre religieux édifiait dans la partie orientale du diocèse de Saint- Boniface, non pas un monument littéraire comme ceux de Dom Benoît, mais un temple plus digne de sa destination que ceux qui l'avaient précédé, au Portage du Rat, aujourd'hui Kénora. C'était la
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troisième église bâtie en cette localité. Celle qui servait précédemment au culte était alors transformée en maison d'école. L'église du P. Baudin était une construction en pierre, avec une magnifique tour en granit rouge et gris. Elle mesurait 75 pieds sur 36.
Sous le rapport du zèle à s 'acquitter du ministère paroissial et à promouvoir les entreprises qui en facilitent l'exercice, le clergé séculier n'entendait pas se laisser devancer par les religieux. Nous avons vu l'abbé N.-C. Jutras curé à Saint-Pie, petite paroisse qui, en 1885, n'était guère composée que d'une douzaine de familles canadiennes-françaises. En 1886, il s'était établi à Emerson, juste sur la frontière américaine, d'où il continuait à donner ses soins aux habitants de Saint-Pie, ainsi qu'aux sauvages de la rivière Eoseau et à d'autres localités du Minnesota. En 1889, il cédait à d'autres ses missions des Etats-Unis, et, au cours de 1891, il s'établissait définitivement à Letellier, que l'autorité ecclésiastique constituait alors en paroisse régulière, après que ce centre eut été visité en tant que mission par M. J.-D. Fillion, de Saint-Jean-Baptiste, et par M. Joseph Marcil. Ce dernier, arrivé sur les lieux au cours de 1879 avec quatre ou cinq familles canadiennes-françaises, y avait construit une chapelle de 30 pieds sur 20, ainsi qu'un presbytère de dimensions encore plus modestes. L'une et l'autre de ces bâtisses avaient été construites sur un terrain donné
à la mission par un métis du nom de Benjamin Marchant 6.
Toutefois, c'est à M. Jutras que revient l'honneur d'avoir été le premier curé de la nouvelle paroisse. Lors de sa nomination, en 1891, il fit détruire ces deux bâtisses pour les remplacer par une église de 50 pieds sur 35, avec un presbytère à l 'avenant.
La plupart des habitants de Letellier sont originaires de la province de Québec. Grâce à l'intelligente impulsion qu'ils ont reçue de leur pasteur, ils ont su faire de leur paroisse l'une de plus florissantes sous le rapport de l'agriculture et des industries qui en découlent 7.
Un autre centre de population qui, à la longue, devait lui disputer la palme à ce double point de vue, commençait alors à prendre forme, bien loin de là, dans une partie du Manitoba à laquelle le colonisateur avait encore à peine songé. Dans le nord de cette province, à huit milles du lac Dauphin et à vingt du lac Manitoba, se trouvent des terres qui doivent leur excellence à une ceinture de lacs, ainsi qu'à un cours d'eau, la rivière aux Tourtes, et à des « coulées » qui facilitent l'écoulement des eaux. Nous voulons parler de Sainte-Rose du Lac.
6. Le premier prêtre missionnaire qui ait visité Saint-Pie fut le P. Simonet, O. M. L, qui résida à Pembina jusqu'en 1877. De là, il allait dire la messe aux Canadiens chez M. François Parent, le père des ' excellents chrétiens qui ont noms Jacques, Edouard, Joseph et Elisée Parent.
7. Letellier est aujourd'hui composé de 85 familles canadiennesfrançaises, qui viennent pour la plupart de la Baie-du-Febvre, Drummondville, Saint-Germain de Grantham, Boucherville et Saint-Pie de Eouville.
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Au cours de 1889, quelques métis s'étaient faits, là comme partout ailleurs dans l'Ouest canadien, les précurseurs des blancs, et avaient quitté la vallée de la rivière Rouge pour s 'établir dans cette région. De 1890 à 1892, quelques personnes venant de la lointaine France s'y rendirent également, parmi lesquelles nous remarquons les MM. de la Tremblaye, Didion et Jacob.
La jeune colonie, encore trop faible pour avoir droit aux services d'un prêtre résident, était alors desservie de la réserve d'Ebb-and-Flow, à vingt milles de son centre. Le missionnaire en était le P. Joseph- A.-P. Magnan, qui y fit le premier baptême en 1892. Une petite chapelle y avait été construite l'année précédente. Un an plus tard (1893), arrivaient les premières familles canadiennes - françaises, et avec elles le P. Decorby qui en 1894 devait être remplacé par le P. Philippe-Ph. Valès, auquel devait succéder l'année suivante le P. Lecoq, qu'on peut à bon droit considérer comme le véritable fondateur de la paroisse connue aujourd'hui sous le nom de Sainte-Rose du Lac.
Cette localité se fait surtout remarquer par le nombre d'excellentes familles françaises qui y ont élu domicile. Un autre centre de population dont les origines remontent à la même époque, Bruxelles, moins loin de Saint-Boniface, sans pouvoir se vanter d'être aussi bien dotée au point de vue social, n'en abrite pas moins dans ses limites au moins un esprit supérieur, un noble par l 'intelligence plus que
par la naissance, M. Louis Hacault, docteur en droit, journaliste, publiciste et avant tout chrétien convaincu et écrivain convaincant. Il avait pendant vingt-cinq ans rempli les fonctions de rédacteur au Courrier de Bruxelles, en Belgique, lorsqu'une maladie provenant du surmenage le força à venir chercher dans le repos et l'air pur des grandes plaines du Canada la santé qui l'avait abandonné.
C'était en 1892.
L'abbé Gustave Willems, un Belge comme lui, l'accompagnait dans son lointain pèlerinage. Des Belges et autres émigrés de la vieille Europe s'étaient déjà joints à quelques Canadiens-français qui avaient transporté leurs foyers dans le voisinage de Saint-Alphonse. En considération du grand nombre des premiers, le nouveau groupe ne tarda pas à être connu sous le nom de Bruxelles. A l'arrivée de M. Willems, la population totale s'élevait à une trentaine de familles. Le nouveau desservant se retira d'abord dans un appartement au-dessus de l'école. Cette bâtisse fut, au cours de l'automne 1892, rasée par les flammes, lors d'un incendie qui le dépouilla de tout ce qu'il possédait. Une maisonchapelle de 30 pieds sur 24 était alors en construction. Elle fut bénite le 8 décembre suivant par M. Cloutier, qui demeurait alors à l 'archevêché 8.
L'été de la même année 1892 avait vu l'établis-
8. Bruxelles est aujourd'hui une paroisse d'environ 500 âmes. La grande majorité de sa population se compose de Belges, dont beaucoup sont Flamands, et de Hollandais.
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sèment, encore plus proche du siège archiépiscopal, d 'une institution de genre bien différent. Grâce surtout à la munificence de M61" Taché et de M. Bitchot, curé de Saint-Norbert, une véritable thébaïde se formait sur les bords de la rivière Sale 9, à environ dix milles de Saint-Boniface. C'était un monastère de Trappistes, qui s'éleva, d'abord sur une échelle assez restreinte, au cours de 1892. Le 18 octobre de cette année, il fut solennellement béni par le métropolitain, qui le dédia à la Mère de Dieu sous le vocable poétique de N.-D. des Prairies. Les travaux agricoles auxquels allaient se livrer les nouveaux venus devaient devenir pour les métis des alentours un exemple d'industrie et un stimulant bien nécessaire pour leurs ambitions trop peu prononcées.
9. Les péripéties par lesquelles ce nom a passé méritent d'être rapportées. C'était d'abord la rivière au Sel, d'où les Anglais firent Sait Biver. Une nouvelle génération de Canadiens se rendant sur les lieux, ils s'emparèrent de ce dernier vocable, qu'ils crurent rendre dans leur langue par rivière Sale (Sait), appellation que des Anglais plus récemment dans l'Ouest ont maintenant traduit par StinTcing Biver, ou rivière Puante.