C'est-à-dire par les employés blancs ou métis du fort
et y établirent le poste aujourd'hui connu sous le nom religieux de N.-D. de Bonne Espérance.
Dans une baie à côté du fort Saint-James, les deux missionnaires défrichèrent une partie de la forêt et y bâtirent, sous la direction du P. Blanchet, une église temporaire ; puis ils invitèrent les Indiens à venir s'établir à côté d'eux. Les humbles demeures de ces derniers formèrent bientôt un village en règle, avec rues qui convergeaient vers une belle église de 60 pieds de long, sans compter le chœur et la sacristie, laquelle devait servir non seulement pour les besoins locaux, mais même pour les réunions, à certains jours de fête, des habitants de trois autres villages assis sur le beau lac Stuart, et même pour des rassemblements bien plus considérables 2.
Les Indiens de la nouvelle mission non seulement montrèrent beaucoup de bonne volonté dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux, mais leur empressement à seconder les efforts du P. Blanchet, le grand entrepreneur des travaux de construction, fut digne de tout éloge, et dans la suite leur générosité vis-à-vis de leurs guides spirituels, malgré leur propre pauvreté, ne contribua pas peu à affermir les bases de la nouvelle fondation.
L'ordination du P. Blanchet n'ajouta guère aux rangs du clergé de M^ D'Herbomez; car le 29 janvier 1873, un prêtre dont nous avons déjà entretenu
2. Jusqu'à une époque toute récente, les églises à l'usage des Indiens étaient dépourvues de bancs ou de n'importe quel siège, circonstance qui faisait plus que doubler en pratique les dimensions de l'édifiée.
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nos lecteurs, le P. F. Gendre, avait quitté ce monde alors qu'il était stationné à Okanagan.
Cependant la succession de M81" Deniers restait un objet d'effroi plutôt que d'envie pour chaque prêtre de l'Ouest et même de l'Est. Elle fut d'abord offerte à un M. Morrison, de la province de Québec, et ses bulles avaient même été préparées. Mais l'élu refusa énergiquement le fardeau, donnant comme prétexte le mauvais état de sa santé, et Rome n'insista pas 3. Même du temps de Msr de Mazenod, c'est-à-dire avant le 21 mai 1861, il semblerait que Msr Demers avait sérieusement pensé à donner sa démission d'un poste où il ne rencontrait guère autre chose que des déboires 4, et un Oblat, le P. Alexandre Trudeau, homme très capable qui était anglais par sa mère et avait fait ses études avec M^ Taché, fut proposé pour cette position. Mais ni ce père ni son supérieur général n'en voulurent entendre parler.
— Je préférerais être votre bedeau qu'évêque à Vancouver, avait déclaré le premier à Msr Guigues, provincial des Oblats au Canada, qui lui annonçait la nouvelle.
— Tu es encore trop jeune; refuse, lui écrivait de son côté Mgr de Mazenod 5.
Après un interrègne de presque deux ans, l'abbé
3. " J'étais trop gros, et un canot d'éeorce n'aurait pu me porter ", disait-il plaisamment dans la suite par manière d'excuse.
4. A moins qu'il n'eût demandé un coadjuteur au lieu d'un successeur.
5. Nous tenons ces détails d'un prêtre qui les avait lui-même du P. Trudeau et d'un autre — parent de M. Morrisson — qui vit la lettre de Mgr de Mazenod à ce même père.
Charles-Jean Seghers se dévoua enfin pour le bien commun et devint le successeur de Mgr Demers. Préconisé le 21 mars 1873, il fut sacré le 29 du mois de juin suivant.
Moins d'un an après, le jeune prélat fit voile pour la côte occidentale de son île, accompagné de M. Brabant qui s'était offert pour entreprendre l'évangélisation des tribus qui y vivaient encore à l'ombre de la mort. Les deux apôtres choisirent un point de la Côte pour devenir une mission catholique qui fut dans la suite connue sous le nom d'Hesquiat. Cette place était alors aussi sauvage qu'on pouvait le désirer. M. Brabant était destiné à y passer 34 années de sa vie dans un isolement parfait, loin des douceurs comme des tracas de la civilisation.
Aidé de M. Rondeau, il éleva d'humbles bâtisses, dans l'une desquelles il dit la première messe le 5 juillet 1875. Après le départ de son compagnon, le jeune prêtre dut braver seul les privations sans nombre et les dangers qui allaient être son partage chez les Indiens qu'il ne pouvait d'abord comprendre: dangers provenant de la fureur des flots, dangers résultant des épidémies, et même dangers dus à la malice de l'homme.
En effet, il avait à peine eu le temps de s'établir dans ses nouveaux quartiers, que la petite vérole éclata parmi ceux qui devaient former son troupeau. Il dut alors non seulement les vacciner, mais veiller les malades et enterrer les morts, vu que les vivants avaient si grand peur du fléau qu'ils se prêtaient à
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peine à la tâche de creuser des tombes même pour leurs proches parents.
Le chef du village fut tout particulièrement éprouvé par le fléau, qui lui enleva nombre de ses parents et amis. Aigri par l'infortune, il tira un jour un coup de fusil sur le prêtre dévoué, lui infligeant une vilaine blessure à la main; après quoi il lui envoya délibérément le contenu de son fusil dans le dos pendant que celui-ci lavait sa plaie au ruisseau.
Signature de M. Brabant
M. Brabant se trouvait donc dans une terrible position. Son sort devint d'autant plus pitoyable que des amis l'ayant dépouillé de ses habits pour se rendre bien compte de l'effet de l'acte désespéré du chef, ils perdirent courage à la vue de la quantité de sang qui s'échappait de sa blessure. Au lieu de l'aider à l'étancher, ils le quittèrent l'un après l'autre pour aller annoncer au village que le prêtre se mourait. A dire vrai, celui-ci était à peu près de leur avis, et il se mit à faire ses préparatifs pour paraître au tribunal du souverain Juge.
Cette attaque meurtrière eut lieu le 28 octobre
Se trouvant loin de tout blanc, le pauvre prêtre souffrit terriblement de l'inflammation de sa double blessure. Puis, ayant été transporté à Victoria pour
M. BEABAXT
y être soigné, ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il sauva sa main du bistouri. Le chirurgien déclarait une amputation nécessaire; mais cette amputation eût privé pour toujours le missionnaire du bonheur de dire la messe. Heureusement que Mgr Seghers avait inauguré cette année même (1875) un hôpital, qu 'il mit sous la protection de saint Joseph et confia aux sœurs de sainte-Anne, sous la direction desquelles il est devenu l'une des premières institutions de ce genre sur la Côte.
Après avoir été entre les mains des médecins pendant près de cinq mois, M. Brabant retourna sans hésiter au théâtre de ses travaux et de ses dangers, où il arriva le 25 mars 1876. Longue et pénible à son cœur de prêtre devait être l'apathie religieuse de son peuple. Il n'en était pas moins destiné à voir les consolants résultats de sa persévérance et de ses pieuses industries. Il devait aussi se réjouir d'avoir été assez bien inspiré pour ne point commettre la faute irréparable d'admettre dans l'Eglise des sauvages dont le cœur restait païen.
Cette longue période de lutte contre le vice et la superstition était d 'autant plus pénible pour le pauvre missionnaire qu 'il avait commencé son apostolat par une scène aussi consolante que peu commune dans les annales contemporaines de l'Eglise. Le 28 avril 1874, il n'avait pas régénéré moins de 177 enfants dans un seul jour et sans discontinuer, exploit qui n'a, croyons-nous, jamais été surpassé sur la côte du Pacifique ou à n'importe quel point de l'Amérique
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depuis un très grand nombre d'années. Commencée à 9 heures du matin, cette mémorable cérémonie dura jusqu'à 5 heures de l'après-midi.
Juste un mois auparavant, c'est-à-dire en mars 1874, les missionnaires de Mgr D'ïïerbomez abandonnaient la mission Saint-Michel, à l'extrémité de l'île Harbledown, près du fort Eupert. Là aussi la vie du prêtre n'était pas sans danger; mais cet état de choses n'avait rien à faire avec la décision à laquelle s'était arrêté le vicaire apostolique de la Colombie Britannique. Pendant qu'il était en visite chez une tribu du voisinage, le P. Fouquet avait un jour vu aborder au village un canot contenant deux Indiens blessés et le corps d'un compagnon qui venait d'être tué par un officier de la police, dont ils avaient méprisé l'ordre de s'arrêter pour qu'il put examiner leur embarcation, qu'il savait contenir une cargaison de whiskey.
Inutile de remarquer que la vue du mort et des blessés avait été suffisante pour mettre les Indiens hors d'eux-mêmes.
— Tuons les blancs qui sont chez nous ! s 'écrièrentils alors en parlant du P. Fouquet et d'un confrère qui l'accompagnait.
Mais ils comptaient sans leur hôte. Avec un sangfroid imperturbable, le P. Fouquet sonna immédiatement la cloche comme pour un office extraordinaire, et lorsqu'il eut rassemblé un grand nombre d'Indiens, il leur fit voir comment ils étaient seuls à blâmer pour ce qui venait d'arriver; comment la
maudite boisson contre laquelle il tonnait depuis si longtemps était la cause de tout le mal, et il finit par les défier de mettre leurs menaces à exécution.
Il n'y a rien de tel pour un Indien que l'aplomb et le courage. Une bande de furieux se calmera souvent à la vue d'un homme déterminé, surtout si cet homme parle bon sens et est revêtu d'un caractère qu'ils redoutent. Ce fut le cas alors. Mais si l'assurance du missionnaire lui fut une protection suffisante à l'heure du danger, elle ne put décider les Indiens à faire le moindre pas dans la voie du christianisme et de la civilisation. On venait de fonder la mission du lac Stuart, et l'on projetait un autre établissement: plutôt que de laisser ses meilleurs missionnaires languir dans l'inaction, alors qu'ils pouvaient faire tant de bien ailleurs, Mgr D'Herbomez jugea à propos de les retirer, ainsi que nous l'avons vu.
L'une des principales causes de cette mesure était le fait que, depuis longtemps, les pères jésuites qui desservaient les Koutenays de la Colombie, en les visitant une ou deux fois par an d'un poste situé à près de cent lieues de là, demandaient au chef ecclésiastique de ce pays de charger ses prêtres de ce ministère, consolant mais difficile, et dispendieux à cause de la distance. D'Herbomez avait toujours hésité à cause de son manque de sujets et aussi parce que la peuplade en question, d'ailleurs assez peu nombreuse, se trouvait dans un isolement complet du monde civilisé et encore moins facile à atteindre
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du Fraser que du territoire américain. Voyant l'inutilité du ministère des missionnaires de Saint-Michel, il finit donc par se décider à fermer cette mission et à en envoyer le directeur chez les Koutenays.
En conséquence, le P. Fouquet quitta New Westminster au commencement de juillet 1874 avec le F. John Burns, et prit le chemin du coin sud-est de la Colombie Britannique. Tel était alors le manque de voies de communications, que le prêtre ne put atteindre ses nouveaux Indiens avant la première quinzaine d'octobre. Il acheta alors un bel emplacement d'un Américain qui n'était que trop content de se retirer de cette thébaïde, et, un mois après son arrivée, la mission Saint-Eugène — ainsi nommée en l'honneur du fondateur des Oblats, Mgr Charles- J. Eugène de Mazenod, de même que celle de Saint Charles de New Westminster — avait pris rang parmi les stations régulières de missionnaires de la Colombie.
Au point de vue matériel, les commencements furent durs, à cause des privations qu'entraînait de toute nécessité l'isolement du nouveau poste du monde civilisé; mais, avec le temps, la vie devint plus facile : on cultiva la terre, et Ton éleva même un moulin qui rendit les plus grands services aux missionnaires et à leurs voisins. Une difficulté d'un autre genre consistait dans le fait que, faute de sujets, le P. Fouquet dut rester deux ans sans confrère. Mgr D'Herbomez avait bien ordonné, en juin 1874, le P. Médéric Hêtu ; mais les services du nou-
veau prêtre étaient requis sur le Bas-Fraser, et du reste il devait mourir le 23 avril 1876.
Mieux partagé que le fondateur de Saint-Eugène était son ancien compagnon d'armes à Saint-Michel, le P. Lejacq, maintenant au lac Stuart. Peu de missionnaires ont jamais été plus laborieux ou plus dévoués que le directeur de la mission de N.-D. de Bonne Espérance au lac Stuart. Quiconque était témoin de ses travaux, qu'il appartînt ou non à sa religion, ne pouvait que rendre témoignage à son inlassable activité et aux consolants résultats de son zèle parmi les Indiens. Nous lisons donc dans le livre d'un ministre protestant, le Dr Gordon, qui le vit à l'œuvre:
« En chemin nous rencontrâmes le P. Lejacques, missionnaire de ce district, qui est chargé de tout le territoire s 'étendant de la Fourche de la Skeena au fort McLeod, à l'ouest et à l'est, et entre le fort Connolly, au nord, et le fort Saint-Georges, au sud6. Après qu 'on a quitté les vallées de la Skeena et de la Nasse, tous les sauvages de l'intérieur de ce district septentrional sont des chrétiens qui appartiennent aux catholiques romains. La mission est sous la direction des pères oblats, et si tous les missionnaires sont comme le dévoué P. Lejacques, ils sont « en « de fréquents voyages et dans des labeurs abon- « dants T. »