CHAPITRE VI
En 1870, ce fut au P. McGuckin d 'aller visiter les Dénés du nord. Remontant le Fraser dans un canot minuscule, il visita le fort Georges et le lac Stuart, arrivant le 3 juin à cette dernière place. De là, il dirigea ses pas vers le lac la Truite (ou McLeod), le rendez-vous d'une partie des Sékanais, dans lesquels il trouva des sauvages d'autant plus simples, bons et moraux qu'ils ignoraient entièrement les manières des blancs. Leurs congénères du lac d'Ours, fort Connolly, reçurent pareillement sa visite, et bien qu'épuisé et même malade, le missionnaire se rendit de leur fort de traite à la rivière Skeena, en traversant à pied des montagnes couvertes de neiges perpétuelles, où sa nourriture consistait en viande de marmotte et en saumon sec.
Pendant que ces pérégrinations absorbaient le temps d'excellents missionnaires dans le nord de la Colombie, d'importants événements s'accomplissaient dans le sud. NN. SS. Deniers et D'Herbomez étaient allés à Rome pour assister au Concile du Vatican. Le premier put à peine en revenir. Brisé
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par ses labeurs parmi les Indiens et les blancs, autant que par les anxiétés inhérentes à une position dans laquelle il avait récolté plus de déboires que de consolations, il expira dans sa ville épiscopale le 21 juillet 1871.
Missionnaire zélé et prélat doux et humble de cœur, il fut regretté de son troupeau, qui ne l'avait pourtant pas toujours compris, ainsi que des protestants, dont beaucoup n 'avaient rien épargné pour contrecarrer ses plans.
Sans être un littérateur dans toute la force du mot, Msr Demers avait des goûts et des aptitudes qui permettent de le représenter comme un intellectuel. En 1838-39, il avait compilé un vocabulaire du jargon tchinouk, ramassis de termes français et anglais mal prononcés, ainsi que de mots aborigènes empruntés pour la plupart à la langue des Indiens tchinouks et souvent assez dénaturés dans la bouche de ceux qui s 'en servaient. Ce curieux mélange était alors, et est resté jusqu'à nos jours, le moyen presque universel de communication entre blancs et sauvages, non moins qu'entre les diverses tribus hétérogènes du Pacifique à peu près depuis la Californie jusqu'en Alaska.
A la mort du premier évêque de l 'île Vancouver, M. Ch. Seghers, qui était revenu avec lui d'Europe, devint l'administrateur du diocèse. Ce jeune prêtre ne paraissait pas lui-même devoir vivre longtemps ; mais, comme par une intervention spéciale du Ciel,
LE P. LEJACQ, 0. M. I.
il reprit peu après ses forces et devint bientôt aussi vigoureux qu 'il avait été faible et délicat.
Il n'y avait pas un mois que M^ Deniers était allé jouir de la récompense promise au bon et fidèle serviteur, que sa ville épiscopale saluait l'arrivée d'un des principaux hommes politiques du Canada tout entier. La Colombie Britannique — Ile et Continent — venait d'entrer dans la Confédération, et le ministre des Travaux publics, l'Hon. Hector Langevin avait voulu se rendre compte de visu des ressources de la nouvelle province. Comme cet homme d'Etat était un excellent catholique, ses coreligionnaires de Victoria profitèrent de sa visite pour lui faire poser la première pierre du pensionnat Sainte-Anne qui allait se bâtir tout prochainement. Cette cérémonie eut lieu le 11 septembre 1871.
En 1872, les Dénés de la Nouvelle-Calédonie furent de nouveau visités. Pendant que le P. Mc- Guckin dirigeait ses pas vers les plateaux herbeux du pays tchilkotine, à l'ouest de la mission du lac William, le P. Lejacq retournait aux lacs pittoresques et aux rivières torrentielles sur les bords desquels vivaient les bandes nombreuses des Porteurs et des Babines, qui ne se lassaient point de se demander pourquoi l'on n'établissait point un poste de missionnaires parmi eux. La présence d'un prêtre résident était devenue d 'autant plus nécessaire dans le nord que, par suite de la découverte de mines d 'or dans le district d'Ominéca, des blancs, dont la plu-
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part ne faisaient guère honneur à leur race, s'établissaient temporairement au milieu d'eux.
Le P. Lejacq eut alors un exemple des difficultés que causait leur présence dans ces lointains parages. On lui fit un jour une foule de questions sur des sujets qui ne préoccupent généralement que fort peu l'esprit d'un Indien.
— Qu'est-ce qu'un juge? lui demanda le chef du Fond-du-lac (Fraser).
Après avoir reçu les renseignements qu'il désirait sur ce point, le sauvage voulut savoir quel droit pareil fonctionnaire avait de condamner un homme à mort, et, par-dessus tout, si la personne pendue par ses ordres pouvait aller au ciel. Il finit par se détendre l'esprit en révélant la cause de son anxiété, et voici ce qu'il raconta au missionnaire.
L'un des petits chefs babines ayant acheté un sac de farine d'un marchand américain établi à l'extrémité du lac Babine, on trouva, lorsqu'on l'ouvrit publiquement pour en distribuer le contenu à une foule d'Indiens qui s'étaient réunis pour la circonstance, que ce contenu n'était autre que des cendres. Tchœnnih (« la Martre »), le frère de l'interlocuteur du P. Lejacq, le retourna donc au marchand; mais celui-ci refusa de le reprendre, prétendant qu'on voulait se jouer de lui. Après deux ou trois jours de délibérations, les sauvages en vinrent à la conclusion que, puisque c'était un sac de farine qu'ils avaient payé avec de bonnes peaux de castor, ils avaient droit à un sac de véritable farine. Et comme l'Ame-
ricain refusait toujours de leur livrer ce à quoi ils croyaient avoir droit, Tchœnnih, accompagné d'un Babine, le prit de force dans le magasin du traiteur.
Quelques jours plus tard, le juge O'Reilly étant venu à passer au village babine, l'Américain porta plainte devant lui, et en conséquence Tckœnnih fut arrêté. Comme il n'y avait point là d'interprète qui put présenter au magistrat la version indienne de l'affaire, Tchœnnih fut condamné à six mois de prison.
Accablé par ses pensées et se demandant si c'était là la seule espèce de justice qu'on put attendre des blancs, l'Indien marchait à contre-cœur le long du sentier qui traversait le col des monts Babines, en route pour Victoria, où il devait purger sa sentence, lorsque, ayant réussi à se dégager les mains des menotes dont on les avait chargées, il fondit soudain sur les deux blancs qui le précédaient sur la rampe étroite et escarpée qu'ils suivaient, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il les lança au fond du précipice qu'ils côtoyaient, opération qu'il répéta relativement au troisième blanc avant qu'il eut le temps de revenir de sa surprise.
Tchœnnih était donc libre; mais les blancs étant si incompréhensibles dans leur administration de la justice, ne le pendraient-ils point pour leur être échappé s 'ils parvenaient à le reprendre ? Si tel était le cas, que serait son sort dans le monde invisible? D 'où les questions que le chef posait au P. Lejacq.
Par suite des difficultés créées par ce changement
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temporaire dans les conditions économiques du nord et pour bien d'autres raisons, il devenait évident que l'établissement d'une mission parmi les Babines et les Porteurs devenait nécessaire. Ces Indiens méritaient certainement cette faveur. Même en l'absence de tout prêtre, ils s'efforçaient de conformer leur conduite à ses enseignements, gardaient soigneusement l'organisation établie chez eux pour la répression du vice, observaient le dimanche et les jours de fête d'obligation ainsi que l'abstinence du vendredi, et manquaient rarement de réciter en commun leurs prières du matin et du soir.
Même le journal des traiteurs du fort Saint- James (lac Stuart) rend témoignage à la fidélité des natifs aux principales observances de l'Eglise. En voici deux passages qui ont trait à ces pratiques.
« Vendredi-Saint, 15 avril 1870. — Rassemblement d'Indiens venus de tous côtés pour dire la messe ( ? !) jusqu'au jour de Pâques. Le chant et la prière dans l'église sont maintenant à l'ordre du jour.
« Dimanche de Pâques. — Cérémonies religieuses par les hommes x et les Indiens. »
C 'est pourquoi, le F. Georges Blanchet, qui avait terminé ses études ecclésiastiques depuis près de 25 ans, fut ordonné prêtre en 1872 pour servir de compagnon au P. Lejacq que M51" D'Herbomez destinait à la fondation de la nouvelle mission, et, au printemps de 1873, tous les deux montèrent au lac Stuart