CHAPITRE VII
Le bien qui se faisait au lac Stuart et ailleurs allait bientôt être consolidé par Pavènement au pouvoir d'un homme qui est devenu dans la partie continentale de la Colombie le type du missionnaire clairvoyant et prudent, par conséquent du missionnaire qui réussit avec les aborigènes. Mgr D'Herbomez, dont la santé n'avait jamais été bien forte, ne pouvait visiter tous les postes de son immense vicariat apostolique. Il demanda donc un coadjuteur, et le P. Durieu fut préconisé évêque de Marcopolis en juin 1875 et sacré à New Westminster le 24 octobre suivant. Le prélat consécrateur, M81" D'Herbomez, était assisté de Mgr Lootens, vicaire apostolique d'Idabo, et de M.^ Seghers, évêque de l'île Vancouver.
Né à Saint-Pal de Mons, au diocèse du Puy, en France, le 4 décembre 1830, Pierre-Paul Durieu fut ordonné prêtre le 11 mars 1854, et vint au Pacifique le 12 décembre 1859. Ne possédant aucune de ces qualités intellectuelles qui éblouissent et provoquent les applaudissements du monde, il n'en sut pas
304 l'église dans l'ouest canadien
moins dès le commencement se rendre compte du fait, si peu généralement connu, que l'Indien diffère infiniment plus du blanc par sa mentalité que par son apparence physique. Cette persuasion, jointe au rare bon sens et à l'énergique prudence dont il fit constamment preuve dans sa direction des néophytes aborigènes, en fit sans contredit le plus parfait missionnaire indien du Pacifique septentrional.
Les missions de la partie continentale de la Colombie Britannique sont devenues tout aussi fameuses que les réductions jésuites du Paraguay. Pour cette raison, il nous faut, avant de continuer notre récit, payer notre juste tribut d 'éloges à la mémoire de celui qui, après Dieu, fut la cause principale de leurs succès et expliquer en quelques mots le système que cet apôtre suivait dans son ministère chez les sauvages, système dont se sont toujours loués les missionnaires qui l'ont adopté.
Tout d'abord, il ne faut pas perdre de vue le fait que l'aborigène des deux Amériques est un être qui a des aspirations, des manières de voir et des règles de jugement absolument différentes des nôtres. Essayer de le gagner à notre religion et surtout vouloir le maintenir fidèle à ses obligations morales par les méthodes en vogue parmi les prêtres chargés de paroisses de population européenne, serait courir audevant de la défaite et d'un insuccès final. Créature dégradée qui tient plus de l'enfant que de l'adulte, sans pouvoir prétendre à l'innocence du premier ou à la maîtrise des passions qui devrait caracté-
riser le second, le Peau-Rouge doit être traité avec la fermeté, la prudence et la prévoyance requises pour le gouvernement de la jeunesse, qualités aux-
nnftllfts doit s'ainnt.pr wnp.jcrrsinrla r»ora™ ^acité qui
"ne que
Xjlicrx* m.vxj.1/ j.*-' j.v^j.^-'
Mgr DURIEU, O. M. I.
naturels, ce qu'est la tête à un corps bien organisé. Avec le progrès spirituel de son peuple, un autre
304 l'église dans l'ouest canadien
moins dès le commencement se rendre compte du
fait, si peu généralement connu, que l'Indien diffère
infiniment plus du blanc par sa mentalité que par
son apparence physique. Cette persuasion, jointe
au rare boT
constanr
abori?-'
sior
le
qi
Si
le m rc de dé
sans pouvoir prétendre à l'innocence du premier ou à la maîtrise des passions qui devrait caracté-
riser le second, le Peau-Rouge doit être traité avec la fermeté, la prudence et la prévoyance requises pour le gouvernement de la jeunesse, qualités auxquelles doit s'ajouter une grande perspicacité qui empêche que les artifices d'une nature aussi fine que naïve ne conduisent à de fausses conclusions. Pardessus tout, le missionnaire qui veut réussir parmi les Indiens doit viser plus haut pour frapper plus bas. Sans faire trop violence aux véritables principes de la théologie, il doit demander davantage, sûr qu 'il est d 'obtenir moins.
Msr Durieu s'était pénétré de ces caractéristiques de la nature indienne, ainsi que des exigences spéciales qu'elles entraînent, et il en avait fait la base de son « système » de missions. Etant un grand enfant, l'indigène doit être l'objet d'une surveillance de tous les instants ; il faut le corriger souvent, et sa persévérance doit parfois être mise à l'épreuve. D'où l'établissement chez lui de watchmen, ou surveillants, qui sont comme les yeux du chef local. Mais il serait inutile de surveiller si ce n'était pour empêcher le mal et le réprimer. Or toute correction est inefficace, aucun ordre ne sert de rien sans la sanction d'un pouvoir exécutif qui puisse au besoin avoir recours à la force. C'est ce qui explique la présence des soi-disant « soldats », ou gens de police, parmi les néophytes de M51- Durieu. Ce sont les bras du chef, dont le rôle est, dans l'économie sociale des naturels, ce qu'est la tête à un corps bien organisé.
Avec le progrès spirituel de son peuple, un autre
306 l'église dans l ouest canadien
officier — bien plus important que les autres au point de vue religieux — s 'introduisit comme imperceptiblement dans les villages catholiques de la Colombie. C'est le « surveillant de l'Eucharistie », fonctionnaire qui rend aujourd'hui à ceux qui communient ou qui s'y préparent les services que les chefs rendaient autrefois au commun peuple, bien que dans un ordre d'idées plus relevé. Les attributions des chefs ordinaires sont maintenant regardées comme ayant un caractère plutôt civil que religieux. Ce grand surveillant remplace virtuellement le prêtre en l'absence de celui-ci; il affermit les faibles, console les affligés, excite l'ardeur des tièdes et relève ceux qui sont tombés, au moyen d'exhortations paternelles, de bons conseils et au besoin de salutaires pénitences.
Ces pénitences peuvent être de caractère moral, purement religieux, ou même corporel, et l'on apprend aux fidèles non seulement à s'y soumettre de bon cœur, mais même à les aimer et à les rechercher, en considération de l'exemple que nous en a donné Notre Seigneur. En conséquence, cette discipline rappelle plusieurs points de celle qui fut en vigueur pendant les premiers siècles de l'Eglise. Surtout pendant les retraites ou missions qu'on leur prêche périodiquement et à d'assez brefs intervalles, il n'est pas rare de voir les Indiens, les poignets attachés l'un à l'autre ou libres, à genoux ou debout à l'église devant l'assemblée des fidèles, expiant ainsi publi-
quement des fautes commises en public ou dont l'existence est connue du plus grand nombre.
Pour cela, des espèces d'assises ont lieu chez le chef ou le « surveillant de l 'Eucharistie » quelque temps avant le jour des confessions. Entouré de ses officiers, les surveillants et les hommes de police, le principal représentant de l'autorité cite à son tribunal quiconque est connu pour avoir fauté. Il le réprimande si sa faute est prouvée, et lui assigne la pénitence que comporte la nature et la fréquence de ses manquements à l'ordre ou à la morale.
De cette manière, les Indiens les plus indifférents se sentent constamment surveillés, et ils sont forcés de s'observer, en même temps que les bons conseils qu'ils reçoivent les portent à s'amender et les castigations qu'ils subissent ont le double résultat de leur instiller une crainte salutaire et de les préparer à une bonne confession, aucun délinquant n'étant remis en liberté avant d'avoir promis de s'efforcer de ne plus retomber.
Et lorsque cette confession est suivie de la communion, on peut être sûr que l'Indien est sur la voie non seulement de la régularité, mais même de la perfection chrétienne. Car le système de Mgr Durieu n'admettait aucune communion faite à la légère, comme un acte tout ordinaire, sans préparation -ni action de grâces. Le candidat devait au préalable réciter d'un bout à l'autre son catéchisme et montrer par sa conduite qu'il appréciait la faveur qu'il briguait. Des prières spéciales et des cantiques dé-
notant un ardent amour de Notre Seigneur dans l'Eucharistie et un grand désir de le recevoir étaient, dans certaines places, journellement récitées et chantés en commun par ces candidats, et, le jour de la communion arrivé, ce grand acte de la vie chrétienne était précédé de prières préparatoires par les communiants revêtus de leurs meilleurs habits et décorés d'un insigne propre à la circonstance. Puis, au milieu de chants qui embrasaient les cœurs les plus froids, l'Indien recevait son Créateur et le remerciait de sa condescendance par une longue et fervente action de grâces, où se mêlaient de nouveaux cantiques — tout comme au jour de la première communion des Apôtres \
Signature de Mgr Durieu
Le culte de l'Eucharistie était soigneusement inculqué par Mgr Durieu, qui en avait fait comme le pivot de tout son système. Il en portait l'emblème sur ses armes épiscopales, et il passa les dernières années de sa vie à en instiller l'amour et le désir dans le cœur de ses ouailles. Mais, encore une fois, il réclamait le respect le plus profond provenant de la
1. Et hymno dicto, exierunt, "et, ayant dit un hymne, ils s'en allèrent" (Matt. XXVII, 30.).
MGE DUEIEU ET SON SYSTÈME 309
foi la plus intense chez ses néophytes — justus ex fide vivit 2, comme le portait son écusson.
L'espèce de sévérité qu'il manifestait sous ce rapport contribua plus que tous les sermons au succès de son ministère. Sous son impulsion, les sauvages devenaient si enflammés de l'amour de Jésus-Hostie et du désir de le recevoir qu'ils s'efforçaient d'éviter la moindre faute, et vivaient plus comme des religieux, avec prières du matin et du soir en commun et visites quotidiennes au Saint-Sacrement, que comme de simples fidèles vivant dans le monde.
Tel est en quelques mots le fameux « système » de Mgr Durieu. Il est la clef de la merveilleuse transformation qu'un si grand nombre ont admirée du vivant de ce prince des missionnaires chez les Indiens.
L'un des premiers soucis du nouveau prélat fut de visiter les différentes parties de la Nouvelle-Calédonie et de s'assurer des progrès spirituels et temporels qu'avait faits la mission du lac Stuart. C'était pendant l'été de 1876. Son voyage fut couronné de succès. Il lui permit de voir les principales localités du nord, où il prêcha des retraites et des missions, qui se terminèrent par la bénédiction solennelle de la nouvelle église de la mission centrale de N.-D. de Bonne Espérance.
Le 19 mars 1876, la mission Sainte-Marie s'enrichissait de quelques sœurs de Sainte-Anne, qui de-