CHAPITRE X
Après un court séjour au village skwarniche, les prélats de l'Est et les Indiens qui les avaient ainsi reçus se rendirent à la mission Sainte-Marie, où ils furent rejoints par les sauvages du Bas-Fraser, ainsi que des représentants des districts de Kamloops et du lac William. Sans compter les blancs qui voulurent assister aux cérémonies qui accompagnèrent la mission qu'on y prêcha aux aborigènes réunis, ces derniers se trouvaient au nombre d'au moins trois mille. Procession du Saint Sacrement qu'on rendit aussi grandiose que possible, communion générale d'hommes et de femmes portant les insignes de la Garde d'Honneur, consécration solennelle des fidèles au Sacré Cœur de Jésus, représentation des principales stations du chemin de la Croix au moyen de tableaux vivants, dont la série se terminait par un groupe final représentant le crucifiement, fêtes nocturnes avec accompagnement de feu d'artifice, lanternes vénitiennes et feux de Bengale, telles furent les attractions qu'en cette occasion et en bien d'autres semblables M^ Durieu offrit à son
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peuple pour stimuler sa piété et lui faire apprécier la civilisation chrétienne \
Presque chaque année vit, dans une place ou dans une autre, quelque fête semblable, et avec le temps ces fêtes devinrent de plus en plus brillantes. Non seulement elles touchaient le cœur de l'Indien, mais elles faisaient même une vive impression sur les blancs, gens de presse et autres. Certains livres s'en firent les échos, et les journaux de toutes nuances se crurent bientôt obligés d'y consacrer quelques-unes de leurs colonnes. Parmi les comptes rendus de ces derniers nous choisissons pour le reproduire ici l'un de ceux qui parurent les premiers.
Soixante-six grands canots avaient amené au village des Skwamiches une foule d'Indiens du Bas- Fraser pour une retraite qui s'y prêcha en juin 1888. A la date du 22 de ce mois, le News-Advertiser de Vancouver décrivait ainsi les cérémonies qui marquèrent la clôture de ces pieux exercices :
« Tous ceux qui ont eu affaire avec les Indiens savent de quels succès a été couronnée l'action de l'Eglise catholique dans ses rapports avec eux, et quels progrès remarquables ces sauvages ont fait sous la tutelle de leurs guides spirituels. Un nouvel exemple de cette toute puissante influence vient d'être mis sous nos yeux.
« Depuis longtemps, le petit village indien assis au pied des collines, de l'autre côté de la baie, se
1. Il va sans dire que toutes les dépenses occasionnées par ces fêtes étaient soldées par les Indiens eux-mêmes.
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préparait à quelque grande solennité avec une activité extraordinaire: le calme habituel de ses habitants, aux mœurs douces et simples, était troublé par le bruit de la scie et du marteau ; sous une nouvelle couche de peinture les blanches maisonnettes étaient devenues plus blanches encore, et les canots, remis à neuf, avaient reçu une décoration toute fraîche de rouge vermillon. La nuit dernière a révélé le but de ces longues semaines de préparation: spectacle à la fois curieux et attrayant pour tous ceux qui en ont été les témoins et qui doit avoir grandement réjoui le cœur des bons Pères et de leurs enfants spirituels. « C'était à l'occasion du Corpus Christi 2, fête qui, de temps immémorial, a été célébrée avec beaucoup de pompe dans l'Eglise.
« Les rues du village étaient bordées de guirlandes de cèdre odoriférant, auxquelles se balançaient nombre de lanternes vénitiennes. On avait érigé sur la grève un reposoir en forme de dôme à plusieurs étages, surmonté de la statue du Sacré- Cœur et illuminé d 'une multitude de verres coloriés. A chaque extrémité du village, un autel avait été dressé sous un élégant baldaquin.
« La cérémonie commença par un service solennel et la bénédiction donnée par Msr Durieu. On a rarement vu un spectacle plus frappant. Les multiples rangées de fidèles à genoux, l'autel resplendissant d'une infinité de lumières dans la pénombre
2. Du moins c'est ce que croyait le représentant du journal, trompé qu'il était par la nature des cérémonies.
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du crépuscule, les riches ornements du pontife et de ses assistants, tout se combinait pour former un tableau digne du pinceau d'un Eembrandt ou d'un Murillo. L'effet produit par les chants était également grandiose. Le soprano un peu criard, quoique musical, des femmes et des enfants, alternant avec la basse des hommes, avait quelque chose de religieux et de solennel.
« La fonction une fois terminée, les sauvages se portèrent vers leurs canots, décorés de lanternes de couleur, et la procession se forma. Au lieu de se mouvoir à la rame, les canots étaient remorqués deux à deux par le steamer Etta White; il y en avait cent cinquante-quatre dans la procession, et l'effet des lumières réfléchies par les eaux était vraiment féerique. Deux fanfares indiennes avaient pris place dans le défilé et jouaient les bons vieux airs de l'Eglise catholique. Quand les fanfares se taisaient, les sauvages chantaient des strophes sur ces mêmes airs, et c'était merveille que ce dialogue dans le silence de la nuit.
« Après un parcours de deux milles, la procession se replia sur le rivage, où elle fut saluée par le canon, comme elle l'avait été à son départ. Le steamer Muriel, accosté d'un grand chaland, était bondé de spectateurs, sans compter que tous les bateaux et les canots de la ville avaient été réquisitionnés et couvraient la baie 3. »