‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien (volume 2)Chapitre 68 sur 86 · The News-Advertiser, 22 juin · texte numérisé non relu

The News-Advertiser, 22 juin

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La cérémonie se termina par la consécration solennelle du peuple au Sacré-Cœur, consécration que fit Mgr Durieu au pied d'une statue illuminée de Notre Seigneur, qu'entouraient partiellement les Indiens restés dans leurs canots, rangés en forme de croissant.

Et ce n'était pas seulement au cœur et à l'imagination que s'adressaient les missionnaires catholiques du Mainland de la Colombie Britannique; l'esprit et les facultés intellectuelles dont le développement est si caractéristique de la civilisation moderne n'étaient nullement négligés. Deux des prêtres de Mgr D 'Herbomez se rirent surtout remarquer sous ce rapport. Faire apprendre par cœur les longues formules du catéchisme, les cantiques et les différentes prières usitées non seulement chaque jour, mais en plusieurs autres occasions de la vie chrétienne, avait toujours été une tâche aussi ennuyeuse que difficile et longue. A l'est des montagnes Rocheuses, les missionnaires avaient adopté, généralement avec de légères modifications, les caractères ingénieux inventés par le ministre protestant James Evans, dont nous avons déjà eu l 'occasion de parler. Mais ces signes, qui avaient au début eu pour objectif l'expression de la langue crise, étaient absolument incapables de rendre les sons si nombreux et si délicats des langues dénées.

La première année de son séjour au lac Stuart, en octobre 1885, le P. Morice inventa pour ses Indiens un système d'écriture qui, syllabique comme celui

d 'Evans, n'en différait pas moins par la nature et l'arrangement de ses parties componentes. Tout en rendant à perfection les sons de leur langue si compliquée, il était la simplicité même par l'agencement d'après lequel ses éléments découlaient, pour ainsi dire, l'un de l'autre, par la méthode rationnelle qui avait présidé à leur groupement, et par la facilité avec laquelle on en reconnaissait la valeur.

Ce système se répandit bientôt parmi les Indiens du nord, qui apprirent seuls à lire et à écrire après que son auteur eut donné quelques leçons aux enfants des principaux villages. Des individus acquirent même la nouvelle science en deux ou trois soirées. Le P. Morice fit fondre des caractères, avec lesquels il imprima de petits ouvrages consistant surtout en des livres de lecture et des livres de prières. Ces derniers contenaient, outre les différentes formules à l'usage du chrétien, la lettre du catéchisme, de nombreux cantiques et des conseils et explications sur les principaux exercices de la vie chrétienne, etc.

Bien plus, un périodique mensuel fut même imprimé avec les nouveaux caractères, lequel mit à la portée du lecteur des renseignements de nature profane aussi bien que sacrée, et élargit considérablement son horizon mental.

Ces publications supposaient naturellement toute une imprimerie sur le bord du lac Stuart, où le missionnaire devait, sans assistance d'aucune sorte, faire la «composition» et l'impression de tout ce

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Première page (réduite) du journal du P. Moriee

qu 'il voulait publier, saus compter la « distribution » des caractères. Sa première presse fut une machine de modèle tout à fait primitif, qui tenait assez de la nature d'un jouet. Puis il eut recours à une machine plus perfectionnée, bien que son inventeur ne l'ait probablement jamais crue capable de faire l'ouvrage auquel on l'employa dans le nord de la Colombie Britannique.

Dans le sud, le P. Le Jeune avait les mêmes progrès intellectuels et religieux en vue lorsque, peu après l'invention du syllabaire déné, il adapta la sténographie Duployé à la transcription du tchinouk. L'acquisition de ce mode d'écriture était d'autant plus facile que la pauvreté verbale de ce jargon rendait la répétition de ses termes plus fréquente. En outre d 'un certain nombre de petits livres fort utiles, lui aussi publia un périodique qui, pendant un assez grand nombre d'années, fit un bien immense aux Indiens de la famille séliche.

Dans l'unique but de compléter notre esquisse de la vie du missionnaire chez les Indiens de la Colombie Britannique, et pour montrer que les épreuves ne manquent pas, même dans ce pays qui, au point de vue du climat, jouit d'une réputation qui n'est pas toujours méritée, nous nous permettrons de présenter au lecteur un double exemple des difficultés qui accompagnent sa vie dans le nord de cette province.

Par une froide soirée de février, le directeur de la mission du lac Stuart retournait chez lui après

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avoir prêché une retraite aux Indiens qui fréquentent le lac Babine, à 160 milles de ses quartiers généraux, lorsqu'il parvint avec son traîneau à chiens à l'extrémité d'une longue baie sur la grande pièce d'eau au bord de laquelle se trouvait sa résidence. Il avait mainte et mainte fois averti ses compagnons de voyage de la nécessité où il était de rentrer chez lui le samedi soir, sous peine de manquer la messe du lendemain, vu que certains articles indispensables pour la célébrer en route lui faisaient défaut. Dans ce but, il était de toute nécessité qu'il atteignît le vendredi un village appelé Yekoutché, qui se trouvait à 42 milles de sa mission. La journée de ce vendredi était maintenant passée, et le village en question était encore loin.

Les compagnons du prêtre, quatre forts gaillards babines, avaient employé les cinq jours de la semaine à une marche dont la lenteur était désespérante, lenteur qu'ils mettaient au compte du mauvais temps. Ils avaient même fini par atterrir au rivage, sous le prétexte que l'un d'eux avait un pied gelé, et se proposaient d'y passer la nuit, au lieu d'essayer d'atteindre Yekoutché. La neige qui recouvrait la surface de la glace devenait, disaient-ils, de plus en plus épaisse, ce qui rendait la marche excessivement pénible, et ils pressentaient d 'ailleurs une violente tempête à brève échéance. Bien qu'il n'eût point encore l'expérience de la raquette sur une neige fraîche, épaisse et sans chemin battu, le jeune prêtre insista donc pour se rendre lui-même au village, en dépit

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des protestations des Indiens qu'il était sûr de se geler en route.

Il pouvait être 5 heures du soir.

L'obscurité la plus profonde recouvrait maintenant le lac et la forêt, et, après avoir péniblement cheminé pendant quelques milles sur une neige dans laquelle l'imprudent voyageur enfonçait de plus en plus, la température qui avait jusque-là été exceptionnellement froide assuma toutes les caractéristiques d 'un ouragan en règle, en un mot d 'une « poudrerie » canadienne des plus authentiques. Sous la morsure du froid, les rocs et les arbres du rivage se fendaient avec de bruyantes détonations; le vent gémissait piteusement au travers des sapins, pour éclater bientôt en rafales assourdissantes, qui balayaient la neige fraîchement tombée sur la glace du lac et la soulevaient en tourbillons, tout en cinglant la face du voyageur comme avec un fouet.

Celui-ci se traînait maintenant avec peine lorsque deux de ses Indiens, chargés de ses couvertures, le rattrapèrent en chemin, dans le but de le mettre en position de coucher dans quelque anfractuosité de rocher, persuadés qu'ils étaient qu'il ne pourrait jamais atteindre son objectif au milieu d'une semblable tempête. En marchant soigneusement sur leurs traces, le P. Morice éprouva momentanément comme un regain de vigueur. Mais il faisait terriblement froid: ses deux compagnons étaient menacés de se geler s'ils n'avançaient pas plus vite que lui. D 'un autre côté, épuisé par des efforts de carac-

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tère si insolite pour lui, le jeune prêtre se trouvait dans l'impossibilité de les suivre, et les deux Indiens eurent bientôt disparu dans les nuages de neige fine avec lesquels se jouait la bourrasque.

Pénétré maintenant du danger auquel il était exposé, danger qui était d'autant plus réel que le terrible mal de raquettes venait de s 'emparer de lui, le missionnaire leur cria de l'attendre, mais il ne reçut pour toute réponse à l'expression de sa détresse que le hurlement moqueur de la tempête, qui rendait parfaitement futiles tous les efforts de ses poumons.

Lentement et tristement cbemina-t-il, seul au sein de l'ouragan, jusqu'à ce que, sous l'étreinte du mal qui rendait inutile tout effort de sa volonté, ses jambes refusassent de le porter plus longtemps.

Qu'allait-il faire? La marche même la plus lente était devenue impossible; se reposer sur la glace était, dans les circonstances, comme aller au devant d'une mort certaine. Par ailleurs, au cas où le voyageur survécut à une halte si dangereuse, il sentait qu'il ne pourrait se relacer aux pieds l'embarrassante chaussure qu'il devait défaire pour s'asseoir ou se coucher. Il était pourtant bien inutile de s 'imaginer pouvoir avancer sans son secours.

Mais la force de résistance de l'homme a ses limites: alors même qu'il dût en mourir, le missionnaire fut obligé de s'arrêter. Se recommandant à Dieu, il se débarrassa donc de ses raquettes, s'étendit de tout son long sur la neige plus ou moins dur-

cie, et attendit la mort ou les effets bienfaisants du repos.

Il ne saurait dire combien de temps il resta sur sa couche glacée. Il lui semble que ce ne put être plus d'une demi-heure, et, grâce à la protection divine, il vécut pour reprendre le chemin du village où il voulait se rendre. En sondant la neige de tous côtés, il eut même la bonne fortune de tomber sur un ancien sentier partiellement oblitéré par la neige fraîche, qui lui permit d'avancer sans faire usage de ses raquettes. Il le suivit scrupuleusement, levant le pied le moins possible de peur d'en perdre les traces. Lorsqu'il atteignit Yekoutché, les Indiens de cette place faisaient leur prière du matin. Bien qu'il fut parti sans souper, le missionnaire avait cheminé toute la nuit. Il n 'avait que le menton de gelé ; mais il dut longtemps après garder la chambre en conséquence de ses misères pendant cette mémorable nuit. Il ne regretta pourtant guère son imprudence, puisqu'elle lui avait permis de célébrer la sainte messe le dimanche qui suivit.

Parfois le danger venait exclusivement des passions humaines. Parce que, après bien des essais, les Babines ne pouvaient se résoudre à abandonner ces coutumes païennes que le P. Nobili s'était prématurément flatté d'avoir abolies parmi eux, on les avait, de l'avis même de M8* D'Herbomez, laissés à eux-mêmes pendant deux ou trois ans. Naturellement, toutes sortes de désordres avaient profité de cet intérim pour s'introduire parmi ces Indiens qui,

tout en consentant à servir Dieu, ne voulaient pas pour cela abandonner le diable. Ayant dû retourner chez eux pour réconcilier avec Dieu l'un des leurs chefs en danger de mort, le P. Morice réussit, avec l'aide de ceux d'entre eux qui étaient mieux disposés, à dissoudre les unions illégitimes qui s'étaient formées en son absence, à l'exception d'une seule: un couple restait sourd à toutes les remontrances, bien que l'homme, autrefois assez bon chrétien, fût déjà marié à une femme qui vivait encore. Même dans ce cas, les exhortations et les supplications du prêtre finirent par décider celui-ci à mettre de côté sa concubine, qui n'était même pas baptisée, mais qu'on savait ne devoir jamais se prêter de bonne grâce à cette séparation.

Le missionnaire venait de commencer à se reposer dans sa cabane, bâtisse inachevée à quelque distance du village, lorsque, vers minuit, il fut réveillé en sursaut par la voix d'une femme qui, du dehors, essayait de forcer sa porte.

— Patrice, criait-elle, sors vite d'ici. On vient tuer le prêtre: on pourrait te tuer avec lui.

C'était la mère du compagnon du P. Morice, qui était venue soustraire son fils au danger. En même temps, sur le rivage un tumulte indescriptible réveillait les échos d'alentour. Le bruit de factions évidemment opposées, des cris et des clameurs comme on n'en entend guère que chez les Babines, se faisaient entendre non loin du lac. Ce vacarme était le fait des parents très nombreux et des plus mal famés

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de la femme abandonnée par son amant qui avait, paraît-il, pris une corde et était allée se pendre. Le prêtre étant la cause de sa mort, devait, de par le code indien, payer de sa tête l'acte inconsidéré de la mégère.

Heureusement, un grand nombre de Babines étaient sérieusement revenus à leur Dieu, et s'efforçaient d'empêcher la réalisation des plans formés par ses parents. Eestait maintenant à savoir qui allait l'emporter: les amis du prêtre et des bonnes mœurs, ou bien la bruyante parenté de la pendue, que suivaient maintenant ceux dont la conversion n'avait pas été assez solide pour les empêcher de subir l'influence d'une pénible impression.

Le missionnaire fit le sacrifice de sa vie, au cas où Dieu eut décrété qu'il tombât martyr de l'indissolubilité du mariage, et se remit à dormir autant qu'il pouvait dans les circonstances. Mais, trêve de détails. Ses amis finirent par avoir le dessus, et on trouva le matin la cause première de l'échauffourée blottie dans le coin d'une loge abandonnée. Elle avait simplement feint d'attenter à sa propre vie dans le but de se venger du prêtre, qui l'avait tirée malgré elle de la fange du vice.

Hâtons-nous d'ajouter qu'avec le temps elle revint à de meilleurs sentiments. Non seulement elle mérita la grâce du baptême, mais elle tint à compenser le missionnaire pour le danger dans lequel elle l'avait mis.

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