Op. cit., p
MOKT DE DAEVEAU AEEIVEE DES SŒUKS 263
Non loin de la baie des Canards, leur point de départ, le prêtre et ses gens campèrent à un certain point du rivage où ils furent bientôt rejoints par quelques Muskégons, entre autres Chètakonn, le serviteur infidèle de l'année précédente. Pendant la soirée, le missionnaire essaya de leur parler religion; mais Chètakonn prit à part un autre vieillard appelé Tchimékatis, auquel il représenta que le prêtre était la cause de l'épidémie qui avait peu de temps auparavant décimé la tribu.
— Il faut donc, insista-t-il, en finir avec lui avant qu'il n'ait perverti les Indiens du Pas à sa manière de prier, et ne les ait par là mis en danger d'essuyer une autre attaque du même fléau.
Les exhortations du missionnaire relativement à la nécessité d'embrasser la vraie foi ne firent qu'accentuer l'aigreur des deux sauvages à son égard. Elles décidèrent sans doute de son sort.
Et, de peur que leur crime ne fut rapporté aux blancs, ils se virent dans la nécessité de se défaire d'abord de son compagnon métis, que l'un des deux vieillards tua d'un coup de fusil. L'autre tira alors sur le prêtre ; mais telle était son agitation à la pensée des conséquences de son acte qu'il le manqua.
Les armes des deux meurtriers se trouvaient donc déchargées. Appréhendant que l'objet de leur haine ne vint à s'échapper pendant qu'ils les rechargeaient, ils pressèrent vivement un troisième sauvage, nommé Vizéna, le beau-fils de Tchimékatis, qui revenait justement d'une petite tournée de chasse
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aux lièvres aux alentours du campement, de tuer le prêtre.
— Tire dessus; fusille-le vite! cria Tchimékatis. Mais Vizéna ne se croyait point de taille à tuer
un prêtre, surtout lorsque celui-ci ne lui avait rien fait et alors qu'il n'avait point été monté contre lui par les stupides accusations de Chètakonn. Son beaupère insista donc :
— Tue-le, te dis-je, ou bien il va nous tuer luimême ^^
Avec répugnance Vizéna tira le coup fatal et M. Darveau tomba mort près de son canot.
Les trois mécréants épargnèrent le petit Muskégon, parce qu'il était l'un ,des leurs; mais ils lui défendirent sous les peines les plus graves de jamais souffler mot de ce qui était arrivé. Comme, plus tard, il lui arrivait, en cas de contradiction, de menacer de tout révéler, l'un des meurtriers le prit un jour avec lui à la chasse et il ne fut jamais plus revu.
Les corps furent laissés sur la grève, où ils restèrent plusieurs jours. Quand on les trouva, ils étaient dans un état de décomposition trop avancé pour qu'on put les examiner. Un ours, dont les pistes étaient bien visibles, avait traîné le corps de M. Darveau et en avait partiellement mangé une jambe.
Pendant ce temps on faisait courir le bruit que le prêtre et ses compagnons s'étaient noyés, bien que le lac eut été d'un calme peu ordinaire quand ils
12. L'Indien fait probablement allusion ici à la puissance magique qu'il prête au missionnaire catholique.
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s'étaient embarqués à la baie des Canards. Darveau était connu pour son intrépidité, sinon son imprudence, sur l'eau. Ceux-là crurent donc la rumeur sans trop de peine qui n'étaient point au courant des chuchottements qui, aux feux de bivouac indiens, faisaient secrètement passer aux oreilles une tout autre version de l'affaire.
L'iniquité était consommée. Le Windigo du catéchiste protestant avait eu le sort auquel tous ses semblables doivent s'attendre dans la société indienne. Du même coup, l'Eglise de Saint-Boniface perdait un de ses ministres qui promettaient le plus, et cette perte était d'autant plus grande que, à rencontre de tous les prêtres qui avaient jusque-là offert leurs services à M^"" Provencher, M. Darveau « s 'étoit dévoué pour la vie », comme l'écrivait ce prélat. Ce jeune prêtre, dit-il encore, « avoit du zèle, une grande activité, s 'accommodoit de tout pour la vie et craignoit peu les privations auxquelles est souvent exposé un missionnaire ^^ ».
Autant qu'on peut le conjecturer, la tragédie du lac Winnipegosis dut arriver le soir du 4 juin 1844^*.
Comme épilogue nous mentionnerons ici que Cbè-