Dugas, Monseigneur Provencher, p
un sentiment de responsabilité pour le bien-être, même matériel, de ses ouailles qui le poursuivait partout. Il visitait sans cesse les colons à sa portée — surtout les bonnes sœurs qu'il avait fait venir — pour s'assurer qu'ils ne manquaient point du nécessaire.
Sa générosité ne connaissait d'autres bornes que celles que lui imposait l'exiguité de sa bourse. Un jour, un sauvage appelé Le Maigre lui déclara qu'il n'avait pas mangé depuis trois jours. C'était faux, et l 'évêque pouvait facilement s 'en douter. Il ne lui en donna pas moins tout un sac de pemmican.
Cette grande charité était si universellement connue que parfois même ceux dont il eut dû se méfier en abusaient. Toujours prêt à rendre service, il avait une fois prêté un bœuf de travail à un métis qui ne s'était jusqu'alors fait remarquer par aucun amour de l'industrie. Peu après, l'homme revint trouver le prélat et lui annonça qu'il venait de lui arriver un malheur.
— Quel malheur? demanda l 'évêque intrigué.
— Eh bien! Monseigneur, le bœuf que vous m'aviez prêté s'est cassé le cou.
— Cassé le cou ! répéta Provencher, qui essayait de mesurer sa perte. Puis se ravisant :
— Si du moins, on pouvait tirer parti de sa viande ?
— Quant à cela, remarqua le rusé métis, je ne pense pas qu'elle soit bonne pour vous, mais elle sera sûrement bonne pour moi, . .
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Le prélat sourit à cette distinction, et la lui laissa avoir sans seulement se demander si la réputation de son interlocuteur ne l'autorisait point à soupçonner qu'il eut aidé son bœuf à se casser le cou.
Mais s'il était indulgent lorsqu'il était seul en cause, il ne pouvait souffrir qu'on s'attaquât à ses religieuses. Un métis — peut-être le même individu — s'était abaissé jusqu'à voler une vache qui appartenait au couvent, et l'avait vendue pour pouvoir célébrer une noce à la manière du temps. Le larcin ayant été découvert, la mère du voleur se jeta à genoux devant M^ Provencher pour lui demander d'empêcher que son fils ne fut puni comme il le méritait. Mais le prélat ne voulut rien entendre.
— Non, dit-il; c'est précisément pour de pareilles gens que la prison est faite.
Plutôt par esprit de charité que pour un autre motif, il avait constamment chez lui des enfants ou jeunes gens qu'il élevait et établissait ensuite à ses propres dépens. L'une de ces personnes qui, de concert avec ses deux frères, était devenue comme un membre de sa famille, au sens latin du mot, se rappelle encore son étonnement, mêlé d'un religieux respect, lorsqu'elle découvrit un jour que l'évêque avait pour oreiller, non pas un sac de plumes ou de foin comme les autres colons du temps, mais un billot de bois de chêne. A l'instar de tous ceux qui l'ont connu, elle parle aussi des pénibles travaux auxquels il se livrait dans les champs, labourant luimême, autant par mortification que pour l'exemple,
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ensemençant, coupant et engerbant le blé, allant cherclier du bois avec un attelage de bœufs « au pas tranquille et lent », etc.
Par ailleurs, tout ce qui pouvait être une occasion de péché trouvait en lui un censeur impitoyable. Parmi ceux qu'il élevait comme ses propres enfants, se trouvait un Tom Harrison, métis de langue française en dépit de son nom anglais. Ce jeune homme était passionné pour la danse, et, bien qu'il ne sortit jamais le soir sans permission ni sans désigner l'endroit où il voulait se rendre, il lui arrivait souvent d'en prendre occasion pour visiter des gens de caractère moins irréprochable, où il passait la soirée à danser.
Un soir que pareille escapade lui était arrivée, il fut reçu à la porte par l'évêque lui-même, qui sur le moment ne lui fit aucun reproche concernant l'extrême prolongation de son absence. Mais, ayant peu après appris que Tom avait passé la soirée à danser, il alla le trouver, et lui demanda si le rapport qu'on lui avait fait était exact. Harrison avait ses défauts ; mais il était franc et il avoua de suite sa faute.
— Ainsi donc, demanda le saint prélat, vous aimez toujours à danser?
— Oui, Monseigneur.
— Vous êtes bien sûr que vous ne pourrez jamais y renoncer?
— Oui, Monseigneur.
C'en était trop pour Provencher. Après un silence :