CHAPITRE III
PKOGKES ET DECADENCE
La tragédie de l'île au Massacre eut dans le sud les effets délétères qu'il était facile de prévoir. La nouvelle de ce qu'on appelait la défaite des Français sous Lavérendrye parvint le 23 août 1736 au fort Beauharnois, où commandait Legardeur de Saint- Pierre. Le 16 septembre suivant, un chef sioux entra dans le fort portant en guise de pendant d 'oreille un sceau d'argent qui fut reconnu pour avoir appartenu au P. Aulneau. A cette vue, le commandant français, soldat impétueux bien plus qu'habile diplomate, arracha à l'Indien l'ornement improvisé, et avec lui une partie de l'oreille.
Peu après, les Sioux brûlèrent le fort d'une tribu alliée aux Français et, arrachant les piquets de la clôture de la mission catholique sur le lac Pépin, en firent un feu de joie. Dès lors ce ne fut plus qu'une suite ininterrompue d'actes d'hostilité contre le fort et la mission, en sorte que, après avoir consulté le P. Guignas, supérieur de cette dernière, de Saint-
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Pierre évacua son établissement et le prêtre sa mission le 30 mai 1737 \
Quand Lavérendrye apprit la calamité qui était venue s'ajouter à ses nombreux déboires, il fut comme anéanti par le coup qui le frappait. Dans les premiers moments de consternation, la pensée lui vint de se rendre aux pressantes instances des Indiens qui voulaient le voir à leur tête pour aller venger un crime si gratuit. Mais il se ravisa bien vite et, dans le but de laisser la première effervescence des passions se calmer, il donna des ordres sévères pour que rien ne fut fait dans ce sens avant qu'on ne connut l'avis du «Grand Père» de l'est, c'est-à-dire du gouverneur de Beauharnois.
Entre temps, il envoya, le 17 septembre 1737, chercher les restes des victimes de la cruauté siouse, à savoir les corps de son fils et du missionnaire, ainsi que les têtes des voyageurs ^ qu'il fit enterrer dans la chapelle de son fort.
Dès lors, nombreuses et retentissantes furent les clameurs pour une guerre d'extermination contre les Sioux. Lavérendrye n'en voulut point entendre parler. Pourtant, dans l'automne de l'année suivante, un parti de Français captura quelques-uns
1. Le gouverneur de Beauharnois écrivit dans son rapport de 1738 que " cet officier avoit ajouté qu'il seroit bon de détruire cette nation ", tâche dont l'impétueux de Saint-Pierre était loin de soupçonner la difficulté.
2. On dut plus tard apporter au fort Saint-Charles les ossements de ces voyageurs, puisque quelquee-uns y ont été trouvés dans un état d'irrégularité qui montre que ce furent les ossements, et non les corps, qu'on y enterra.
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des meurtriers, parmi lesquels se trouvait l'Indien qui avait tué le prêtre. Mais comme on était sur le point de les mener aux quartiers généraux des blancs dans le but de leur faire expier leur crime, les prisonniers furent délivrés par des Indiens de la même tribu, qui avaient peut-être aussi trempé leurs mains dans le sang des étrangers ^
Loin de se laisser abattre par ce désastre, Lavérendrye tourna son attention vers la reprise de ses découvertes. Mais, pour obéir aux incessantes sollicitations des Cris et des Assiniboines, il crut devoir se rendre d'abord à Montréal. Sa situation financière, maintenant critique, lui faisait une loi de cette démarche. De Beauharnois le reçut bien, et l'engagea fortement à suivre une politique d'apaisement vis-à-vis des sauvages ; mais les marchands furent sans pitié. Ils ne se gênèrent pas pour insinuer ouvertement que l'inanité de son administration avait seule pu l'acculer à pareille impasse. D'un autre côté, les envieux ne se lassaient point de proclamer qu'il visait plus à acquérir des pelleteries qu'à ajouter de nouvelles contrées à la colonie.
Cependant, à force d'explications et en refoulant dans son cœur l'indignation qui aurait pu le gagner, il parvint à équiper quelques canots avec lesquels il reprit le chemin de l'Ouest.
Le 2 septembre 1738, il revoyait le fort Saint- Charles.