‹ Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadienChapitre 31 sur 195 · Journal, p. 26 de l'édition de New York · texte numérisé non relu

Journal, p. 26 de l'édition de New York

ÉPOQUE DE TEANSITION 69

gnées par cet officier ou ses engagés, peut-être par certains qui s'étaient mariés dans la tribu desservie par ce fort ^.

Et puis, abstraction faite de ces pionniers, nous avons les Canadiens-français qui émigrèrent vers les «Paj's d'en haut», comme on appela longtemps ce qui est aujourd'hui le Manitoba et les autres provinces des plaines canadiennes. Parmi ces coureurs de bois plusieurs s'y portèrent entre la cession du Canada et l'organisation de la compagnie du Nord- Ouest. Ainsi nous voyons qu'un certain Louis No lin s 'établit dans la vallée de la rivière Rouge dès 1776, Un autre catholique de même race, Augustin Cadot, s'y trouvait en 1780. Ce sont là des cas qui représentent une classe, celle des fameux « hommes libres », qui devait devenir très nombreuse dans les plaines de l'Ouest.

Avant la Cession, tous les traiteurs de l'Ouest avaient été français, vu que les Anglais de la baie d'Hudson n'avaient jamais osé s'aventurer dans l'intérieur des terres. Profitant de l'expérience qu'ils avaient acquise dans le Bas-Canada, les autorités avaient limité le nombre des commerçants en fourrures à quelques rares individus, auxquels elles avaient délivré des permis pour des territoires déterminés, dans le but d 'identifier plus facilement tout

6. Le passage du livre de Eoss Cox (Aâventures in tlie Colunibia Hiver) qu'on cite communément, ou auquel on fait allusion, pour établir l'influence acquise par les premiers Jésuites sur les Indiens de l'Ouest, a trait à la région contiguë au lac Supérieur et non au Canada central.

parti qui se serait rendu coupable d'infraction aux lois qui prohibaient la vente des spiritueux aux Indiens.

Les nouveaux maîtres du pays abolirent ces restrictions.

En conséquence, quelques particuliers de race anglaise, et généralement protestants, en prirent occasion pour pénétrer dans le mystérieux Occident à la recherche des pelleteries. Malheureusement, les boissons enivrantes formaient généralement une partie notable de leur équipement, et il serait impossible d'exagérer les désordres auxquels l'eau de feu donna lieu chez les indigènes. Les meurtres et les accrocs à la morale, les vols à main armée et des violences de toute sorte découlaient de ces excès dans le boire comme la lumière résulte des rayons du soleil \

Un jeune Ecossais du nom d'Alexandre Henry fut un des premiers protestants qui se lancèrent

7. Les cas suivants, pris au hasard dans le journal de l'un de ces traiteurs, donnent une idée assez exacte de l'effet des boissons enivrantes sur les sauvages à l'époque où nous en sommes arrivés dans notre récit. " Wm. Henry a donné un baril de 10 gallons de boisson alcoolique gratis. Pendant l'état d'ivresse générale qui s'en est suivi, le fils de la Queue de Porc-Epic a été tué par son beau-père, Courte Oreille. Il a reçu quinze coups de poignard dans le ventre et la poitrine, et est tombé mort sur place. Quelques jours avant cette affaire, le même Courte Oreille avait tiré sur lui; mais comme son fusil était chargé à blanc, ce dernier en fut quitte pour quelques grains de poudre qui se logèrent dans sa peau et ne lui firent aucun mal. Il y a une dizaine de jours, un Saulteur {sic) fut assassiné par sa femme, qui lui mit le canon de son fusil dans la bouche et lui fit sauter la cervelle. . . Les meurtres sont si fréquents parmi ces gens-là que nous y faisons peu attention. Leur unique excuse pour ces outrages est qu'ils sont ivres " (Jovrnals of Alexo.iider Henry and of David^ Thompson, vol. I, p. 429,; New York, 1897).

dans le commerce des fourrures après le départ des Français (1761-76). Il était de société avec un Jean- Baptiste Cadot et guidé par un autre catholique, Etienne Campion, tandis que chaque membre de son équipage appartenait également à la race des anciens voyageurs.

D'autres suivirent bientôt son exemple et en peu de temps amassèrent des quantités de fourrures qui ne contribuèrent pas peu à faire grossir les rangs des traiteurs anglais. Dès lors, aucun riche marchand de Montréal n'hésitait plus à leur avancer les approvisionnements nécessaires.

Mais cette même surabondance de commerçants en pelleteries, outre qu'elle occasionnait une démoralisation indescriptible, finit par ruiner quelquesuns des aventuriers, qui se trouvèrent battus par d'autres dont la provision de rhum était plus abondante et dont les scrupules gênaient moins les aspirations de leur cupidité.

D'autre part, la compagnie de la baie d'Hudson, qui depuis la Cession était en relations commerciales suivies avec les Indiens des plaines, vit d'un très mauvais œil cette nouvelle nuée de sauterelles qui s'abattaient sur ce qu'elle considérait comme son domaine exclusif. Ses membres furent alors pris d'une vigueur à laquelle on n'était point habitué dans les glaces de leur baie. Ils fondèrent de nouveaux postes, envoyèrent des représentants arracher les fourrures aux mains des sauvages qui leur

72 l'église dans l'ouest canadien

devaient et s'efforcèrent d'affirmer leur monopole d'une manière quelque peu efficace.

Les marchands de Montréal qui fournissaient les effets aux aventuriers qui leur tenaient lieu d'agents, s'aperçurent bientôt qu'une action commune devenait nécessaire si les Canadiens voulaient se mesurer avec quelque chance de succès avec leurs rivaux anglais qui jouissaient d'une si forte organisation. Telle fut l'origine de la fameuse compagnie du Nord-Ouest. MM. Benjamin et Joseph Frobischer, avec M. Simon McTavish, en furent les fondateurs et premiers actionnaires (1783-84).

En très peu de temps, cette énergique corporation couvrit l'Amérique Britannique du Nord d'un véritable réseau de sentiers menant à chacun de ses postes de traite, qui bientôt laissèrent fort peu à faire à sa riche mais moins entreprenante rivale, la compagnie de la baie d'Hudson. Lorsque, pour sauver sa propre existence, celle-ci constata la nécessité d'adopter en grande partie les méthodes des Français, comme on appelait alors les Canadiens dont les ancêtres étaient venus de France, et établit des forts tout près des siens, il s'ensuivit une lutte dont on ne pourra jamais soupçonner l'acerbité, à moins d'avoir vécu dans les régions lointaines où se fait encore le commerce des animaux à fourrure, et où les conventions et les codes de la civilisation sont chose à peu près inconnue.

Néanmoins, toutes les chances étaient du côté de la corporation canadienne. Connaissant la préfé-

ÉPOQUE DE TEANSITION 73

rence des Indiens pour les Français ^ la compagnie du Nord-Ouest se fit une règle d'être représentée sur les plaines par autant d'individus que possible de cette nationalité. De fait, à peu près tous ses employés, contremaîtres, voyageurs, ouvriers, guides et interprètes, étaient de langue française, et partant catholiques, tandis que beaucoup de ses commis appartenaient à la même race ®.

Aussi arriva-t-il que, pendant plus de cinquante ans, le français fut la langue universellement parlée dans l'Ouest canadien, en dehors des factoreries de la compagnie de la baie d 'Hudson. Même les officiers écossais préposés aux principaux forts devaient connaître cette langue, et la facilité avec laquelle ils parsemaient leur correspondance de locutions, et parfois même de phrases entières, de la langue de Racine et de Bossuet, alors même qu'ils écrivaient en anglais, est là pour démontrer jusqu'à quel point ils étaient devenus familiers avec elle.

Considérés dans leur ensemble, les enfants du Saint-Laurent transformés en coureurs de bois, privés dans la sauvagerie de l'Ouest de tout ce qui rappelle la religion et les aménités sociales, n'auraient pu être cités comme des chrétiens exemplaires. Il ne serait pas moins injuste de les décrire comme

8. Qu'ils aimaient mieux, mais craignaient moins, que les Anglais, au dire de Saint-Pierre.

9. L'abbé G. Dugas affirme que " les trois quarts de ses commis étaient anglais et écossais" (L'Ouest Canadien p. 163). En réalité, en 1804, l'année même que cet auteur cite à ce propos, sur 72 commis dans l'emploi de la Compagnie il y en avait 31 de race française.

74 l'église daxs l'ouest canadien

irréligieux. Leur langage dénotait trop souvent une impiété qui, chez eux, était pure bravade et n'avait aucune racine dans le cœur. Il n'était nullement un indice de leurs intimes convictions. Ils restaient souvent tout aussi fidèles à l'observation des lois de Dieu et de l'Eglise que le permettaient leur condition, l'état du pays et l'obéissance qu'ils devaient à leurs maîtres.

La récitation quotidienne de quelques prières, sans être générale, n'était point rare parmi eux. Ils se rappelaient et gardaient autant qu'il le pouvaient les principales fêtes de l'année liturgique, administraient le baptême aux enfants et aux mourants, et ceux qui passaient de vie à trépas étaient toujours honorés d'un enterrement accompagné de prières publiques.

«C'est aujourd'hui le .dimanche de Pâques, d'après les Français, » écrit à la date du 11 avril 1799 James Mackenzie, traiteur qui n'était rien moins que partial aux gens de notre race ". Il continue son journal par la mention suivante : « La femme de Cadien Leblanc étant tombée malade. . . Dusablon, bien que le plus hête ", fut ordonné prêtre, et il baptisa la moribonde ^' ». De même Alexandre Henry, le jeune, consigne dans sa chronique de l'année suivante une semblable reconnaissance, par les membres de son équipage, d'un jour de fête d'obli-

10. Dans Masson, Les Bourgeois du Nord-Oïiest, vol. II, p. 385.

11. Cette expression se trouve en français dans le texte anglais du traiteur.

Page 1