CHAPITRE m
Il n'était dès lors que trop évident pour le comte de Selkirk que, sans le puissant secours de la religion, les meilleurs plans pour la réussite d'une entreprise comme la sienne étaient condamnés à n'aboutir à rien. Pendant six longues années, il avait été obligé de se passer de l'aide de tout ministre d'un culte parmi ses colons et la population remuante au sein de laquelle ils s 'étaient établis. Le résultat avait été désastreux.
Et maintenant que les rangs des catholiques étaient grossis par l'arrivée de nouvelles familles canadiennes-françaises et l'accession de ses Meurons, ceux qui professaient cette religion devaient comprendre à peu près les trois-quarts de la population non absolument indigène. Il lui fallait donc à tout prix un prêtre s'il voulait que l'œuvre qu'il avait tant à cœur jouit d'un peu de stabilité.
Faute de chapelain, Miles Macdonell s'était vu dans la nécessité de remplir lui-même celles de ses fonctions qui n'étaient point incompatibles avec l'état laïque. «J'ai marié l'hiver dernier deux de
nos serviteurs à des filles de colons et baptisé quatre enfants nés parmi nous, » écrivait-il à son patron en date du 25 juillet 1814. Venait alors l'inévitable refrain : « J 'espère que l 'arrivée de quelque ministre du culte me soustraira à une si terrible tâche \ »
Il était maintenant évident qu'on chercherait inutilement ce prêtre en Irlande. Sans compter l'insuccès de Lord Selkirk auquel nous avons déjà fait allusion, il y avait la question de langue aussi bien que celle de juridiction. Bien qu'encore dénuées de toute organisation ecclésiastique, ces immenses régions appartenaient de droit à l'évêque de Québec. Et puis, au moins les neuf-dixièmes des catholiques qui s'y trouvaient avaient le français pour langue maternelle.
Heureusement qu'il y avait à la tête de ce vaste diocèse un homme qui n'avait rien tant à cœur que l'extension du royaume de Dieu, M""" Joseph-Octave Plessis, homme supérieur, aussi zélé pour la conversion des âmes dans les pays lointains que pour la sanctification de celles de ses propres diocésains. Il avait déjà tourné les regards vers l'ouest et, dès 1815, il avait fait des ouvertures à la compagnie du Nord-Ouest dans le but d'en obtenir les facilités nécessaires pour le passage d'un missionnaire de Montréal au lac la Pluie.
C 'était d 'abord son intention d 'exécuter lui-même cette tournée apostolique; mais les circonstances
1. Preuve évidente que les premiers baptêmes et mariages faits au Manitoba furent célébrés selon le rite catholique.
l'avaient forcé d'en charger un de ses prêtres. Après avoir consulté M. McGillivray et d'autres grands personnages de la compagnie du Nord-Ouest, il avait reçu de M. Angus Shaw une réponse favorable écrite au nom de cette corporation -.
Ce voyage devait se faire dans l'été de 1816. Mais avant que le prélat eut pu mettre son projet à exécution, Miles Macdonell lui adressa au commencement du printemps une lettre qui lui fit changer ses plans. Après avoir remercié Dieu de la préservation de la jeune colonie de la Rivière-Rouge « malgré les actes inouïs de barbarie dont on s'était rendu coupable dans le but de l'étouffer à son berceau», le gouverneur plaidait ainsi sa cause:
« Vous savez, Monseigneur, qu 'il ne peut y avoir de stabilité dans le gouvernement des Etats ou des royaumes si la religion n'en est constituée la pierre angulaire. Mon but principal en acceptant la direction de cette entreprise ardue, bien que louable, était de faire en sorte que la foi catholique fut la religion dominante dans notre établissement, si la divine Providence me jugeait un instrument digne de mettre ce projet à exécution. Avec l'esprit libéral qui le distingue, le comte de Selkirk avait consenti sans peine à me laisser emmener la première année un prêtre irlandais. Votre Grandeur connaît le résultat fâcheux de ce premier essai.
« Nos besoins spirituels augmentent avec notre nombre. Nous avons beaucoup de catholiques d'E-