‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiquesChapitre 25 sur 26 · S HISTOIRE · texte numérisé non relu

S HISTOIRE

son fameux Hituel, et Arnauld^ de concert a^ec quelques-uns de ses amis^ fit imprimer^ à Mons^ une traduction du Nouveau-Testament, qui excita une polémique dont nous devons parler.

En 1666 S le P. Amelote, prêtre de l'Oraloire, avait publié une traduction française des quatre Évangiles. Il prétendait l'avoir entreprise d'après les ordres de l'assemblée du clergé de 1655, et il la dédia à Pérélixe, archevêque de Paris. Dans le même temps^ Arnauld el ses amis sollicitèrent le privilège nécessaire pour l'impression de leur traduction; le chancelier le leur refusa, ce qui les obligea à s'adresser à Pontanus, docteur et professeur de théologie en l'Université de Louvain et censeur roval des livres dans les Pays-Bas. Ce docteur approuva la traduction qui lui était présentée, le 14 juin 1666; l'évêque de Namur lui donna aussi son approbation au mois d'octobre de la même année. Sur l'approbation de Pontanus, le roi d'Espagne accorda le privilège pour l'impression, et Gaspard Migeot, de Mons, l'imprima avec la permission de l'Ordinaire, qui était l'archevêque de Cambrai. Cette traduction se répandit bientôt en France. Dès 1667, le P. Maimbourg, Jésuite, déclama contre elle pendant trois mois dans les sermons qu'il prêchait à l'église de la maison-professe de sa Société, rue Saint-Antoine. Arnauld répondit aux sermons de Maimbourg ; l'archevêque de Paris se mêla à cette polémique par une ordonnance du 18 no vembre 1667 ; sans entrer dans l'examen du livre, il le condamna et défendit de le lire, parce qu'il circulait dans son diocèse sans sa permission. Cette ordonnance fut suivie d'un arrêt du Conseil d'État portant défense de vendre et débiter la traduction du Nouveau-Testament de Mons.

Quelques évêqucs condamnèrent, à l'exemple de Péréfixe, le Nouveau-Testament de Mons ; mais celui qui soutint celte condamnation avec le plus d'éclat fut George d'Aubusson, archevêque d'Embrun, qui fit rendre contre ce livre une ordonnance par son grand-vicaire, Antoine Lambert. Cet ecclésiastique reproche surtout aux traducteurs a d'avoir substitué au texte littéral de la Vulgate un autre texte littéral qui est prétendu plus correct. » Arnauld t»t ses amis avaient en effet traduit le Nouveau-Testament sur la version des Septante, reconnue aussi bien que la Vulgate pour authentique dans l'Église. ^

* Œuvres d* Arnauld, t. vi et ix : Ellies du Pin, Hist. Eccl. du xvii.« tï.èdc, t. III ; d^Avrigny, Mém. chronol., ann. 1667.

DE l'Église de frange. 409

Le cardinal Antoine Barberini^ archevêque de Heims; donna aussi 9 le 4 janvier 1668^ une ordonnance contre la traduction de Mons.

L'abbé de Bertueil critiqua les ordonnances des archevêques de Paris et d'Embrun en deux dialogues satyriques; et y attaqua surtout le second de ces prélats. Celui-ci, pour se venger, adressa une requête au roi, non-seulement contre la traduction de Mons, mais contre les Jansénistes en général qu'il présentait comme des hérétiques et des criminels d'Etat. Après avoir présenté sa requête au roi, il la répandit dans Paris et dans toutes les provinces.

Le P. Annat attaqua le Nouveau-Testament de Mons, et un docteur en théologie y releva plusieurs endroits qu*il regardait comme inexacts. Port-Royal répondit à ces livres et justifia son œuvre; un écrit fut dirigé contre l'ordonnance même de l'archevêque de Paris; on y prétendait que cette ordonnance était nulle, et que la lecture du Nouveau-Testament de Mons était licite dans le diocèse de Paris. Cette attaque directe provoqua une seconde ordonnance de Péréfixe, datée du 20 avril 1668, et dans laquelle il condamna non-seulement la version de Mons, mais plusieurs: ou\Tagcs faits • pour sa défense.

Toutes les versions en langue vulgaire, même exactes, sont condamnées à Rome; il n'est donc pas étonnant que celle de Mons y ait été censurée ; le 20 avril 1668, le pape donna un bref dans lequel elle est qualifiée de « téméraire, dommageable, non conforme à la Vulgale, et contenant des chose? qui peuvent blesser les personnes simples, » et en conséquence, la lecture en fut défendue sous peine d'excommunication ipso facto.

On donna en même temps un autre bref à Rome contre le Rituel que venait de faire imprimer Pavillon, évêque d'Aleth *. Ce rituel avait été revu et augmenté par Amauld, et tous les évêques de France, même Péréiixe, archevêque de Paris, le regardaient comme un chef-<rœuvre. 11 déplut néanmoins à la cour de Rome, et le pape donna contre lui un de ces brefs appelés 9fotu proprio, c'est-à-dire sans en avoir été requis et de son propre mouvement. Le rituel d'Aleth est qualifié avec rigueur dans ce bref, et il y est ordonné d'en livrer tous les exemplaires aux inquisiteurs ou aux Ordinaires pour être brûlés sans délai.

< Œuvres dVVruauId, t. xxxvu; Ellics du Pin Htst. Eccl. du xni.* siècle, t. ni; d*Avrigny, Mém. cbronol., ann, 1666.

410 HISTOIBC

Les évéques de Frauce adressèrent une reiuonti*auce au roi contre le bref rendu contre le rituel ; le nonce se garda bien de le publier, et il fut considéré comme non-avenu; quant à celui qui était dirigé contre le Nouveau-Testament de Mons, le nonce l'envoya de sa propre autorité aux évéques. Cette conduite était coivtraire aux lois qui voulaient que tout acte émanant de Rome ne fût publié que par le roi, après lettres-patentes vérifiées au Parlement.

Le procureur général dénonça au roi cette irrégularité et lîl un mémoire pour prouver que ce bref ne pouvait être reçu en France. Louis XIV, jaloux de son autorité et voulant ménager la conr de Home, prit un moyen-terme. 11 fit avertir le nonce par le chancelier qu'il eût à retirer au plus vite tous les exemplaires du bref expédiés par lui ; sans quoi, il laisserait agir te Parlement. Le nonce se hâta de retirer des mains des évéques tous les exemplaires du bref, qui ne fut point reçu en France.

Malgré le défaut d'acceptation, reconnue de tout temps comme nécessaire, quelques ennemis de Port-Royal prétendirent que le bref du pape était obligcitoire en France. Le maréchal de Bellefonds ayant consulté Bossuet sur ce point, le savant é\êque lui répondit en ces termes : *

a La bulle dont vous m'avez envoyé copie a été publiée seulement à Rome. Noua ne nous tenons point obKgés en France à de pareilles constitutions jusqu'à ce qu'elles soient envoyées aux Ordinaires, pour être publiées par tous les diocèses ; ce qui n'a point été fait dans cette occasion. Ainsi cette bulle n'est pas obligatoire pour nous, et ceux qui savent un peu les maximes en sont d'acconl. Néanmoins, si l'on voit que les simples soient scandalisés de nous voir lire cette version et qu'on ne croie pas pouvoir suftisamment lever ce scandale, en expliquant son intention, je conseillerais plutôt de lire la version du père Amelolc, approuvée par feu ]\lonsieur de Paris ^ ; parce que, encore qu'elle ne soit ni si agréable, ni peut-être si claire en quelques endroits, on y trouve néanmoins toute la substance du texte sacré, et c'est ce qui soutient l'âme. Je vois avec regret que quelques-uns aifectent de lire une certaine version, plus à cause des traducteurs, qu'à cause de Dieu qui parle ; et paraissent plus touchés de ce qui vient da génie ou de

< Bossuet, Lettres diverses, 19.

> Bossuet n*écrivit cette lettre fiu*après la mort de PéréHxe.

l'éloquence de l'iirterptète, que des choses mêmes. J'aime^ pour raoi^ qu'on respecte, qu'on goùle et qu'on aime dans les versions les plus simpteSy la sainte vérité de Dieu. •

» Si la version de Mons a quelque chose de hiàmable, c'est principalement qu'elle affecte trop de politesse et qu'elle veut faire trouver, dans la traduction, un agrément que le Saint-Esprit a dédaigné dans l'original. Aimons la parole de Dieu pour elle-même ^ que ce soit la vérité qui nous touche et non les ornements dont les hommes éloquents l'auront parée. La traduction de Mons aurait eu quelque chose de plus vénérable et de plus conforme à la gravité de l'original si on Favait faite un peu plus simple et si les traducteurs eussent moins mêlé leur industrie, et l'élégance naturelle de leur esprit à la parole de Dieu. Je ne crds pas pourtant que Ion puisse dire sans témérité que la lecture en soit défendue, dans les diocèses où les Ordinaires n'ont point fait de semblables défenses; et, sans la considération que j'ai remarquée du scandale des simple::, j'en permettrais la lecture sans difficulté. »

Les savants travaux de iiossuet sur TÉcriture-Sainte donnent beaucoup de poids à son opinion sur la version de Mons. On doit remarquer que le seul défaut qu'il trouve à cette version est son trop d'élégance ; il n'était donc pas de ceux qui, par esprit de parti, voulaient y trouver des hérésies. Quelque temps avant d'écrire cette lettre, il avait commencé, du consentement de Péréfixe, Texamen de la version de Mons avec Arnauld, de La Lane, Sacy et Nicole qui y avaient travaillé. L'examen avait commence par VEpilre aux Romains^ regardée comme la plus diflicile. Les auteurs de la version y faisaient, avec une docilité sans bornes, toutes les corrections que Bossuet leur demandait. La mort de Péréfixe interrompit ce travail ; de Harlai, sou successeur, ne voulut point permettre qu'on le continuât ^

Celui qui avait fait le plus de bruit contre la version de Mons était, comme nous l'avons dit, Georges d'Aubusson, archevêque d'Embrun. La requête qu'il adressa au roi contre les écrivains de Port-Royal donna à ceux-ci la pensée d'en présenter une pour se défendre contre ses accusations. Elle fut rédigée par Arnauld et de La Lane ' et remise entre les mains du ministre de Lionne. Louvois se chargea de la présenter au roi» Cette requête n'est qu'im

1 De Beausset, Hist. de Bossuet, li\. ii.

i On la trouve ao t. xxir des OEuiTes complètes d* Arnauld.

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éloquent et savant plaidoyer, dans lequel les écrivains de Port- Royal réduisent en poussière les arguties, les erreurs manifestes et les accusalions^raensongères de Tarchevêque d'Embrun; ils supplient le roi, en finissant, de donner la paix à TÉglise, et protestent qu'ils sont disposés à signer le formulaire eu promettant une adhésion sincère et vraie sur la question doctrinale, et une soumission respectueuse sur la question de fait.

La requête de Port-Royal fut imprimée ; on en répandit un grand nombre d'exemplaires dans Paris, et elle produisit une impression favorable à la cause de Port-Royal. On commençait à être fatigue de tant de discussions, aussi vives dans la forme qu'elles étaient vaines en elles-mêmes. Tout, en eflet, se réduisait à savoir si l'on devait croire Jansenius hérétique ou s'il était permis d'interpréter son livre d'une manière orthodoxe. Malgré les efforts des Jésuites pour donner à celle question une haute importance, chacun comprenait enfin que la liberté sur cette question n'était pas fort dangereuse, et que, si l'on tenait absolument à ce qu'il fût hérétique, on pouvait bien se contenter, touchant ce fait, qui certes n'appartient pas au dépôt de la révélation, d'une simple soumission inspirée par le respect de l'autorité, de la discipline et du bon ordre de la société chrétienne.

On peut croire que la requête de Port-Royal ne fut pas sans influence sur Louis XIV et qu'elle contribua à lui inspirer des sentiments pacifiques.

La Providence élevait dans le même temps sur le Saint-Sîége un homme vertueux et ami de la paix. Alexandre VII étant mort le 20 mai 1667, le cardinal Rospigliosi fut élu à sa place au commencement du mois de juillet de la même aimée, et prit le nom de Clément IX.

Avant son exaltation, Rospigliosi ^ avait été en relations avec l'évêque de Comtninges, et Arnauld avait adressé en 1667 k son neveu un mémoire pour la paix. On pouvait donc croire qu'il ne suivrait pas aussi aveuglément que ses prédécessem^ les inspirations des Jésuites.

Au commencement de son pontificat, il donna un bref conforme à celui d'Alexandre Vil pour le Jugement des quatre évêques, mais on remarqua qu'il en avait retranché la clause qui ôtait à ces évé-

* Ext. mss. du P. Raptu, p. 290; Œuvres d'Amauld, t. xxiv.

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ques le pouvoir de récuser les juges. Le nonce Bargellim S qui arriva alors en France^ voulut d'abord faire du zèle et hâter le jugement des quatre évéques; mais il s'aperçut bientôt que Louis XIV ne désirait plus ce jugement qu'il avait sollicité; qu'un grand nombre d'évêques, de docteurs de la Faculté, de magistrats et même des religieux se prononçaient ouvertement en faveur des accusés. Le nonce se hâta d'en écrire à Rome et d'annoncer la lettre que dix-neuf évêques écrivirent au pape pour l'engager à suivre d'autres errements que son prédécesseur. Ces dix-neuf évéques étaient soutenus de vingt autres, comme l'écrivit le nonce au cardinal Altiéri '.

La lettre des dix-neuf évoques à Clément IX fut rédigée par

Félix Vialart, évéque de Châlons, une des gloires de l'épiscopat

français au dix-septième siècle et un des plus saints évoques de

cetle époque.

La lettre au pape qu'il fut chargé de rédiger était ainsi conçue :

« Très saint Père, )) Pendant que tout le monde se presse de rendre à votre Saiiiteté des témoignages de la joie que l'Église a reçue de son exaltation, et de lui souhaiter un heureux pontiiicat, nous n'avons pas ci*u que nous dussions nous contenter de ces devoirs communs, en lui donnant simplement des marques de notre respect et de notre vénération; mais, sachant qu'elle fait plus consister la grandeur et l'éminence de sa dignité dans les moyens qu'elle lui donne de s'appliquer à des soins et à des travaux salutaires à toute l'Église, que dans les honneurs humains et passagers qui y sont attachés, nous avons jugé que nous ne pouvions la congratuler d'une manière plus digne d'elle, qu'en lui présentant d'abord l'occasion d'acquérir une gloire immortelle devant les hommes et un très grand mérite devant Dieu. Vous les trouverez, très saint Père, dans les différends qui sont arrivés en suite des célèbres constitutions de vos prédécesseurs touchant les cinq propositions. Elles ont été reçues et publiées avec un même respect par tous les évéques de France, qui feront toujours gloire d'avoir autant de soumission que personne pour le Saint-Siège apostolique, et d'être aussi religieux observateurs de ses décrets. Que si quelques-uns de nos confrères ont été accusés

* V* la relation adressée au cardinal Alticri, par lo nonce BargeUioi, sous le titre de GiansenUmo estinto, » K. GiflTispnismo estinto.

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de n'aToir pas eu assez de réTârence pour ces coBsthutk»»^ Voirt Sainteté reconnaîtra sans peine que c'est injuâiemeHi fu'cn ki en a accusée. Leminenie veriu de ces ëvêquei oMige lewi» evmemii mêmes de reconnaUre qu'ils sont un des plus grands iurnemmts ée notre ordre, et qu'il n'y en a point qui édifient davantage V Église, qui veillent avec plus de soin au salut des âmes qui leur sont eom'^ mises, qui s'acquittent plus parfaitement de tous les devoirs de ht charge épiscopale. Mais ce que nous pouvons aesorer de plus est qu'ils mettent une grande partie de leur piété à avoir pour le Siège apostolique les sentiments de respect et de déférence auxquels ils sont obligés^ et à révérer très sincèrement la suprême lignite du vicaire de Jésus-Cbrist ; c'est en vainy très saint Père, qu'on les accuse d'y avoir manqué dans les mandements qu'ils ont faits pour la signature du formulaire, Il n'y a riefi de plus mjuste et de plus mal fondé que ce reproche, car qu'y a-t-il, dans ces mandements^ qui s'éloigne tant soit peu ou de la règle de la doctrine catholique, ou de la révérence qui est due à la chaire de saint Pierre ? Il s'était trouvé des gens parmi nous qui avaient eu la hardiesse de publier ce dogme nouveau et inom: que les décrets que rÉglise fait pour décider les faits qui arrivent de jour en jour, et que Dieu n'a point révélés, étaient certains et infaillibleF, et qu'ainsi on devait avoir la foi de ces faits, aussi bien que des dogmes révélés de Dieu dans l'Écriture et dans la Tradition. Et les mêmes personnes qui avaient introduit ce dogme, qui est également condamné par tous les théologiens anciens et nouveaux ', avaient la témérité de l'établir par la constitution de votre prédécesseur. Ces (''véques dont il s'agit, voulant s'opposer à ce mal et remédier aussi aux scrupules de quelques-uns^ ont cru devoir établir dans leurs mandements, la doctrine très commune et tris certaine qui est opposée à une erreur si manifeste, savoir, que l'Église ne défmit point avec une certitude entière et infaillible ces faits humains, que Dieu n'a point révélés; et qu'ainsi tout ce qu'elle

t Aujourd'hui» nous avons des partisans du dogme nouveau et inom, ei Von trouve dans certains livres destinés à renseignement théologique une thèse pour réclamer, pour TËglise et le pape, T infaillibilité dans le jugement de ce qu'ils appellent les faitt dogmatiques.

Rien ne dénote mieux le triste affaiblissement des études théologiques que cette thèse, aussi contraire au sens commun qu'& toute la tradilion et aux premier< principes de la foi chrétienne*

DE l'Église he fbànce. 415

exige des fidèles en ces rencontres est qu'ijs aient pour ces décrets le respect qu'ils doivent.

D Qu'y a-t-il, très saint Père, dans cette doctrine, qui soit injurieux au Sainl-Siége et qui ne soit plutôt très conforme à la religion et à la piété ; puisque non-seulement les plus grands vénérateurs du Siège apostolique, les cardinaux Baronius, Bellarmin, Palavicin l'ont soutenue et enseignée ; mais que la raison principale qui les a portés à l'établir est qu'ils l'ont jugé nécessaire pour maintenir l'autorité qu'a l'Église de définir les dogmes de la foi, et pour repousser les objections que font les hérétiques contre son infaillibilité ? Ainsi, très saint Père, si c'était un crime d'être dans ce , sentiment, ce ne serait pas leur erreur particulière, mais ce serait celle de nous tous, ou plutôt de toute l'Église. Et c'est pourquoi il y a eu plusieurs évoques, et des plus célèbres d'entre nous, qui ont fait la même chose qu'eux, ou par des mandements publics^ quoique non imprimés ; ou, ce qui n'a pas moins de poids, dans des procès-verbaux qui demeurent dans leurs greffes et dans lesquels ils ont expliqué fort au long cette doctrine. D'autres se sont rendus faciles aux ecclésiastiques qui ont voulu faire quelque addib'on à leur signature, pourvu qu'elle ne contînt rien que d'orthodoxe. Nous n'avons donc pas sujet de croire que Votre Sainteté puisse avoir aucun ressentiment contre des évêques d'une foi si pure et d'une vertu si reconnue ; et nous ne voulons point ajouter foi à ceux qui font imprudemment courir le bruit qu'elle agira d'une manière nouvelle et contraire à nos usages. Ce soupçon ne peut eîitrer dans l'esprit des évêques de France, qui ont accoutumé de n'être jugés que selon les canons et d'être toujours favorablement traités par les souverains pontifes. Nous ne douions point aussi que nos confrères n'eussent demandé la même chose à Votre Sainteté, avec toute sorte de respect et de confiance, s'ils n'avaient attendu de la sage conduite que tout le monde admire en elle qu'elle s'y porterait d'elle-même. C'est, très saint Père, ce que l'Église gallicane espère que Dieu a réservé à votre pontificat. Tous les fidèles soupirent après cette parfaite paix, comme devant être le fruit de votre sagesse. Cette paix se fera d'elle-même, pourvu qu'on ne la trouble point *. Ces contestations cesseront sans peine et sans que

* Les évoques rendaient ici un bel hommage aux écrivains de Port-Royal. Ils n*avaient, en effet, jamais écrit sur ces contestations, que pour répondre à des provocations. Dès que leurs adversaires les laissaient eu paix, ils 8*oc-

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personne ait sujet de se plaindre. Tout le monde rendra aux constitutions rhonneur qui leur est dû ; et, pendant que Votre Sainteté gouvernera le troupeau de Jésus-Christ en qualité de son suprême pasteur^ elle aura la joie de voir que tous les membres de TÉglise auront les mêmes sentiments et le même langage. Comme il n'y a rien qui puisse être plus utile à l'Église et plus glorieux à Votre Sainteté, nous ne cesserons de l'attendre de sa prudence et de demander à Dieu, par de continuelles prières, qu'il lui donne une longue jouissance du souverain pontificat, pour accomplir un si grand ouvrage, et qu'il la conserve longtemps pour le bien de son Église.

I) De Votre Sainteté, très saint Père, les très humbles et très obéissants fils. »

Cette lettre fut signée de l^archevêque de Sens, des évêques de Châlons, de Boulogne, de Meaux, d'Angoulême, de la Rochelle, de Comminges, de Conserans, de Saint-Pons, de Lodève, de Vence, de Mirepoix, d'Agen, de Saintes, de Rennes, de Soissons, d'Amiens, de Tulle et de Troyes K

Vingt autres évêques y adhérèrent, comme nous l'apprend le nonce Bargellini.

Les signataires de la lettre au pape en écrivirent aussi une à Louis XIV sur le même sujet. Ils l'assurent que, dans l'affaire des quatre évêques, que l'on a voulu lui rendre suspects, il ne s'agit ni de la foi, ni des constitutions des papes qui ont été reçues ti-ès religieusement dans leurs diocèses, mais d'une opposition juste <f à une nouvelle et pernicieuse doctrine, disent-ils, contraire à tous les principes de la religion, aux intérêts de Votre Majesté et à la sûreté de votre État, par laquelle on veut attribuer à Sa Sainteté ce qui n'apparlent qu'à Dieu seul, en la rendant infaillible dans les faits mêmes. C'est, Sire, tout leur crime d'avoir parlé comme l'Eglise s'est expliquée dans tous les siècles, et comme ont fait, même dans les derniers temps, les docteurs les plus zélés pour l'autorité du Saint-Siège. »

Dans la suite de leur lettre, les dix-neuf évoques s'appliquent à

cupaient de travauï plus utiles à FÉglise. Que Toa jette seulement un coupd*œil sur la grande collection des Œuvres d'Amauld, et Ton sera convaincu de ce que nous affirmons.

' Le nonce Bargellini rapporte, dans la relation, que celte lettre fût signée de vingt-deux évêques. On n*en connaît que dix-neuf.

DE l'Église db prancb. 417

faire comprendre au roi que les quatre évéques accusés ont les mêmes sentiments qu'un très grand nombre d'évéques de France, et qu'on ne peut les juger^ comme on l'a entrepris, sans blesser les libertés de l'Église gallicane et sans faire des évéques de simples vicaires du pape; ils terminent leur lettre en suppliant le roi de donner la paix à l'Eglise de France.

Cette lettre fut imprimée; on lu répandit et on tint des assemblées pour solliciter les adhésions d'un plus grand nombre d'évéques. Ceux qui avaient intérêt à entretenir les préjugés du roi cherchèrent à lui rendre la lettre et ces démarches suspectes ; il donna en conséquence ordre au Parlement de supprimer la lettre et d'informer contre les cabales et assemblées illicites. Le pieux Vialart, qui était sans doute l'auteur de la lettre, écrivit au roi et au procureur-général d'une manière aussi ferme que respectueuse, contre Farrôt rendu par le Parlement ; plusieurs autres évéques l'imitèrent.

Dans le même temps, les quatre évéques firent imprimer une circulaire, adressée à tous les évéques de France, pour les engager à prendre leur défense.

Après avoir exposé que le jugement dont ils étaient menacés était aussi contraire aux droits de l'épiscopat qu'aux libertés et aux usages de la France, ils demandent l'avis de leurs confrères sur les cinq questions suivantes :

« 1** Si les évéques peuvent souÉTrir en conscience qu'on renverse les canons qui ont réglé l'ordre que Ton doit tenir pour faire le procès à des évéques, et qu'on introduise un ordre nouveau contraire à nos libertés, dont il serait facile d'abuser pour opprimer les plus sjiints prélats, et si nous ne serions pas coupables d'une honteuse prévarication, en manquant par faiblesse à observer ce qui^a élé si sagement ordonné sur ce sujet dans les assemblées générafes de 1645 et de 1650 ^

)» 2® Si ce ne serait pas encore une négligence plus criminelle de ne pas s'élever contre cette nouvelle forme de jugement, où l'on ne peut que condamner et non pas absoudre, ni même rien écouter de ce qui peut servir à la justification des accusés, ce qui est le plus étrange renversement que l'on se puisse imaginer de toute sorte d'équité et de justice.

^ On avait pris, dans ces asisemblée», le parti des évoquer du Languedoc, accusés d^avoir pris pnrt à la révolte de Gaston.

418 HisToias

» 3» S'il y a rien qui fût plus capable de donner lieu d'autoriser Terreur, le relâchement et le désordre dans TEglise, que d'y htisser un exemple aussi pernicieux qui serait celui de six ou sept commissaires, qui auraient eu la hardiesse de faire un crime à des é\éques d'une conduite approuvée publiquement par plus de vingt autres, sans qu'il s'en soit trouvé aucun qui l'ait osé improuver ouvertement.

D 4*^ S'il n'est point à propos de représenter au pape que les évéques tiennent un rang assez considérable dans l'Église pour mériter qu'il lise les lettres qu'ils adressent au Saint-Siège ^ qu'il y fftsse attention et qu'il y réponde, à moins qu'il ne veuille bien que Ton prenne son silence pour une approbation de ce qu'ils lui auraient écrit, puisque s'il y trouvait à redire, il les en devrait avertir et leur faire voir en quoi ils auraient manqué, et non pas user envers eux d'une domination aussi impérieuse et aussi injuste que serait celle de les vouloir obliger de se croire coupables, sans daigner seulement leur apprendre quel est leur crime.

D 5^ S'il ne faudrait pas aussi faire savoir à Sa Sainteté que c'est traiter les évêques, qui ont l'honneur d'être ses frères, avec une indignité qui n'est pas supportable, que de mettre leurs actes publics qui portent leur noip et le caractère de leur autorité au même rang que toute sorte de méchants livres, sans leur en avoir fait au* paravant la moindre plainte à eux-mêmes, ni kur avoir donné aucun lieu ou de reconnaître leur faute s'ils en avaient commis quelqu'une, ou de se justilier si Ton avait mal pris leur pensée.

La circulaire des quatre évêques est datée du 25 avril 1668. Le 4 juillet suivant, Louis XIV donna, en son conseil, un arrêt qui la supprimait, ainsi que les lettres particulières adressées par les quati;^ évêques à tous leurs frères dans Tépiscopat ; défendait à tous les évêques d'y répondre ; leur ordonnait de renvoyer au chancelier les lettres qu'ils avaient reçues ; enfin leur enjoignait de s adresser au roi pour tout ce qui regarderait l'intérêt général du clergé de France, a sans entreprendre de faire ni adresser aucune lettre circulaire sur ce sujet qu'ils n'aient auparavant obtenu sa permission. D Cet arrêt dut faire comprendre aux évêques qu'il était dangereux de faire si souvent appel au pouvoir civil dans les affaires religieuses ; c'était grâce à son inten^ention que des prélats de cour

t Les quatre évêques font allusion aux lettres écrites au pape contre le formulaire, et auxquelles il n^avait pas jugé à propos de répondre.

DE L^ÉGUSB DB PBANCE. 41t

et les Jésiiiles avaient obtenu taqt de buUes et de brefs contre Port- Hoyai; Louis XIV n'était pas homme à s'arrêter dans la voie de l'absolutisme, et il profita des circonstances pour s*ériger en véritable chef de l'Eglise de France et faire sentir à la cour de Rome son autorité en des matières qui la flattaient moins que des décisions dogmatiques contre les Jansénistes.

Sur ces entrefaites^ le nonce Bargeliini arriva en France. « Il crut ^ qu'il devait employer les premières fonctions de son ministère à exciter avec tout son zèle les évéques commissaires de remplir la place des deux qui avaient refusé la commission et à les obliger à représenter le bref du pape qu'ils avaient tenu secret pendant deux ans. Il obtint de la piété du roi quelques ordres positifs, donnés en apparence pour punir les quatre évéques, mais dans le fond pour les intimider et pour les faire résoudre à satisfaire au commandement du pape. »

Ces moyens d'intimidation eurent quelqu'influence surCaulet, évéque de Pamiers, prélat d'une vertu éminente, mais d'un caractère faible et qui n'eût pas lutté avec tant d'énergie si Pavillon ne l'eût soutenu. De Cariât^ son agent à Paris, ayant eu une conférence avec Nicolas Sevin, évéque de Cahors, lui envoya un mémoire, dans lequel il lui marquait que ce prélat, après lui avoir témoigné qu'il eût bien désiré que l'évéque de Pamiers ne se fût point engagé dans cette affaire, lui avait dit, entre autres choses : « que de dire qu'on n'est pas obligé de croire les décisions des papes dans les faits, c'était saper le fondement de la religion, et surtout la tradition, qui n'est fondée que sur des faits ; qu'il n'y avait point d'autre règle de foi, dans les choses de fait, que l'autorité de l'Eglise ; que monsieur d'Âleth avait cru lui-même autrefois que monsieur Arnauld devait soumettre sa croyance à la décision du fait de Jansenius *, et que les faits dans lesquels les papes se sont trompés étaient des faits particulier, qui regardaient quelques personnes et non toute l'Église, o

L'évéque de Pamiers ayant reçu le mémoire de son agent, l'en-

^ Bargeliini, Giansenismo Estiato.

* L^évèque d^Aleth expliqua, dans une lettre à Péréfîxe, archevêque de Paris, les raisons qui ravaieai porté à changer de scniiment touchant la signi^ ture du formulaire. Du reste, sa première opinion n^était pas très éloigna de celle qu*il adopta depuis plus explicitement, lorsqu'il eut approfondi davantage la matière, comme nous Tavons observé ailleurs.

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voya à l'évéque de Comminges pour lui en demander son avis. Gilbert de Choiseul, évéque de Comminges et qui le devint de Tournay, fut un des plus savants évêques de son temps. Nous l'avons déjà vu mêlé à plusieurs affaires importantes. Sa science, sa vertu, l'élévation de son caractère et son amour pour la paix lui avaient acquis une influence méritée. La lettre qu'il écrivit à Tévéque de Pamiers répand trop de lumières sur les questions controversées pour que nous n'en donnions pas de longs extraits. On y verra réfuté, d'une manière invincible, le système des Jésuites modernes ^ sur l'infaillibilité dé l'Eglise ou du pape sur les faits.

« J'ai vu et examiné, dit l'évéque de Comminges, le billet de M. de Cariât, qui vous explique assez clairement les sentiments de Monsieur de Cahors. Comme je respecte fort la vertu de ce prélat, je ne voudrais pas contredire ses sentiments. Mais puisque vous me faites l'honneur de me demander mon avis et que vous m'ordonnez de parler, je ne puis retenir ce que je vois de la vérité. »

Après avoir dit qu'il regrettait la distinction du fait et du droit, , et dit qu'on eût pu signer sans la faire, parce que l'Église n'eût jamais pensé qu'on accordait à l'un et à l'autre la même foi, l'évéque de Comminges expose ainsi la question de l'autorité de l'Église, si embrouillée à dessein et qui excitait tant de controverses :

c( Je vous avoue, Monseigneur, que je ne puis comprendre comment un prélat aussi éclairé et aussi pieux que Monsieur de Cahors puisse avancer les maximes que Monsieur de Cariât vous mande qu'il lui a proposées.

i> Je laisse à part l'opinion qu*il a des Jansénistes. Je n'entreprends point leur défense. Que Monsieur de Cahors les accuse de cabale et de secte tant qu'il lui plaira, Dieu les justifiera ou les condamnera selon ce qu'il connaît du fond de leur cœur, et je lui en laisse entièrement le jugement. Je ne veux rien dire non plus de ce qu'il les blâme d'avoir changé de sentiment. C'est à eux de s'expliquer làdessus. Mais ce qui m'étonne est le dogme que Monsieur de Cahors établit : que si les papes ne doivent pas être crus en la décision des faits, on va saper les fondements de la religion, et surtout la Tradition, qui n'est fondée que sur des faits.

» Avant que de vous dire ma pensée sur cette proposition, je crois que je puis bien répondre, avec tous vos amis, que vous n'a-

' G*est le Donce Bargellini lui-même qui attribue ce système aux Jésuites de 80Q temps, dans sa relation déjà citée et intitulée : Giansenîsmo estinto.

DB l'B6L18B DB FBANGB. 421

vez jamais eu intention d'empêcher que les papes ne soient crus dans la décision des faits. Il me semble au contraire que je vous ai ouï dire plusieurs fois que vous étiez persuadé que^ lorsque les papes recherchaient la vérité^ même dans les faits^ par la prière et par Tétude^ ils se trouipaient rarement, non-seulement parce qu'il y a raison de croire que Dieu les assiste de son esprit en ce qui regarde son EgUse, mais encore qu'on présume très souvent en fa* veur de leurs décisions, et que cette présomption soit un des fondements du respect que l'on doit à la parole des souverains pontifes ; néanmoins, comme la source de l'infaillibilité de TEglise est la parole de Dieu, jamais l'Eglise ne parle infailliblement que lorsqu'elle propose des vérités que Jésus-Christ a révélées; et comme il n'a point révélé les faits particuliers, le pape ni toute l'Eglise en corps ne les peut décider avec cette infaillibilité qui oblige nécessairement l'esprit humain à la croyance, même contre sa propre conviction. Votre mandement donc. Monseigneur, ne détruit pas le respect qu'on doit à la parole du pape, et ne dit pas qu'il ne faille point croire sa décision sur les faits, mais il empêche seulement qu'on n'établisse la nécessité absolue de cette croyance.

)) Cela supposé, si Monsieur de Cahors prétend que, quiconque étant convaincu du contraire d'un fait non révélé, que le pape ou TEglise aura décidé, sape tous les fondements de la religion en ne captivant pas son esprit à la croyance de ce fait, il faut qu'il ne mette aucune différence entre la parole de Dieu et la parole des hommes : car tout ce que saint Paul exige des fidèles est de captiver leur esprit à la parole de Jésub-Chrisl, et Monsieur de Cahors veut que les fidèles captivent leur esprit à la parole du pape; ainsi, il donne autant au pape que saint Paul à Jésus-Christ. Il faut en • core qu'il s'accorde avec Monseigneur l'archevêque de Paris, qui a dit, dans son mandement, qu'il fallait être ignorant ou malicieux pour confondre ce que Ton doit à la décision du droit et à la décision du fait. La vertu et la suffisance de Monsieur de Cahors sont trop connues pour croire qu'il tombe ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux reproches de Monsieur de Paris; mais il faut qu'il développe le mystère.

» Pour moi, Monseigneur, en attendant que Monsieur de Cahors se soit mieux expliqué, je croirai tout le contraire de la proposition du billet de M. Cariât; car je suis persuadé que c'est saper les fondements de la religion que de dire que les papes, ou même toute l'Eglise, aient Tau torité d'imposer nécessairement le joug de croyance

422 BlftTOIM

à leur parole sur les faits non réTélés, et sur lesquels nul catholique fioteraU ioutenir qu'ils goierU infaillibles,

n Mais la tradition^ dit Monsieur de Cahors^ n'est fondée que sur des faits. J'avoue^ Monseigneur^ que je ne ne suis pas assez ha* bile homme pour entendre ce que veut dire ce prélat. Il est trop grand théologien pour ignorer que la tradition n'est autre chose qu'un écoulement ou une transmission de certaines vérités de la religion, depuis les apôtres à qui Jésus^hrist ou le Saint-Esprit les a révélées^ jusqu'à nous^ et dont il a rendu TEglise dépositaire. Le fait sur lequel la certitude de cette tradition est fondée est la révélation que Jésu&-Ghrist a faite à ses apôtres ; mais il est inutile de dire que ce fait n'est pas de ceux dont il s'agit^ et qu'il est un droit en matière de reUgion. il s'agit des faits qui arrivent dans les temps postérieurs aux apôtres. Or, Monsieur de Cahors ne peut pas dire que la vérité de la tradition soit fondée sur ces faits, puisqu'elle a sa source dans la révélation que Jésus-Christ ou le Saint-Esprit en a faite aux apôtres, et que ces faits sont postérieurs à cette révélation. Il est vrai qu'il y a des faits qui servent à la tradition, mais ils n'en sont pas le fondement

» Monsieur de Cariât vous écrit encore. Monseigneur, que Monsieur de Cahors lui avait dit que nous n'avions point d'autres règles de foi, dans les choses de fait, que l'autorité de l'Eglise. Mais il ne faut point de règle de foi sur les faits, puisqu'ils ne peuvent être deschjets de foi.,.

2) Il faut ajouter foi aux décisions des papes, même sur les faits, quand on n'a pas raison de croire le contraire, parce que la charité nous doit donner assez bonne opinion des papes pour croire qu'ils ont fait ce qu'ils ont pu pour découvrir la vérité des faits qu'ils décident, et encore principalement, comme je l'ai déjà dit, parce que nous devons présumer que le Saint-Esprit les assiste ordinairement dans les affaires de l'Eglise. Néanmoins, comme il n'y a nulle infaillibilité sans révélation divine, il est arrivé quelquefois, par une providence particulière, que Dieu a permis que les papes et toute l'Eglise se soient trompés sur des faits, pour faire connaître qu'il n'y avait d'infaillibilité que dans la parole divine : de sorte que si, après la décision des faits soit des papes, soit des conciles, nous sommes véritablement convaincus du contraire de ces faits, nous ne sommes pas obligés de les croire, parce que Dieu seul a l'autorité de captiver notre esprit, et que notre raison n'est

DE L*ÉGLI8lt DB VBANCB.

esclave de la raison de quelque personne que ce soit, et quelque autorité qu'elle puisse avoir.

n Je dis plus, Monseîgnetir, que non-seulement nous ne sommes pas obligés à cette croyance, mais qu'il nous est même impossible de la donner; car, comme notre entendement est une^faculté qui agit nécessairement et à qui il n'est pas libre de rejeter une vérité tant qu elle lui paraît vérité, si nous sommes convaincus de quelque chose, il faut, par nécessité, que nous y adhérions tant que notre conviction dure. J'avoue bien que très souvent l'opinion que nous avons de la suflisance et des lumières de ceux qui nous parlent, fait que nous soumettons nos propres connaissances aux leurs, parce qu'en ce cas nous sommes persuadés qu'ils ont découvert des choses qui nous jiont inconnues, et ainsi, nos propres lumières nous sont suspectes. Mais si nos connaissances nous semblent si claires^ qu'après avoir exactement et humblement recherché la vérité, elles nous paraissent démonstrativement contraires à la décision, il est impossible que notre esprit croie cette décision ; ou il faudrait dire que la vérité n'est point l'objet de l'entendement et qu'il pourrait adhérer à la fausseté comme reconnue fausseté : ce que nulle personne raisonnable ne soutiendra jamais.

» 11 est vrai que, dans les choses de la foi, nous croyons souvent contre notre propre conviction particulière ; mais c'est que nous sommes d'ailleurs convaincus que tout ce que Dieu a dit, encore qu'il paraisse contraire à notre raison, est vrai, d'autant que Dieu est la souveraine raison et la règle de toute autre raison, et que la nôtre, obscurcie par le péché, se trompe souvent : ainsi noufe captivons notre esprit à l'autorité de la vérité révélée, et nous sacrifions une conviction à une autre conviction ; celle que nous savons être sujette à erreur à celle que nous savons être très assurée.

» Mais il n'en est pas de même, Monseigneur, quand il n'y a que les hommes qui parlent : car les hommes sont sujets à erreur comme nous. Et si, après avoir fait ce que nous avons pu pour découvrir la vérité, sans préoccupation, sans attachement et sans passion, la vérité nous parait opposée à la parole et au sentiment de ceux qui voudraient, par autorité, assujettir notre croyance, nous ne la leur devons pas, nous ne saurions la leur donner ; et si on la veut exiger de nous, c'est une injustice et une violence inutile qu'on nous fait ; de sorte que si, dans ces remontrances, Monseigneur, quelqu'un se trouve en tel état qu'il ne doive et qu'il ne puisse «adhérer intérieurement à ce que dit une personne d'auto-

rite, et à laquelle^ néanmoins, il doive de la déférence, le parti qu'il est obligé de prendre est de se taire, ou, s'il est obligé de parler, de dire qu'il se soumet par respect, en sorte qu'U ne trahisse pas ses sentiments et qu'il ne donne pas à entendre qu'il croit ce qu'il ne croit pas : car ce serait un mensonge, et il n'est jamais permis de mentir, pour quelque raison que ce soit.

D On peut faire, Monseigneur, l'application des choses que je viens de dire au fait de Jansenius, selon la disposition dans laquelle on se trouve. Si quelqu'un, n'ayant nulle conviction sur le fait de cet auteur, adhère à ce qu'a dit le pape et croit que les cinq propositions sont dans le livre intitulé : Atigtistinus^ il agira selon la charité qui lui donne assez bonne opinion du pape pour croire que Sa Sainteté a eu la lumière nécessaire pour découvrir la vérité, et qu'il l'a recherchée avec tout le soin qu'il a dû y apporter. Il croira ce fait comme l'on croit ce que dit une personne dont on estime la science et la probité, mais non pas comme une chose infaillible. Il peut encore avoir un motif élevé de sa croyance et croire que le pape a eu le secours d'une grâce particulière; parce qu'ordinairement Dieu aide les prélats, en ce qui regarde leur ministère, comme nous l'avons déjà dit. Et tout cela est infiniment au-dessous de l'infaillibilité.

o Mais si un théologien éclairé, qui a recherché sans passion la vérité de ce fait, est convaincu d'une conviction démonstrative, autant qu'elle le peut être en cette matière, que le fait est contraire à la décision et que le pape s'est trompé, il ne doit pas croyance et il ne la doit pas même donner.

» Il n'y a que Dieu qui connaisse le fond du cœur des défenseurs de Jansenius, pour savoir s'ils parlent de bonne foi quand ils disent qu'ils sont convaincus, d'une conviction immobile et démonstrative, que les cinq propositions ne sont point dans le livre de cet évêque ; mais, s'ils parlent sincèrement, nulle autorité n'a droit sur leur croyance.

» Ce n'est pas qu*ils ne doivent à la paix de l'Ëglise silence, respect, soumission en tout ce qui peut contenter les supérieurs ecclésiastiques, pourvu qu'on ne les oblige point à commettre un mensonge en disant qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas, ce qu'ils ne sont point obligés de croire et ce qu'ils ne sauraient croire tant que leur conviction subsistera. »

Nous devions citer cette belle lettre où les droits de l'autorité et

DE L*ftGLI8B DB FKAflCS. 425

de la raison sont fixés d'une main si ferme et avec tant de science théologique.

L'évéque de Ctiftlons^ le bon et pieux Ylalart, montra pour les quatre évéques plus de dévouement encore que l'évéque de Gomminges. Il était le plus ancien des dix-neuf prélats qui avaient écrit au pape et au roi/ et on le regardait avec raison comme Vauteur des Lettres. Lorsque Louis XIV ^ eut fait supprimer celle qui lui était adressée, Yialart se rendit à Paris pour l'informer des motifs qui l'avaient dirigé, lui et ses confrères, dans leurs démarches en faveur des quatre évéques. Le roi le renvoya au ministre Le Tellier, qui l'engagea à chercher les moyens d'accommoder les diffé* rends. Yialart en conféra avec plusieurs évéques, et surtout avec Henri de Gondrin, archevêque de Sens. Ce dernier rendit plusieurs visites au nonce Bargellini, et lui promit que si, pour satisfaire le pape, il fallait engager les quatre évéques à donner de nouvelles marques de leur soumission pour les constitutions apostoliques, on les y trouverait disposés.

Le nonce venait de recevoir des lettres des cardinaux Ottoboni et Azolini, dans lesquelles on l'avertissait de terminer à l'amiable les différends excités par les mandements des quatre évéques, à la seule condition que l'honneur du Saint-Siège serait à couvert. 11 reçut avec plus de joie qu'il ne le fit paraître les ouvertures que lui firent Gondrin et Yialart, et promit d'en écrire à Rome. Gondrin insista surtout auprès du nonce sur la nécessité de cacher absolument l'affaire au confesseur du roi et à ceux de son parti, eu particulier à Péréfixe, archevêque de Paris, // n* aurait pu en effet, comme le fit remarquer Henri Arnauld, évêque d'Angers, s'empêcher de le dire au P. Afifiat, qui aurait tout gâté. On convint aussi de garder le plus profond secret. sur les conditions de la réconciliation; on ne pouvait en efi'et conclure la paix qu'en se faisant des concessions mutuelles que l'on ne pouvait jeter au vent de la critique des amis de la discorde.

Les cardinaux Ottoboni et Azolini avaient écrit au nonce de suivre surtout, dans les négociations, les avis de l'évéque de Laon. Cet évéque, qui devint depuis cardinal d'Ëstrées, n'était pas mal-

i Relation du cardinal Rospigliosi ; Giansenisino estinto, par le nonce Bargellini; Narratio sanctœ pacis sub Clémente P. P. IX; Ellies Bu Pin, Uist. Eccl. du xvii.« siècle; Du Mas, Hist. des Cinq Propositions, liv. 6; Varet, Uist. de la paix de Clément IX.

426 HISTOIIK

veillant pour Técole de Port-Royal. ^ Il avait fait pour l'acceptation da formulaire un mandement dont la doctrine était la même que celle des quatre évéques^ et le sacrifice qu'il avait fait au roi de ce premier mandement n'avait pas détruit ses convictions. D'Estrées était particulièrement lié avec le ministre de Lionnes, qui il'était pan non plus ennemi de Port-Royal; il se joignit, sur l'invitation du nonce^ à Yialart et à Gondrin pour négocier la paix.

Les choses en étaient là lorsque l'archevêque de Toulouse, président de la commission nommée par le pape pour juger les quatre évéques, arriva à Paris. La mission qu'il avait acceptée par force ne lui plaisait pas ; aussi adhéra-t-il volontiers au projet d'accommodement; cependant, pour obéir au roi, il feignit de prendre les mesures nécessaires pour instruire la cause qui lui était confiée, et la commission commença peu après les informations. Louis XIV ne voulait pas que les quatre évéques fussent condamnés ; mais il voulait les eifrayer, afin de les amener à accepter plus facilement les ouvertures de conciliation qui leur seraient faites.

Après bien des conférences entre les négociateurs, on arrêta que le meilleur moyen de rétablir la paix était d'amener les quatre évéques à se contenter, comme les dix-neuf qui avaient pris leur défense auprès du pape et du roi, de faire signer le formulaire sans publier de mandements, et en faisant seulement, dans les procèsverbaux de leur synode et de vive voix, la distinction des deux questions de fait et de droit.

Vialart écrivit alors à Tévêque de Comminges pour le prier de voir les évéques d'Aleth et de Pamiers. Ces trois évéques conférèrent ensemble à Aleth le 23 juin 1668. Pavillon comprit mieux, par la lettre de Vialart à l'évêque de Comminges, le sens de celle qu'il avait reçue de Gondrin quelques jours auparavant. Gondrin lui avait écrit qu'il faudrait sans doute faire le sacrifice de son mandement pour arriver à la conclusion de la paix. Pavillon avait compris qu'il s'agissait d'une rétractation, et il avait répondu sans hésiter qu'il n'avait aucune raison de changer de conduite et de sentiments et qu'il n'entrerait pas dans le projet d'accommodement.

t Le cardinal d'Estrées, ëvêque de Laon et abbé de Saint-Germaiimles-Prës, naquit h Paris en 1028. Il était docteur de Sorboone. Son caractère était plein d^aménité. Il était aussi versé dans les affaires politiques que dans les ecclé* élastiques, ^ous le verrons jouer un rôle important <)v»9 r<tffairo 4^ la R^le«

1)K i/kCLISE UK FRANCK. 427

Après avoir lu la lettre de Tévêque (]e Clidlons, il comprit qu'on ne lui demandait aucune rétractation de sa doctrine; qu'on le sollicitait seulement de faire siener de nouveau le formulaire, comme si cotte signature n'avait pas été faite et que son mandement n'eût pas existé; qu'on lui laissait la liberté de faire la distinction du fait et du droit dans le procès-verbal du nouveau synode qu'il convoquerait pour la signature, enfin qu'il écrirait de concert avec les évêques de Pamiers, d'Angers et de Beauvais, une lettre respectueuse au pape. 11 consentit, à ces conditions, à entrer dans le projet d'accommodement et écrivit à l'archevêque de Sens d'y travailler pour le bien de l'Église. Il écrivit en même lempsaux évêques d'Angers et de Beauvais, qui se rangèrent à son avis. L'évêque de Pamiers en fit autant et on arrêta les points suivants dans la conférence d'Aleth :

i^ Les quatre évêques auront le droit de faire leurs procès-verbaux comme ils l'entendront; 2° ils rédigeront eux-mêmes la lettre qui devTa être adressée au pape par eux ; elle sera respectueuse ; mais on ne pourra les forcer à y mettre aucuns termes obscurs, ambigus et équi\ oques ; 3" Les expressions de cette lettre seront fort claires, et aucune ne sentira tant soit peu la rétractation ; 4^ l'accommodement sera général, c'est-à-dire qu'il embrassera les docteurs et les religieuses de Port-Royal ; et ces docteurs seront appelés à donner leur avis sur les bases des négociations.

Gondrin et Vialart conférèrent avec Arnauld et Nicole du projet d'accommodement. Arnauld eût bien désiré que l'évêque d'Aleth se rendît à Paris; mais cet évêque ne jugea pas à propos d'y venir, dans la crainte de déplaire à la cour.

Les évêques médiateifrs, après avoir arrêté les conditions de la paix avec les quatre évêques, en conférèrent avec de Lionnes, ministre des affaires étrangères qui se chargea d'en parler au nonce. Bargellini comprit que le pape devrait se contenter de la nouvelle signature projetée et d'une lettre respectueuse, il écrivit à Rome d'une manière favorable à l'accommodement.

En attendant la réponse du pape, on s'occupa de la lettre que les quatre évêques devaient lui écrire. Arnauld fut chargé de la rédiger; Vialart et Gondrin la revirent et la portèrent aux ministres, qui l'approuvèrent.

Les dépêches du nonce étant arrivéesàRome, Clément IX établit^ le 13 juillet^ une congrégation particulière, dont les délibérations furent ensevelies dans le plus profond secret. Vers la fin du même

4â8 HISTOIRB

mois^ il écrivit au nonce qu'il adhérait aux conditions proposées, et le chargeait de s'entendre avec les trois évêques négociateurs, pour la rédaction de la lettre que les quatre évêques devraient lui adresser. Le 9 août, Gondrin lui porta la lettre rédigée par Arnauld, et promit positivement au nonce que les quatre évêques ne feraient aucune difficulté de la signer. Le nouce y fit de légers changements. Elle était ainsi conçue :

a Très Saint Père, » Comme il n'est pas moins du devoir des évêques de conserver Tunion de la charité que la vérité de la foi, tous ceux qui nous connaissent savent -que, dans toute notre conduite, nous avons toujours tâché de ne nous écarter jamais de ces deux règles si importantes. C'est une disposition que nous avons toujours apportée dans le cœur ', mais nous nous sommes trouvés singulièrement animés à en donner à toute l'Église une preuve éclatante dans l'afTaire présente des souscriptions, en nous persuadant que les mesures que nous allions prendre en cette occasion, seraient un témoignage de respect honorable au Saint-Siège : car, ayant appris que, dans la manière d'exécuter la constitution du pape Alexandre VU, et de souscrire au formulaire de foi, plusieurs des évêques de France, nos confrères, quoique unis avec nous dans les mêmes sentiments, avaient néanmoins suivi dans la discipline, une conduite différente, et qui avait été plus agréée de Votre Sainteté, nous avons cru devoir les imiter en ce point (en changeant * de conduite sur la manière d'exiger la signature du formulaire) parce que nous n'avons rien plus à cœur que de contribuer à la paix et à l'union de l'Église, et de donner des marques de notre respect envers le Siège Apostolique : c'est pourquoi nous, ayant comme eux assemblé les synodes de nos diocèses, nous avons ordonné une nouvelle souscription et nous Pavons aussi faite nous-mêmes *. Nous avons donné à nos ecclésiastiques les mêmes instructions que ces évêques avaient données aux leurs : nous leur avons prescrit la même déférence pour les constitutions apostoliques, qu'ils avaient prescrite à ceux qui leur sont soumis; et comme nous avons été toujours unis avec eux dans la même doctrine et les mêmes sentiments, nous nous sommes encore unis à eux dans ce point de discipline et dans la

* Les mots qai sont cntro deuï parenthèses furent effacés par le nonce.

* Ces paroles furent ajoutées par le nonce.

D« L'éeLWB DB PBANCB. 4^

manière d'agir. Nous ne désavouons pas, très Saint Père, que ce n'a pas été sans peine et sans difficulté que nous en avons usé de la sorte, parce que nous n'ignorions pas combien ce changement de conduite et de discipline donnerait occasion à des personnes mal intentionnées de parler de nous d'une manière désavantageuse. Mais quelques-uns des évoques nos confrères, qui travaillent avec beaucoup de zèle à calmer tous les troubles de l'Église, nous ayant représenté, que c'était là le moyen d'y rétablir la paix, et que cette conduite, étant plus respectueuse envers Votre Sainteté, lui serait aussi plus agréable, nous n'avons pu rien refuser à des considérations si chrétiennes, étant résolus, comme nous sommes, d'employer non-seulement tout ce que nous possédons en ce monde, mais notre vie même, pour assurer la paix de l'Église : car, quelques bruits, très Saint Père, qu'aient semés de nous ceux qui ne nous aiment pas, nous pouvons prendre Dieu et notre conscience à témoin que nous avons toujours, à l'égard de l'Église et de Rome, la même disosiliou d'esprit et de cœur qu'ont eue lesévéques de l'Église gallicane dès les premiers siècles de l'Église et qui a toujours été fort agréable au Saint-Siège : car comme nous savons que la foi est inutile tsans la charité, nous savons aussi que la charité ne serait pas véritable si elle refusait de rendre aux puissances ecclésiastiques ce qui leur est dû, selon le degré d'honneur où Dieu les a établies; si elle ne reconnaissait dans les successeurs de Saint-Pierre, la primauté de l'Église que Jésus-Christ a donnée à cet apôtre ; et si elle ne confessait que les Églises répandues dans tout le monde doivent être nécessairement et inséparablement unies à l'Église ro* maine, comme à la source de la vérité. Nous porterons cette foi, très Saint Père, jusqu'au tribunal de Jésus-Christ. Nous en donnerons des marques publiques, tant que nous vivrons, et nous ne manquerons jamais à aucun des devoirs auxquels des évéques catholiques sont obligés par la profession de cette foi.

» Cette déférence religieuse , très Saint Père, qui est fondée sur la fol même et qui est gravée profondément dans notre cœur, n'est pas seulement un respect généralement dû à tous les souverains ^ pontifes qui ont rempli le Siège apostolique, c'est encore un devoir particulier que nous rendons à Votre Sainteté qui, ayantdonné des preuves si singulières de son zèle pour l'établissement de la paix temporelle et spirituelle de l'Église, exige de nous une affection

* Mot ajouté par le nonce.

430 IliSTUIEB

sinj^ljère et ane vénération que nous lui rendrons avec autant de joie qu'elle l'a méritée avec justice. Nous espérons aussi^ en même temps^ que les nuages que quelques soupçons avaient pu former étant dissipés^ Votre Sainteté se portera d'elle-même à répandre sur nous des effets de sa bonté et de sa charité apostoliques. Ainsi, après avoir déraciné avec tant de gloire toutes les semences de division qui pourraient troubler ou la tranquillité des États ou l'union des fidèles^ Votre Sainteté pourra s'appliquer à l'avenir, avec tout son zèle et toute sa lumière, a la guérison des plaies de l'Église universelle ^, dont le soin lui a été confié. C'est pour cela, très saint Père, que nous demanderons sans cesse à Dieu, par nos prières et nos sacrifices, que, pour le bien de son Église, il conserve longtemps Votre Sainteté, qu'il rende son pontificat durable et qu'il la comble elle-même de ses bénédictions et de ses grâces les plus abondantes. »

On doit remarquer que, dans cette lettre, il est impossible d'àpercevoir l'ombre même 4'une rétractation, et que les quatre évéques disent au contraire positivement qu'ils ont donné à leurs prêtres, quand ils signèrent la seconde fois, les mêmes instructions que les dix-neuf évêques. Or personne ne doutait que ces évéques n'eussent fait la distinction du fait et du droit; leur doctrine était la même que celles des quatre inculpés, seulement leur conduite n'avait pas été la même et ils n'avaient pas publié de mandements. ^ij comme nous l'avons rapporté d'après le Jésuite Bapin, la cour de Home, sous Alexandre VII, ne voulait pas entendre parler de la distinction du fait et du droit, elle avait changé d'avis sous Clé-^ méat IX, et ce pape fut assez sage et assez instruit, sinon pour l'admettre, au moins pour la ranger parmi les opinions libres.

Lorsque le projet de lettre des quatre évêques eut été approuvé par le nonce, Gondrin le porta aux théologiens de Port-Royal, qui admirent volontiers les légers changements que nous avons notés. Les évêques d'Angers et de Beauvais la signèrent sans difiiculte. Il n'en fut pas de même de Pavillon. Il aurait voulu' qu'il y fut dit expressément que le changement que l'on faisait dans la manière d'exiger la signature du formulaire ne touchait point au fond des mandements et que la doctrine en restait intacte; il renvoya la

* Mot ajouté par le nooce.

s F. la Lettre de Pavillon à Tarchovôque de Sens*

DE l'ÊGLISS hU FRANCE. 431

lettre avec quelques moditications en ce sens^ etTévéque de Pamien^ par considération pour lui^ ne la signa non plus qu'avec ces changements. Les évéques négociateurs comprirent que la paix serait impossible si l'on voulait exiger de Rome une espèce de rétractation lorsqu'elle était plutôt disposée à en demander une ; les évéques de Châlons^ d'Angers et de Beau vais, Arnauld et l'abbé de Baroos écrivirent à l'évéque d'Aleth des lettres fort pressantes, pour lui persuader de signer purement et simplement la lettre telle qu'elle avait été approuvée par le nonce. 11 se rendit enfin à de si vives instances et donna sa signature avec l'évéque de Pamiers.

Quelques jours après, les quatre évéques convoquèrent leur synode diocésain et tirent signer le formulaire, après avoir seulement fait de vive voix, cl sur les procès-verbaux, la distinction du fait et du droit. Voici le procès-verbal du synode d'Aleth : ^ (f Mes très chers frères,

I» n y a très longtemps que nous gémissons de voir la paix de l'Église troublée par les contestations qui se sont élevées au sujet des constitutions que les souverains pontifes Innocent X et Alexandre Vil, d'heureuse mémoire, ont données à l'occasion du livre de Cornélius Jansenius, intitulé Augtistinus, Et comme nous avons eu une intention particulière de contribuer, autant qu'il nous serait possible à la paix de l'Église, nous avions publié notre mapdement le premier jour de juin de l'année 1665, par lequel nous vous faisions comiaître l'obligation que vous avez de détester, de bouche et de cœur, toutes les erreurs des cinq propositions que ces deux papes ont condamnées, et qui avaient été condamnées il y a si longtemps par toute l'Église ; en quoi consiste le (fro»7 des constitutions de ces deux papes; et à l'égard de l'attribution de ces cinq propositions à Jansenius, en quoi consiste le fait, (lequel fait seulement a donné lieu à tous les troubles de l'Ëglise) nous vous avions déclaré que vous n'étiez obligés de vous y soumettre que d'une soumission de respect et de discipline, qui consiste à ne vous point élever contre, mais h vous tenir dans le silence, quelque conviction que vous ayez du contraire, étant important de donner en toutes rencontres des preuves du respect que tous les catholiques doivent avoir pour le Saint-Siège. Et parce que notre mandement n'a pas produit tous

1 Le procès-verbal de Pamiers est le même que celui d'Aleth. Gelai d^ Angers est & peu près le même, et a été copié par Tévêque de Beau vais.

43â HISTOIES

les fruits que nous en devions attendre^ quoiqu'il ne contînt que les véritables sentiments de TÉglise^ nous avons cru que nous devions ajouter à ce moyen^ que nous avions estimé très efficace celui d'une nouvelle signature telle que plusieurs de nos illustres confrères ont ordonnée dans leurs synodes et qui a été fort approuvée. Nous nous sommes portés d'autant plus volontiers à suivre cet exemple^ que les prélats qui ont fait signer en plein synode^ y ont donné les mêmes instructions à leur clergé que celles qui sont contenues dans notre mandement et les ont insérées dans leurs procèsverbaux.

» C'est pourquoi nous vous avons assemblés pour vous ordonner cette forme de signature à laquelle vous vous devez porter avec joie^ puisque nous avons été assurés par des prélats d'une très grande autorité et d'un mérite singulier^ aussi bien que par d'autres personnes d'une vertu éminente^ qu'elle serait très agréable à notre Saint-Père le pape et qu'elle doit rendre à l'Église cette paix tant désirée des gens de bien^ et pour laquelle les évéques ne doivent rien négliger. Et afin que vous soyez bien informés des obligations que l'Église a dessein d'imposer par cette signature^ qui a élé prescrite par la constitution d'Alexandre VII, d'heureuse mémoire, du 15 février 1665, contenant un formulaire pour la condamnation des cinq propositions , nous vous déclarons de rechef, comme ont fait ces mêmes prélats dans leurs synodes :

» 1® Que, par cette signature, vous devez vous obliger à condamner sincèrement, pleinement et sans aucune réserve ni exception tous les mauvais sens que les papes et l'Église ont condamnés et condamnent dans les cinq propositions, en sorte que vous professiez que vous n'avez point d'autre doctrine, sur ce sujet, que celle de rÉglise catholique, apostolique et romaine.

» 2*> Nous vous déclarons que ce serait faire injure à l'Église que de comprendre entre ces sens, condamnés dans ces propositions, la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas sur la Grâce efficace par elle-même, nécessaire à toules les actions de la piété chrétienne, à laquelle il n'y a personne qui ne convienne que les papes n'ont donné aucune atteinte, comme ils l'ont souvent eux-mêmes déclaré, et spécialement le pape Alexandre YH, par son bref aux docteurs de Louvain, du 7 août 1660, par lequel il les exhorte à soutenir toujours les'dogmes inébranlables et très sûrs de saint Augustin et de saint Thomas '.

t Suit dans le procès-verbal un extrait du bref cité.

Dl L BGL19B DE FRANCK. 433

]D S** Nous vous déclarons en troisième lieu qu'à Tégard du fait contenu dans ledit formulaire^ comme dit est, vous êtes seulement obligés à une soumission de respect et de disciplina qui consiste à ne vous point élever contre la décision qui en a été fa'te el à demeurer dans le silence, pour conserver l'ordre qui doit régler, en ces sortes de matières, la conduite des inférieurs à l'égard des supérieurs ecclésiastiques ; (parce que l'Église n'étant point infaillible dans ces sortes de faits, qui regardent les sentiments des auteurs ou de leurs livres, elle ne prétend point obliger, par la seule autorité de sa décision, ses enfants à les croire).

)) Que si quelqu'un manquait à ces devoirs que nous vous marquons, tant à ce qui regarde les points de droit que ceux de fait, (ce que nous espérons qui n'arrivera pas, après les instructions que nous vous avons données), nous vous déclarons que nous procéderons contre lui par les voies de droit et selon la rigueur des constitutions de ùos saints Pères Innocent X et Alexandre VII. a

Ces procès-verbaux sont assez explicites pour ôter lieu à tout équivoque. Quoi qu'eu aient dit des adversaires intéressés, les quatre évêques, comme toute l'École de Port-Royal, condamnaient le3 cinq propositions sincèrement et pleinement, selon tous les sens prohibés; ils mettaient seulement à couvert la doctrine de saint . Augustin, conformément aux intentions des papes eux-mêmes; quant à la question de fait, ils ne demandaient qu'une chose : que l'on ne confondit pas un simple fait du domaine ordinaire avec un de ces faits divins qui font partie du dépôt de la révélation. Malgré les efiorts du P. Annat et de ses confrères, il est impossible que tout homme intelligent ne comprenne pas qu'il existe entre ces deux ordres de faits une différence essentielle, et que tous les moyens inventés par l'esprit de parti pour les rendre inséparables ne soient aussi contraires aux principes de la foi qu'au bon sens.

Les chapitres de Beauvais et de Pamiers qui, de parti pris, faisaient de l'opposition à leurs évêques, protestèrent contre les procès-verbaux et la seconde signature qui fut exigée ; mais cette opposition n'eut aucun résultat.

. Pendant que les quatre évoques tenaient leurs synodes, le nonce envoyait à Rome leur projet de lettre qui en revint approuvé par le pape. Les quatre évêques lui donnèrent avis de la seconde signature qu'ils avaient exigée de leur clergé et lui adressèrent des lettres de félicitation pour les soins qu'il avait donnés à la conclusion de la paix. Bargellini envoya à Rome un courrier extraordinaire pour

434 nisToiav

porter au pape ses propres dépêches^ ia lettre of&cieUe des quatre évéques et celles des prélats négociateurs.

César d'Estré^, éyêque de Laon, ne s'étant pas trouvé à Paris au départ de ce courrier, écrivit des lettres particulières au pape et au cardinal patron. Sa lettre au pape était ainsi conçue :

a Très Saint Père,

» Votre Sainteté qui a secouru la Candie ^ de troupes et d'argent, qui a procuré la paix de l'Europe, et qui a donné, ou du moins qui est sur le point de donner des évêques au Portugal ^ ne pouvait ajouter à tout cela rien de plus grand et de plus glorieux , que de pacifier TËglise de France. C'est ce qu'avaient toijyours et très ardemment souhaité tous les gens de bien. Non content de le désirer, j'avaia tâché plus d'une fois, selon mon pouvoir, de le faire réussir ; mais inutilement parce que le temps n'en était pas encore venu. Ce n'était que sous le règne de Votre Sainteté qu'un tel ouvrage devait s'accomplir. Vous venez enfin de l'achever, cet ouvrage. Très Saint Père. Les illustrissimes évéques d'Aleth, de Pamiers, d'Angers et de Beauvais, par une nouvelle et sincère souscription, se sont conformés au reste des évéques, de qui ils s'étaient distingués en quelque sorte, par leur manière de faire signer le formulaire de foi , et en donnent les assurances en termes exprès, non-seulement dans leiv leUre commune qu'ils ont envoyée à Votre Sainteté, mais dans celles que chacun d'eux a écrite à Mgr l'évéquede Châlous. Us promettent avec cela de s'appliquer à rendre et à faire rendre aux constitutions apostoliques l'obéissance qui leur est due et d'user cx>ntre les ecclésiastiques qui leur sont soumis, de toutes les peines canoniques, s'il g'en trouve aucun qui, sous quelque prétexte que ce soit, à l'occasion du livre de Jansenîus ou de sa. doctrine, vienne à blesser le moins du monde l'autorité de ces constitutions. Au reste, nous sommes persuadés que l'honneur d'un si lieureux succès est dû, non pas tant à la piété et à la soumission de ces quatre prélats, ou à ce que ISlgr l'évéque de Chàlons et moi avons pu y contribuer par nos soins, qu'à la grande sagesse et à la bonté singulière de Votre Sainteté. On ne pouvait se promettre rien de semblable sous un autre pontificat.^Mais lés vertus qui rendent votre personne également illustre et aimable , charment tellement les

* Allusion h !a guerro contre les Turcs.

DE L*i«LUB n PBANCB. 4S5

cœiin de tout le monde^ que rien ne parait fâcheux ni difficile quand on sait qu'il doit être agréable à Votre Sainteté. »

L'évéqiie de Laon écrivit en même temps au cardinal patron une lettre dans laquelle il lui atteste que les quatre évoques ont fait signer de ioA'comrel avec beaucoup de Hncériiés le formulaire. Seulement il évite de parler de la distinction des deux questions de fail et de droite pour ménager la susceptibilité des ultramontains.

Toutes les démarches nécessaires a la conclusion de la paix avaient ph être faites sans éveiller l'attention de ceux auxquels on était convenu de tout cacher^ et qui n'avaient intérêt qu'à perpétuer la guerre ; lorsque les lettres des quatre évêques eurent été officieUement signées par eux, Gondrin et Yialart crurent pouvoir faire dire à Péréfixe, arôhevéque de Paris, que la conclusion de la paix était indubitable et que les Jésuites eux-mêmes ne pourraient y mettre obstacle ; que lui seul pouvait la rendre parfaite eu la donnant aux religieuses de Port Royal qui étaient sons son autorité; qu'ils lui en laisseraient toute la gloire et Tinitieraient à tout ce qui avait été fait, s'il voulait bien promettre de donner la paix aux religieuses, aux mêmes conditions que le pape la donnerait aux évêques ; ils lui demandaient, dans ce cas, une audience, pour s'entendre avec hjî.

Pérétixe ne put croire que l'on eût conclu la paix sans sa participa* tion et celle du P. Annat. 11 répondit froidement qu'il agirait conformément aux intentions de Sa Sainteté lorsqu'il les connaîtrait. Gondrin et Yialart, en recevantcette réponse, se repentirent, avec raison, des avances qq'ils avaient faites à Péréfixe, dont la haine pour les religieuses de Port-Royal était aussi profonde que ridicule. Ce prélat eut bientôt averti le P. Annat de ce qu'il venait d'apprendre, et aussitôt partirent de Paris pour Rome des lettres perfides dans lesqueHes on cherchait à faire soupçonner la bonne foi des quatre évéques et des prélats négociateurs. Les Jésuites, qui craignaient autant la paix que les autres la désiraient et qui voyaient en péril leur nouveau système de l'infaillibilité sur les faits dogmatiques, se mirent en mouvement. Le nonce en écrivit à Rome. Une congrégation fut assemblée le â8 septembre (1668), et on y décida que le pape adresserait au roi un bref dans lequel il lui dirait qu'il était content de la soumission des quatre évêqnes, en insinuant qu'ils avaient fait signer le formulaire purement et simplement.

On savait bien qu'il n'en était pas ainsi, mais on voulait pouvoir dire qu'on l'avait cru ; dans le même but, le cardinal Rospigliosi

envoya au nonce des instructions secrètes dans lesquelles il lui recommandait de s'instruire^ d'une manière toute particulière^ de ce qui s'était passé dans les synodes des quatre évoques, et d'en tirer des attestations en bonne forme.

Le nonce en parla à de Lionne^ qui eu conféra avec Gondrin. Celui-ci alla trouver l'évoque de Châlons^ chez lequel il rencontra Arnauld et les principaux théologiens de Port-Royal. Tous furent d'avis qu'on ne pouvait demander aux quatre évoques l'attestation juridique que demandait Rospigliosi ; on proposa comme moyen terme un certificat délivré par l'évéque de Châlons. De Lionne et le nonce y consentirent ; on exigea seulement qu' Arnauld, au nom des théologiens de Port-Royal, signât l'attestation avec l'évéque de Châlons, ce qui eut lieu. Les quatre évéques ne voulant point que Ton soupçonnât leur bonne foi, dans la signature du formulaire, donnèrent aussi chacun un certificat attestant qu'ils l'avaient signé et fait signer avec sincérité, et donnèrent connaissance de leurs procès-verbaux. Ces pièces furent envoyées à Rome par le nonce, avec l'attestation de Vialart et d'Arnauld, qui était ainsi conçue :

« Les quatre évoques et les autres ecclésiastiques ont agi de la meilleure foi du monde et n'-ont, assurément, que des pensées d'un très-grand zèle pour conserver la foi de l'Église, et une profonde soumission pour le Saint-Siège.

» Ils ont condamné et fait condamner les cinq propositions avec toute sorte de sincérité, sans exception ni restriction quelconque , dans tous les sens que l'Église a condamnés *. Ils sont très éloignés de cacher dans leur cœur, aucun dessein de renouveler ces erreurs, sous quelque prétexte que ce soit, ni de souffrir que personne les renouvelle et donne aucune atteinte à la condamnation qu'en a faite l'Église, n'y ayant point d'ecclésiastiques qui soient plus inviolablement attachés à sa doctrine, sur ce sujet et sur tous les autres.

» Et quant à l'attribution des propositions au li\Te de Jansenius, évéque d' Ypres^ ils ont encore rendu et fait rendre au Saint-Siège, toute la déférence et la soumission qui lui est due, comme tous les théologiens conviennent qu'il la faut rendre au regard des livres condamnés, selon la doctrine catholique soutenue dans tous les siècles par tous les docteurs, et même en ces derniers temps par

^ Ces expressions sont trÙH remarquables et prouvent évidemment que les théologiens de Port-Royal ne voulaient sauvegarder que la doctrine de saint Augustin, expressément exceptée de Tanathëme par tous les papes.

DE l'ÉQMSB DB FRANCE. 437

les plus grands défenseurs de l'autorité du Saint-Siège, tels qu'ont été les cardinaux Baronius, Bellarmin, de Richelieu, Palavicîn, et les pères Petau et Sirmond \ et même conformément à Tesprit des bulles apostoliques, qui est de ne dire, ni écrire, ni enseigner rien de contraire à ce qui a été décidé par les papes sur ce sujet ; à quoi ils ont ajouté qu'ils procéderaient par les voies canoniques dans leurs diocèses, contre ceux qui manqueront à l'un et à l'autre de ces devoirs.

o Nous déclarons et certifions qu'ayant eu communication et connaissance particulière des sentiments des quatre évéques, et de ce qui est contenu dans leurs procès-verbaux, que la doctrine qui est contenue dans cet écrit est entièrement conforme à celle desdits procès-verbaux, et qu'ils ne contiennent rien de contraire à cette doctrine.

» C'est aussi ma créance et celle des dix-neuf évéques qui ont écrit à Sa Sainteté.

Félix, évoque, comte de Châlons, Antoine Amauld.

Le pape n'avait pas attendu ces pièces pour adresser au roi son bref sur la conclusion de la paix. On faisait à Rome le sacrifice de l'infaiUibilité sur les faits dogmatiques; mais, pour n'avoir pas l'air de céder sur ce point, on inséra dans le bref au roi, ces mots : que les quatre évéques avaient exigé la signature pure et simple du formulaire. On n'ignorait pas les vTaîs sentiments de ces prélats; mais on savait que les mots passeraient dans un bref au roi.

Le nonce ayant reçu de Gondrin l'attestation signée de Tévéque de Châlons et d'Amauld, remit aussitôt au ministre de Lionne le bref du pape au roi. Il déclara en môme temps que Gément IX était satisfait de la soumission des quatre évoques; et, pour en donner sur le champ une preuve, il remit à l'archevêque de Sens pour ces prélats, des brefs semblables à ceux que le pape envoyait à tous les autres évéques de France, pour demander des prières pour le succès de la guerre que Ton faisait alors aux Turcs.

Amauld visita le nonce, qui le reçut avec honneur, et l'engagea à publier son grand ouvrage de la Perpétuité de la Foi : <c Mon-

1 On avait mille fois démontré que les théologiens cités et tous les autres n*a valent jamais demandé que soumission extérieure et silence respectueux sur . les faits non révélés, décidés par TÉgltse ou par les papes ; et qu'ils n'avaient jamais réclamé rinfaillibilité pour les d^ci^ions de cette sorte.

438 HiSTOue

sieur^ lui dil-il, vous avez une plume d'or pour k défense de Vtr glisede Dieu *. »

Le 18 octobre, Louis XIV donna en son conseil un arrêt dans lequel il déclare que : conformément aux intentions du pape, « il fait inhibitions et défenses à tous ses sujets de s'attaquer ou provoquer les uns les autres, sous couleur de ce qui s est passé, usantdes termes A'HérétiqueSy Jansénistes et semi-Péloffiens^ ou de quelqu'autre nom de parti, ni même d'écrire ou publier des libelles sur lesdites matières contestées, ni de blesser par des termes injurieux la réputation de ceux qui auront signé ledit formulaire de foi par les ordres de leurs archevêques et évéques, à peine de punition exemplaire. »

Le vingt-sept du même mois, Louis écrivit aux quatre évoques une lettrexommune pour leur rendre ses bonnes grâces.

Enfin Clément IX, ayant reçu l'attestation que nous avons donnée ci-dessus, signée de Vialart et d'Arnauld , écrivit le bref suivant aux quatre évêques :

<K Clément IX, pape.

]> Vénérables frères, l'archevêque de Thèbes, notre nonce en la cour de France, nous a envoyé ces jours passés la lettre de vos fraternités, par laquelle vous nous faisiez connaître, avec de grandes marques, la soumission que vous avez à notre personne et au Saint- Siège; que, conformément à ce qui est prescrit par les Lettres Apostoliques émanées de nos prédécesseurs, d'heureuse mémoire. Innocent X et Alexandre Vil, vous aviez souscrit sincèrement et fait souscrire le formulaire contenu dans les lettres du même pape Alexandre VII. Et quoique à Toccasion de certains bruits qui avaient couru nous ayons cru devoir aller plus lentement en cette affaire (car nous n'aurions jamais admis à cet égard ni exception ni restriction quelconque, étant très fortement attaché aux constitutions de nosdits prédécesseurs), présentement toutefois, après les assurances nouvelles et considérables qui nous sont venues de France de la vraie et parfaite obéissance avec laquelle vous avez suicèrement souscrit le formulaire ; outre qu'ayant condamné sans aucune exception ou restriction les cinq propositions, selon tous les sens dans lesquels elles ont été condamnées par le Saint-Siège apostolique, vous êtes infiniment éloignés de vouloir renouveler

< SîRiior Mio, voi bavete una Penna d^oro per defensa la Chiesa de Dio.

DB l'ÉGL1!(C de FRANCE. 439

en cela les erreurs que ce même Siège y a condamnées, nous avons bien voulu vous donner ici une marque de notre bienveillance paternelle, nous assurant par la confiance que nous avons en la grâce de Dieu et dans votre vertu et votre piété , que vous n'oublierez rien à l'avenir pour nous donner de jour en jour de nouvelles preuves de la sincère obéissance et soumission que vous nous avez rendues en cette occasion. Vous ne manquerez pas non plus, sans doute, d'employer votre doctrine et votre piété principalement à accompagner l'obéissance que vous devez h notre personne et au Saint-Siège, de la fermeté à défendre la vérité catholique, en coopérant avec succès au zèle et aux travaux des papes, pour arracher de TÉglise de Dieu toutes nouveautés et tout ce qui peut troubler les âmes des iidèles. Nous vous donnons, vénérables frères, avec beaucoup d'affection, la bénédiction apostolique.

» Donné à Rome à Sainte-Marie-Majeure, sous l'anneau du pêcheur, le 19 de janvier mille six cent cinquante-neuf, Fan deuxième de notre pontificat. »

Le même jour. Clément IX adressa à Tarchevêque de Sens et aux évêques de Châlons et de Laon, un bref pour les féliciter de la droiture de leurs intentions et du zèle qu'ils avaient montré dans la conclusion de la paix.

On doit remarquer que, dans ces deux brefs. Clément IX ne parle point de la nature de la signature ordonnée par les évêques, qu'il se sert des mots obéissance et soumission pour caractériseï* l'adhésion des quatre évêques aux constitutions des papes touchant les questions agitées , enfin qu'il ne mentionne que la question doctrinale, en disant que ces évêques ont condamné les cinq propositions.

Il est donc évident, malgré les mots de signature pure et simple insérés avec intention dans le bref au roi, que la paix fut établie sur les bases posées dans la lettre des dix-neuf évêques au pape, dans celle des quatre évêques, dans les procès-verbaux de leurs synodes et dans l'attestation signée de Vialart et d'Arnauld. Ce fait est si certain, que personne n'en douta, malgré les affirmations intéressées et dénuées de fondement de quelques Jésuites. De Harlai *, archevêque de Rouen, en écrivit en ce sens au cardinal

Lettre de Harki au canl. RospigUost.

Hospigliosi et lui dit, en parlant de l'attestation signée par Amauld : a A moins de signer le formulaire purement et simplement et en aveugle , il ne se peut rien ajouter à la soumission qui est rendue par là au Saint-Siège.

» Je ne crois pas que le Saint-Siège en puisse jamais exiger davantage, vu principalement les circonstances qui accompagnent cette affaire ; car, hors de souscrire purement et simplement le formulaire d'Alexandre VII, ainsi que nous avons toujours fait, pour peu que Ton vienne expliquer ce que Ton entend par cette signature qui e3t ordonnée , je ne vois pas que, dans les maximes de la sévère théologie, l'on puisse exiger plus de créance , ni plus de soumission d'un évéque ou d'un autre docteur catholique.

» D'autant plus que la pensée des plus habiles théologiens de l'Église et des plus illustres défenseurs du Saint-Siège, tels qu'ont été les cardinaux Baroniiis, Bellarmin, du Perron, Richelieu, et dans une moindre dignité, quoique dans un égal et peut-être plus profond savoir, les Pères Pelau et Sirmond, l'Eglise n'a jamais cru que ses jugements soient infaillibles sur la condamnation des livres, qui souvent ont été anathématisés dans un siècle où ils faisaient du bruit, et justifiés dans d'autres où ils étaient étouffés. »

Ces paroles sont très remarquables dans la bouche du président de l'assemBlée de 1660.

Bossuet, ^ dont l'opinion indépendante est d'un si grand poids, pensait comme Harlai sur les conditions de la paix de Clément IX. Il lui semblait démontré, par les pièces qui avaient formé la base de l'accommodement, que la distinction du fait et du droit avait été admise par le Saint-Siège, et il trouvait là un grave motif pour ne pas condamner le fameux cas de conscience qui fut signé, comme nous le verrons plus tard, sur cette distinction, par qnarante docteurs de la Faculté de théologie de Paris.

La paix donnée par Clément IX à l'Église fut accueillie avec bonheur par tous ceux qui n'avaient point intérêt à entretenir la guerre. I^ouis XIV fit frapper une médaille en mémoire de ce grand événement *, Sur cette médaille on voyait, d'un côté, un autel sur-

^ Journal ms5. de Tahbé Le Dieu, 4 janv. 1703.

» Celt? médaille de la paix de Clément IX a fait le tourment des Jésuites. Ils n'osèrent, pendant plusieurs années, en contester Tauthenticité ; le P. Meneslrier, Jésuite, dans son Histoire de Louis XIV par TnédaiUes, Ta inpprée telle que nous la décrivons, et il assure (p. 02) Tavoir tirée du cabinet

DK l'ÂGLISK I>B FRANCE. 441

chargé d'un livre ouvert, sur lequel sont posées en sautoir les clefs de saint Pierre et la main de justice avec le sceptre royal : emblèmes

peu suspect du P. de La Chaise. Seulement, dans Tcxpli cation qu*il en donne» il cherche à tromper sur l'objet de celle médaille. « Le roi imposa silence, dit-il, et rendit la paix en faùant signer un formulaire dressé par rassemblée du clergé : le pape n*y influa que relativement aux bulles de ses prédécesseurs. » 11 suffit d'avoir lu les pièces insérées dans notie récit pour être convaincu que le P. Ménestrier, ou ne savait pas le premier mot de ce qu'il vouluit expliquer, ou était de mauvaise foi. Il ne s'agissait pas d'abord du formulaire du clergé, qui avait été remplacé par celui d'Alexandre VII ; de plus, c*est bien Clément IX qui a donné la paix à l'Église, à l'instance des dix-neuf évoques et de Louis XIV.

La prétendue explication du P. Ménestrier n'était que le premier pas dans la voie de falsification où les Jésuites avaient résolu d'entrer. Le P. Ménestrier avait publié la première édition de son ouvrage en 1689 ; on ne pouvait, après vingt ans seulement, espérer établir une fourberie ; on se contenta donc dVn jeter les première s. assises. Dix ans après la publication de l'ouvrage du P. Ménestrier, c'est-à-dire en 1699, Tabbé Du Mas prêta Si>n nom au P. Tellier pour publier VBistoire des cinq Propositions. On crut l'occasion favorable pour faire faire un nouveau pas à la fourberie. Louis XIV était furieux alors contre les Jansénistes, et l'on fut persuadé qu'on lui serait agréable en donnant de la fameuse médaille une explication conforme à ses passions du moment. On raconta donc que les Jansénistes avaient eu l'idée de la médaille et en avaient fait adopter le dessin par les ministres, qui donnèrent ordre h Varin, maître de la Monnaie, de la frapper à Tinsu du roi; que le nonce ayant dénoncé au roi cette médaille, Lonis XJV le mena dans le conseil et d( manda en sa présence aux ministres qui d'entre eux avait fait frapper la médaille ; qu'ils déclarèrent tous qu'ils n'y avaient point de part, et que, Ih-dcssus, le roi donna ordre à Varin de rompre le coin, afin qu'il ne fût plus tiré aucune de ces médailles. On peut lire ce récit frauduleux au livre sixième de V Histoire des cinq Propositions. Pour en prouver la fausseté, il suffira d'observer : lo que, en 1689, vingt ans après la paix, le P. Ménestrier, Jésuite, n'aurait pas inséré la médaille en question dans son Histoire de Louis XIV par médiailles, si elle avait été frappée contre la volonté du roi et si ce prince eût ordonné d'en rompre le coin. Le but que se proposa le P. Ménestrier en composant FOU ouvrage siifiit seul pour rn convaincre. '2p Pendant trente ans, la médaille en question fut répandu^, et, en 1682. Sébastien Le Clerc, graveur du cabinet du roi, ayant entrepris de reproduire par le burin toutes les médailles du règne de Louis XIV, mit la médaille en question dans Fon ouvrage, qui parut avec privilège et fut regardé comme fort exact par Louis XIV luimême. 3o Dès 1669, la médaille de la paix, telle que nous l'avons décrite, fut reproduite sur une estampe, qui fut imprimée avec privilège et fut répandue en France pendant trente ans sans contradiction. Plusieurs exemplaires de cette estampe existent encore, et on peut la voir, en particulier, à la bibliothèque de la rue Richelieu (Hist. de France par estampes, vol. xxx). On y voit les deux côt<^s de la médaille tels que nous les avons décrits. Au-dessus, sur une bandelette qui les entoure, on lit : Ut notam faciant fîliis hominym poam tvam et gloriam magnifioentiœ regni tvi. psal. lil* (Pour faire connaître aux

44â HI8T0IKK

des deux puissances qui ont concouru à la paix. Le Uv: e rcprésenfe rÉcriture Sainte ; au-dessus de l'autel^ le Saint-Esprit, sous forme

enfaots des hommes votre puissance et la magnilicence de votre règne). Au bas de l'estampe, dans un encadrement, on lit t Eciypum numismatis quod Ludou. XIT. Rex. franc, et Nauar. anno 16G9, restitutâ in concordiam ccclesiâ, eudi voluit ad insignis facti memoriam. (Représentation de la médaille que Louis XIV, roi de France et de Navarre, a voulu élre frappée en 16G9, après le rétablissement de la paix de rÉgise, pour conserver la mémoire d'un si remarquable événement).

Aurait-on laissé circuler une pareille estampe, sur laquelle on disait que le roi avait fait frapper lui-môme la médaille, sMl avait ordonné au contraire d'en détruire le coin ?

A-t-il réellemait donné eet ordre à Varin, comme Varfirme Fauteur de VBistoire des cinq Proposilions? Les ordres de Louis XIV étaient ordinairement exécutés, on le sait; or, si celui-là a été donné, il n*a pas été suivi de Ttixécution, car on peut' voir encore aujourd'hui, au Musée de Tllôtel de la Monnaie, non-seulement le coin de la médaille de grand bronze, qui fut frappée la première, mais celui d'une médaille plus petite, et qui ne diffère de la grande que par la manière d'écrire 1669, qui est en chiffres romains sur Tune et en chiffres arabes sur Tautre. L'on peut voir la médaille elle-même ou le médaillon au môme musée de la Monnaie et au cabinet des Médailles de la rue Richelieu.

On doit remarquer que les Jésuites, dans leur Histoire des cinq Propositions, avaient cherché à nier le fait de la médaille. Désespérant de faire prévaloir leur opinion étrange sur un fait si récent, ils eurent recours à un autre moyen.

Ayant changé les sentiments de Louis Xl\ h Tégard de la médaille de 1669, ild lui inspirèrent le dessein d*en faire frapper une autre moins compromettante pour sa réputation a nti- janséniste. Ce prince avait conçu la pensée de faire reproduire par l'Académie des Inscriptions tontes les médailles de son règne. L'occasion parut favorable pour frapper une nouvelle médaille, que Ton espérait faire passer ainsi pour la véritable frappée en 1669. La nouvelle médaille se trouva frappée pour Tannée 1762 où elle fut insérée par les dociles académiciens dans leur recueil, comme si elle eût été authentique. Elle porte le millésime de 1669. On y voit Tautol, les emblèmes des deux puissunci^s et le Saint Esprit. Mais on y a retranché les mots Gratta et pax a Deo. On mit à leur place, autour de l'autel, les mots gravés au bas : ob restit. etc., auxquels on ajouta le mot Oallicanœ, pour faire entendre que la paix n*était que pour l'Eglise de France. Les Jésuites avaient, en cela, leur intention ; ils ne voulaient pas que les cvmditions de U paix pussent s'étendre aux Pays-Bas, où Ton avait introduit l'obligation de signer le formulaire d'Alexandre VIL Autour de la figure de Louis XI V, ils tirent ôter le titre de roi de Navarre que les papes ne reconnaissaient pas, et les remplacèrent par ces mots : Louis XIV, roi très chrétien. La légende Gralia^ et pax a Deo leur déplaisait sans doute,à caUse du premier mot qui désignait si bien Tobjet des discussions, terminées par une heureuse paix.

Pour résumer cette note, il est évident que les Jésuites admirent comme tout

DE L*é6UflB DB' FRANCE. i4-i

de colombe, parait dans un rayon de gloire el répand sa lumière 8ur Fautel. Autour de l'autel, à la partie supérieure, on lit : gratta et pax a Deo * sur Tcxergue, au pied de Tautel, sont ces mots : 06 reêtii. Ecchsiœ caneordiam ; * sur l'autre côté de la médaille on voit le portrait de Louis XIV entouré de ces mots : LVD. Xllll D- G. Fr. et Nav. rex '.

Les religieuses de Porl-Royal obtinrent la paix aux mêmes conditions que les quatre évéques ei les solitaires. L'ordonnance de Péréfixe datée du 17 février 1669 est très-remarquable, en ce qu'elle détermine d'une manière fort claire la différence de l'adhésion que l'on accordait à la question de droit et à celle du fait. Cet acte, comme la lettre de Harlai à Rospigliosi démontre évidemment que les évêques de France étaient unanimes pour rejeter le système des Jésuites sur l'infaillibilité dans la décision des ftiits dogmatiques, ■ et que ceux d'entre eux qui, par politique, demandaient la signattire pure et simple du formulaire, y mettaient en réalité les mêmes restrictions que ceux qui s'étaient crus obligés de les faire, soit de vive voix, soit par écrit. Si Louis XIV , inspiré par le Jésuite Annat, avait laissé la liberté aux évéques, on n'aurait donc point vu s'élever ces divisions déplorables, dont les plus saints évéques et les fidèles les plus instruits et les plus pieux furent victimes.

Les préjugés de Louis XIV et le servilisme d'un certain nombre d'évêques de coUr furent là cause véritable de toutes les dissensions; et la haine des Jésuites contre Port-Royal fut comme le premier moteur qui donnait l'impulsion au roi, et par lui aux évéques de cour.

Tous les faits relatifs au Jansénisme, que nous avons exposés jusqu'ici, démontrent l'opinion que nous émettons, et la suite de l'histoire nous apportera des preuves trop nombreuses et trop fortes pour qit'îl soit permis de conserver, sur ce point, le plus léger doute.

le monde, pendant trente ans, raulhenticité de la médaille frappée en 1669 poar perpétuer la mémoire de la paît de Clément IX.

Qa*aprè8 trente âlfs, ils osèrent en aUaquer raattienticité.

Qu*enfin, désespérant de faire triompher leur fourberie, ils parvinrent à faire falsifier la médaille et à mettre cette falsification sous le patronage de r Académie des Inscriptions.

^ La Grâce et la paix viennent dé Dieu.

* A cause de la paix rendue à TÉglise.

> Louis XIV, roi dt France et de Navarre.

La paix de l'Église étant solennellement proclamée^ les solitaires de Port-Royal, persécutés et dispersés depuis plusieurs années, purent respirer en paix. Arnauld fut reçu par le roi. Il rendit \isite à Pérétiie avec le docteur de La Lane ; et cet archevêque se montra ému de la touchante simplicité avec laquelle le plus grand théologien de répoquejui demanda sa bénédiction. De Sacy, étant sorti de la Bastille, visita aussi son archevêque. Son neveu Pomponne, en le présentant à Péréfixe, dit à ce prélat : a Monsieur, ce sont là de méchantes gens; mais avec tout cela, j*espère que vous les ai* merez; — mais, répliqua Péréfixe, m'assurez-vous qu'ils m'aimeront ? I) La réponse ne se fit pas attendre. Le vénérable Sacy, grave comme un docteur, doux et modeste comme un enfant^ l'en assura en lui demandant sa bénédiction.

Tandis que les solitaires de Port-Royal se livraient à la joie pour l'heureuse conclusion de la paix, les ennemis du bien travaillaient à nuire à ceux qui en avaient été les médiateurs. Clément IX, ayant alors jeté les yeux sur Tévêque de Laon pour l'élever au cardinalat, les adversaires de ce prélat essayèrent de traverser sa promotion, en lui faisant un crime, dit Arnauld % des services qu'il avait rendus k l'Église en travaillant à lui redonner la paix. Mais ces intrigues ne réussirent pas, et Tévêque de Laon fut élevé au cardinalat.

Pendant que les ennemis de Port-Royal ourdissaient ces intrigues souterraines, les écrivains de cette école, heureux de la tranquillité qu'on leur laissait, se livraient à leurs travaux de pré- * dilection pour la défense de l'Église. Ce fut alors qu' Arnauld et Nicole commencèrent la publication du grand ouvrage intitulé : Perpétuité de la foi de r Église catholique sur r Eucharistie. Voici quelle fut l'occasion de ce magnifique monument de la théologie catholique : *

Les ministres calvinistes Aubertin et Blondel avaient publié depuis plusieurs années des ouvrages auxquels on n'avait pas répondu. Aubertin avait surtout attaqué le dogme catholique de la présence réelle ; il avait, sur ce point, déployé toutes les ressources de son érudition et les subtilités de la logique dans un ouvrage intitulé : V Eucharistie de t ancienne Église, Cet ouvrage parut pour

* Lettre d* Arnauld au cardinal d^Estrées, 138.« de la collection de ses lettres.

* Sur les ouvrages d*Amauld, dont nous allons parler, on peut oonsalter la belle collection de ses Œuvres c<unplète8.

DS L*foLlRB DE HUMCK. 445

la première fois en 1653 et pour la seconde en 1664. Ce fut cette dernière année que parut la Petite Perpétuité de la foi, composée par Amauld et Nicole pour mettre en tête de TofQce du Saint- Sacrement. Le ministre Claude fit à ce traité de TEucharistie une réponse spécieuse, qui eut un grand succès parmi les protestants, et qui donna occasion à Arnauld de faire une réplique savante. Claude fit une seconde réponse qui provoqua le premier volume de la grande Perpétuité de la foi ^ Arnauld et Nicole y travaillèrent au milieu des persécutions que leur attirèrent les discussions élevées à propos du formulaire. L'attention publique était fixée sur la polémique savante qu'ils soutenaient pour l'Église^ et nous avons vu qu'aussitôt après la conclusion de la paix, le nonce BargelliniTavait engagé à consacrer sa plume d'or à la défense de l'Église. Au commencement de Tannée 1669, au moment même où la paix était acclamée, Arnauld et Nicole dotaient l'Église du premier volume de la Perpétuité. Vingt-sept évéques et vingt-quatre docteurs s'honorèrent en lui donnant leur approbation; le pape Clément IX en accepta l'hommage. Il parut sous le nom d' Arnauld. Ce profond théologien y avait moins travaillé que Nicole ; il ne croyait pas que la part qu'il y avait eue fût un titr^ suffisant pour s'en attribuer l'honneur; mais Nicole qui n'était que simple clerc, insista pour que le nom d' Arnauld parût seul en tête de l'ouvrage, à cause de sa double qualité de prêtre et de docteur '.

Le but principal que s'étaient proposé Arnauld et Nicole dans le premier volume de la Perpétuité éisài d'établir 1^ l'accord de toutes les Églises chrétiennes sur le dogme de la présence réelle, 2° l'impossibilité de fixer l'époque où cette croyance avait commencé dans l'Église. De ces deux faits découle évidemment cette conséquence : c'est que la présence réelle remonte aux temps apostoliques et qu'elle est un dogme révélé ei certain. Arnauld et Nicole

* Cet ouvrage? a trois volumes in-^». L'abbé Kennudot en ajouta deux, etio P. Paris un sixième sur les traditions de FEglise d*Orient.

« M. Rhorbdcher ii*en prétend pas moins que AmauM est un geai qui s'est paré des plumes du paon^ en usurpant le travail de Nicole. Cette appréciation est digne d'un pamphlétaire fdnatique. Le même auteur prétend d*après Feller que c'est un nommé Garet qui a fourni à Nicule et à Amauld toute leur érudition, dans un livre aujourd'hui fort inconnu. Enfin, il trouve le style de Nicole sec^ froid et lourd. Comme chacun sait, M. Tabbé Rhorbacher sait Tallemand. On peut voir ces excentricités au liv. 87, §5 de Fénorme pamphlet qu'il a osé intituler HUloire universelle de r Église catholique.

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mirant les deux points fondamentaux de leur dénvMMtntion dans un si grand jour^ que leur volume produisit qne iramease senaar tion parmi les protestants comme parmi les caâioliques. Claude, qui était plutôt écrivain habile que profond énidit, n'osa suîwe les auteurs de la Perpétuité sur le terrain de la tradition. U sa livra à toutes les discussions qui avaient agité TÉglise^ à propos de V£ucharistie, depuis l'origine du Calvinisme. Arnauld et Nicole attaquèrent leur adversaire sur ce nouveau terrain , et consacrèrent le deuxième et le troisième volumes de leur ouvrage à toutes les questions de controverse qu'il avait soulevées.

Le style grave et clair, les aperçus profonds, la logique exacte et sévère, l'érudition solide et variée de la Perpétuité de la foiy met* tent cet ouvrage au premier rang des livres de controverse catholique; c'est, avec les ouvrages de controverse de Bossue t^ ce que la théologie catholique a opposé de plus grand et de plus solide aux adversaires de l'Église.

Ârnauld s'attaqua au Calvinisme sur un point délicat, celui delà justification. On sait avec quelle insigne mauvaise foi, tes Jésuitea imputaient à Port-Royal les erreurs calvinistes sur l'action de Dieu dans la justification de l'homme. Arnauld ne pouvait opposer à leurs calomnies une réponse plus noble qu'en prenant hautement la défense de l'Église contre les opinions de Calvin. Il le lit dao4 l'ouvrage qu'il, intitula : Le renversement de la morale de Jésus- Christ par les erreurs des Calvinistes touchant la JusHficaiion.

Tandis qu'Arnauld travaillait à cet ouvrage, Nicole composait ses Préjugés légitimes, un des plus beaux ouvrasres qui aient été con>« posés en faveur de l'Église. On doit remarquer que, dans tous leur» travaux, les deux grands théologiens de Port-Royal s'attachent, comme Tertullien, saint Augustin et tous les Pères de l'Église, à la méthode traditionnelle et à ce qu'on appelle, dans la théologie, Targumeut de prescription, si solide et en même temps si simple, beaucoup plus fort en faveur du dogme chrétien que toutes les spéculations philosophiques. Port-Royal suivait pas à pas les Pères de l'Eglise.

On remarque encore parmi les œu\res de controverse d'Ariiauld : la Réponse générale à M. Claude; V Impiété de la morale des Calvinistes; Remarques sur une lettre de M» Spon; le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies.

En jetant un simple coup d'oeil sur ces ouvrages, on reste stupéfait de la calomnie propagée par les Jésuites, et aveuglément adop-

Dl L*iQLISB Dt PRANCB. 447

tée par leurs copistes, sur le prétendu caWinisme d'Anutuld et de l'Ecde de Port-Royal.

Le zèle que mettait Amauld à défendre TÉgUse contre les Protestants ne Tempéchait pas de suivre activement le mouvement philosophique qui s'opérait dans les esprits. Logicien suhtile et penseur profond, il pénétrait jusqu'au fond des spéculations les plus ohscures, et savait en découvrir le vice et le faire comprendre avec une lucidité qui étonne. Il jugeait surtout les systèmes philosophiques au point de vue catholique, et il mettait encore sous ce rapport au service de l'Église, toutes les ressources de son génie. Nous citerons parmi ses œuvres philosophiques, le traité des vraies et des fausses idées ; ses remarques sur le premier tome des dogmes théologiqùes du P. Thomassin; ses lettres au P. Malebranche. Nous avons parlé ailleurs de ses observations contre la philosophie de Descartes.

De nouvelles querelles dont nous parlerons ailleurs, vinrent souvent distraire Amauld de ses graves études pour le lancer dans l'arène des querelles de parti. Nous aurons occasion de parler de quelques-unes de ces discussions ; nous nous arrêterons seulement ici à l'examen du livre célèbre intitulé : Mo^ TéUe pratique des JémUes. Le premier volume de cet important ouvrage parut en 1669 ^ Les deux premiers volumes ne sont qu'un recueil de pièces rassemblées par l'abbé de Pontchâteau, dans le but de faire connaître la condîiite que tenaient les Jésuites dans leurs missions. Le jésuite Tellier, qui fut depuis confesseur de Louis XiV, écrivit contre les deux premiers volumes de la Morale pratique et intitula sou ouvrage : Défense des nouveaux chrétiens» Il y niait avec une impudence extraordinaire l'authenticité des pièces enregistrées par Amauld et l'abbé de Pontchàteau, en pai^ ticulier la lettre du vénérable évéque et martyr Sotelo au pape, et celle du bienheureux Palafox, évéque d'Angelopolis, et qui le fut depuis d'Osma. Il triomphait surtout du désaveu de i'évéque de Malaga, auquel on attribuait avec raison le Théâtre Jésuitique, mais qui n'eut pas le courage de reconnaître publiquement pour sienne une œuvre dont tout le monde le savait auteur. Tellier, qui reprochait à ses adversaires de s'être appuyés sur des

^Les autres furent publiés à différentes époques et le dernier ne fut imprimé qu'après la mort de l'auteur. La morale pratique se trouve au t. xxxit des Œuvres complétée d'Amauld.

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pièces fausses ou tronquées^ ue fit aucune difficulté d'en insérer dans son livre plusieurs qui étaient réellement et sciemment falsifiées^ mais il y parlait avec tant d'assurance et de fierté qu'il fit illusion quelque temps, même à ceux qui connaissaient les Jésuites. Arnauld eut bientôt découvert le côté faible du livre du P. Tellier. Il sut, par Tentremise d'amis dévoués, se procurer toutes les pièces dont il avait besoin ; elles lui vinrent surtout de Rome, des cabinets de plusieurs cardinaux, et même des archives de la Propagande. Muni de toutes ces preuves, il publia le troisième volume de la Morale pratiqtte, dans lequel il réduisit en poudre le pauvre livre du P. Tellier. Les cinq volumes qui parurent successivement après les trois premiers, furent autant de coups de massue pour l'Ordre des Jésuites ; et ces coups étaient d'autant plus sensibles qu' Arnauld ne procédait qu'à l'aide de pièces dont on ne pouvait nier ni l'importance, ni 1 authenticité ; appuyé sur ces monuments, il prouvait que, dans leurs missions, les Jésuites étaient les persécuteurs de tous les autres prédicateurs de l'Évangile ; qu'ils favorisaient les pratiques superstitieuses des nations idolâtres; qu'ils y étaient, comme en France, les ennemis des évoques et des véritables règles hiérarchiques ; qu'ils ne voulaient , même dans l'exercice du ministère ecclésiastique, reconnaître d'autres supérieurs que ceux de leur Compagnie ; qu'ils portaient le trouble et le désordre partout où ils allaient.

Le chancelier d'Aguesseau * apprécie de la manière suivante, le livre de la Morale pratique des Jésuites :

(f On doit envisager cet ouvrage comme un modèle de la méthode avec laquelle on doit traiter, approfondir, épuiser une matière, et faire en sorte que toutes les parties du même tout tendent et conspirent également à produire une entière conviction; ou plutôt comme plein de modèles dans l'art de discuter les faits et de diriger et réunir les preuves, les conjectures, les présomptions, pour leur donner une évidence parfaite, ou du moins un degré de vraisemblance et de probabilité, qui, dans les questions de fait, tient lieu en quelque manière de l'évidence. »

Si nous en croyons le dernier historien des Jésuites *, la Morale pi^atique est une compilation de forfaits indignes des solitaires

* Œuvres de d*Aguesseau, 1. 1, p. 40i.

' Histoire de la Compagnie do Jésus, par Crétineau-Joly, t. iv, p. 73.

L*éGLI» Dl FBANCB. 449

de Pari' Royal, Le Jésuite Fetter * y trouve certainei cho$es vraies, beaucoup d'alieréeif et un plus grand nombre d exagérées. Un fait certain, c'est que les Jésuites n'ont jamais pu réfuter cet ouvrage appuyé tout entier sur des monuments d'une authenticité incontestable. Us avaient trop mal réussi parla plume du F. Tellier, pour tenter une seconde défense, ils aimèrent mieux répandre partout, à l'aide des moyens dont leur société dispose, que la Morale pratique était un livre calomnieux, bien certaine que beaucoup de gens les crofl^ient sur parole et ne liraient jamais le titre seul de l'ouvrage qu'avec une espèce d'horreur. Le livre d'Arnauld n'en fut pas moins apprécié par les hommes intelligents qui ne subissaient pas l'influence de la Compagnie, et tous en eurent la même opinion que le sage d'Âguesseau

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les œuvres d'Arnauld. Aa suite de nos récits nous fournira l'occasion de faire connaître d'une manière plus complète plusieurs de ses ouvrages qui appartiennent à l'histoire, et qui lui furent inspirés par les circonstances.

Arnauld avait , parmi les solitaires de Port-Royal , dans la per^ sonne de Nicole , un émule digne de lui. Nicole n'avait pas J'ampleur de génie du grand ^ Arnauld, mais il n'en fut pas moins un des hommes les plus remarquables du xvn^ siècle, si fécond en grands hommes. Le duc de Saint-Simon ^ qui est plus avare de louanges que de critiques, ne craint pas de donner à Nicole le titre de saint, et loue sans réserve ses talents aussi bien que sa piété sageetéminente. Nous avons dit qu'il eut beaucoup de part à la Per~ pétuité de la Foi^ et qu'il publia le bel ouvrage des Préjugés légû iitnes contre les protestants. Il composa contre les mêmes un Traité de Vunité de V Église '^ le livre intitulé : Les prétendus réformés convaincus de schisme y et plusieurs autres ouvrages d'une élégance et d'une solidité remarquables. Nous avons parlé de ses ImaginaireSy et des dissertations qu'il mit, sous le nom de Wendrok, dans son édition latine des Provinciales. Il fit plusieurs autres ouvrages savants et très spirituels pour la défense de Port-Royal. Ses livres ascétiques lui ont acquis une grande et juste réputation

* Feller, vo Arnauld.

* Nous pouvons bien donner à Arnauld le titre de grand, que lui donnait Bossuet.

' Mémoire du duc de^aint-Simon, t. i, ch. 30. Edit. du marquis de Saint- Simon.

490 ainoiM

pannl les personnes de vraie piété. On les a réttms sous k Ihre général VEsMxt de iforale; on remarque surtout dans cette riebe et édifiante coUection^ les Traiiéê de Maraléy le» Réfiêxiomê WMxdêi sur les Épitres et Èvangileêde Vannée; les Insirmtionê Mohfi» quee sur le Symbole^ sur le Déealogue, sur les Sacrements, sur le Pater, et le traité de la prière.

Les Jésuites ont répété à satiété que Nicole ne pari» qu'à Tesprit, qu'il est sec et froid. Ils ont bien voulu cependant lui reconnaître de la solidité, de la pénétration et de la finesse ^ Oeox qui n'ont pas les mêmes raisons que les Jésuites de te trouver sec et froid, admirent la piété douce qui lui inspire toutes ses réflexions. L'esprit est satisfait par la lecture des Eesaiiê de Morak^ parce que , sous prétexte d'onction, l'auteur n'oublie jamais qu'il doit parler avec science et exactitude théologique; mais cette exactitude n'6te rien k l'onction véritable, et tous ceux qui Usent les Essom de Jfe-4 raie sans préoccupation, y gagnent autant pour le cœur que pour l'esprit. Pendant tout le xvu^ siècle, ils fureut la lecture hahi* tuelle de tous ceux qui faisaient profession d'étudier la religion et de la pratiquer ; tous les admiraient, et puisaient dans ces édiflants traités une instruction solide, et la connaissance des rè^es les fktua pures de l'Évangile.

Après Arnauld et Nicole, nous citerons, parmi les doctes solitaires de Port-Royal, Tillemont et de Sacy.

Sébastien Le Nain de Tillemont est, sans contredit, un des plus grands historiens ecclésiastiques. Au milieu de ses kuigiies reeher^ cbes, son âme resta simple et candide comme celle d'un enfant; son unique passion fut l'étude. 11 fut élevé à Port-Royal. Dès ses phis jeunes années, il se livra avec ardeur à la lecture des AnnaUe ecclé9ia$$iqu€$ de Baronius; cette étude lui fournissait l'occasion d'adresser chaque jour une foule de questions à Nicole. Ge docte théologien était souvent fort embarrassé par les difficultés que lui proposait son élève, et il avouait a>ec autant d'esprit que de simplieilé, qu'il ne pouvait le voir approcher sans trembler, dans la crainte de n'avoir pas de quoi le satisfaire sur-le-champ. A vingt-trois ans, Tillemont avait approfondi l'Écriture Sainte et les Pères de l'Église. Ge fut alors qu'il se détermina à entrer dans l'état ecclésiastique. 11 entra au séminaire de Beauvais, que l'évéque Ghoart de Buienval avait rendu très florissant. Le chanoine Hermant qui a laissé de

^ K. Fellsr et Crétinesu-Joly.

DB l'égusk DK franci. 451

nombreux et solides ouvrages, dirigeait ce téminaîre. Il apprécia le jeune Tillemont, remarqua son talent pour les études historiques et eonçut pour lui une si haute estime qu^îl ne croyait pas s'abaisser en le consultant dès-lors sur les difficultés qu'il rencontrait dans rétude de l'histoire ecclésiastique. Devenu prêtre. Tillemont passa ses jours dans la solitude. On ne rencontre point dans sa rie d'actions éclatantes, mais beaucoup de modestie, de piété et fontes les vertus sacerdotales. Les principaux fruits de ses études sont deux monuments que Ton doit placer au premier rang, des travaux hi3toriqu.es : VH%$toire des Empereurs romains * et les Mémoires sur f Histoire ecclésicLStique des premiers siècles. Ces deux ouvrages n'en formaient d'abord qu'un dansia pensée de l'auteur. L'histoire ecclésiastique est en effet tellement liée à l'histoire profane pendant les premiers siècles chrétiens, qu'on ne peut approfondir l'une sans l'autre. Quelques difficultés d'un ignare censeur fournirent l'occasion de publier séparément ces deux grandes œuvres. Lorsque Y Histoire des Empereurs eut paru, le monde savant réclama si haut V Histoire ecclésiastique que la censure fut obligée de garder le silence. Du reste, rien dans cet ouvrage ne pouvait justifier les difficultés qu'on avait élevées ; car il est impossible de traiter l'histoire avec plus de conscience, de modération et de sagesse que Tillemont.

On peut dire que l'histoire des six premiers siècles chrétiens est épuisée dans les deux ouvrages de cet ilhistre et pieux savant. H est malheureux seulement que la mort ne lui ait pas permis de pousser plus loin ses doctes recherches.

Les mémoires ecclésiastiques de Hflemont ne sont qu'un tissu de recherches savantes sur la vie et les ouvrages des hommes les phis illustres de FÉglise; ils forment comme une suile de dissertations indépendantes les unes des autres. On conseiBa à Tillemont de donner à son ouvrage la forme d'annales ; jnah il recula devant ks travaux que lui aurait occasionnés le remaniement de toutes ses recherches. Les mémoires de Tillemont ne forment donc point me histoire proprement dite, mais une galerie savante où chaque homme et chaque sujet est étudié de la manière la plus complète.

Les travaux de Sacy sur la Bible sont dignes de ceux de Tille- ■lOBt sur VSiêtoire ecdésiasiique. Le Maistre de Sacy passa

t L'ffîstoire des Empereurs est composée de 6 vol. ia-4.o, et les Mémoires tiir MliBtoire eecléstastique de 16 vol. du m6ne format.

4a^ UISTOIRH

la plus grande partie de sa vie à approfondir les livtes saints. La connaissance qn^il avait de Thébreu, du grec et du latin le mettait à même de saisir parfaitement le sens des textes, et il eût pu faire étalage d'érudition dans ses travaux. Un homme moins modeste que Sacy Teût fait ; mais les solitaires de Port-Royal ne perdaient jamais de vue le but pratique qu'ils se proposaient dans tous leurs travaux ; ils voulaient édifier autant qu'instruire. Au lieu donc d'étaler un grand luxe de citations hébraïques^ grecques, latines, Sacy s'appliqua d'abord à traduire le texte des livres saints avec la plus scrupuleuse exactitude; puis il l'accompagna de commentaires dans lesquel il fondit, pour ainsi dire, tous ceux des Pères de l'Église.

Les hommes superficiels qui ne regardent comme savans, que les ouvrages surchargés d'une érudition d'autant moins solide qu'elle est plus prétentieuse, trouvent la Bible de Sacy inférieure pour la science et supérieure seulement pour l'élégance à d'autres commentaires de la Bible. Mais pour ceux qui ne se laissentpas séduire par les apparences et qui ont approfondi eux-mêmes les écrits des saints Pères, ils sont étonnés de la science prodigieuse cachée sous les dehors si édifiants et si élégants de Sacy. Ses travaux ont donc le triple avantage 'de plaire, d'édifier et d'instruire; si l'esprit de parti n'empêchait de Sui rendre toute la justice qui lui est due, on proclamerait unanimement la Bible de Sacy un des livres les plus édifiants et des plus instructifs qu'un chrétien puisse lire. L'érudition y est assez dissimulée pour que les personnes d'une insti*uction commune n'en soient point rebutées; elle y estasses profonde pour satisfaire sur ce point les esprits les plus exigeants, qui savent parfaitement la découvrir sous les dehors d'une simplicité toute évangélique.

Arnauld d'Andilly savait, comme Sacy, être érudit, simple et pieux, dans ses travaux. Il était en même temps l'homme du monde le plus aimable et le chrétien le plus exact dans l'accomplissement de ses devoirs. Ses relations avec la Cour étaient pour lui un moyen d'y exercer un véritable apostolat. L'estime qu'on y conçut de sa vertu prépara à son digne fils, le marquis de Pomponne, les voies à la haute charge de secrétaire d'Etat qu'il remplit avec tant d'intelligence et une si rare intégrité. Le soin légitime que prit Arnauld d'Andilly des intérêts de sa lamilie, ne Tempécha pas de trouver le temps nécessaire à la composition de nombreux ouvrages. Il traduisit en français les Confessions de saint Augustin ; V Histoire des Juifs de Flavius Joseph;

DK L ÉGLISE DK rRA>CE. i53

VEchelle sainte de saint Jean Climaque; les OEuvres de sainte Thérèse et de Jean d'Avila. Il recueillit les Vies des Pèrest du désert et de quelques saintes, composées par les Pères de TËglise et les mit en français. Il publia deux \olumes de Lettres Spirituelles de l'abbé dé Saint-€yran ; composa des Mémoires et quelques ouvrages de piété en vers.

Le style d'Ârnauld d'Andilly est claii* et facile. Ses traductions eurent beaucoup de succès et contribuèrent à répandre dans le monde Tesprit de la vraie et solide piété.

Nous en dirons autant des livres spirituels de Hamon. Cet homme de bien que la médecine a placé parmi ses célébrités au xvu« siècle, se retira à trente-trois ans dans la solitude de Port-Royal, après avoir vendu ses biens et en avoir distribué le prix aux pauvres* Pendant plus de vingt ans, il logea dans une pauvre mansarde, coucha sur une planche, ne fit qu'un chétif repas par jour. Il s'occupa, en arrivant à Port-Royal, de la culture de la terre et d'autres travaux pénibles, à l'exemple des anciens anachorètes ; mais, par obéissance, il reprit l'exercice de la médecine en faveur des habitants des pauvres villages qui entouraient Port-Royal-des> Champs. Jour et nuit on le trouvait disposé à porter aux pauvres les secours de son art. En allant visiter les malades, il emportait toujours sa Bible, et pendant le chemin, nourrissait son esprit de saintes pensées. Les pauvres recevaient de lui, non^-seulement des consultations savantes, mais des remèdes tout préparés, des consolations spirituelles, de bons conseils, et les aumônes qu'il recueillait pour eux. Il leur donnait jusqu'au morceau de pain destiné à son mo4este repas, et le remplaçait secrètement par un morceau de pain de soi\, que Ton faisait pour les chiens.

En 1687, Hamon fut obligé de paraître à la Faculté de Médecine pour assister à un acte qu'il ne pouvait se dispenser de présider sans être rayé du tableau des docteurs. Il se rendit à Paris sans rien changer à son extérieur pauvre et négligé. 11 n'en lit pas moins admirer sa science, et ses confrères lui prodiguèrent les témoignages de leur estime; après sa mort, la Faculté de médecine fil mettre son portrait parmi ceux des plus célèbres docteurs.

Hamon, qui ne cherchait que les humiliations et la pauvreté, rencontra la gloire, et Boileau a fait en son honneur les vers suivants :

Tout brillant de savoir, d'esprit et d*éloquence« Il courut au désert rherch^r Tobscurité :

454 HifTOui

Aox paavres consacra son bien et sa science.

Et, trente ans dans le jeûne et dans raustérité,

Fit son unique Toluptë,

Des trayaux de la pénitence:

HamoD passait une partie de ses nuits à composer des livres de piété. Outre un assez grand nombre de traités sur divers sujets de spiritualité, il composa la Pratique de la prière continueUe^ des soliloques, une Explication du Cantique des Cantiques, regardée par Nicole comme un chef-d'œuvre ; un livre de la solitude, une Explication de V Oraison dominicale; Principes de conduite dans la défense de' la vérité: un Commentaire moral sur les Lamentations de Jérémie.

On reconnaît dans tous ces ouvrages l'homme de Dieu, pénétré dm l'Écriture et des Pères, et qui mettait en pratique les conseils et les moyens de sanctification qu'il proposait aux autres.

Nous pourrions faire connaître encore beaucoup d'hommes célèbres de l'École de Port-Royal qui se distinguèrent parleurs travaux pour la défense de l'Église et pour l'édification des fidèles. Singlin, Claude de Sainte-Marthe, Desmares, Hermant, Du Fossé, Le Tourneux; Fontaine, Treuvé, Varet et beaucoup d'autres mériteraient d'autant plus d'être connus, que la calomnie s'est attachée à leur personne comme à leurs œuvres *. Mais il faut nous borner; et nous terminerons cette esquisse littéraire sur Port -Royal par quelques roots sur les ouvrages de la mère Angélique.

On a de cette femme célèbre des conférences, des entretiens et des discours sur les devoirs de la vie religieuse ; des réflexions pour préparer ses sœurs à la persécution ; enfin, des lettres spirituelles.

On trouve dans tous ces ouvrages ime connaissance parfaite des règles de la vie religieuse. On ne peut les lire sans être convaincu de la fausseté de toutes les accusations élevées contre les religieuses de Port-Royal, particulièrement touchant la participation aux sacrements. On reconnaît souvent, dans les principes de la mère Angélique, ceux de saint François de Sales qui l'avait tant estimée, et dont elle lisait assidûment les livres. La mère Angélique avait un génie viril. On ne trouve pas dans ses livres cette petitesse de vue, qui fait comme le caractère distinctif des ouvrages de piété compo-

1 On peut consulter sur les écrivains de Port-Royal les Mémoires de Laacelot, de Fontaine, de Du Fossé; les Flistoires de Port-Royal de Besbigne et de D. GLemencet. Ce deraier écrivain «t laissé en manuserit VBisMre HUéraire de Port-Royal.

DE L*È6UBE M FM-iNCE. 455

0é8 par d^ femmes $ en ia lÎBant^ on croit entendre un docteur de Sorbonne, dissertant sur la vie religieuse.

On ne peut nier^ sans la plus évidente injustice, que l'Ecole de Port-Royal n'ait fortement contribué au progrès des études ecclésiastiques pendant le dix-septième siècle^ et à leur donner le caractère chrétien qu'on y remarque.

L'étude de l'antiquité payenne, au seizième siècle, avait imprimé aux esprits une impulsion toute profane ; en même temps, le souffle de la réforme, qui planait sur le monde, avait inspiré à la société des tendances rationalistes, qui ne firent que se développer jusqu'à nos jours. Les erreurs de la société demandaient un remède puissant; les plus fortes intelligences le trouvèrent dans la tradition catholique. Port-Royal travailla avec une admirable activité à appliquer ce remède à la société malade ; les Bénédictins, les Oratoriens, les Dominicains el quelques Jésuites suivirent la même voie, et enfantèrent ce» grands travaux sur la tradition catholique, qui ont répandu sur l'Église de France un éclat qui rejaillit jusqu'à nous.

Nommer les Bénédictins \ c'est rappeler tout ce que l'érudition a enfanté de plus grand au dix-septième siècle. Les Bénédictins réformés de France ou de la congrégation de Salnt-Maur furent^ sans contredit, les plus illustres de leur Ordre. C'est parmi eux que Ton rencontre d'Acberi, Ruinard, Durand, Martène, Bouquet, Montfaucon, Denis de Sainte-Marthe et ce fameux Mabillon, que l'on regai'de avec raison comme le génie de l'érudition. Le «p/cîlége de d'Acheri est un recueil de monuments précieux pour l'histciire ; Ruinart a mis en lumière les actes sincères des martyrs et les œuvres si précieuses de Grégoire de Tours ; Durand et Martène ont fait les recherches les plus savantes sur les anciennes liturgies; Bouquet a réuni les monuments de notre histoire nationale y Montfaucon a porté dans cette même histoire les lumières d'un génie patient et habile ; Denis de Sainte-Marthe reprit l'œuvre entreprise par sa famille sous le titre de Gallia Christiana, et lui donna de plus vastes proportions; Mabillon a fait autant de chefsd'œuvres que de livres. La Diplomatique ^ le$ Annales de VOrdre de saint Benoît, les Actes des saints du même Ordre sont des œuQ vres gigantesques auxquelles on ne peut rien comparer. Nous pourrions citer beaucoup d'autres noms, dans cette congrégation illus-

1 V» r Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maar.

456 HisTomB

tre^ dont chaque membre était^ pom* ainsi dire, un savant du premier ordre.

Le nom des Bénédictins rappeUe surtout les belles éditions des Pères de l'Église. Leurs doctes travaux donnèrent une vie nouvelle à ces grands et saints docteurs, qui forment la grande voix de la tradition catholique. Maran publia saint Justin, Athenagore, saint Cyprien, saint Basile, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nauanze; Massuet, saint Irénée; Charles et Vincent de la Rue, Origène ; Pierre Coustant, saint Hilaire ; Montfaucon, saint Âthanase, saint Jean-Chrysostôme ; Martianai, saint Jérôme ; Denis de Sainte- Marthe, saint Grégoire-le-Grand ; Dubreuil, saint Isidore de Seville; d'Acheri, Lanfranc; Gerberon, saint Anselme et Marius Mercator; Mabillon, saint Bernard. Mabillon travailla avec Dom Blampiu à Fédition des œuvres de saint Augustin, qui fut l'objet d'une polémique assez vive.

La haine dont les Jésuites faisaient profession contre Port-Royal les rendait souvent injustes envers saint Augustin, que cette Ecole célèbre avait choisi pour patron et pour guide. Les plus modérés d'entre eux ont de la peine à déguiser leurs sentiments, et, à travers les éloges qu'ils se croient obligés de donner à ce saint docteur, ils laissent échapper le désir secret de le rabaisser au-dessous d'un grand nombre d'autres Pères; et ils ont bien soin d'avertir qu'on n'est pas obligé de suivre toutes ses opinions ^ D'autres Jésuites, à l'exemple de Molina, attaquaient saint Augustin d'une manière si scandaleuse , que leurs injures furent flétries par les Inquisitions d'Espagne et de Rome, peu suspectes de Jansénisme

Lorsque les Bénédictins publièrent les œuvres de saint Augustin, ils le firent avec tant deconscience et une critique si impartiale, qu'on ne put attaquer leurtravailen lui-même ; mais on se rejeta sur quelques notes et sur la table des matières; les Jésuites publièrent des pamphlets anonynes, dans lesquels ils prétendaient que Ton avait bien indiqué, dans cette table, les passages favorables à la Grâce efficace, mais non ceux où saint Augustin admettait le libre arbitre. De là, l'accusation de Jansénisme élevée contre les Bénédictins et portée jusqu'à Rome, où Tédltiou de saint Augustin fut dénoncée comme favorable à la doctrine des cinq propositions. Mabillon fut ému de l'accusation et consulta Bossuet, avec lequel il entretenait d'assez

> Le Jésuite Feiler a fort bien résumé, dans son article sur saint Augustin, Topinion des Jésuites modérés.

DB l'églisb db frangb. 457

fréquentes relations. Bossuet était d'autant plus capable de lui donner un bon conseil qu*U connaissait à fond la doctrine de saint Augustin et qu'il était Augustinien si exact, dans ses ouvrages^ que jamais les Jésuites n'ont pu y relever une seule expression comme Janséniste. Bossuet consola MabiUon et travailla avec lui à la préface générale, dans laquelle il répondit gravement aux accusations élevées contre l'œuvre bénédictine. Il réduisit, avec beaucoup d'exactitude, la doctrine janséniî?le à celle des cinq propositions condamnées par Innocent X, et prouva que l'on ne trouvait pas cette doctrine dans le travail des Bénédictins, mais seulement la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas *. Doim Blampin avait offert une préface pour répondre aux accusations des Jésuites; mais Bossuet la rejeta, comme trop favorable aux erreurs des cinq propositions et loua celle de Mabillon, qui fut concertée avec lui et publiée '. Rome ne censura pas le travail des Bénédictins; Louis XIV en prit la défense et imposa silence aux Jésuites.

Le docte Mabillon eut, dans le même temps, une polémique d'un autre genre avec l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe.

Rancé, après avoir mené une vie fort peu édifiante, était rentré en lui-même. Pa\*iilon, évêque d'Aleth, lui fit comprendre que la voie qui conduit au ciel est étroite ; et que, si l'on veut être un chrétien véritable; il faut prendre au sérieux l'Evangile. A l'école d'un si vertueux maître, Rancé devint un ecclésiastique selon le cœur de Dieu et se retira à la Trappe, dont il était abbé commcndataire. Après de longs efforts, il parvint à faire revivre dans ce monastère la règle de saint Benoit dans toute sa pureté, et le dix-septième

^ K. le dernier volume des Œuvres de salut Augustin, édit. bénéd. ; Journal mss. de Tabbé Le Dieu, 12 octobre 1700.

' De Noailles, qui était archevêque de Paris à l'époque de cette discussion, et Le Teltier, archevêque de Reims , se joignirent à Bossuet pour défendre Tœuvre des Bénédictins contre les Jésuites. Fénélon qui, après avoir changé plusieurs fois d*opinion sur les matières do la Gr&cc, était devenu alors Moiiniate exagéré, attaqua avec passion les trois prélats, et leur reprocha de n*élre pas théologiens. (F. les lettres de Fénélon, édit. de Versailles, t. xv, p. 81 et suiv.) Quelle que soît la haute idée que Ton ait de Fénélon, on est bien ob'igé d^avouer quUl connaissait mieux Homère et Virgile que les Pères de rÉgU<e, et que, sous le rapport théologique et pour la science de la tradition, il ne peut môme pas être comparé à Bossuet. Ses observations sur Tédition des Bénédictins prouvent qu*il la jugeait en se pbçant au point de vue de M oliua. Ce n*était pas le moyen de comprendre la vraie doctrine de saint Augustin.

159 HisTom

siècle fut témoin des vertus des oDciems anachorètes de la ThébaUe.

Rancé avait bien tu dans la règle de saint Benoît le travail tnar nuel recommandéi mais non le travail de riiitelligence. 11 fit donci par une innocente contradiction^ un livre ^ pour prouver que les Bénédictins n'en devaient point faire. La savante congrégation de Saint-Maur tenait à honneur, et de passer pour fidèle à la règle de saint Benoît, et de continuer ses doctes travaux. Elle opposa le doux Mabillon à l'austère abbé de la Trappe. L^un et l'autre défcn* dirent bien leur cause ; mais il faut avouer que la thèsç développée par Mabillon dans son Traité des Etudes monastiques fut mieux accueillie que celle de Tabbé de la Trappe. Mabillon y prouva i son adversaire non-seulement que Tétude des sciences ecclésiastiques> mais celle des diverses branches delà littérature était légitime, même pour les Bénédictins^ pourvu que le motif en fût surnaturel et conforme à la loi de Dieu. Les hommes les plus célèbres prirent part à cette lutte extraordinaire ' ; on combattit des deux côtés avec science et courage ; mais si Ton condamna généralement Tabbé de la Trappe, faisant de l'érudition pour condamner la science des moines, le jugement ne fut pas très rigoureux et Ton admira les deux combattants.

Les Bénédictins de Lorraine, formant la Congrégation de Saint- Vanne et de Saint-Hydulphei jetèrent moins d'éclat que c^ux da . France. Cependant plusieurs d'entre eux doivent être classés parmi les érudits de premier ordre. Nous nommerons seulement dom Ceillier , auteur de V Histoire générale des auteurs sacrés et ecclé^ siastiques; et dom Calmet, dont les savants travaux sur la Bible ont fait la réputation de tant de plagiaire^. Ces deux érudits étaient dignes de leurs frères de la Congrégation de Saint-Maur '.

1 Traité de la Sainteté des devoirs de Cétal monastique, par Tabbé de Rancé. Cet abbé fit plusieurs autres ouvrages ; nous citerons en particulier ses Béfleœions morales sur les quatre Évangiles ; des Belations sur la vie ei la mort de quelques religieux de la Trappe; des Lettres spirituelles, et plusieurs autres ouvrages de piété.

s On peut consulter» sur ceUe discussion, les ouvrages de Bancé et de Mabillon et les vies de oes deux grands hommes ; Tapologie de ftancé, par Dom Gervaise, ei THistoire de la contestation par Dom Vincent Thuillier.

* Avant de quitter les Bénédictins, nous devons remarquer, pour être im* partial, qu« 11. Bhorbaeber affirme (liv. SB, % S) quUis n*ont pas #ti assis (f esprit jMur voir le earaetêre sataniqus du Jansénisme. D'aprtt M. Bboi^ badher, les Dominieaios et les Oratoriens ne furent pas plut avisds. Le elergé séculier ne compte pour rien, et la magistrature fut encore moins spirUwlto.

DB L*iGUH M nuifCB. 4M

les Dominicains n'atteignirent pas à b réputation des enfants de Saint-Benoit ; cepeddant, ils possédèrent, au xy n* siècle, plusieurs hommes célèbres, qui cultivèrent avec succès le champ de la tradition catholique. CombefisetLequien sont deux noms quel'onpeut placer à côté de ceux des Montfaucon et des Sainte-Marthe. Tous les deux travaillèrent sur l'Église orientale. Le premier édita les historiens grecs, et plusieurs pères , dont les œuvres peu connues jettent des lumières sur la doctrine et lés faits de TÉglise d'Orient. L'Oriem Ckristianns de Lequien a été fait sur le modèle du Gallia Chriêtiana du Bénédictin Sainte-Marthe; il est digne de son modèle; c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. Noél-Âlexandre et Gontenson illustraient, à la même époque, TOrdre de Saint-Domî-^ nique. Les travaux de Noël-Alexandre sur l'histoire ecclésiastique, sans être aussi profonds que ceux de Mabillon, n'en méritent pas moins d'être cités avec honneur. Sa théologie, et celle de Gontenson, ont valu, à l'un et à l'autre, les injures des Jésuites, qui voient des Jansénistes en tous ceux qui rejettent le système semî-pélagien de leur père Molina ^

Les Oratoriens '*de France possédèrent, à la même époque, plue d'hommes célèbres que les Dominicains

Morin fut un érudit fort distingué. Ses Travaux sur le texte samaritain du Pentateuque ; ses Traitée de lu pénitence et des mr-^ dinatùme l'ont placé parmi les hommes les plus savants de son époque. Pierre Lebrun est bien connu pour son Explication littérale dei cérétnonies de la Messe, et Lecointe , par les Annales ecclésiastiques de Franc<>;Thomassin s'est illustré surtout par son ouvrage sur la ùisciplineecelmastique. Ses dissertations sur les conciles^ ses dogmes th/ologiqueSf ses méthodes d^étudier et d'enseigner chrétienne-ment y et plusieurs autres ouvrages qu'il publia, contiennent de bonnes choses ; mais il eût mieux réussi s'il eût conservé plus de liberté

De Ui, ilrësolte que les Jésuites, seuls, ont eu de Tesprit au xvn.e siècle. Par un efibrt de génie, M. Rhorbacher trouve même des Jansénistes parmi les Jésuites français. M. Rhorbacher a donc plus d'esprit encore que les Jésuites, qui avaient cependant le secret de trouver des Jansénistes, même où il n*y en avait pas.

^ On peut consulter sur les grands hommes de l*Ordre de Saint-Dominique l'ouvrage du P. Touron , intitulé : EisMre des hommes illustres deVOrtfre, elf.

< r. les Annales mes. de TOratoire, par le P. Adry, arch. sect. hist. M.4a§^ Tabaraud, Hist. du cardinal de Beralle.

dans ses travaux et s'il eût été plus préoccupé de dire simplement ce qu^il croyait vrai^ que de ménager d'ombrageuses susceptibilités. Son confrère Juénin fut plus théologien que lui , et Mâlebranche, qui appartenait à la même Congrégation^ fut plus philosophe. Nou« ne devons pas examiner en détail le système de Malebranche. Nous dirons seulement qu'on ne peut écrire avec plus de charme que lui sur les matières les plus abstraites^ et qu'on ne peut être plus chrétien , en suivant le cartésianisme. Nous aurons plus tard occasion de parler de ses discussions sur la Grâce avec Arnauld et Fénélon.

Le P. Quesnel n'était pas indigne d'appartenir à la Congrégation illustre de l'Oratoire. Son édition de Saint-Léon lui donne place parmi les savants ; il composa un-grand nombre d'autres écrits^ dont nous aurons plus tard occasion de parler^ et ^ particulièrement, le livre fameux des Réflexions morales sur le Nouveau-Testament.

Les Jésuites de France ^ possédèrent aussi quelques savants. Nous avons déjà fait connaître Fronton-du-Duc , Petau et Jacques Sirmond. Petau fut le digne émule d'Usserius dans la science de la chronologie , et ses dogmes théologiques sont préférables à la plupart des autres ouvrages écrits par des Jésuites sur la même matière. Le P. Labbe^ par son édition des -conciles^ a rendu un véritable Service à l'Église. Le P. Hardouin travailla sur le même sujet; mais l'esprit systématique et original de cet auteur nuisit à ses doctes travaux. Le P. Berruyer travaillait à la même époque à son Histoire du Peuple de Dieu , que nous verrons plus tard si justement condamnée.

La Compagnie des Jésuites produisit au xvn^ siècle plus de pamphlétaires que d'hommes vraiment savants^ et un écrivain qui leur est dévoué n'a pas craint de porter d'eux ce jugement sévère * :

a Les Jésuites de France^ par leur esprit d'innovation, par leurs principes téméraires qui ouvrent la porte à l'hérésie et à l'incrédulité^ passeront plutôt pour des disciples indociles de Jansenius (que pour les disciples de Saint-Ignace). Il faut que Petau lui-même rétracte des principes subversifs de la tradition catholique et favorables à l'Arianisme. Hardouin ne rétracte qu'en apparence des principes qui renversent toute la tradition , toute certitude histo-

* Alegambe, Bibliothèque des écrivains de la Société de Jésus; Oudin, Bibliothèque des écrivaios jésuites.

' Rhorbacher, Hist. univereelle de rÉglise catholiquCi liy. 88, % 2.

Di l'Agum ds nu!fCB. 46i

rique^ et amènent un doute universel. Berruyer qui, pour avoir irans formé r Écriture 9aifit$ en roman , se voit condamné quatre fois par le Saint-Siége> n'y parait pas plus sensible et ne s'en corrige pas plus que le plus déterminé Janséniste. Certainement , tout cela décèle chez les Jésuites français un esprit différent de ôelui de leur saint fondateur. C'est un malheur pour eux, pour la France, pour l'Église. Us étaient en France les premiers soldats de TÉglise contre l'hérésie jansénienne. Par leurs écarts, ils servent la cause de l'hérésie, trahissent celle de l'Église et aident la France à des* cendre vers un abime d'oii elle ne sera tirée que par la plus terrible des révolutions, »

Nous n'acceptons certes pas toutes ces appréciations sur les Jésuites; mais il est bon de constater, par un témoignage non suspect, que c'était avec raison que l'Ecole de Port-Royal reprochait aux Jésuites de France de fouler aux pieds la tradition catholique et qu'elle les combattait au nom de cette tradition.

Avant de terminer cette esquisse des grands travaux d'érudition chrétienne, nous devons citer encore quelques noms ^ Huet, évéque d'Avranches, mérite un rang distingué parmi les savants religieux par sa Démonstration évangéligue, ses guestiones alnetanœ, et son édition des commentaires d'Origène sur l'Écriture sainte; Cotelier qui , dès son enfance, était un prodige de science, publia une excellente écfition des Pères apostoliques; Baluze , André du Chêne, du Cange, rendirent à l'érudition ecclésiastique des services éminents par leurs travaux dignes de ceux des Bénédictins; Marguarin de la Bigne édita une Bibliothèque des Pères, supérieure à tout ce qui avait été tenté auparavant dans le même genre; Jean- Baptiste Thiers était aussi instruit qu'original ; son bonheur était d'élucider les questions les plus obscures et les plus futiles en apparence. Mais on trouve , dans toutes ses œuvres, un vrai cachet d'érudition.

La Faculté de théologie fournit à la science Jean de Launoy, dont nous avons parlé; Hallier, Duval, Tourneiy , Louis Habert, Mauclerc,Wi tasse, qui approfondirent plusieurs questions théologiques. Le docteur Ellics du Pin mérite une place distinguée parmi les docteurs de la Faculté. Ses livres contiennent des choses excellentes et sont d'une lecture agréable, malgré la gravité des

* V. Baillet, Jugements des savants; Perrault, Hommes illustres; Nieeron, Méronirps pour fwrrir à PHiKtoire des hommes illustres.

418 Huroiu

si^elfi qu'il trûle. Ses <mif rages les plus imporUmto sont : La M- UUakèque univenelle des auêêuri ecQUmmtiquêi , une édhioB des Œuvres de Gerson^ un Trûtié i» la pmêsana eeeUsimsHqUê el iemporelk; de P ancienne discipline de VÉgKsc; méthode pour étudier la théologie. Ellies du Pin avait une prodîgieuse facilité et un amour peu conunun pour le travail. On peut lui reprocher quelques opinions hasardées ; mais il n'a jamais mérité les repro* cbes el les injures que les ultramontains lui ont pf odigtiés.

Fleory a été l'objet des mêmes outrages et les méritait encore moins. Fleury fut Tami de Bossuet , et mérita de l'être. Tout le monde connaît sa pieuse et savante Histoire eccêésiasiique» Il s'est rencontré; au sein même de l'Église , des hommes assez ignorant d,es monuments de la tradition chrétienne et de la thécdogie^ pour attaquer^ avec une espèce de fanatisme y cette grande œuvre de Pleury; mais ï Histoire ecclésiasUqise est un de ces monuments qui défient les colères et les préjugés. Nous avons étudié ces pages aussi édiûantes que remplies d'érudition , et le sentiment qui nous est resté a été celui du regret que Dieu n'ait pas laissé à Filhistre auteur asseï de tempb pour terminer son œuvre.

Fleur; était une de ces âmes candides qui ne comprenn^nf ni h passion , ni l'esprit de parti. Après avoir étudié consciencieusement les faits, il les raconte , sans autre préoccupation^ue celle de dire la vérité. Les passions ne vont pas jusqu'à son cœur; il veut être vrai ; il n'a pas d'autre but. Il a pu se tromper sans doute sur certains points de détail ; quel homme est à l'abri de Terreur ? Mais S s'est trompé rarement. Son exactitude et sa critique judicieuse sont restées proverbiales ^ malgré les accusations souvent injustes et toujours exagérées de Técole ultramontaine. Outre VBistoire ecclésiastique^ on doit à Fleury un exeeUent travail intitulé : Insti-^ tution au droit ecclésiastique ; les Moeurs des Israélites et des Chrétiens sont deux opuscules que ses adversaires les plus déclarés n'ont pu s'empêcher de louer et d admirer. Fkurf est l'auteur de l'élégante traduction latine du livre de Bossuet intitulé : Exposition de la doctrine Catholique; il a fait plusieurs antres ouvrages est»mableS; qui se distinguent tous par Télégante simplicité diu style , la sagesse des appréciations et la modestie, qui faisait comme le fond du caractère de l'auteur. A cette modestie , Fleury jo^nait une admirable candeur, une pureté de mœurs, un amour de Tétude, un désintéressement qui lui gagnèrent l'estime universelle. Tour à tour précepteur du prince de Coati > sous-pré-

ra L'AGun M nuNCB. MS

Mfrttlttr d«i ptti«»*âb d« Louis XIV^ %\ cooftsMur de Lpum XV, il ne posséda d'abord que Tabbaye du Loc-Dieu , dont il ae démit lorsque Luuis XIV lui donna ^ en 1706, le prieuré d'Argenteuil. Il ne eroyait pas qu'il lui fût permis de posséder plus d'an bénéfice à la fois.

Les ouvrages et les yertus de Fieury répondent assez éioquemment à ses détracteurs, pour que nous n'entreprenions pas la tâche facile de le défendre. Fieury est un de ces hommes que l'on estime, que l'on admire, et qui n'ont pas besoin d'apologie. Les Proies» tants instruits l'ont loué comme les Catholiques, parce qu'il est impossible de ne pas reconnaître en lui un ami de la vérité. Si tous les historiens et les théologiens catholiques et protestants apportaient la même consdenee que lui dans leurs ouvrages, bientôt tous les Chrétiens ne feraient plus qu'un, cœur et qu'une âme en Jésus- Christ.

L'éloquence chrétienne fit, au xvn.* siècle, de grands progrès comme les sciences ecclésiastiques.

La Gongrégatipn de l'Oratoire acquit sous ce rapport beaucoup de gloire. C'est elle qui a produit le P. Lpjeune, surnommé l'Aveu- §le, que Ton peut regarder comme le véritable restaurateur de la chaire chrétienne. Les sermons du Père Lejeune ne sont pas préck) sèment des morceaux d'éloquence que l'on puisse citer comme dea modèles ; mais si on les compare à ceux des prédicateurs du siècle précédent, om comprendra l'immense progrès que fit faire à l'élo-* quence de la chaire le célèbre oratorien. Le P. Desmares suivit let traces de son confrère et le surpassa. Son éloquence vive, entraînante, lui acquit une réputation méritée. Son attachement pour l'école de Port-Royal fut pour lui une source de tribulations. On lui interdit la chaire ; mais sa réputation d'éloquence n'en fut point diminuée ^.

Les Jésuite» eurent aussi quelques prédicateurs distingués à cette époque ; nous citerons en particulier Liugendes ; mais ce fut surtout Bourdaloue qui fit leur gloire. ,

Ce grand homme éleva l'éloquence de la chaire à un degré auquel elle n'avait pas atteint depuis la création du nouveau genre adopté dans les chaires chrétiennes. Ce genre ne datait que de deux siècles. Avant cette époque, on imitait les Pères de l'Eglise,

i Où oonualt ce vers de Boileau :

BManm » duu StlnUBoeb, &'attnlt pu mteat prêché»

464 HisToni

qui se contentaient d'adresser aux fidèles des instnictidns fiunilières sur l'Ecriture Sainte, de, commenter les Livres Saints de manière à en donner à tous les fidèles une idée exacte. Au commence* ment de la période qu'on appelle de la Renaissance, on négligea les Pères de l'Eglise et l'on ne trouva de beau que les chefs-d'œuvre de l'éloquence païenne. Les prédicateurs s'efforcèrent d'imiter Démosthènes et Gicéron, et appliquèrent à l'éloquence chrétienne les règles prescrites par Cicéron et Quintilien. De là les discours ou sermons qui retentirent depuis cette époque dans les chaires chrétiennes.

Ce nouveau genre eut ses commencements pénibles; mais à là fin du XVI.* siècle, on commençait adonner aux discours chrétiens une forme assez convenable. Nous avons cité les fameux sermons de Boucher sur la Simulée conversion de Henri IV, comme un exemple de la manière de prêcher à cette époque. Au xva.* siècle, on suivit généralement le genre moderne, et c'est ce genre que Siourdaloue éleva à sa plus haute perfection.

Bourdaloue n'était pas un orateur; c'était un prédicateur clair, méthodique, attachant. En cela il différait de Bossuet qui, sous l'impulsion d'un génie sublime, dédaignait les règles des rhéteurs, et s'élançait, avec l'énergie de Démosthène, dans les sphères les plus élevées. Bourdaloue n'a pas, comme Bossuet, le délire du prophète, mais û expose avec exactitude, et dans un style d'une édifiante simplicité, les vérités de l'Evangile. Sa morale est pure ; on sent, en le lisant, l'homme apostolique. Bossuet qui n'aimait pas les Jésuites, aima Bourdaloue et de La Rue, les deux meilleurs prédicateurs qu'ait eu la Compagnie des Jésuites ; il faut dire que ces deux grands hommes ne prirent jamais aucune part à des intrigues qui eussent répugné à leur caractère vraiment chrétien.

Nous n'avons pas à nous étendre plus longuement sur le mérite de Bourdaloue ; ses sermons sont trop connus pour qu'il soit besoin d'en citer des fragments. Quant à Bossuet, son nom rappelle ce que l'éloquence chrétienne a produit de plus éclatant et de plus sublime. Nous avons déjà dit un mot de ses sermons. 11 n'est pas moins éloquent dans ses ouvrages de controverse. V Histoire des Variations^ les Avertissements aux Protestants, ses divers Traités sur les points controversés entre les Protestants et les Catholiques, sont autant d'ouvrages non-seulement remarquabes par la force des raisonnements et par l'érudition, mais par la vigueur du style et cette éloquence entraînante qui était comme nécessairement attachée à la

DE l'Église de France. 465

parole de Bossuet. Est-il besoin de répéter les éloges que tout le inonde a faits du sublime Discours sur F Histoire universelle, des Oraisons funèbres, des Méditations sur l'Evangile^ des Elévations sur les Mystères? Ses travaux sur TÉcriture Sainte^ sa correspondance, tous ses omrages enfin sont dignes d'un Père de l'Église pour l'exactitude de la doctrine^ et supérieurs sous tous autres rapports à la plupart de ceux que nous ont laissés ces vénérables représentants de la tradition catholique.

Nous devons une mention particulière au livre de YExposition de la doctrine catholique, Bossuet, en composant cet ouvrage^ avait eu pour but de dégager le dogme catholique de toutes les opinions qui s'étaient attachées à lui comme des plantes parasites^ et qui Tavaient tellement couvert qu'ils n'apparaissait aux sectes dissidentes que revêtu de ces lambeaux de la discussion humaine. Il devait donc ne s'en tenir qu'à ce qui était réellement de foi, à ce qui était une conséquence directe et nécessaire de toute vérité révélée et définie. C'est ce qu'il fit avec un talent^ une clarté et une précision admirables.

Le livre de Bossuet eut, à son apparition^ deux sortes d'ennemis : les protestants, qui tenaient à faire croire que la doctrine si pure et si raisonnable exposée par Bossuet n'était pas celle de l'Église de Rome; et quelques ultramontains exagérés qui ne pardonnaient pas à l'illustre auteur de n'avoir pas rangé parmi les dogmes catholiques leurs opinions sur les prérogatives des souverains pontifes que leur déniait l'école gallicane. Mais il faut avouer que ces derniers adversaires n'osaient élever que timidement la voix. Les protestants, au contraire, espéraient que la cour de Rome, jalouse des prérogatives que lui reconnaît l'école ultramonlaine , n'avouerait jamais comme sienne la doctrine du livre de Bossuet. C'est pourquoi ce grand évêque désirait vivement que son livre parût à Rome et fût approuvé par le pape. Il s'entendit, pour négocier cette affaire, avec le docteur Dirois, attaché au cardinal d'Estrées, chargé des affaires du roi de France en cour de Rome. Dirois s'adressa d'abord au cardinal Sigismond Chigi, qui appréciait beaucoup le livre de Bossuet, et qui promit de le faire imprimer à Rome. Bossuet écrivait au docteur Dirois, touchant cette impression * : a Cela sera de très grande conséquence pour les huguenots de ce pays, qui n'ont presque point d'autre réponse à la bouche , sinon que Rome est

* Bossuet, Lettre 12.% à M. Dirois, docteur d? Sorbonne, 8 sept. ICTS. Y. 30

466 BisTomc

fort éloignée dfis sentiments que j'expose, fis ont aoe ci mauvaise et 81 fausse idée de TÉglise romaine et du Saint-Siège cpi% ne peuvent se persuader que la vérité y soit approuvée: rien, par conséquent^ ne peut leur être plus utile que de leur faire voir qu'elle y paraît avec toutes les marques de l'approbation publique, o

Il est certain que les exagérations ultramontaines avaient donné du Saint-Siège et de TËglise catholique^ une idée si fausse aux protestants^ qu'ils ne pouvaient se persuader que le pape approuverait un livre ne contenant que la vérité.

Le cardinal Ghigi voulait faire imprimer le livre de Boesuet en italien et s'était assuré du consentement du maître du Sacré-Palais, qui promit de donner toutes Us facultés nécessaires pour Vimprension^ sans changer une seule parole de V Exposition ^ Il fallait qu'il en fût ainsi^ comme le remarque Bossuet lui-même, sous peine de confirmer ce que disaient les protestants touchant la diversité des sentiments de l'Église de France et de celle de Rome, et de détruire tout le fruit de l'ouvrage. Si on s'en fût rapporté aux ultramontains exagérés, cette diversité eût existé réellement sur un article de foi ; l'Eglise de France eût été schismatique, eiV Exposition de Bossuet n'eût été que celle de la doctrine de l'Église de France et non celle de l'Église catholique. Voilà où mène l'exagération de ceux qui veulent transformer en dogmes de simples opinions plus ou moins probables, et sur lesquelles la discussion est nécessairement permise. Bossuet eût désiré ? que son ouvrage fût publié dans l'imprimerie la plus autorisée, celle de la chambre apostolique ellemême, s'il était possible; que l'impression fût faite avec soin et d'une manière qui fît voir qu'on affectionnaii son livre; enfin que cet ouvrage parût avec toutes les approbations nécessaires, de la manière la plus authentique. Le cardinal d'Estrées promit de faire en sorte que l'on donnât satisfaction h Bossuet.

Malgré l'opposition de quelques hommes a préjugés, Bossuet se félicitait de l'approbation incroyable * que son livre recevait à Home. Il écrivit les lettres les plus flatteuses au cardinal Ghigi et au maître du sacré palais ; mais il craignait cependant toujours que l'on ne changeât quelque chose à son livre en l'imprimant en ita-

^ Bossuet, Lettre 12.e, à M. Dirois, docteur de Sorbonne, 8 sept, iffli* *lbid.

' Bossuet. Lettre 13.6, au maréchal Bellofond?, 9 laept. 1G7â.

DE l'ÊGUBE DB FRANCE, 467

lien ; c'est pourquoi il recommandait au docteur Dirois *■ d'y faire la plus sérieuse attention. 11 regardait cela comme d'autant plus important^ que le moindre changement serait considéré comme une correction par les protestants, qui rCont rien tant fait valoir entre eux y dit-il, que le mauvais succès du livre à Rome. Le cardinal d'Ëstrées se servait de son influence pour hâter ce que Bossuet désirait. Les admirateurs de l'évéque de fléaux auraient voulu aussi que son livre parût en latin à Rome, L'abbé de Sancti? * ofirait de faire la traduction^ et Bossuet, en le remerciant de sa bonne volonté, hii recommandait la même exactitude que pour la version italienne. Dans toutes ses lettres, relatives à Y Exposition, il est principalement préoccupé de cette idée, tant il craignait la susceptibilité ultramontaine.

Ce n'était pas sans raison. Pendant six. ans, les ultramon tains exagérés mirent tout en œuvre pour entraver la publication de la version italienne. « Je vois, écrivait Bossuet au docteur Dirois, que toutes les longueurs de delà* sont faites pour éprouver votre patience et pour vous donner le moyen d'achever avec mérite une chose qui seri^ assurément fort utile. » L'abbé Nazzarri * avait entrepris la version italienne, mais il mettait tant de lenteurs dans son travail qu'il était facile de voir qu'il était plutôt entravé qu'encouragé.

En Hollande on avait, pour le•li^Te de Bossuet, plus de sympathie qu'à Rome. Jean de Neercassel *, évéque de Castorie in partibus infidelium, fit travailler à sa traduction en hollandais dès qu'il l'eût connu. Tout en admirant ce livre, il adressa quelques observations à Bossuet, par l'entremise de l'abbé de Poutchâteau, qui les fit par\'enir au savant évêque par Arnauld*. Bossuet et Amauld avaient entre eux des relations dignes de l'un et de l'autre. Lorsqu' Amauld se fût réfugié en Hollande, Bossuet écrivit à l'illustre persécuté, et ce fut par son entremise que l'évéque de Castorie connut

1 Bossuet, Lettres 14.« et 15.® au docteur Dirois, 17 et 20 oov. 1672.

* Bossuet, Lettre I6.e au docteur Dirois, 12janv. i673.

' C'est-à-dire de Rome. Lettre 26.© ou docteur Dirois, du l.er sept. 1674.

* Bossuet, Lettre 35.« au docteur Dirois. L'abbé Nazzarri avait du mérite. Il est le premier auteur du Journal des Savants^ entrepris en Italie, à Timitation de celui qui était publié en France, sous le même titre.

> F. plusieurs Lettres de Tévéque de Castorie et de Tabbé de Pontcfaftteau, parmi celles de Bossuet.

« Lettre de Vchbé de PontchiUtcau à rév<)que de Castorie, 23 janv. 1676.

Bossuet ^ L'évoque de Castorie^ ayant lu la réponse de Bossuet à ses observations, se rendit à ses raisons et fut d'avis que le livre de V Exposition devait rester intact, sans le plus léger changement.

Bossuet écrivit, à ce sujet au docteur Dirois * :

« Monsieur l'évoque de Hollande, homme très capable comme vous savez, fait imprimer mon traité de Y Exposition en hollandais' et le veut faire imprimer en latin ; c'est ce qui m'a obligé de revoir moi-môme une version qu'un de mes amis * en a faîte. Si vous jugez qu'à Rome la version lutine toute faite pût être plutôt imprimée que l'italienne, je vous l'enverrai. Mandez-moi, s'il vous plaît, votre sentiment, et si vous croyez que, par ce moyen, on évitât des longueurs. »

Bossuet envoya à l'évéque de Castorie ^ la traduction latine du traité de VExposition, faite par l'abbé Fleury et revue par lui.

Un des théologiens de Rome qui se prononça avec le plus d'éclat en faveur de l'ouvrage de Bossuet fut le P. Laurent de Laureâ, mineur conventuel, préfet de la bibliothèque du Vatican et qui fut fait cardinal par Innocent XI en 1681. Bossuet le remercia dç son appui par une lettre flatteuse. Ce ne fut qu'au mois de septembre 1678 que V Exposition pût être imprimée à Rome. Bossuet en adressa les plus vifs remercîments à Innocent XI, qui occupait alors le Sainl-Siége et au cardinal Gibo. Innocent répondit à la lettre de Bossuet par un bref du k janvier 1679, dans lequel le livre de VExposition était solennellement approuvé •.

Bossuet se hâta de faire une nouvelle édition de son ouvrage, afin de mettre en tête le bref du pape, et l'envoya au cardinal Gibo ^, pour le présenter à Innocent avec une lettre, dans laquelle il fait de ce pontife un éloge des plus pompeux. Innocent n'y fut

> Lettre de Tëvéque de Castorie à Tabbé dePontchÂteau, 3 fév. 1676.

* Lettre 46.* au docteur Dirois, du 25 noy. 1676.

* La traduction hollandaise du livre de VExposition fut faite par Pierre Codde, qui succéda à Févéque de Castorie dann le gouvernement de rËglise de Hollande, Bossuet l'appelle Aomm^ de grand génie. (F. parmi les Lettres diverses de Bossuet, la 57.«, adressée à révoque de Castorie).

^ L*abbé Fleury, auteur de V Histoire Ecclésiastique. ^ Bossuet, Lettres div. Lettre 47 .« ad Episcop. Castor.

* Bossuet, Lettres diverses, Letlre^ 56. • et suiv. 7 Bossuet, Lettres 66-^.

DE L*ÂGUSB DE FHANCB. 469

pas insensible^ comme l'attesta à Bossuet le cardinal de Cibo luimême *.

Le livre de Bossuet, revêtu de l'approbation du pape, acquit une plus grande importance ; les Calvinistes de Hollande s'en préoccupèrent vivement •, et Tévêque de Castorie, témoin du bien qu'il produisait, avisait avec Bossuet aux moyens de le répandre en Suède et dans tous les pays protestants du nord de l'Allemagne'. Le livre de VExpoiition est un de ceux qui ont fait le plus de bien dans l'Église depuis plus d'un siècle. Son principal mérite est de présenter la doctrine de l'Eglise telle qu'eUe est. Cette simple exposition favorisa, plus que tous les livres de controverse, la réunion des protestants à l'Eglise catholique; et son influence eût été plus décisive encore si l'ultramontranisme ne se fût pas attaché, comme un chancrcj au Siège apostolique.

Parmi les œuvres si nombreuses et si admirables de Bossuet, on n'a pas assez remarqué ce qu'il a écrit sur la Grâce. Cependant, au point de vue historique, ces ouvrages ont la plus haute valeur. Bossuet se proclamait, sur cette question, disciple de saint Augustin et de saint Thomas, et il a exposé les opinions de ces docteurs avec une si admirable exactitude, que les Jésuites, si habiles à faire des Jansénistes, n'ont pu découvrir dans ses livres Terreur qu'ils voyaient presque partout. Les écrivains de Port-Royal y reconnaissaient cependant, de la manière la plus expresse, leur véritable doctrine sur les questions si vivement controversées. De son côté, Bossuet n'apercevait pas le Jansénisme où les Jésuites en voyaient des symptômes évidents *. Cette attitude de Bossuet à l'égard des Jansénistes est un problême * pour ceux qui admettent les assertions des Jé-

< V. la 68. «^ Lettre parmi celles de Bossuet.

* Lettre 69.^ parmi celles de Bossuet.

s Lettre 74.« et suiv. ; 81." et suiv. 88.e

^ L*abbé Rborbacher eit conclut que Bossuet ne cpnnaissait pas bien ces questions, et qu'il n*avait pas plus d*esprit, sur ce point, que les Bénédictins, les Dominicains, les Oratoriens, le Parlement et la plupart des grands hommes du xvii.« siècle. (Rhorbach., liv. 88, S 4 et g 5, T. :xxvi, p. 292 et 324) Bossuet, Fauteur de la Défense de la Tradition et des saints Pères, un ignorant sur les matières de la Grâce I... L*esprit de parti ne recule devant aucune absurdité.

» De Maistre (de TÉglise gallicane) déclare qu'il ne sait comment expliquer la condescendance de Bossuet pour les Jansénistes, lui qui n'était pas Janséniste. Si De Maistre avait eu des idées plus exactes, il eût résolu le pro|^léme très focilement.

suites comme des vérités; mais si l'on considère les choses avec calme et après les avoir approfondies, on trou\cra que, sous ce rapport, Bossue t fut lui-même comme sur tout le reste, c'est-à-dire qu'il fut grand.

Bossuet n'était pas homme à se mettre à la remorque d'une coterie, quelle qu'elle fût. Il ne pouvait donc accepter sans contrôle les jugements des Jésuites sur les œuvres remarquables que pubKaîcnt les écrivains de Port-Roi|'al. Il les lisait sans prévention ; on ne peut lui reprocher de penchant pour la docti'ine des cinq propositions ; il la détestait et la condamnait de la manière la plus incoBr testable ; mais il n'avait aucun intérêt à la trouver où elle n'étaîl pas; il était surtout fort éloigné de la confondre avec la doctrine de saint Augustin, comme la plupart des pamphlétaires Jésuites, et il ne croyait pas qu'il fût de l'intérêt de l'Eglise de multiplier les hérétiques. Voilà pourquoi Bossuet conserva toute sa vie dea relalions amicales avec plusieurs hommes distingués de l'Ëcole de Port- Royal, et qu'il fut, avec la plupart d'entre eux, en communion d'idées. Les amis des Jésuites peuTent en concl!u*c qu'il eut pour eux des égards suspects sur lesquels on a besoin de jeter un voile, par respect pour sa mémoire ; les amis de la vérité trouveront dans ces égards une preuve nouvelle et convaincante qu'un grand nainbre de ceux que les Jésuites se sont efforcés de faire considérer comme partisans de la doctrine des cinq propositions, ne Tétaienl pas en effet.

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier l'ouvrage composé par Bossuet en faveur des Réfiexionê moraleê du P. Quesnel, dont nous aurons occasion de parler dans la suite.

Le livre des Réflexions morales parut, pour la première fois, en 1671 K

Le P. Quesnel raconte ainsi lui-même comment il fut amené à composer ce livre :

t< On se servait, dit-il, à l'Institution des Pères de l'Oratoire, d'un petit recueil des paroles de Jésus-Christ, auquel le P. Jourdain, premier supérieur de cette maison et qui était un homme de Dieu, avait joint quelques réflexions de piété fort courtes pour en faciliter l'intelligence, ou plutôt pour en faire goûter l'esprit et l'onction. Elles étaient en latin, insérées entre un <;ertain nombre de

Histoire du Livre des Réllexioos morales.

DK l'ÉGLI!^; de FRANCE. i71

versets^ ctleor brièveté n'empêchait pas qu'eik's ne jclassenl quelquefois beaucoup de lumière dans l'esprit.

» Feu M. de Loménie, comte de Brienne^ ministre et secrétaire d'Étal, ayant quitté la cour et le monde et étant entré dans TOratoire, eut la pensée de faire imprimer en français ce recueil des paroles de Notre-Seigneur, et il m'engagea à traduire ces courtes réflexions et à y mettre une petite préface ; je le fis; j'y en ajoutai même quelques-unes, et ce recueil fut imprimé chez Savreux.

» M. le marquis de Laigue, qui s'était retiré à l'Institution et y occupait un corps de logis qui est au-dehors, voyant ce petit livre, le goûta, et dit, dans une conversation où j'étiis, qu'il serait bon de faire la même chose sur le texte entier des quatre évangélistos, et que de semblables réflexions pourraient beaucoup aider ceux qui n'ont pas assez d'ouverture d'esprit pour en faire par eux-mêmes et pour tirer toutes les instructions qu'on peut tirer de ce livre adorable. 11 m'invita à y travailler, il m'en pressa, je m'y rendis , et comme les réflexions sur les seules paroles du Sauveur étaient placées entre les ^e^sets, je conservai cette disposition dans la première édition.

» M. de Laigue, qui avait été comme le promoteur de ce livre, ayant rendu visite à fen M. Félix Vialart, évêque de Chàlons-sur- Marne, que je n'avais pas encore l'honnem* de connaître alors, fui en parla par manière d'entretien, et ce grand évêque, qui embrassait volontiers tout ce qui pouvait contribuer à l'instruction et à la sanctification de son peuple, eut la pensée de le donner à son dio^ cèse, en cas qu'après l'avoir examiné il le jugeât propre à édifier les fidèles confiés h ses soins. Il en emporta un exemplaire à Châlon?, le lut lui-même, le (it lire et examiner par d'autres personnes éclairées, et même par un religieux fort pieux et très capable d'en juger, et aucun d'entre eux n'y ayant rien trouvé à redire, M. de Châlons envoya au marquis de Laigue son mandement pour mettre à la tête du livre, et voulnt bien qu'il fût imprimé sous le privilège qu'il avait pour faire imprimer les Instructions qu'il publiait pour son diocèse.

n Mais comme ce grand évêque était d'une sagesse et d'une circonspection admirables, il ne voulut point que ce livre fût imprimé à Paris sans l'agrément de M. l'archevêque, qui était alors M. de Harlai. M. de Laigue se chargea d'en parler à ce prélat, qui reçut la proposition avec beaucoup de bonté et donna de fort bonne grâce son agrément, priant ce marquis de témoigner à M. de Chà-

Ions qu'il serait toujours le maître^ dans le diocèse de Paris, tant que lui y aurait autorité. »

L'ouvrage du P. Quesnel parut d'abord sous ce titre ; Abrégé de la morale de l'Evangile, ou Pensées chrétiennes sur le texte des quatre évangélistes, pour en rendre la lecture et la méditation plus faciles à ceux qui commencent à s'y appliquer.

Voici l'approbation que donna à cet ouvrage le pieux Vialart, un des plus saints évoques de son temps :

(( Félix, parla permission divine * évêque et comte de Châlons, pair de France : à tous les cures et vicaires de notre diocèse, salut et bénédiction.

a S'il est vrai, selon saint Augustin, que l'Évangile nous est à l'égard de Jésus-Christ ce que son humanité sainte était à l'égard du Verbe, et qu'il nous est autant impossible de le connaître sans le secours de ce précieux dépôt qu'il l'eût été aux hommes de connaître le Verbe éternel depuis le péché, s'il n'eût daigné se faire homme comme eux ; il est sans doute qu'une des principales obligations de la vie chrétienne consiste à avoir incessamment ce saint livre devant les yeux, pour y prendre la nourriture de nos âmes et les maximes de notre conduite. Mais cette nécessité, qui regarde en général les tidèles qui sont capables de s'instruire selon l'esprit de l'Eglise, de ces vérités salutaires, engage encore bien plus particulièrement ceux qui sont comme vous établis dans TEglise, pour faire connaître la loi de Dieu et pour enseigner aux peuples toutes les maximes du christianisme qui sont renfermées dans l'Evangile. C'est ce qui nous a obliges à vous exhorter puissamment en toutes occasions d'être assidus à cette sainte lecture, qui convient si fort à votre ministère, et à vous dire, avec les saints Pères, que le Nouveau-Testament étant le livre des prêtres et la substance du sacerdoce, vous devez être appliqués autant que votre charge le peut permettre, à le lire et à le méditer : que c'est dans la méditation de la parole de Jésus-Christ que vous trouverez la lumière, la force et la consolation dont vous avez besoin, et que \ous puiserez la science des saints, si nécessaire à tous ceux qui sont appelés au gouvernement des âmes. Mais nous avons cru ne pouvoir mieux vous engager encore à cette occupation si sainte et si utile, qu'en

* Dans un assez grand nombre d'Eglises, les évoques n^avaient pas encore, au xvii.« siècle, adopté Tosage de mettre, dans IMoscription de leurs actes, ces mots : Et la Grâce du Saini-Siége,

DE l'égu8e de prancb. 473

vous faisant part de cet excellent ouvrage que la Providence de Dieu nous a mis entre les mains et que nous avons examiné avec beaucoup d'application et de soin. Il faut que Tauteur ait cette charité lumineuse dont parle saint Augustin ; qu'Q ait été longtemps disciple dans l'école de TEsprit-Saint qui a dicté ce divin livre, pour avoir pénétré avec tant de clarté et d'onction dans Tintelligence des mystères et des enseignements du Verbe incarné ; et nous espérons que Dieu versera sa bénédiction sur la lecture que vous en ferez et que nous vous recommandons instamment. Elle ne vous sera pas seulement utile pour votre propre édification, mais aussi pour faciliter les instructions chrétiennes que vous devez à vos peuples; cet auteur ayant éclairci le texte de l'Evangile par de très pieuses réflexions, qui, pour être assez courtes, ne laissent pas de porter ordinairement bien des lumières dans Tesprit et de l'onction dans le cœur. Mais il faut, pour y trouver tous ces avantages, que vous apportiez à cette lecture une grande pureté intérieure, sans laquelle, dit un Père, l'homme ne rencontre que des ténèbres et des précipices dans cette source de lumière et de vie ; et que vous entriez dans la connaissance des vérités divines avec une foi simple et vive, une humble piété, et surtout un désir sincère d'apprendre à connaître et à aimer Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à rendre votre conduite et vos actions conformes aux siennes, toutes divines. Il sera bon même que vous conseilliez à ceux qui sont sous votre charge une lecture si utile, à proportion de leur capacité et de la disposition où ils se trouveront d'en profiter.

» Fait à Ghàlonsle 9 de novembre 1671. »

Quinze ans après la publication de cet ouvrage, c'est-à-dire en 1687, le P. Quesnel flt imprimer des réflexions sur le reste du Nouveau-Testament*. En 1693 parut la troisième édition; la quatrième vit le jour en 1695. Quant à celle de 1699,- qui fut la cinquième, nous aurons plus tard occasion d'en parler.

L'ouvrage complété du P. Quesnel parut avec ce titre : Le Nouveati^Testamenl traduit en français avec des réflexions morales sur chaque verset.

Les sentiments de Vialart furent ceux de la plus grande partie des évéques de France, en particulier de ceux de Limoges, de Poi-

1 DftDS cette édition, on trouve cinquante-trois des propositions qui furent depuis condamnées. 11 y en avait aussi plusieurs dans la l.re édition.

tiers, de Saiiit-Poiis ^ Uu grand nombre de personnages éminents dans rÉglise avaient pour Touvrage du P. Quesnel la même estime ; le P. De la Chaise^ Jésuite, en fît pendant deux ans sa lecture habituelle et déclara qu'il était fort touché de ce qu'il contenait.

Bossuet était évoque de Meaux depuis un an, lorsque le livre du P. Quesnel parut pour la première fois. Il fut témoin du succès qu'il obtint, cl le raconte ainsi ' :

« Ce livre, qui ne contenoit encore que le texte de l'Évangile avec les notes dessus, étoit reçu, dans le diocèse de Châlons, avec une telle avidité et une telle édification, que Ton crut voir renouveler en nos jours Tancien zèle des chrétiens pour la continuelle méditation de la parole de Dieu, les nuits et les jours. Et quand on eut ajouté les notes sur le reste du Nouveau -Testament, la perfection de l'ouvrage eut un cflet si heureux, que tous les pays où la langue françoise est connue, et en particulier la \ille royale, en furent remplis, et que les libraires ne pouvoient fournir à la dévotion des fidèles : ce qui paroît par les éditions innombrables ^ qu'on en faisoit coup sur coup et qui à l'instant étoient enlevées. Feu M. l'archevêque, d'heureuse mémoire (de Harki), loin de s'opposer au débit d'un livre dont le fruit se multiplioit à ses yeux, en a souvent reçu les présents avec un agrément déclaré, en sorte que Ton pouvoit appliquer à cet heureux événement ce qui est écrit dans les Actes que la parole de Dieu alloil croissant et que le nombre de ses zélés lecteurs s'augmentoit tous les jours. »

'Ce ne fut qu'en 1695 que Noailles, successeur de Vialart, approuva le livre des Réflexions morales.

Voici quelques passages de son approbation : Après avoir exhorté ses prêtres à étudier l'Écriture-Sainte et surtout le Nouveau-Testament, il continue ainsi : '

a Nous vous en pressons de nouveau présentement, parce que nous avons un nouveau secours à vous offrir pour protîter de cette sainte lecture, par cet ouvrage dont nous vous faisons part. Notre prédé-

^ De Bissy, qui fut depuis évêque de Meaux et cardinal et qui ût tant de bruit contre le livre du P. Quesnel, comme nous le dirons en son lieu, ayait recoaunandé ce livre, comme la plupart des évéques, lorsqu'il n'était qu*évéque de foui, et il Tindique à ses piètres dans un plan de bibliothèque qu'il leur propose, parmi les livres absolument nécessaires. F., en particulier, Vordo de Toul de 1697.

2 Bossuet, Avertissement sur le livre des Ré/lexUms morales.

3 Chaque édition eut plusieurs tirages.

DE LIGLtôK DK FRANCE.

cesseur crut vous faire un grand présent en vous le donnant dans le temps qu'il n'étoil encore qu'imparfait. Quel fruit donc n'en devonsnous pas espérer pour vous présentement que l'auteur Ta augmenté et enrichi de plusieurs saintes et savantes réflexions, qu'il a ramassé ce que les saints Pères ont écrit de plus beau et de plus touchant sur le Nouveau-Testament et en a fait un extrait plein d'onction et de lumière? Les diflicultés y sont expliquées avec netteté, et les sublimes vérités de la religion traitées avec cette force et cette douceur du Saint-Esprit, qui les fait goûter aux cœurs les plus durs. Vous y trouverez de quoi vous intruire et vous édifier. Vous y apprendrez à enseigner les peuples que vous avez à conduire. Vous y verrez le pain de la parole dont vous devez les nourrir, tout rompu et tout prêt à leur être distribué, et tellement proportionné k leurs dispositions, qu'il ne sera pas moins le lait des âmes faibles qu'un aliment solide pour les plus fortes. Ainsi ce livre vous tiendra lieu d'une bibliothèque entière ; il vous remplira de Térainente science de Jésus-Christ, pour laquelle saint Paul considérait tout comme une perte, et vous mettra en état de la communiquer aux autres ; pourvu que vous portiez à cette sainte étude une humilité sincère, un cœur pur y une conscience droite et une foi non feinte^ comme *parle le même saint Paul. »

La haute opinion que Noailles avait de l'ouvrage du P. Quesnel, était celle des plus saints et des plus savants évoques du même temps. Pendant vingt-sept ans, le livre des Réflexions morales jouit, sans contestation^ de cette estime ; les évoques le recommandaient, les prêtres l'étudiaient pours'édifier eux-mêmes et préparer leurs instructions. Personne n'y trouvait de mauvaise doctrine, peut-être parce que tous le lisaient avec les dispositions d'esprit et de cœur exigées par Vialart et par Noailles, pour en profiter. Ce ne fut qu'après un si long espace de temps que les Jésuites s'aperçurent que le livre du P. Quesnel était infecté de Jansénisme. Nous dirons ailleurs dans quelles circonstances, ils firent cette découverte \

i Nous avions mis, en cet endroit, une note assez détaillée sur les erreurs de M. de Beausset, auteur d'une Histoire de Bossuet^ touchant le livre des Réilexions moraUs. M. Poujoulat ayant, de nos jours, copié ces erreurs, nous les avons relevées dans une brochure, à laquelle nous demandons la permission de renvoyer nos lecteurs, et qui est intitulée : Essai bibliographique tur Couvrage de BossuetitUilulé : Avertissement sur le livre des Réflexions morales- Nous y reviendrons du reste, à propos du Problème ecclétiastiguef dans le volume suivant.

J] suffira, pour le moment, d'avoir établi qu'à Tépoque où il parut et pendant de longues années, le livre du P. Quesnel fut regardé comme un ou\Tage édifiant et orthodoxe.

Ce livre a joué un si grand rôle dans l'histoire ecclésiastique du xviii." siècle, que nous devions nous étendre sur sa publication. II remplaça VAugustinus comme prétexte des accusations dirigées par les Jésuites contre l'école de Port-Royal. On avait tant parlé du livre de l'évoque d'Ypres pendant la dernière moitié du xvii® siècle, que l'on commençait à en être un peu rebuté ; la discussion devenait moins vive ; elle ne fit que languir, surtout après la paix de Clément IX. Les Jésuites, qui n'avaient vu cette paix qu'avec dépil, cherchèrent les movens de la rendre inutile. Nous suivrons dans

ni

le livre suivant, le fil de leurs intrigues. Lorsqu'ils eurent découvert les hérésies du P. Quesnel, ce fut une nouvelle phase pour Je Jansénisme. Grand nombre d'entre eux lui donnèrent même un nouveau nom et l'appelèrent Quesnellismey sans doute pour le rajeunir et lui concilier plus d'intérêt.

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