‹ Histoire de l'église de France: composée sur les documents originaux et authentiquesChapitre 24 sur 26 · DB L*ÉOLI0I DV FRANCE. MS · texte numérisé non relu

DB L*ÉOLI0I DV FRANCE. MS

tombent jusqu'au trivial, jusqu'aux injures les plus grossières; nous avons rencontré dans la polémique de Port-Royal quelques mots vifs, des passages ou se révèle Tindignation ; mais, en général, le ton de cette polémique est digne et élevé ; Pascal est celui de toute VécxAe qui a attaqué le plus vivement les Jésuites : que l'on corn* pare ses Provinciales aux libelles du P, Garasse, et l'on jugera si les Jésuites doivent être entendus lorsqu'ils viennent se plaindre des injures de Port*Royal.

On a essayé de faire croire que les principes de morale de Port- Royal ont plus contribué aux vices de la société par leur rigorisme que les principes immoraux des casuistes. D'abord, on a exagéré ce rigorisme, afin de le rendre aussi absurde que possible ; on a feint de croire que l'école de Port-Royal ne voulait tenir compte des circonstances ni de temps, ni de lieu, ni de personnes. Tous les écrits des solitaires démentent cette assertion ; quant à l'influence de ce rigorisme sur l'immoralité, nous trouvons cette opinion trop absurde pour nous y arrêter. Autant dire que l'Ëvaugile a été un principe de corruption pour le monde, parce qu'il oppo sait la sévérité des mœurs à la licence du paganisme, et que la philosophie d'Épicure était plus propre que la doctrine de Jésus- Christ à faire régner la morale dans le monde.

Lorsque les Provinciales parurent, la Compagnie des Jésuites se sentit blessée au cœur, et chercha à se défendre ^ ; mais il faut avouer que ses réponses furent d'une faiblesse étonnante. Un anonyme écrivit deux Lettres à Phillarque; un autre commença un livre qu'il intitula impostures. Il devait avoir quatre parties, la première seule vit le jour ; le P. Annat, qui était le Jésuite le plus illustre de France, essaya de détourner le coup en présentant les accusations comme fausses par leur généralité, et ne s'adressant qu'à des hommes isolés et desavoués par la Compagnie. Son liAre était intitulé : Lu Bonne Foi des Jansénistes. Le P. Frétai- et plusieurs autres Pères firent des démarches pour intimider Pascal ; \o, P. Pirot alla plus directement au but, et entreprit V Apologie des Casuistes flagellés par Pascal. Son livre tut nécessairement iramo-

' M. Crc^iinoau-Joly prétend que la Compagnie de Jésus garda le bilcnco, el cherchK à faire croire que ce fut de sa part tactique ou dignité. Les es'^^ai^ de réponse que nous citons prouvent que, si les Jé.suites ne répliquèrent pi mieux, c«^ ne fui pas la bonne volonté qui leur manqua, y. Crctiucau-Jolj , Hist. de la Compagnie de Jcâus, t. iv, p. 52.

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rai ; le Saint-Siège et le clergé de France le condamnèrent^ comme nous le verrons bientôt ; mais il avait du moins le mérite d'aborder franchement la question. Il est vrai que, par cette franchise, il compromettait gravement sa Société, qui le désavoua publiquement.

Le P. Daniel crut mieux défendre sa Compagnie que ses confrères Annat et Pirot, et il publia les Entretiens de Cleanthe et dCEudoxe. Cet ouvrage est certainement ce que les Jésuites ont produit de meilleur dans cette lutte; mais le P. Daniel n'était pas de force à se mesurer avec Pascal ; il réussit beaucoup mieux dans ses travaux historiques, et ses recherches sur les vieilles annales de la France lui assurent une place plus distinguée dans les lettres que ses ouvrages de polémique.

Les Provinciales éveillèrent l'attention générale sur la morale des casuistes. Déjà, il est vrai, le Saint-Siège, le clergé de France, la Sorbonne, la Faculté de Louvain et des théologiens avaient censuré et flétri plusieurs maximes des casuistes ; mais l'attention n'avait pas été éveillée jusqu'alors d'une manière si directe que par les Provinciales.

Les curés de Paris *, qui étaient presque tous docteurs de Sorbonne, s'élevèrent avec énergie contre la morale relâchée. Rousse, curé de Saint-Roch, leur syndic, la dénonça dans leur assemblée du 12 mai 1656. 11 pria l'assemblée de nommer une commission, pour vérifier si les propositions réfutées par Pascal étaient bien dans les livres des casuistes, afin de pouvoir solliciter, ou la condamnation des Provinciales si ces propositions n'étaient pas des auteurs auxquels on les attribuait, ou celle des casuistes, si elles étaient fidèlement extraites de leurs ouvrages.

Les troubles qui avaient lieu dans TËglise de Paris, touchant la juridiction de l'archevêque absent *, ne permirent pas de donner alors à cette résolution toute la suite que l'on désirait

* Nicole, Hist. des Provinciales, % 2; Ellies Du Pin, Hist. Ecd. du xm.« siècle, t. n; Hermant, Mém. mss. sur THist. Eccl. du xvii.o eiècle, liv. 14«

* Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, exerça sa juridiction du fond de son exil, par les grands-vicaires quUl avait institués. La Cour persécuta ces grands-YÎcaires et chercha tous les moyens de faire exercer par d*autres que par eux les fonctions ëpiscopales ; mais elle échoua contre le droit incontestable de rarchev6que, et il fallut arriver à une transaction. L*archevéque nomma un vicaire-général, qui fut agréé par la Cour. Peu de temps après («i lOSl]

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Les curés de Rouen montrèrent le même zèle que que ceux de Paris contre la morale des Jésuites; Tabbé d'Aulnay, curé de Saint-Maclou^ l'attaqua dans plusieurs de ses sermons^ sans toutefois nommer les auteurs. Les Jésuites n'en firent pas moins beaucoup de bruit. Le P. Brisacier, recteur de leur collège de Rouen^ présenta requête à l'archevêque contre le curé de Saint-Maclou^ comme si^ en attaquant les casuisles^ il eût flétri toute la Société. Les autres curés de la ville prirent parti pour leur confrère. Ils s'assemblèrent^ et^ à l'exemple des curés de Paris, ils nommèrent une commission pour vérifier, sur les livres des casuistes, les propositions réfutées par l'abbé d'Aulnay. Les commissaires, au nombre de six, s'appliquèrent à ce travail pendant un mois, et firent leur rapport dans une seconde assemblée. Les propositions, qui n'étaient autres que celles qui avaient été flétries par Pascal, furent trouvées dans les livres cités ; plusieurs curés firent la même vérification que les commissaires pour leur satisfaction personnelle. Après cet examen minutieux, l'assemblée dressa une requête à l'archevêque, pour lui demander la condamnation des maximes corrompues qu'ils avaient examinées ^

L'archevêque de Rouen jugea à propos de renvoyer cette affaire à l'assemblée générale du clergé qui se tenait alors à Paris*.

Les curés de Rouen écrivirent à ceux de Paris pour les prier de les assister de leurs conseils et dirUervenir avec eux pour la défense de t Évangile, Ceux-K^i examinèrent de nouveau les livres des casuistes et en firent des extraits dont ils demandèrent la censure, d'abord au vicaire-général de l'archevêque, et ensuite, par son ordre, à l'assemblée du clergé. Afin de donner plus de poids à leur requête, les curés de Paris y joignirent les adhésions d'un grand nombre de curés des ailles les plus considérables de France qu'ils avaient exhortés à s'unir à eux.

Le peu de temps qui restait à l'assemblée générale ne lui permit pas de s'occuper d'une affaire qui demandait un examen approfondi et de sérieuses recherches. Elle se contenta donc, afin de témoi-

il donna sa démission de fonctions qu*il était bien indigne de remplir, et fit sa paix avec la Cour, comme nous Tavons rapporté ailleurs.

1 On trouve cette requête des curés de Rouen et plusieurs autres pièces relatives à la discussion sur la morale au t. ii de la collection de EUies Dupin, intitulée Hist Ecclésiastique du xvu.e siècle.

• L*aflsemblée générale de 1655 dura josqu'ea 1657.

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tnicr de son zèle en faveur des bons principes, de décider que les Instructions de saint Charles Borromée seraient imprimées aux frais du clergé, aOn de servir de contre-poison à la morale relâchée des casuistes.

On lit à ce sujet dans le procès-verbal de l'assemblée *: (( Monsieur de Gyron a dit que, suiyant Tordre de Tassetablée il avait fait venir de Toulouse le livre des Instructions pour les Confesseurs, dressées par saint Charles Borromée et traduites en français par feu Monsieur Tarchevéque de Toulouse, pour la con-* duite des confesseurs de son diocèse : et plusieurs de Messeigneurs les prélats qui ont lu ledit livre, ayant représenté qu'il serait très utile, et principalement en ce temps, où Ton voit avancer des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de TËvangile, et où il se commet tant d'abus en l'administration du sacrement de Pénitence par la facilité et l'ignorance des confesseurs ; l'assemblée a prié Monsieur de Cyron de prendre soin de le faire imprimer, afin que cet ouvrage, composé par un si grand saint, avec tant de lumière et de sagesse, se répande dans les diocèses et qu'il puisse servir

r. Collection géDërale des Procès-verbaux 4u Clergé de France, t. iv.

On lit h passage suivant dans le Procèâ- verbal de rassemblée de 1656 :

« Le 17 août, de relevée, Monseigneur Tévêque du Mans dit que MM. de Siinte-Mirthe avaient fait relier les livres qu'ils ont composés par ordre de rassemblée, et qu'ils suppliaient la coropagoie de leur donner jour pour les lui présenter.

» Le 23 août, Monseigneur de Narbonue dit : Que Monseigneur Tévéque do Vence Tétai! venu avertir que MM. do Sainte-Marthe n'avaient point voulu présenter leur livre à ra«6omblée qu'auparavant ils n'eussent retranché, sui* vant l'avis de Messeigneurs le^ commissaires, quelques lignes dans l'éloge c} rils avaient donné à feu M. Tabbé de Saint-Cyran, lesquelles pouvaient faire tort à la mémoire de feu Monseigneur le cardinal de Richelieu, duquel TEglise avoit reçu tant d'asffinmce, et dont la piété était reconnue de tout le monde. L'assemblée, voubmt rendre à sa mémoire ce qu'elle croit que le clergé de France lui doit, a résolu qne, pour plus grande sûreté, Téloge entier du si^ur do Saint-Cyran serait ùi'^ du livre des sieurs de Sainte-Marlh'?, et que l'on meltra à la marge que si, dans les autres exemplaires, il y en a quelquesuns, ils y ont été insérés sans counaiss-nce ni approbation de rassemblé(», ce ()'.ii ne préjudiciora aucunement h la réputation et foi historique desdits sieurs de Sainte-Marthe, lesquels ont bien mérité de l'Église gaUicane par leurs ouvrages. »

On a voulu donner une haute portée à ceUe délibération, et la faire considérer comme ignominieuse pour l'abbé de Saint-Cyran. Il est facile de voir qu'il n'y a là que de l'adulnti n pour Rlrhelieu, et pas autre chose.

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comme d'uoe barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles qui vont à la destruction de la morale chrétienne. &

Saint Charles Borromée, archevêque de Milan ^ avait travaillé toute sa vie, par ses actes comme par ses écrits, à faire revivre la morale évangélique, qui avait essuyé tant d'échecs pendant le XVI.* siècle. Au lieu d'être secondé par les religieux, il n'avait guère rencontré de leur part que contradiction. Les Jésuites qui ne venaient que de naître, et qui étaient encore dans leur ferveur primitive, n'avaient reconnu que par l'ingratitude la confiance qu'il leur avait d'abord accordée, et il se plaignait à Rome des entraves qu'ils mettaient à ses pieux desseins. Son neveu et successeur, aussi distingué par son zèle que par ses lumières, rencontra chez eux la même opposition ^

Le choix d'un ouvrage de saint Charles Borromée, fait par l'assemblée du clergé, pour combattre le relâchement, était donc très significatif, et les Jésuites ne se méprirent pas sur l'intention qui l'avait inspiré.

En conséquence de l'ordre qu'il avait reçu, l'abbé de Cyron fit imprimer, ep 1667, les instructions de saint Charles, et envoya ce livre dans les provinces avec une circulaire dans laquelle il déclarait, au nom de l'assemblée, au sujet des propositions dénoncées par les curés : « Que le manque de loisir pour faire cet examen était la seule chose qui avait empêché les prélats de prononcer un jugement solennel qui eût arrêté le cours de cette peste des consciences, et qu'ils l'auraient fait volontiers si les suppliants s'y fussent plus tôt adressés. »

Quelques évêques censurèrent les propositions dénoncée^ par les curés. Godeau, évêque de Vence, se distingua surtout dans la guerre contre les casuistes, et enseigna, avec une science et une dignité vraiment épiscopales, les vrais principes de la morale chrétienne.

L'assemblée dont nous venons de parler avait été saisie de l'affaire des cinq propositions, qui préoccupait toujours vivement l'opinion publique.

Lo bref d'Innocent X', en réponse à la lettre des évêques de la dernière assemblée du Louvre, avait été apporté en France par Du

J r. Les Lettres de saint Charles Borromée.

« Procès-verbal de rassemblée de 1656-57, t. iv de la Collection générale; Hermant, Mëm, mss. sur mist. Eccl. du xvii.» wècle. ,

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Bosquet^ évéque de Lodève. Le 20 mai 1655^ quinze prékts^ présidés par Mazarin^ ouvrirent ce bref, dont le roi a\ait ordonné préalablement l'exécution par une déclaration en date du 17. Les quinze évéques témoignèrent beaucoup de satisfaction de ce que le pape avait approuvé la conduite tenue dans la dernière assemblée, et de ce qu'U déclarait avoir condamné, dans les cinq propositions, la doctrine de Jansenius, contenue dans son livre intitulé AuguslintAS. Il fut arrêté par cette assemblée que a l'on écrirait à tous les prélats une lettre commune, par laquelle on leur donnerait connaissance des intentions de Sa Sainteté, contenues en son bref, et que, pour les informer de ce qui s'était passé en cette occasion, on leur enverrait la copie de la constitution et du bref, et les lettres qui avaient été écrites par les assemblées précédentes, et de plus, que, pour arrêter le cours d'un des plus grands maux dont l'Église pût être affligée, on les convierait à faire souscrire la constitution et le bref de Sa Sainteté, par tous les chapitres, les recteurs des Universités et par toutes les communautés tant séculières que régulières, exemptes et non exemptes ; par les curés et ceux qui sont ou seront pourvus de bénéfices dans leurs diocèses, et généralement par toutes les personnes qui sont sous leur charge, de quelque qualité et condition qu'ils soient, d on ajouta : « qu'ils ordonneraient que la constitution et le bref seraient registres aux greffes de leurs officialités pour y avoir recours quand besoin serait; les avertissant que, si, après une décision si solennelle et si expresse, quelqu'un venait à tomber dans les sentiments de cette mauvaise doctrine^ on devrait procéder contre lui par les voies canoniques, d

La Mothe-Houdancourt, évêque de Rennes, et Cohon,. évéque de Dol, émirent un avis digne d'évêques courtisans, en proposant d'obliger tous les laïques suspects de Jansénisme à signer, sous peine de confiscation de leurs biens, le formulaire suiyant, qui fut rédigé par l'assemblée des quinze :

a Je, N., reconnais être obligé en conscience de condamner de cœur et de Louche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansenius contenue dans son livre intitulé AugustinitSy que le pape et les évéques ont condamnée ; laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansenius a mal expliquée, contre le vrai sens de ce saint docteur. »

Ce formulaire fut envoyé à tous les évéques de France, mais il n'y eut que deux ou trois évéques courtisaus qui entreprirent de le faire signer dans leurs diocèses. L'importance que se donnait l'i

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semblée des quinze se trouva ainsi fort mal justifiée, et son formulaire resta à l'état d'intrigue de cour. Les choses en étaient là lorsque le clergé se réunit à Paris^ en assemblée générale (1656). Mazarin entreprit d'y faire confirmer tout ce qui avait été fait dans les assemblées particulières des trois années précédentes. Pierre de Marca, archevêque de Toulouse, qui avait dirigé, sous l'autorité du premier ministre, les délibérations, de ces assemblées, fut chargé d'en faire le rapport à l'assemblée générale. Afm de concilier à ces actes la majorité de cette réunion, on y convoqua tous les évéques de cour qui se trouvaient à Paris.

Pierre de Marca lit le rapport de ce qui s'était passé dans les assemblées du Louvre de 1653 et de 1654. L'archevêque de Sens se désista de ses protestations et réserves, et déclara qu'il admettait la bulle a selon son véritable sens, expliqué par l'assemblée de 1654 et confirmé depuis par le bref de Sa Sainteté. » On accepta solennellement le dernier bref d'Innocent X ; on déclara que la doctrine de Jansenius n'était pas celle de saint Augustin et qu'elle avait été véritablement condamnée par la bulle ; enfin on confirma les mesures prises par l'assemblée des quinze pour la signature du formulaire composé par Pierre de Marca. On alla plus loin que les quinze, et il fut décidé que les évêques qui ne feraient pas signer le formulaire seraient exclus des assemblées générales, provinciales et particulières du clergé.

Les évêques qui ne faisaient pas partie do l'assemblée trouvèrent bien rigoureuses les mesures adoptées par cette réunion, qui n'avait que le droit de donner des conseils, même en matière disciplinaire, bien loin de pouvoir se poser en concile et faire des prescriptions en matière de foi; aussi n'ohéit-on pas plus à ses ordres qu'à ceux donnés par l'assemblée des quinze.

L'assemblée écrivit au pape pour lui donner connaissance de ses délibérations. Alexandre VII eut à peine reçu cette lettre qu'il publia une nouvelle bulle pour confirmer celle de son prédécesseur et déclarer que les cinq propositions sont tirées de VAugustinus de l'évêque d'Ypres.

Cette bulle, datée du 16 octobre, fut affichée à Rome le 7 novem-

* Procès-verbal de rassemblée de i656, t. iv de la Collection générale ; Ellios Du Pin, Uist. Eccl. du tvit.o siècle, t. ii; Hermant, Mém. mss. sur THist. Eccl. du XYii.« siècle; Extrait mss. du P. Rapin; D'Avrigny, Mém. clironoL •nn.1â56; Du Mas Uist. drv cinq propositions, liv. ±

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».,. ^ vire dans le délai d'un mois. Les parlements étaient aussi

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Après les déclarations d'Alexandre VU et le dernier bref de son çnwiecesseur, il n'était plus possible de soutenir que Rome n'avait pas voulu condamner la doctrine de Jansenius. Les partisans de cet evêque eurent recours à un autre moyen pour le défendre, comme uous le verrons après avoir exposé la suite des discussions relatives aux casuistes.

Les Jésuites % fiers du succès qu'ils avaient obtenu à l'assemblée du clergé, par Tentreuiise de la Cour, contre leurs adversaires, pensèrent qu'ils pourraient les vaincre sur l'article de la morale, comme dans Taflaire de la Grâce. Leur P. Pirot osa publier son Apokfgie pour les Casuistes, dans laquelle il prenait hardiment la défense de la doctrine corrompue attaquée si victorieusement dans les Provinciales. Les curés de Paris et de Rouen, injuriés pai- le F. Pi-

i i;.issnnl)l(«e do 1G3Ô censura la doctrine des religieux mendiants d'Ancers lariuellft élail contraire aux droits de Tépiscopat. Henry Arnauld, évéque d* Vngers, *lc;nonça la môme doctrine au pape Alexandre VII, qui la condamna le janvier 1U59. Pierre de Marca fit, au nom de l'assemblée de ifi56 une relation sur les alfuires du Jani^nisme. A Rome, on fut sur le point de la mettre fc rindoîf, comme on le voit dans les Extraits du P. Rapin, p. 162, 163

• Ellio^ Du Pin, Hist. Eccl. du xvir.e siècle, t. ii ; Horinant, Mém. mk .ur nilHt. Eccl. du xvii.e siècle ; D'Avrigny, Wm. chronol., muu 1056 1659 • Extrait mss. du P. Rapin, p. 200 et suiv, *

DK L*iGUfB !>■ FKANCB. 371

rot^ élevèrent les premiers la voix contre ce livre immoral et le dénoncèrent à rautorité ecclésiastique. De nombreux écrits Airent publiés par les Jésuites^ j'une part^ et de l'autre par les curés. Pendant cette polémique^ la Faculté de théologie procédait à Texamen du livre du P. Pirot. Elle mit cinq mois entiers à faire sa censure et y insém une clause contraire aux lois, en déclarant que^ par cet acte, elle n'entendait pas prendre la défense des Provinciales condamnées par ^Inquisition de Rome*. Sur les observations de l'avocat-général Talon, la Faculté ôta de sa censure la mention du jugement d'un tribunal non reconnu en France. Talon reprocha à la Faculté d'avoir admis à ses délibérations un nombre de moines pluâ grand qu'il n'était permis par les règlements, et lui lit entendre que c'était grâce à celte adjonction illégale qu'elle avait mis cinq mois à censurer un aussi mauvais livre que celui du P. Pirot, et qu'elle avait inséré une clause illégale dans son jugement.

Au moment où la Faculté allait publier cette censure, survint un ordi'o du chancelier de différer cette publication. La cour de Rome, dirigée par les Jésuites, avait pris le parti de Pirot et soutenait les membres bien intentionnés de la Faculté qui entravaient la censure '. Les Jésuites cependant prévirent le mauvais succès de leurs intrigues et firent imprimer un écrit dans le but de se mettre en dehors de la querelle, et de faire croire qu*ils n'approuvaient pas le livre du P. Pirot, mais qu'il ne leur appartenait pas de le condamner. Les curés répondirent à ce nouvel écrit, et firent voir que, dans une pareille cause, il était criminel de rester indiffèrent.

Les Jésuites ayant fait imprimer leiu* écrit, le roi envoya dire au doyen de la Facullô qu'il n'empêchait plus de publier la censure faite contre VApofonir (1rs Caswsfrs.

La censure de la Faculté est datée du 16 juilUM 1658; à h fin de cette année, les vicaires-généraux de Paris, à la requête des curés, publièrent une censure, plus détaillée encore que celle de la Faculté, et condamnèrent la plupart des propositions de morale relAchée, que nous verrou? fiétries plusieurs foi? par le Sniut-Siéire et par le clergé de France.

A l'exemple des curés de Paris, ceux de la plupart des diocèses de France demandèrent à leurs évéques respectifs la condamnation

^ Les Provinciales furent mises à Tlndex de Rome, le 6 septembre 10S7«

s Eit. ms9. du P. Bapio, p. 200 et niiv.; Sentiments da JésuUa^ f|r.; O'Avrigny, Mém. cbrcn., nivi. 1650.

370 H18T0IRK

bre (16&6) ; elle ae fut connue en France qu'au commencement de Tannée 1657. Le clergé continuait son assemblée ordinaire commencée Tannée précédente ; le 12 mars^ le nonce remit au roi et au président de Tasserablée la bulle du pape; on Taccepta solennellementy et Ton modifia le formulaire^ afin d'y renfermer la dernière constitution d'Alexandre VII aussi bien que celle d'Innocent X ^

A la requête de Tassemblée^ le roi fit enregistrer la bulle au parlement de Paris^ le 19 novembre 1657. et donna une déclaration adressée à tous les parlements du royaume^ par laquelle il leur donnait avis que tous les ecclésiastiques seraient tenus de signer le formulaire dans le délai d'un mois. Le» parlements étaient aussi requis de prêter appui aux évéques contre les opposants.

La plupart des évéques ne jugèrent pas à propos d'exiger de leurs ecclésiastiques la signature de ce nouveau formulaire; ils se contentèrent de publier la bulle d'Alexandre VU, et les choses restèrent en cet état pendant trois ans environ.

Après les déclarations d'Alexandre Vil et le dernier bref de son prédécesseur, il n'était plus possible de soutenir que Rome n'avait pas voulu condamner la doctrine de Jansenius. Les partisans de cet évéque eurent recours à un autre moyen pour le défendre, comme nous le verrons après avoir exposé la suite des discussions relatives aux casuisles.

Les Jésuites % fiers du succès qu'ils avaient obtenu à Tassemblée du clergé, par l'entremise de la Cour, contre leurs adversaires, pensèrent qu'ils pourraient les vaincre sur Tarticle de la morale, comme dans Taflaire de la Grâce. Leur F. Pirot osa publier son Apo- Iggie pour les Casuisles^ dans laquelle il prenait hardiment la défense de la doctrine corrompue attaquée si victorieusement dans les Provinciales. Les curés de Paris et de Rouen, injuriés par le P, Pi-

* L\issemblëe de 1G56 censura la doctrine des religieux mendiants d*ADgers, laquelle é(ait contraire aux droits de Tépiscopat. Henry Arnauld, évéque d'Angers, dénonça la môme doctrine au pape Alexandre VII, qui la condamna le

janvier 1659. Pierre de Marca flt, au nom de l'assemblée de 1636, une relation sur les affaires du Jan^inisme. A Rome, on fut sur le point de la meltre à riudex, comme on le voit dans les Extraits du P. Rapin, p. 162, 163.

* Ellies Du Pin, Hist. Eccl. du xvir.e siècle, t ii ; Ilcrmant, Mdm, mss. sur THist. Eccl. du xvii.e siècle ; D'Avrigny, Mém. cbronol., ami. 1656, le.'JU; Extrait mss. du P. Rapin, p. 200 et suiv.

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rot^ élevèrent les premiers la voix contre ce livre immoral et le dénoncèrent à l'autorité ecclésiastique. De nombreux écrits furent publiés par les Jésuites^ ^'une part^ et de l'autre par les curés. Pendant cette polémique, la Faculté de théologie procédait à Texamen du livre du P. Pirol. Elle mit cinq mois entiers à faire sa censure et y inséra une clause contraire aux lois, en déclarant que, par cet acte, elle n'entendait pas prendre la défense des Provinciales condamnées par l'Inquisition de Rome*. Sur les observations de Tavocat-général Talon, la Faculté ôta de sa censure la mention du jugement d'un tribunal non reconnu en France. Talon reprocha à la Faculté d'avoir admis à ses délibérations un nombre de moines plus grand qu'il n'était permis par les règlements, et lui lit entendre que c'était grâce à cette adjonction illégale qu'elle avait mis cinq mois à censurer un aussi mauvais livre que celui du P. Pirot, et qu'elle avait inséré une clause illégale dans son jugement.

Au moment où la Faculté allait publier cette censure, survint un ordre du chancelier de différer cette publication. La cour de Rome, dirigée par les Jésuites, avait pris le parti de Pirot et soutenait les membres bien intentionnés de la Faculté qui entravaient la censure *. Les Jésuites cependant prévirent le mauvais succès de leurs intrigues et firent imprimer un écrit dans le but de se mettre en dehors de la querelle, et de faire croire qu'ils n'approuvaient pas le livre du P. Pirot, mais qu'il ne leur appartenait pas de le condamner. Les curés répondirent à ce nouvel écrit, et firent voir que, dans une pareille cause, il était criminel de rester indifférent.

Les Jésuites ayant fait imprimer leur écrit, le roi envoya dire au doyen de la Faculté qu'il n'empêchait plus de publier la censure faite contre V Apologie (1rs Casuisfcs.

La censure de la Facnllé est datée du 16 juillet 1658; a la fin de cette annoc, les vicaires-gcncraux de Paris, à la requête des curés, publièrent une censure, plus détaillée encore que celle de la Faculté, et condamnèrent la plupart des propositions de morale relacliée, que nous verrons flétries plusieurs foi? parle Sainl-Siéire et par le clergé de France.

A l'exemple des curés de Paris, ceux de la plupart des diocèses de France demandèrent à leurs évoques respectifs la condamnation

1 Les Provinciales furent mises à Tladex de Rome» le 6 septembre 1057.

«Ext. ms9. du P. Bapin, p. 200 et niiv.; Sentiment de^ ^étuiles, f(r./ D'Avrigny, Mi^ro. dirent, niui. 1659.

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de la doctrlae immorale des Gasuiste» ; presque tous les évéques de France publièrent des mandements contre le livre du P. Pirot. Jamais on ne vît dans le clergé Français plus d'unanimité que dans cette circonstance. Les curés de Paris publièrent, sous le titre de Journal^ ce qui s'était passé à Paris et dans les provinces au sujet de la morale relâchée; le P. Annat attaqua cet ouvrage, prétendant y at?otr recueilli plusieurs faussetés et impostures. Les curés se justifièrent pleinement dans un écrit qui est le huitième de ceux qui furent publiés par eux pendant cette polémique. Le P. Annat, vaincu, obtint du roi un arrêt du conseil contre le Journal des curés. Ce moyen était plus puissant contre le livre que sa prétendue réfutation. Les écrits des curés sont vifs, pleins de logique et d'érudition ; Pascal et Arnauld en furent les principaux auteurs.

Le 21 août 1659, l'Inquisition de Home censura aussi l'i4^/oj|rte des Casuistes du P. Pirot, mais seulement, dit le P Rapin ', pour avoir traité des matières de la Grâce, contre la défense du Sâint- Sîége.

Les Jésuites, tout en désavouant extérieurement le P. Pirot, ressentaient vivement les coups de ces condamnations multipliées. Us savaient biea que c'était de Port -Royal que la première flèche était partie. Leur haine contre les solitaires et les religieuses de cette solitude n'en devint que plus profonde, et ils songèrent aux moyens de se venger.

Lorsque la bulle d'Alexandre VII avait été promulguée, Arnauld * avait publié un écrit intitulé : Cas proposé par un docteur , touchant la signature de la Constitution d'Alexandre VII et du Formulaire du clergé,

Arnauld traitait dans cet ouvrage trois questions, qui ont soulevé une longue et vive polémique.

Voici la première :

Un auteur, qui a été persuadé jusqu'à présent que les cinq propositions condamnées ne sont point dans le livre de Jansenius et n'ont point été condamnées dans le sens de cet auteur, est-il obligé de changer de sentiment après les bulles des papes et les déclarations du clergé de France ?

Arnauld répond négativement. Ce qui a été fait à Rome et à Paris, touchant les cinq propositions, le convainc que les cinq

^ Extrait mss. du P. Rapin, p. â06.

«œuvres d*Arnauld, t. xxi; Elliea Du Pin, Ilist. Ecci, du xvii.« siècle, t. Il ; Du Mas, n ist. des cinq propositions, liv. 3.

Propositions ne sont point dans le livre de Jansenius^ puisqu'on n'a pu marquer les endroits où on les trouvait ^, et que Ton s'est con* tenté de condamner le sens de JanseniuSy sans préciser en quoi consistait cette doctrine de Jansenius que l'on trouvait condamnable '. De plus^ ajoutait Ârnauld^ les cinq propositions sont-elles ou non dans le livre de Jansenius^ c'est là une question de fait, touchant laquelle l'Église n'est point infaillible ; car elle ne l'est que dans la définition d'une doctrine qu'elle proclame avoir été crue partout, toujours et par tous, suivant l'adage de saint Vincent de Lerins. Le docteur en question n'est donc point obligé, en vertu des dernières décisions^ de condamner contre ses propres lumières, comme hérétique, un évéque qu'il juge innocent de la doctrine qu'on lui impute.

La deuxième question d'Arnauld était celle-ci :

Le même docteur, dans la persuasion où il est de l'innocence de Jansenius, peut-il signer le formulaire ?

Âmauld répond négativement : « Je ne comprends pas, dit-il, que l'on puisse, sans blesser la sincérité chrétienne et sacerdotale, signer un acte qui porte la condamnation du livre d'un évéque catholique, lorsqu'on n'adhère point dans son cœur à la condamnation et qu'on croit en son cœur qu'elle est injuste ».

Enfin, la troisième question d'Arnauld se résumait ainsi :

Dans les circonstances actuelles, le docteur eu question peut-il

1 Le P. Ànoat soutint d^abord que les cinq propositions étaient textuellement dans Jansenius. Mis en demeure d'indiquer les endroits où elles se trouvaient, il fut obligé de dire qu*elles n^y étaient que quant au sens. Le P. D*Avrigny reconnaît qu'il n*y a que la première qui y soit textuellement. Cest ce que prétendaient, dès Torigine de la discussion, les solitaires de Port- Royal, qui ajoutaient que môme la première avait, dans Pouvrage de Jansenius, un tout autre sens que celui qui lui était attribué par les Jésuites. Bossuet pensait que les cinq propositions étaient dans Jansenius, mais il n*a point indiqué les endroits où il les avait trouvées.

* Les solitaires de Port-Royal pressèrent souvent les Jésuites de préciser ce qu'ils entendaient par sens de Jansenius. Le P. Annat essaya de le faire, et ne le put qu'en attribuant à Jansenius le système de la Grâce nécessitante de Calvin. Les solitaires répondirent que Jansenius admettait la Grâce efficace au sens de saint Augustin et de saint Thomas, et non la Grâce nécessitante de Calvin ; que si Jansenius admettait ce dernier système, ils le cendamnaient comme les Jésuites. Ces explications catégoriques rendaient toute calomnie impossible ; c'est pourquoi les Jésuites n'essayèrent plus de définir le Jansénisme ; ils se contentèrent d'en faire un monstre nourri dans les solitudes de Port- Royal.

374 HtSTOlRfi

^ârdet le ôilence, ou bien est-fl obligé de dire que le pape à été ïnal informé sur la doctrine de Jansenius ?

Arnauld répond qu'il est obligé de parler, dans la crainte que les ennemis de la doctrine de saint Augustin ne se prévalent de la condamnation de Jansenius pour la faire retomber sur saint Augustin lui-même, dont Jansenius a suivi exactement la doctrine:

Arnauld adressa, sous forme de consultation, son ouvrage h Pavillon, évêque d'Aleîb, qui publia sa réponse aux trois questions. Nous aurons souvent occasion de parler de ce grand évêque. 1) était né en 1597 à Paris * . 11 eut pour directeur, dans sa jeunesse, saint Vincent de Paul, qui, appréciant ses vertus et son mérite, lui fit recevoir les Ordres et l'employa dans les missions. Il s'acquit, par ses prédications, une si -granile réputation, que le cardinal de Richelieu jeta les yeux sur lui pour le siège épiscopald'Aleth. Pavillon hésitait à se charger d'une dignité que, dans sa conscience vraiment sacerdotale, il considérait connne im fiirdeau trop pesant pour lai. Vincent de Paul combattait ses scrupules, et lui disait : a Je m'élèverai contre vous au jour du jugement dernier avec les âmes du diocèse d'Aleth, qui périront faute d'instruction, parce que vous aurez refusé de leur en donner. C'est dans ces pays inconnus, sur ces montagnes affreuses que le vrai zèle de la maison de Dieu doit vous porter. » Pavillon se laissa vaincre, et accepta la charge épiscopale. Il sut la remplir avec le zèle, le discernement, la science, l'énergie et la charité des é^êques des premiers siècles de l'Église. Sa touchante simplicité, son esprit apostolique, son application à instruire et à former son troupeau aux vertus chrétiennes, tout en lui rappelait les Ghrysoslôme et les Augustin.

L'influence qu'avait sur lui Vincent de Paul ne put le décider à signer la lettre de Tévêque de Vabres contre les cinq propositions; il regardait cette lettre, provoquée par les Jésuites, comme la source des troubles les plus déplorables. Comme les vertus et la science de l'évoque d'Aleth l'avaient rendu illustre dans toute l'Église de France, ce ftit à lui qu' Arnauld adressa son cfts de conscience y contre le formulaire du clergé.

Pavillon ne fut pas de l'avis du savant théologien. Le docteur en question, selon l'évéque d'Aleth, non-seulement pouvait, mais devait signer le formulaire, malgré sa conviction que les cinq propositions ne sont point dans Jansenius, parce que Vaw-

> Vie d« M. Pavillon, évéqoe d'Aleth, Ut. 1.

DE LÉCUSE DB t^RANCK. 375

iùrité du êoureraÎTi pontife doit prévaloir à tous nos sentinieAti particuliers ; il doit donc changer d'opinion à cause de la déclararation du pape ; et quoique la question de fait soit bien difTérente de la question de droit, ces deux questions sont tellement unies dans raflaire des cinq propositions^ qu'il serait dangereux de les séparer.

Arnauld * adressa h révoque d'Aleth dos liv fierions touchant la solution qu'il avait donnée du cas de conscience. Nous avons, selon Arnauld, des dovoir? à remplir envers 1«' Sainl-Siége et envers la raison qui n^us a été donnée de Dieu pour nous diriger dans la recherche de la vérité. Nous no devoiis ])as noire légèrement que le Saint-Siège ait été trompé sur la question de fait qui est agitée; cependant si, après un mûr examen, nous trouvons des preuves très fortes que le Sriint-Siége a été trompé, et si Tétude nous fait voir d'un autre cMc h^qc évidence que les cinq propositions ont été imputées faussement à .lansenius, tious devons certainement préférer les lumières de la raison à la décision du Saint-Siège, qui ne peut, sur une question de fait, réclamer à aucun titre le privilège de l'infaillibilité. Or, il n'y a qu'à une définition îul';ullible que nous soyons obligés de faire céder les lumières de notre raison.

Malgré les réflexions d'Arnauld, l'évéque d'Aleth persévéra encore quatre ans dans son opinion. Il faut reconnaître cependant, pour être exact, que, dans sa pensée, la soumission à une décision ponliGcale était plutôt une alïiiire de discipline que de foi; car, dans son écrit sur le cas de conscience d'Arnriuld, il accorde qu'on n'est pas obligé de se soumettre à cette décision contre V évidence.

Plusieurs autres écrits parurent alors sur la même question, et pour demander à ce qu'on expliquât clairement en quoi consistait le sens de Jansenius que l'on disait condamné. Cette dernière question était de la plus haute importance, et une explication catégorique, de la part des Jésuites, eût mis fin à toute discussion. Les écrivains de Port-Royal constataient que les cinq propositions pouvaient être entendues dans le sens de la Grâce nécessitante de Calvin ou dans celui de la Grâce efficace admise par TÉglise romaine, saint Augustin et saint Thomas; ils condamnaient le premier sens, et le second était catholique ; y avait il donc un troisième sens qui aurait été .celui de Jansenius ? Les écrivains jésuites essayèrent d'abord de

^ OEuyres complètes d^ArnauId, t. xxi.

préciser ce sens S mais ils ne pouvaient le faire sans attribuer à Jansenius l'opinion de Calvin, et les écrivains de Port-Royal protestaient qu'ils condamnaient cette erreur. Les Jésuites prirent alors le parti de ne plus traiter cette question délicate, de ne parler que d'une manière générale du sens de Jajisenius, et d'en faire l'hérésie la plus monstrueuse qui eût jamais paru dans le monde. Les mots vagues et indéterminés sont les plus favorables aux discussions, qui s'enveniment d'autant plus qu'on ne veut ni s'entendre ni s'expliquer. Les hommes de boime foi pensaient que des explications de la part des adversaires mettraient fin à la lutte. Dès 1657, le duc de Longueville engagea François de Harlay, archevêque de Rouen, à négocier une réconciliation. Les écrivains de Port-Royal s'y prêtèrent de grand cœur, et ils remirent entre les mains de Harlay une déclaration dans laquelle ils disaient qu'ils condamnaient les cinq propositions en quelque livre qu'elles se trouveraient; et qu'ils promettaient, sur la question de fait, une soumission de respect et de silence.

Harlay porta cette déclaration à Mazarin et à de Marcd, qui n'en furent point satisfaits, et exigèrent une adhésion pure et simple à tout ce qui avait été fait à Rome et en France contre les cinq propositions. Les négociations furent alors rompues, la guerre recommença et les écrits se multiplièrent de part et d'autre. Du côté des Jésuites, le P. Annat fut le plus célèbre champion ; Nicole le poursuivit à outrance dans les Disquisitians de Paul Irenée. Le même écrivain, sousle pseudonyme de Wendrok, traduisit en latin les Pro-vincialeSy et y ajouta des note? et des dissertations tbéologiques. Pendant deux ans,lesJésuitespoursuivirenirouvrage de Wendrok devant le Parlement de Bordeaux comme séditieux. Le Parlement, n'ayant rien vu dans ce livre qui fût contraire à la personne du roi et à l'intérêt de l'État, le renvoya à la Faculté de théologie de Bordeaux, au sein de laquelle Wendrok trouva d'habiles défenseurs. Les Jésuites avaient multiplié les écrits pour provoquer les rigueurs du Parlement et de la Faculté de Bordeaux. Nicole se défendait avec tant de fermeté et de science, que les Jésuites prévirent que les sentences ne leur seraient pas favorables. Alors, le P. Amiat obtint de son royal pénitent une défende au Parlement de Bordeaux de passer outre à l'examen des Provinciales et des notes de Wendrok; puis, le roi nomma une commission d'évêques et de docteurs

> F. ridée véritable du ianséoismc, par le P. Ferrier,

DE l'ÉGLIS^E de FRANCE. 377

dociles qui déclarèrent^ sans hésitation^ le livre imbu de Thérésie janséniste. En conséquence de cette sentence^ le conseil du roi condamna les Provinciales annotées à être lacérées et brûlées par la main du bourreau. Cet arrêt fut signé le i^^ octobre 16Ç0 par le chancelier; le 5 novembre suivant, le roi rendit un édit qui supprimait l'Université de Bordeaux. Elle ne fut rétablie que deux ans après.

Le docteur Launcy * se déclara pour les écrivains de Port-Royal. Dom Pierre de Saint-Joseph, Feuillan et le P. Amelote de TOlpatoire ' se joignirent aux Jésuites dans la lutte. Le docteur De La Lane réfuta leurs ouvrages *.

Les Jésuites comprenaient qu'il était fort utile, pour terminer les discussions en leur faveur, de propager l'opinion ultramontaine touchant l'infaillibilité du pape. Us tirent donc soutenir, dans leur collège de la rue Saint-Jacques, des thèses où l'on disait que Jésus- Christ avait accordé aux papes la même infaillibilité qu'il avait luimême ; que cette infaillibilité s'étendait aux questions de fait comme aux questions de droit. Dans une autre thèse, ils allèrent même jusqu'à proclamer l'infaillibilité de l'Inquisition dans les questions scientifiques, et ils citèrent comme jugement irréfragable la sentence de ce tribunal contre Galilée ^.

Ârnauld s'élança dans Tarène, et dénonça à la France entière ces opinions aussi impies qu'absurdes ' ; la Faculté de théologie s'émut, les condamna et exposa en '^ix articles très lucides les opinions de l'Église de France touchant la nature de l'autorité dans l'Église et les rapports des deux puissances *.

> Remarques sur le Formulaire, etc., par le docteur de Launoy.

' Défense du Formulaire, par le P. Dom Pierre de Saint-Joseph ; Défense des Constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VU, etc., par le P. Amelote, de rOratoire.

* Éclaircissement du fait et du sens de Jansenius, etc., par Denys Raymond (docteur ôft La Lane).

^ L'Inquisition n'avait pas elle-même une si haute opinion de son autorité ; car, après avoir par deux fois solennellement condamné Galilée comme soutenant use opinion aussi opposée à la raison qu*à VÈcrilureSainiê, et lui avoir enjoint des prières expiatoires, elle revint sur ses condamnations et les révoqua. F. d'Argentré, Gollect. Judie.

^ la nowfeUe Itérésie des JésuUes, etc.^ par le docteur Arnauld, t xxi des Œuvres complètes. Les illusions des Jésuites, etc., ibid.

* Les six articles de la Faculté ont depuis servi de base aux quatre articles du clergé de France, formulés en 16S2«

Ce terrain était brûlant, et les Jésuites ne pouvaient, Corinne {^b le passé, y essuyer que des défaites ; il se hâtèrent donc de Tabandohner en apparence et reprirent leur polémique du Jansénisme. Le P. Annat crut devoir publier la justification de la Conduite de l'Église et du Roi dans la condamnation de Vhérésîe des Jansénistes, Il essayait, dans cet ouvra^^e, de faire croire à la conformité de la doctrine de Port-Royal avec celle de Calvin. Le P. Ferrier la présentait sous les mêmes couleurs dans son Idée véritable du Jansénisme, Les écrivains de Port-Royal, qui condamnaient ouvertement la doctrine calviniste, prenaient occasion de ces ouvrajresdes Jésuites pour leur démontrer qu'ils étaient dans Fimpossibilité de préciser en quoi consistait cette monstrueuse hérésie qu'ils nommaient Jansénisme, puisqu'ils ne pou\ aient l'exposer sans la confondre avec le Calvinisme qu'ils détestaient autant qu'eux. Nicole, surtout, plaida cette cause dans une suite de lettres intitulées Imaginaires, et dans lesquelles on reconnaît le style limpide et le raisonnement calme des Essais de morale. Quelques extraits sont nécessaires pour faire connaître conanent l'école de Porl-Uoyal envisageait les questions si vivement agitées.

« 11 faut que je vous die ^ que j'admire depuis longtemps la patience des hommes et principalement des François à qui on n'a pas accoutumé de reprocher ce défaut. H y a plus de dix ans qu'ils ne se lassent point de parler d'une chose qui ne mérita jamais qu'on s'en entretînt seulement un jour. Qu'importe que les cinq propositions soient ou ne soient pas dans le livrfe de Jansenius, que l'on le croye ou que l'on en doute ? Cependant on réduit présentement toutes les afiaires de l'Église à cette plaisante question; les évéques, qui dominent dans le clergé, n'y connoissent point d'autre désordre qui soit digne de leur application ; on ne parle que de cela dans leurs assemblées ; le formulaire est presque le seul canon auquel on soit tenu d'obéir; le seul crime que Ton punisse dans les ecclésiastiques, par la privation de leur emploi, est de douter de ce point de fait; un petit grain d'anti-Jansénisme remédie à toutes sortes de défauts; un peu de froideur sur ce point ternit toutes les vertus; le plus court moyen pour faire fortune est de faire paroître un peu de zèle pour le formulaire; soyez ignorant ou scandaleux tant que vous voudrez^ ce zèle suppléera à tout et couvrira tout;

> Nicole, l.re hMiiinaire.

DK L EGLISE UK l*nA>CK. ?Î79

enfin, jamais le catholicon d'Espagne * ne fiil employé à tant de divers usages que les cinq propositions.

» Ce ne sont pas seulement les personnes de lettres qui en parlent, les gens de la Cour ne s'entretiennent d'autre chose, et, quoique les plus habiles traitent tout cela de ridicule, avec raison, d'autres, pour paraître politiques, en font une grande affaire ; il semble, a les entendre parler, qu'il s'agisse de toute la religion et de tout l'État, et îl n'y a pas de grands mots de flots, de tempêtes^ d'orages, de naufrage^ de venin, de peste, qu'ils n'emploient sur cette niaiserie. »

Ce passage était écrit par Nicole après 1660, et alors que le formulaire devint un prétcwie de persécution, comme nous le dirons bientôt.

r)n ne peut expliquer plus clairement que ne le fait Nicole le point précis du débat entre les écrivains de Port- Royal et les Jésuites; ces religieux les traitant toujours d'hérétiques, leurs adversaires leurs portèrent ce défi ' :

« Ou marquez-nous distinctement et clairement l'hérésie que vous nous imputez, ou reconnaissez que vous êtes des calomniateurs, si vous nous imputez une hérésie sans pouvoir dire quelle elle est.

» C'est sur cela que les Jésuites ont découvert le mystère de leur politique et le secret de cette hérésie. Au lieu de s'amuser h marquer des dogmes, ce qui ne leur a jamais réussi qtiand ils Tont tenté, ils se sont renfermés dans l'expression vague du sens et de la doctrine du Jansénisme , sans passer plus avant. Vous tenez, ont-ils dit, que la doctrine de Jansenius est catholique; le pape déclare qu'elle est hérétique, voilà votre hérésie. Mais comme ils avoient affaire à des personnes qui savoient bien se défendre, jamais équivoque n'a été démêlée au point où celle-là l'a été. On a dit en propres termes au P. Annat que c'étoit un sophisme d'écolier, indigne d'un vieux dialecticien comme lui; et Ton Ta fort bien prouvé : car on a fait voir que les uns condamnent son sens et sa doctrine comme hérétique, et que les autres la défendent comme catholique, sans qu'il y ait entre eux aucun différend touchant la foi; parce que ce n'est pas le même sens précis et déter-

> Allusioii aa grand spécifique de la Ligue critiqué dans la satyre Méttippée.

* Nicole, %• imaginaire.

380 HISTOIHE

miné qui est condamné par les uns et défendu par les autres^ quoique les uns et les autres l'appellent du même nom, et que c'est ce qui arrive toutes les fois qu'un auteur est différemment expliqué; car il y a toujours en ces rencontres celle opposition de paroles que les uns disent : la doctrine d'un tel auteur est catholique, et les autres qu'elle est hérétique, quoique ces personnes ne soient en aucun diflérend louchant la foi. Le cinquième concile dit que la doctrine de Théodoret est impie et hérétique ; le Père Petau et plusieurs autres Jésuites disent : la doctrine de Théodoret n'est pas impie et hérétique ; sont-ils donc contraires à la foi de ce concile? non , car ils ne défendent Théodoret qu'en l'expliquant d'une autre manière que ce concile, et en lui donnant un sens cathotique.

» Il en est de même dans celte dispute; le pape dit : la doctrine de Jansenius est hérétique ; d'autres disent : nous ne trouvons point de doctrine hérétique dans Jansenius. Cest une contrariété apparente dans les paroles, mais qui ne fait aucune contrariété véritable dans la foi, parce que cette doctrine, que ces théologiens soutiennent comme catholique et de Jansenius tout ensemble, n'est pas certainement la même doctrine que le pape condamne comme hérétique et comme étant de Jansenius. La preuve qu'ils en apportent est décisive. Nous ne soutenons, disent-ils, sur le sujet des cinq propositions, que la doctrine de la Grâce efficace par eUemême, en la manière qu'elle est soutenue par saint Augustin et par toute l'école de saint Thomas. Or, il est certain que le pape ne condamne point cette doctrine, comme il en a assuré toute l'Église, et que toute l'Eglise en demeure d'accord et les Jésuites mêmes. Il est donc certain que le pape ne condamne point ce que nous entendons sous les mots de sens de Jansenius, comme nous ne tenons point aussi ce que le pape condamne sous ces termes ; puisqu'excepté cette doctrine, nous ne prenons aucun intérêt à tout le reste * et nous le répétons en général, étant prêts de le répéter en particidier quand il plaira à l'Église de le marquer en particulier ^ »

1 Pascal n^ayait pas, touchant le sens de Jansenius, Topinion de Nicole et d'Amauld. Il disait que le sens naturel des propositions étant celui de la Grâce efficace, la condamnation du pape pouvait porter sur cette Grâce * c'est pourquoi on ne pouvait, selon lui, signer le fonnulaire, même sur la question de droit, sans explication. La discussion qui eut lieu entre Amauld et Paecil fut tout amicale et n>ut pas de retentissement.

DB L*teuSB DB FBANCB. 38t

Pour se soustraire à ces raisonnements invincibles, les Jésuites prétendirent que l'Église ou le pape, en attribuant à Jansenius un sens hérétique, était infaillible, et que c'était par conséquent être hérétique que de prétendre avoir le droit d'entendre Jansenius autrement que le pape; ils formulèrent ce nouveau système en disant que l'Église avec le pape était infaillible dans les faits dog^ tnaiiques, d'où ils concluaient que c'était un article de foi de croire que les erreurs condamnées étaient dans le livre de Jansenius.

On leur prouva ^ que leur invention était une nouveauté ; qu'ils dénaturaient par elle les principes mêmes de la foi chrétienne; et qu'avant les nouvelles discussions, où ils avaient eu recours à ce moyen pour le besoin de leur cause, tous les théologiens, même ceux de leur Compagnie, avaient rejeté leur monstrueuse opinion. Lorsque Péréfixe, archevêque de Paris, eut décidé, comme nous le dirons un peu plus loin, qu'on ne pouvait exiger la foi divine touchant le fait de Jans^us, les Jésuites, et le P. Annat en particulier % déclarèrent qu'ils se contenteraient delà foi humaine, pourvu qu'elle fût véritable ; mais en même temps, par une contradiction évidente, ils traitaient d'hérétiques ceux qui n'avaient pas cette fol humaine, comme si on pouvait l'être sans nier opiniâtrement un de ces articles de foi révélés par Jésus-Christ et définis par l'Église, que l'on est obligé de croire par le motif surnaturel de la foi, c'est-à-dire en s'appuyantsur la véracité même de Dieu.

Nicole expose cette thèse dans ses quatrième et dixième Imagi-' naires avec une lucidité qui contraste d'une manière étonnante avec les déclamations obscures des Jésuites sur ces questions. Ces reUgieux furent vaincus dans cette discussion ; car on ne peut considérer comme des réponses des diatribes haineuses, où, comme le remarque si malignement Nicole, les titres de tempête, de venin^ de poison adressés à la doctrine de leurs adversaires, remplacent les preuves et les raisonnements '.

* Àrnauld, delà Faillibilitë des papes et des conciles, elc, t. xxiu; foi humaine, t. xxi des Œuvres complètes; Pascal, 18.« Provinciale ; Nicole, 4.e et lO.e hnaginaires ; Duguer, Principes de la Foi chrétienne.

* De la Conduite de TÉglise, etc., par le P. Annat.

> Dans plusieurs de ses Imaginaires, Nicole prit la défense des religieuses de Port-Royal. Les imaginaires sont au nombre de dix. Nicole y ajouta huit Visionnaires contre Desmarets, qui avait attaqué Us principes de la uo religiewse de Port-Royal,

382 BISTOM

Mais si les Jésuites étaient vaincus sur le terrain de la science el de la logique, ils avaient contre leurs adversaires des arguments décisifs dans la puissance de Louis XIY. Le P. Annat publiait des livres ; mais on doit croire qu'il avait moins de confiance en eux que dans les mesures rigoureuses qu'il savait inspirer à son royal pénitent contre ses adversaires.

Nous avons fait observer que, pendant trois ans environ^ lesévéques ne se crurent pas obligés d'obéir aux avis des assemblées qui jes avaient engagés à exiger de tous les ecclésiastiques la signature du formulaire. Les Jésuites étaient désolés de cette conduite, et le P. Annat eut recours au roi pour porter remède à ce qu'il considérait, de la part de Tcpiscopat, comme une apathie criminelle.

Les évêques s'étant donc réunis pour l'assemblée de 1660 *, le roi y tit inviter les prélats de cour qui n'en faisaient point partie, et lui donna l'ordre de s'occuper de nouveau de Taffaire du Jansénisme. De Marca, arcliev<^qne de Toulouse, qui n'était point membre de l'assemblée, y vint plaider avec beaucoup de chaleur la cause du formulaire; quoiqu'il en fût véritablement Ttauteur, il n'en avait pas plus que les autres évoques exigé la signature; mais il connaissait les intentions du roi et de Maznrin et devait montrer du zèle. Il se plaignit surtout à l'assemblée d'un écrit composé contre le formulaire par le docteur Lannoy, et dans lequel on avait réfuté les principes du formulaire h l'aide des ouvrages de Marca luimême.

Les membres de l'assemblée fc montrcrenl favorables à l'archevêque de Toulouse. Il faut dire que la volonté nettement manifestée du roi fut pour beaucoup dans celle disposition. Le 13 décembre, ce prince avait fait appeler les présidents de rassrnibléc et leur avait dit que [)onr soti propre sahil, pour la gloire de Dieu et le repos de ses snjots, il voulait détruire le Jansénisme, et qu'il les priait d'a^iser aux moyens les pins eflicaces d'ohienir ce résultat, leur promettant fraj)|)uycr de son autorité les mesures que l'assemblée jugerait à propos de prendre. De llarlai, archevêque de Rouen, un des présidenis, répoudit qu'un tel projet était digne d'un roi

Procès-verbal de rassemblée de 1660-4il, t. iv do lu Gollect. gcuéralo • Ellies Du Pin, Uist. Eccl. du xvii.e siècle, t. ii; Du Mas, liist. des cinq propositions, liv. 3; Hennant, Mémoires nisâ. t^ur rilist. Eccl. du x vu. <^ siècle; Gerheron, Uist. du Jonsénisme, aon. I(i60, 1661; d^Avriga^, Mémoires chron* Àna. 1661, 1662.

DB l'ÉGLISC DB FtlANCB. M9

très chrétien et que le clergé seconderait une résolution si juste et si religieuse. Quatre jours après^ Harlai fit un discours violent contre le Jansénisme^ et dit ouvertement à rassemblée que Tintention bien arrêtée du roi était que Ton travaillât à l'extirper. Harlai trouva de Topposition dans plusieurs évéques distingués par leurs lumières ; mais, dans tous ses avis, il avait soin de faire sonner très haut qu'il parlait conformément à la volonté du roi et du cardinal Mazarin. L'évêqup de Laon, qui fut depuis cardinal d'Estrées, de Bassompierre, évêque de Saintes et d autres évoques n'en protestèrent pas moins contre l'Inquisition que Ton voulait établir en France. 11 ne s'agissait de rien moins, en effet, que d'aller sonder les cœurs et les esprits, afin de persécuter ceux que l'on trouverait avoir des sentiments contraires à ceux que l'on voulait imposer *.

Malgré cette opposition, la majorité se déclara pour l'opinion de la Cour, et l'on enchérit encore sur les résolutions des dernières assemblées. On étendit l'obligation de signer le formulaire aux religieuses, aux principaux de collège et aux maîtres d'école; le roi fut prié de faire exécuter le décret, et les évéques furent requis de faire une ordonnance, afin « d'avertir un chacun du devoir auquel il est ol)ligé par les Constitutions de Grégoire IX et d'Innocent IV, sous peine de péché mortel et d'excommunication, de dénoncer sincèrement, sans haine et secrètement aux évoques ou à leurs officiers ce qu'ils sauront avoir été dit ou faif, au préjudice des constitutions, en faveur du Jansénisme, pour servir à la conviction des coupables, suivant qu'il sera jui^é raisonnable par losdits évéques ou leurs ofliciers. »

C'était bien là établir Tlnquisition on France, comme le disait Arnauld.

Mazariu mourut sur ces entrefaites. Cet évéque-cardinal, qui n^était pas prêtre, avait présidé, on ne sait en vertu de quel titre, les assemblées du Lou.rc, qui firent comiailro à Innocent X l'interprétation qu'il devait donner à sa bulle contre les cinq propositions. Alexandre Vil o.si le féliciter de son zèle *. Mazarin était digne, par ses mœurs et son caractère, du plus mauvais clergé ultramontain ; nous nous garderons bien de réclamer celle illustration

* Arnauld a fiût un Mémoire pour prouver que robligalion de signer le formulaire équivalait à l'établissement d'une Inquisition plus rigoureuse que celle d'Espagne. F. Œuvres complètos, t. xxi.

• Ext. mss. du P. Rapir, p, i7î).

384 HI8T0IBB

pour l'Église de France et nous Tabandonnerons à l'Italie . Louis XIV s'applaudit de la mort de son ministre; ce prince était bien jeune encore, mais déjà il aspirait à régner seul. Après la mort de Mazarin, il forma un conseil de conscience pour diriger les affaires religieuses; de Marca et le P. Annat en furent les membres influents. Le choix de ces hommes fît comprendre à Port-Royal qu'il ne pouvait espérer que les rigueurs et la persécution ^

Le 13 avril 1661^ Louis XIV rendit un arrêt qui confirmait les délibérations de l'assemblée précédente^ et fit adresser k tous les évéques ime circulaire pour leur recommander l'exécution de ce qui avait été adopté par cette assemblée contre le Jansénisme.

Le 2 mai, de la Motbe-Houdancourt^ évéque de Rennes et Hardouin de Péréfixe, alors évéque de Rhodez^ portèrent à la Faculté de théologie une lettre du roi qui lui enjoignait la signature du formulaire. Depuis que la Faculté avait exclu de son sein tous les docteurs qui n'avaient pas souscrit à la condamnation d'Amauld, on n'y rencontrait plus d'opposition; elle ordonna donc à tpusses membres de signer le formulaire.

Avant de se séparer^ l'assemblée avait écrit une longue lettre au pape, pour lui faire connaître les «mesures qu'elle avait adoptées contre le Jansém'sme. Alexandre VII lui répondit le 16 mai, pour la féliciter, ainsi que le roi, de leur commune résolution.

La plupart des évéques obéirent à Louis XIV, et publièrent, pour la signature du formulaire, l'ordonnance dont l'assemblée leur avait envoyé le modèle.

Les vicaires-généraux de Paris ne voulurent point se servir de cette ordonnance et en publièrent une autre qui donna lieu à des discussions * ; ils n'y exigeaient pas un acte de foi sur le fait^ mais une simple soumission aux constitutions. Les évéques qui se trouvaient à Paris et à la Cour en portèrent plainte au roi, qui l'annula

^ L^aasemblée de 1660 défendit, sous peine d*excommunication, la traduction dn Missel romain, par Voisin, docteur en théologie. Les grands-vicaires de Paris avaient approuvé ce livre, qui fut condamné par le c'ergé et la Faculté de théologie comme contraire aux lois qui défendaient de mettre les livres liturgiques en langue vulgaire. L'assemblée provoqua la censure du pape contre le même ouvrage, et obtint un arrêt du Conseil contre les ncaires-généraux do Paris, qui voulaient le soutenir. On peut consulter sur cette polémique les Mémoires de d'Avrigny, ann. 1660, et Àrnauld, GEuvres complètes, t. ix.

* On trouve les Mandements des vicaires-généraux de Paris dans le recueil de Ellirs Du Pin, intitulé : Ilistoire EceléMnsliquo du tlvii.^ siècle, t. II.

DE L'ÊGLISB de FâANCE. 385

par un décret daté du 9 juillet suivant. Les vicaires-généraux s'adreesèrent à Alexandre VII, qui désapprouva leur mandement; c'est pourquoi ils en publièrent un antre le 34 octobre^ dans lequel ils demandèrent une adhésion sincère et de cosur aux constitutions d^fnnocent X et d'Alexandre Vli^ en signant le formulaire de l'assemblée.

Ils reçurent Tordre de se transporter à Port-Royal^ afin d'exiger des religieuses la signature du formulaire ^

Celles-ci leur répondirent d'abord modestement qu'elles ne connaissaient rien aux questions agitées^ qu'elles croyaient en toute simplicité ce que croyait l'Église ; qu'elles rejetaient les erreurs condamnées par elle. A la sollicitation des vicaires-généraux^ elles leur remirent par écrit la déclaration suivante :

i( Nous ahbesses, prieures et religieuses des deux monastères de Paris et des Champs, etc. ; considérant que, dans Tignorance où nous sommes de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons faire est de rendre témoignage de notre foi : nous déclarons très volontiers par notre signature, qu'étant soumises avec un très profond respect à notre saint Père le pape et n'ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce, que Sa Sainteté et le pape Innocent X en ont déjà décidé, et rejetons toutes les erreurs qu'ils ont jugé y être contraires. »

Sur ces entrefaites, le cardinal de Retz donna sa démission de l'archevêché de Paris. De Marca fut choisi pour le remplacer ' ; mais il tomba malade et mourut aussitôt après avoir entendu la lecture des bulles qui Tinstituaient archevêque de Paris (^7 juin 1662).

Les vicaires du chapitre et les archidiacres publièrent alors (31 juin) un nouveau mandement pour la signature du formulaire '\ Malgré cette nouvelle démonstration, on ne pressa point cette signature pendant dix-huit mois. Ou crut même quelque temps que les affaires allaient changer de face, à l'occasion d'une insulte très grave que l'on lit k Rome au marquis de Crequi, ambassadeur de France auprès du pape. Louis XÏV se montra fort

^ La cour de Rome mettait une importance extraordinaire à foire visiter le monastère des religieuses de Port-Royal, et en demandait souvent la destruction à Louib XIV. V. Extr. mss. du P. Rapin, p. 159 et suiv.

* Baluze, de Vit. Ppt. MarciP.

) Ori le trou%u Jans le rocucil de EUies Du Pin, cité plus haut.

:)86 H19TOIBK

sensible à cette iusulle^ et l'on pensa que la bonne harmonie avec la cour de Rome allait cesser.

Les Jésuites craignirent sans doute un revirement préjudiciaUe, et le P. Ferrier se prêta à un accommodement avec Port-Royal ^ Louis XIV^ qui se laissait conduire aveuglément par les Jésuites touchant le Jansénisme^ entra dans les vues du P. Ferrier et chargea de Choiseul^ évéque de Comminges, de s'entendre avec lui. L'un et l'autre se rendirent à Paris vers la fin de l'année 1602. Le roi accorda une lettre de cachet^ par laquelle il fut permis à Arnauld^ Taignier, Singlin et de Barcos de résider à Paris jusqu'à la fin de janvier 1663, pour y travailler k l'accommodement et à. condition qu'ils ne recevraient ni ne feraient de visites. Ces théologiens ne jugèrent pas à propos de se rendre à Paris. Le docteur de La Lane et Girard^ licencié en théologie, furent chargés, au nom de l'école de Port-Royal, des né;?ocia lions.

Afin d oler tout prétexte à discussion, de La Lane et Girard remirent entre les mains de l'évéque de Gomminges cinq . articles, dans lesquels était exposée d'une manière claire, et sans terma<> ambigus, toute la doctrine de l'École touchant la matière des cinq propositions '. L'évéque de Gomminges les communiqua au P. Fermer, qui trouva à propos d'en conférer de vive voix. Les conféren* ces furent acceptées et commencèrent le 25 janvier. Le P. Ferrier commença par déclarer qu'il n'agissait qu'en son nom et qu'il n'était pas mandataire de la Gompagnie de Jésus, ce qui n'empêcha point de continuer. Les cinq articles de Porl-Royal furent discutés, et les difficultés proposées par le P. Ferrier éclaircies par les explications les plus nettes et les plus franches, et ce Jésuite fut obligé de convenir que la doctrine en était exacte. 11 n'en rédigea pas moins d'autres articles, dans lesquels il eut soin de mettre tous les termes ambigus des propositions de Cornet; c'était évidemment vouloir perpétuer la guerre en feignant de travailler à la paix ; si les Jésuites eussent cherché de bonne foi à défendre la vérité, ils se seraient contentés des déclarations orthodoxes de Port-Royal ; maÎF ils ne voulaient en réalité que poursuivre cette école célèbre; aussi le P. Ferrier souleva-l-il les questions : du sens de Jansenius,

* R(5cit de.s'conf<«reBCOs, par le P. Ferrier ; Récit do ce qui s'est passé dans raccommodement, parmi les Œuvres d'Arnauld, t. xxi ; Ellies Du Pin, Hist. Eccl. du xvii-c siècle, t. ii; D'Avrigny, Mémoires chronol. ann. 1063; Extrait ross. du P. Rapin, p. S2f et suiv.

» On peut voir cm artteios dans |r recueil de EIHes Du Pin. citi* plus hant.

hB l'ÉCUSK m( fRANUI. ^

<!• k Ii4tui« de kl toi que Ton devait avoir aux 4âra^tioA8 4'Ioi|o« cent X et d'Alexandre VI)^ de TobUgatiou d'obéir aux décisions di^ clergé de France sur ees divers points; c'était dire que, pour avoir lapaix avec les Jésuites, il fallait leur faire tous les sacrifices. Qn discuta longuement sur le sens de Jausenius sans pouvoir s'enten-* dre. Kniin> il fut convenu que les articles proposés par delà Lane et Girard seraient envoyés au pape par Tévéque de Comminges, et que ces théologiens s'engageraient à faire ce qui leur serait enjoint par le pape. Alexandre VII ayant reçu la lettre de l'évêque adressa en réponse un bref à tous les évéques de France, pour les féliciter de leur zèle à faire observer les Constitutions apostoliques, du succès qu'ils obtenaient auprès dos Jansénistes, et leur dire qu'ils devaient exiger d'eux de condamner les cinq propositions dans le sens réprouvé qui était celui de Jausenius. Ce bref ayant été communiqué par ordre du roi à La Liue et à Girard, ces deux théolo« giens, tant en leur nom qu'eu celui des autres écrivains de Port- Royal, excepté Arnauld, signèrent une déclaration dans laquelle ils s'applaudissaient de ce que le pape avait approuve implicitement leur doctrine exposée dans leurs cinq articles, et promettaient, touchant le fait de Jausenius, le respect, la déférence et la soumission que l'Église exige des iidèles en pareilles occasions.

L'évêque de Coipminges porta cette déclaration au roi, qui la fit examiner par son conseil de conscience, où dominait le P. Annat, Ce conseil déclara qu'elle ne suffisait pas. Alors l'évêque de Comminges prit congé du roi, et renonça à des négociations que, de parti pris, on voulait rendre inutiles. Si les conférences qui eurent lieu ne procurèrent pas la paix, elles donnèrent du moins occasion aux écrivains de Port-Royal de convaincre tous les hommes de bonne foi de leur parfaite orthodoxie, par les articles si précis et si clairs qu'ils en^ oyèient au pape, et dans lesquels Rome ne trouva pas up seul mot à rcle\er ^

Arnauld se sépara de ses amis dans ces négociations, il craignait que l'amour de la paix ne leur lit sacrifier la vérité, et il ne pouvait croire aux sentiments pacifiques des Jésuites; sur ce dernier point, il était dans le vrai.

* Le P. Ferrie r écrivit h Konie pour empocher le pape de répondre aui ar-^ ticles de ses adversaires; il était obligé de convenir que ces articles notaient pas jansénistes. Sed ita, disait-il, ad Tfimnislarum doclrimm aecedebaiU ut non recédèrent a Jansenianà. (Eïtr. mss. du P. Eapin, p. âs57.) Il n'y a qu'un Jésuite qui pût apercevoir une n\inncp aussi délicate.

388 HlSTOlftR

Le roi fit assembler, le ^1 octobre (1663), quinte évêques qui se trouvaient à Paris *, pour recevoir le dernier bref du pape et donner leur avis sur la déclaration de La Lane et Girard. Le cardinal Antoine Barberini, réfugié en France et nommé arcbevéque de Reims, présida cette réunion. On y déclara janséniste la déclaration des deux théologiens, et Ton y décida que Ton ne pouvait rien faire de mieux que ce qui avait été arrêté par les assemblées de 1656 et 1661. Enfin, on adressa au pape et au roi des lettres de félicitation.

Cette assemblée fut vivement attaquée, et dans son autorité et dans ses délibérations. Cinq mémoires parurent successivement * dans lesquels on prouvait qu'une réunion de quelques évêques courtisans n'avait pas mission de s'occuper de questions théologiques au nom du clergé de France, qui ne les en avait point chargés; qu'ils avaient mal apprécié la déclaration de La Lane et Girard, et que, par leurs délibérations, ils encourageaient les desseins perfides des Jésuites.

L'évêqne de Comrainges prit contre la nouvelle assemblée des quinze la défense de la déclaration qu'il avait négociée. Il adressa au roi une lettre, que Ton peut résumer ainsi : « Le P. Ferrîer est convenu que l'on pouvait abandonner le formulaire pour le bien de la paix; le pape n'a autorisé le formulaire du clergé ni par sa constitution ni par son bref ; l'assemblée des quinze évêques n'a pas le droit d'imposer cette loi à tout Tépiscopat français; la distinction du fait et du droit est raisonnable, et personne ne peut soutenir qu'une décision sur une question de fait soit de foi ; dans tout le cours des négociations, ses intentions ont été pures pour le service de l'Lglise et du roi. »

Malgré cette lettre, Louis XIV donna, le 15 avril 166i, un édit» qui fut enregistré au Parlement, et par lequel il rendit obligatoire la signature du formulaire pour toutes les personnes désignées par l'assemblée de 1661 ^. 11 fit de cette signature une condition pour obtenir les erades et les bénéfices.

Un grand nombre d'évêques se mirent alors à l'œuvre, La dénon-

■ Procès-verbal de rassemblée de 1663, t. iv de la Coltect. gén.

* F. Œuvres complètes d*Arnau1d, t. xxii.

* On trouYe cet édit dans le recueil de Ellies Du Pin, cité plus haut, t. m; D^Avrigny, Mémoires chronol., ann. 1661.

* Les CMmmunautés de religieuses ii*y sont pas expressément désignée^.

DV L*iGL18B DE PHAMCE. 389

dation fut organisée selon les désirs de rassemblée de 1660 ; la haine et la jalousie se couvrirent du manteau d'une orthodoxie scrupuleuse, et l'Église de France se trouva toUt a coup transformée en un champ de bataille.

Ce fut dans ces circonslances que Hardouin de Pcréfixe, évéque de Rhodez, reçut ses bulles pour l'archevêché de Paris (avril 1664)^ pour lequel il avait été désigné par le roi aussitôt après la mort de Pierre de Marca.

Cet é\éque avait de bonnes qualités, mais son scrvilisme ternit tout ce qu'il pouvait avoir de bon. Le duc de Saint-Simon * l'accuse avec raison de s'èlre plus que prêté à toutes les volontés de la Cour contre Port-Royal; d avoir humilié la Sorbonne, dont il était proviseur et d'avoir répandu un grand nombre de lettres de cachet. Il faut avouer qu'un archevêque a une tout autre mission à remplir; mais, dans la personne de Pérélixe, le courtisan l'emportait sur l'évéque. Deux mois après son installation, il publia, pour la signature du formulaire du clergé, un mandement qui fit grand bruit ; il y développait un nouveau système sur la signature et la croyance touchant le fait de Jansenius.

Effrayé des conséquences du svstème des Jésuites, qui exigeaient une foi divine sur un fait non révélé, et frappé des raisonnements insiucibles que les écrivains de Port-Royal avaient opposés à cette opinion anti-catholique, Péréfixe chercha un moyen-terme qui lui permît de respecter les principes de la foi chrétienne, et cependant d'obliger tout le monde à croire le fait en question, et de signer purçnient et simplement le formulaire : de là le système de la foi humaine. La foi di\ine est celle par laquelle on croit un fait révélé en ayant pour motif de sa créance la véracité de Dieu ; la foi humaine au contraire, n'a pour objet qu'un fait non révélé, ei pour motif que la véracité de l'homme qui nous affirme ce fait; or, selon Pé* rétixe, le pape et les évéques affirmant que Jansenius avait enseigné la doctrine des cinq propositions dans leur sens condamné , on devait avoir foi à ce témoignage humain.

De ce système découlaient deux conséquences nécessaires : L'objet de la foi humaine n'étant point un fait révélé, on n'avait pas le droit de taxer d'hérésie ceux qui refusaient d'y croire ; le motif de

1 Mémoires du duc de Saint-Simon, t. ii. ch. 12. Édit. du marquia de Saintr Simon.

390 IIISTOIRK

cette foi n'étant pas la véracité de Dieu, on ne pouvait \ donner une adhésion absolue puisque Dieu seul est vérité, et que l'iiomme ne peut, à aucun titre, prétendre à Tinfaillibilité ^

Péréfixe, par son système, donnait donc raison, sans le vouloir, aux écrivains de Port-Royal, qui protestaient contre le titré d*liérétiques qu'on leur prodij^uait h tout propos et qui ne refusaient a la décision du pape et de quelques évoques que la foi intime et absolue que Ton ne doit qu'aux dogmes. Ils convenaient que cette dérision était grave ; qu'il fallait s'y soumettre extérieurement et par mesure disciplinaire, par respect pour l'autorité et pour le repos de l'Église. Voilà pourquoi ils signèrent sans difficulté dans le sens du premier mandement des vicaires généraux de Paris, et qu'ils refusaient de signer purement et simplement le formulaire, qui demandait une adhésion intime comme à un point de foi divine.

Le jour môme où il publia son mandement^ Péréfixe le lit signifier aux religieuses de Port-Royal, et leur annonça en môme temps sa visite, pour le lendemain, à la communauté de Paris *. Dès six heures du matin, il était au monastère. Cette première visite fut pacifique. Il admira la régularité de la maison et dît aux religieuses qu'il n'avait à leur reprocher que leur refus de signer purement et simplement le formulaire. Ce qui nous empêche de le faire, répondirent les religieuses, c'est la crainte de mentir à Dieu et à l'Eglise, en affirmant un fait dont nous n'avons aucune connaissance. « Vous feriez un grand péché, repartit Tarchevéque, en signant ce fait si vous ne le croyez pas; mais vous êtes obligées de le croire d'une foi humaine, conformément à mon mandement. » 11 les quitta en leur donnant un mois pour réfléchir et profiter des avis de deux ecclésiastiques qu'il chargeait de leur instruction. Ces deux ecclésiastiques étaient Chamillard, waire de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, et le P. Esprit, de l'Oratoire. Ce dernier avait de l'affection pour Port-Royal et était fort attaché à la doctrine de l'Eglise de France touchant le pouvoir du pape; Chamillard, au contraire, était ultraraontain et aima mieux souffrir l'exil que signer les quatre articles de 1682. Ces deux hommes, si différents de caractère, ne

* Nicole d parfaitement réfuté le système de Péréfixe dans ses Imaginaires,

* F. les Relations de Port-Royal; THistoire de Port-Royal par D. Oémeaeet; Gerberon, Hiat^du Janséti., aon. 1664^1065; D*AiTigny, Mani. ehronoL, ano. 1664. Les Procès- verbaax de ce que fit Péréfixe à Port-Royal furent fmbli^ auBsitôt nf r^s ses visites.

DK l'Église de pranck. 3^1

s'accordèrent pas toujours dans leurs instructions ; ils convinrent cependant, après bien des débats, de proposer aux religieuses une adhésion conçue en termes généraux qui pussent, sans blesser leur conscience, satisfaire Farclievéque. Les religieuses déclarèrent qu'elles étaient prèles à signer une déclaration contenant un acquiescement entier oi sincère sur la question de droit, mais que, sur la question de tait, elles ne pouvaient s'engager qu'au respect et nu silence qui convenaient k leur ignorance et à leur état.

Le 21 août, Péréfixe fit à Port-Royal sa seconde visite. Voyant que les religieuses étaient inébranlables dans leur résolution, il les Iraita de rebelles, d'opiniâtres, et leur dit cette parole, si souvent répétée depuis : a A la vérité, vous êtes pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons. » Il s'emporta au point d'adresser à ces femmes des injures grossières, leur défendit d'approcher des sacrements et se retira en protestant qu'elles auraient bientôt de ses nouvelles.

Les religieuses ne répondirent à l'archevêque que par leurs larmes.

Cinq jours après sa seconde visite, Péréfixe revint h Port-Royal. Il était accompagné du lieutenant-civil, du prévôt de l'île, du chevalier du guet, de plusieurs exempts et commissaires, et de plus de deux cents archers. Une partie de cette petite armée investit la maison ; le reste se rangea bravement en bataille dans la cour, le mousquet surl'épaule. Quelques carrosses suivaient la troupe. Lorsqu'on eut pris les dispositions stratégiques nécessaires pour un exploit aussi périlleux, Péréfixe entra dans le Chapitre où toutes les religieuses étaient réunies. Il lira de sa poche une liste de douze noms, parmi lesquels était celui del'abbesse. Il lut lui-même à haute voix cette liste, après quoi il ordonna aux religieuses désignées de sortir et de monter dans les carrosses qui les attendaient et qui devaient les conduire en divers monastères. A ces mots, toutes les religieuses fondirent en larmes; les unes se jetaient aux genoux de l'archevêque, essayant de l'attendrir; d'autres le menaçaient des jugements de Dieu et protestaient contre la violence faite à leurs mères ; tontes embrassaient avec tendresse celles que l'on avait condamnées à sortir de la communauté; celles-ci^ après avoir protesté en quelques mots contre la violence qui leur était faite, sortirent avec câline et êègmié. L'heure de noneft a janlfionné» tontes lesreligîeiMes^ eidaves ée la règle, se rendirent au chœur en ^nce pour y réciter l'office. Les prières terminée? elles revinrent au Chapitre, où elles trouvé

rent six religieuses de la Visitation auxquelles rarcbevôque remit la conduite de Port-Royal.

Les religieuses appelèrent comme d'abus de tout ce qu'avait fait Péréfixe ; mais ce prélat fit évoquer Taffaire au conseil^ où il était sûr d'avoir raison.

Trois mois après son expédition à Port-Royal de Paris, Péréfixe alla au monastère des Champs^ où il trouva les religieuses dans les mêmes dispositions que celles de Paris. Il leur interdit la participation aux sacrements. Celles-ci lui présentèrent des requêtes dans lesquelles^ sous les apparences de la plus grande simplicité, elles faisaient ressortir tout ce que le système de la foi humaiue avait de faux et de contradictoire \ Les requêtes, devenues publiques, Péréfixe se crut obligé d'écrire aux religieuses qu'il leur répondrait lorsque ses occupations pourraient le lui permettre ; mais U aima mieux confier cette tàcbe difficile à Bossuet.

Arrêtons-nous à ce nom, que la suite des faits nous fait inscrire pour la première fois dans l'histoire, et autour duquel rayonnent toutes les splendeurs du génie.

Bossuet* naquit à Dijon, dans la nuit du 27 au 28 septembre 1627. Il fit ses premières études au coUége des Jésuites de sa ville natale. Â peine âgé de huit ans, il avait reçu la tonsure; et, à treize ans, il était pourvu d'un canonicat à la cathédrale de Metz, où son père exerçait les fonctions de doyen du Parlement. C'était encore l'usage à cette époque, dans les familles qui appartenaient à la noblesse ou à la magistrature, de désigner un de leurs membres pour l'état ccclésiasùque, et de s<jllicitcr pour lui des l)énéfices dès les premières années. Deux ans après, c'est-à-dire en 16i2, Bossuet se rendit à Paris, et entra au collège de Navarre pour y faire sa philosophie; Nicolas Cornet était alors grand-maitre de cet établissement. Il soutint sa première thèse de philosophie avec tant d'éclat que dès-lors, c'est-à-dire à l'ûge de seize ans, il avait acquis de la réputation pour sa prodigieuse facilité. Le marquis de

* Arnauld a fait plusieurs écrits pour les religieuses de Port-Kuyal. F. ses Œuvres complètes, t. xviii et xxiv.

Pascal et Nicole les ofit aussi défendues. Cheiuillard publia contre les requêtes des religieuses un écrit intitulé : Jléponses aux raisons que les religieuses de Pori'Royal, etc.

t ifémoires mss. deTabbéLeBieu, bibl. Richelieu, suppi. franc., n.o 9806; Journal mas. du même, /Ni98im. Ces deux ouvrages seront prochainement publiés par nous.

ne l.'éGLISE DE FRANCE. 39«^

Feuquières eu avait une si haute idée, qu'il prit rengagement de lui faire improviser un' sermon à l'hôtel de Rambouillet, qui était le rendez-vous de tous les beaux esprits du temps. Le jeune orateur étonna le nombreux et brillant auditoire devant lequel il débuta dans cette carrière où il devait acquérir tant de gloire. 11 était onze heures du soir lorsque ce prédicateur de seize ans fit son premier sermon ; ce qui fit dire à Voiture, un des auditeurs, qu'r/ n avait jamais ouï prêcher ni si tôt ni si tard. Cospéan, évéque de Lisieux, qui jouissait d'une grande réputation d'éloquence, voulut aussi entendre Bossuet, et invita plusieurs évêques à venir juger ce lalent naissant. Bossuet ravit ses nouveaux auditeurs, et Cospéan conçut de lui une si haute idée qu'il dit un jour, dans une société nombreuse où Bossuet avait paru :*« Ce jeune liomme que vous venez de voir sortir sera une des plus grandes lumières de TEglise.» L abbé deRancé, qui fut depuis si intimement lié avec Bossuet, entendit ces paroles et aimait à les répéter lorsque son illustre ami fut devenu l'oracle de l'Église de France. A \ingt-deux ans (1G48) il soutint avec éclat sa première thèse de théologie. Il la dédia à Condé, dont il devait un jour célébrer si éloquemment les victoires. Le nouveau bachelier se rendit à Metz, et recul le sous-diaconat des mains de Tévéque de Langres, son évéque diocésain* ; après quoi il revint à Paris. C'est alors qu'il connut le docte Launoy, qui mit à la disposition du jeune théolo^âen son expérience et son érudition. Lorsqu'il concourut pour la licence, il obtint le second rang ; l'abbé de Rancé eut le premier. En 1632, Bossuet reçut le bonnet de docteur, fut nommé archidiacre de Metz et élevé au sacerdoce ; avant de recevoir cet Ordre, il Ut une retraite à Saint-Lazare, sous la direction de Vincent de Paul, qui sut apprécier son mérite et l'admit, malgré sa jeunesse, à ses conlérences ecclésiastiques, où les évêques eux-mêmes étaient fiers d'assister.

Après avoir terminé ses études, Bossuet quitta sans regret Paris, où il pouvait se promettre le plus brillant avenir, et se retira à Metz. Il s'y appliqua h l'étude de l'Écriture sainte et des saints Pères, établit des conférences sur le modèle de celles de Saint -Lazare, et s'entendit avec Vincent de Paul - pour évangéliser les fidèles du diocèse de Metz. Ses travaux apostoliques ne se bornaient pas aux Catholiques, et son zèle s'étendait aux Protestants, qui

* Dijon n*avait pas alors de siège épiscopal.

* F. les Lettres de Bossuet à sainl Vinceot de Paul, de l'année 1658.

étaient fort nombreux à Metz. Ce fut pendant son ^jour en cette ville qu'il composa la réfutation du catéchisme du ministre Paul Ferry ; cet ouvrage remarquable fut son début dans la controverse, où il obtint de si nombreux et de si légitimes succès.

Bossuel prêcha pour la première fois à Paris en 1659. Il fVit appelé à la Cour pour y prêcher TAvent en 1661 et le Cai'éme en 1662; à dater de cotte époque jusqu'en 1668, on Tentcndit dans toutes les chaires de Paris. La société toute entière fut attentive à cette grande voix, qui semblait uti écho du ciel. Depuis Démosthènes, le monde n'avait point entendu de voix aussi énergique, aussi impétueuse, aussi brillante. Bossiiet ne parlait pas pour être admiré, mais pour ravir son auditoire, pour l'emporter à sa suite jusques dans la splendeur de la vérité. Guidé seulement par quelques pensées sti~ blimes, jetées çà et là sur des feuilles volantes*, il s'abandonnait à son inspiration et parlait avec l'accent et le délire majestueux des prophètes.

Ce fut pendant une de ces stations à Paris, \ers la fin de l'année 166Î, que Bossuet entreprit, à la sollicitation de Péréfixe, de persuader aux religieuses de Porl-Royal de signer le formulaire du clergé. Après avoir eu une longue conférence avec elles, il leur écrivit une lettre * dans laquelle il fit le résumé des raisons qu'il leur avait exposées. Elles se réduisent à cet unique point : la «gnature du formulaire n'est pas im acte mauvais, donc les religieuses doi-v vent le signer par obéissance pour l'archevêque.

a Je ne pense pas, disait Bossuet, qu'après la déclaration que l'archevêque a faite dans son mandement, vous ayez encore l'appréhension que l'on demande de vous la même adhérence au fait qtiî est contenu dans le formulaire qu'aux vérités révélées... et certainement, mes sœurs, c'était une vaine terreur que l'on vous donnait, que par la force des termes du formulaire vous fussiez obligées de croire le fait qui y est compris avec la même certitude de foi que les vérités catholiques. »

Cette terreur eût été vaine si Port-Royal n'avait eu affaire qu'à un homme comme Bossuet; mais les Jésuites, moins prudents et

* On a imprimé ces fragments informes. De froids littérateurs ont voulu les juger diaprés les règles de la rhétorique, et ont trouve les Sertnffns de B0S8q«( m 'diocres. Un fait certain, c*e6t qu^on n*a pas les Sermons de Boesoet, noais ^caIcment des fragments sublimes qii*il faut lire, sans se préoccuper des règlft des riiéieurâ.

' V, la 53.^ deg Lettres diverses de Bossuet.

DE l'Église de FHA>rE. 395

moins exacts, riaient loin d'approuver le système de Péréfixe, et ne faisaient point sa distinction de la foi humaine et de la foi divine, lorsqu'ils exigeaient, sons peine d'hérésie, la signature du formulaire*.

Bossuet s'applique, dans sa lettre, à prouver que, dans les discussions, les questions de foi se trouvent si intimement liées a celles des personnes, que l'on ne peut condanmer un système s<ins se prononcer en même temps contre la personne qui l'a soutenu.

Port-Royal en convenait, mais il ajoutait qu'on n'était ohhgé de condamner la personne qu'en lui attribuant la doctrine condamnée, qu'on avait toujours laissé la liberté de donner aux expressions condamnées un sens qui ne l'était pas; qu'il était de la prudence cl de l'humilité chrétiennes de ne pas préférer son inlerprétation individuelle à celle des pasteurs de l'Église ; mais qu'il suffisait, pour concilier les droits du respect dû à l'autorité et ceux de la raison,' de garder le silence et de ne pas opposer son enseignement à celui des évéques.

Péréfixe lui-même n'entendait pas autre chose sous le nom de foi humaine, comme Bossuet le déclare d'une manière positive : a Votre prélat, dit-il aux religieuses, également sage et charitable^ voulant, autant qu'il a pu, aller au-devant de tous vos scrupules et de toutes vos tentations, vous a expliqué qu'il entend par là une soumission sincère de votre jugement à celui de vos supérieurs légitimes; c'est-à-dire que c'est une affaire d'humihté et non pas d'intelligence. »

Lorsqu'on rapproche le mandement de Péréfixe ainsi interprété par Bossuet, du premier que les vicaires généraux de Paris avaient publié, on est frappé de Tidentité de l'obligation qui y était imposée. 11 n'y avait de différence que dans les mots : les vicaires-généraux se servaient simplement des expressions de soumission et d'obéissance, et Péréfixe de celle de foi humaine; mais, sous ces paroles vagues et inexactes, il n'entendait que sotimission sincère, selon Bossuet ; il ne demandait donc pas plus que les vicaires généraux l'adhésion de l'intelligence que les ultramontains réclamaient pour les faits dogmatiques comme pour les vérités révélées.

Dans le reste de sa lettre, Bossuet s'applique à prouver aux religieuses de Port-Royal que le jugement rendu contre la doctrine de

* Nous verrons plus tard Fénélon lui-même ^outonir^ ^iir loe faits dogmatiques, le système des Jésuites,

396 FIISTOIRK

Jaasenius était légitime et conforme à la pratique de TË^se; qu'elles devaient se soumettre à ce jugement^ de la manière que le demandait leur archevêque'. Mais, en leur demandant cette soumission, il était loin de se déchaîner contre Jansenius, à la manière des Jésuites*. « Je me sens obligé de vous avertir, leur dit-il, que je n'entends faire aucun préjudice à la personne de Jansenlus, lequel on estime tant, qû^on vous exhorte publiquement à Vitniter, Je vous déclare, mes sœurs, que, comme je ne prétends pas qu'on puisse tirer aucun préjugé de sa personne en faveur de son livre ; je ne pense pas non plus qu'il y ait rien à conclure de son livre contre sa personne. » Dans une circonstance solennelle, à l'assemblée de 1700, il lit l'éloge de la piété et du savoir de Jansenius et de sa soumission à V Eglise *.

Dans sa lettre aux religieuses de Port-Royal, Bossuet se montre tel qu'il fut toute sa Aie par rapport au Jansénisme. Pour lui, c'était un fait certain que les cinq propositions étaient le résumé exact de la doctrine de VAugustinus ^. H adhéra donc h toutes les constitutions, à tous les brefs qui condamnaient la doctrine des cinq propositions, ou qui constataient un fait qui, pour lui, était certain; mais il était loin de donner aux discussions sur ces propositions l'importance extraordiuaire que lui attribuaient les Jésuites pour légitimer, aux yeux du monde, leur haine aveugle contre Port- Royal; il était surtout bien éloigné d'attribuer la doctrine de la GrÂce nécessitante à des hommes savants et vertueux, qui protestaient ne l'avoir jamais admise. Nous avons rapporté son opinion touchant la personne de Jansenius. 11 avait pour amis les évéques que le parti des Jésuites voulait faire hérétiques ; il parlait d'Henri Arnauld, évêque d'Angers, avec respect et honneur''; il ne voulait pas que Ton blâmât les évéques opposés au formulaire, et il proclamait leur vie non seulement irréprochable, mais sainte *. Plus tard.

^ Les Jésuites trouvaient spirituel de représenter Jansenius dans un costume qui était un mélange de celui des évoques et de celui qu*on attribue au diable ; ils le bdffouaient en des comédies burlesques qu'ils faisaient représenter dans lueurs collèges.

> Les papes et le clergé de France ont toujours parlé respectueusement de Jansenius aussi bien que Bossuet.

^ Bossuet, Lettre au maréchal de BellcfomU, 52.e des Letttes diverses; Le Dieu, Journal manuscrit, sous la date du 11 février 1703.

^ Bossuet, lettre aux religieuses de Port-Royal.

< Lettre snpracU. au maréchal de Bellefonds.

DR l'kGLISC de rBANCR. 397

en 1700, lorsqu'il fit condamner, par l'assemblée du clergé, cette proposition : le Jansénisme n'est qu'un phantôme; il dit « qu'il fallait épargner M. Arnauld, tin si grand homme! et par conséquent, son ami si zélé, le P. Quesnel ^ » Il fut toute sa vie l'ami d'Amauld, et il le regardait comme un des plus grands théologiens de l'époque ; il recevait ses livres avec bonheur et il correspondait avec lui ',

De leur côté, Arnauld et les plus grands écrivains de Port-Royal prodiguaient à Bossuet les témoignages de leur admiration, et regardaient ses sublimes écrits sur la Grâce comme l'expression exacte et éloquente de leurs sentiments.

Sur la question du Jansénisme, comme sur tejute autre, Bossuet fut grand et sut allier le respect pour l'autorité avec cette noble indépendance qui allait si bien à la grandeur de son génie. U ne s'abaissa point à ces tracasseries haineuses que les Jésuites cherchaient à couvrir sous le manteau du zèle pour l'orthodoxie. Il ne profana jamais l'autorité sainte de l'PicrHse en voulant lui faire porter la responsabilité d'actes odieux et indignes d'elle. Il ne faisait pas des Jansénistes à plaisir, comme les Jésuites, qui transformaient en sectaires tous ceux qui combattaient leurs erreurs ; il était sobre surtout de cette épithète d'hérétiques dont les adversaires de Port-Royal faisaient un abus qui mérite d'être flétri.

Les religieuses de Port-Iloyal ne furent point persuadées par la lettre de Bossuet; elles restèrent fermes dans leur opinion, qui fut, peu de temps après, respectée par le Sainl-Siége lui-même. Péréfixe n'en sut pas moins de gré à Bossuet; il lui donna toute sa contiance, et le ïxi nommer, en 1669, évéque de Condom ; c'est une incontestable gloire pour cet archevêque d'avoir contribué à élever à l'épiscopat cet homme « à qui il n'a manqué que d'être né dans les prenniers temps pour avoir été la lumière des conciles, l'âme des pères assemblés^ dicté des canons et présidé à Nicée et à Ëphèse '. »

1 Journal mss. de Tabbé L<) Diou, 10 juillet 1700.

■ V. la Correspondance de Bossuet avec révoque de Ga^torie.

• M'issillon, Orn'son funèbre du premier dauphin.

398 NlftTOIRK

oppositions ftu formulaire du clergé. — Quinze <^véque3 se prononcent contre cet acte et écrivent au pape. — Conséquences du principe posé par rassemblée de 1660. — Humiliations de l'assemblée de 1663. — U formulaire du clergé est abandonné. — On provoque à Rome une nouvelle bulle et un nouveau formulaire. — Acceptation de la nouvelle bulle. — Opposition qu'elle rencontre. — Mandements des quatre évéqucs d'Aletli, d'Angers, de Pamiers et de Beauvais. !

—Discussions à propos de ces mandements.— Discussions touchant le Nouveau- Testament de Mons et sur le Kituel d'Aleth. — Dix-neuf evèques se prononcent j en faveur des ({uatre évéques inculpés. — Négociations pour la paix- — , Clément IX pape. — Paix rétablie dans l'Égliso de France. — Grands travaux de Port-Royal pour la «1< fonse dr» l'Église — Œuvres d'Arnauld. — Perpétuité de la foi. — Livres de polémique contre les Calvinistes. — Otùuvres philosophiques.

— La morale-pratique des J«s;uit(;s. — Nicole.- Essais de morale. — Œuvres théologiques de .Nicole. — Le .Nain do Tillemont, ses travaux sur l'Histoire ecclésiastique. — Travaux de Sacy sur la Bible, —Livres ascétiques d'Arnauld d'Andilly, de Damon et de la m<*re Angélique. — État des éludes ecclésiastiq»

pendant le wii.* siècle. — Travaux des Bénédictins — Éditions des Sain - ,• | \ Pères. — Préface des œuvres de saint Augustin. — Polémique À ce sujet S J

Mabillon. — Polémique sur les études des Moines.— L'abbé de Hancé et l'abb * , ' M de La Trappe. — iravaux scior.tilUiULS des Dominicauis, des Uratorien: | 1 |ia

des Jésuites — Savants dans le clergé séculier et parmi les simples fidè ? ' ' *,

— L'éloquence chrétienne au xvii.« siècle. — Bourdaloue. — Bossuet. — Di> l ' ^i travaux de Bossuet. — Histoire du livre de TExposilion de la foi catlioliq î 1 5

— Publication du livre des nédoxions niorab'S sur le Nouveau-Testament j ^ 1 ï le P. Quesnel. — Appréciations sur ce livre. — Nouvelle phase du Jansénisn U

1665— lf.70. ' il

Plusieurs évéques de Franco n^approuvaient pas les décisio adoptées par les assemblées de 1655 el de 1660, louchant le fa mnlaire. L'évéque de Vence n'en Uni aucun comple *; ses chanoines le dénoncèrent h rassemblée de 1665; on se contenta de leur faire répoudre, par les députés de la pro>ince d'bmbrun, qu'ils pouvaient se pourvoir par toutes les voies de droit; el l'on ne voulut pas s'occuper ))]iis diVeclement de celte afiaire délicate CY'lait, pour ainsi dire, abandonner Tajuvre des deux dernières assemblées. L'évéquo de Mcaux osa même attaquer, en pleine séance, Fédit du roi relatif au formulaire. 11 était dit, dans cet acte, que les ecclésiastiques, avant de prendre possession de leurs titres, seraient tenus de justifier devanl les juges royaux de leur sifrnature du formulaire. Cette clause, selon 1 evéque de Meanx,

» Procès-verbal de rassemblée de 16G5: t. iv de la CoMection générale.

DR l'eGUSK PK FRANCE. 3Utt

lavorisait les empiétements du pouvoir civil dans le domaine religieux. L'assemblée pensa comme lui et fit prier 1c roi de modifier ce passage de son édit. Le ministre Colbert le promit^ mais on n'accorda rien. On s'était préoccupé, à Rome *, de cette même clause. Une congrégation de cardinaux, réunis pour en délibérer, avait blâmé le formulaire du clergé, d'abord parce que le roi s'attribuait, dans cette affaire, une action trop directe, et ensuite parce qu'une assemblée du clergé n^avait pas le droit de dresser un formulaire de foi. Les cardinaux avaient raison, mais ils hésitèrent quand il s'agit de l'application de leurs principes. Us s'adressèrent alors à Hilarion Hancati, qui avait beaucoup d'influence sur le pape et lui demandèrent son avis. Cet ecclésiastique répondit qu'il fallait ménager le roi, dont les intentions étaient bonnes, mais que le pape devait opposer un nouveau formulaire à celui du clergé et l'envoyer en France avec un simple bref. L'occasion semblait bonne à l'abbé Hilarion pour accroître la puissance du pape sur l'Église de France et obliger les évéques k se soumettre, par le moyen du roi, k un simple bref comme à une décision de l'autorité infaillible de l'Église.

Le nonce, en France, fut consulté et ne fut pas d'avis que l'on annulât le formulaire du clergé, ce qui fit ajourner un peu le dessein de Hilarion Rancati.

L'assemblée de 1665, comme la plupart des autres réunions du clergé, travailla à défendre la juridiction épiscopale contre les religieux et les parlementaires qui l'attaquaient dans un but différeul, mais avec une égale activité; par une étrange contradiction, le clergé, tout en reconnaissant le mal, lui fournissait de nouveauxéléments, par une complaisance exagérée, pour certains religieux influents et surtout pour le roi. En toute rencontre, il en appelait à l'autorité royale pour faire exécuter ses décisions. Puis il se plaignait des empiétenrents de cette autorité dans le domaine religieux. Cette contradiction s'explique par les éléments contraires dont les assemblées étaient composées. Quelques évêques, instruits et vertueux, saisissaient toutes les occasions pour rappeler, à leurs frères 1ns grands^ principes de la discipline, et l'on n'osait pas leur refuser toulo salisfaction; mais les évêques courtisans, ignorants et vicieux, étaient en grand nombre au xyu.^ siècle ; or ceux-là^ guidés seulement par leur intérêt et leur ambition, étaient soumis à tous les

> Extrait mss, du P. Rnpin, p. :>06 ot ÛOI,

iOO HISTOIRK

caprices de la Cour et ne savaient pas résilier aux ordres, même injustes, du roi.

C'est ainsi qu'ils suivirent aveuglément l'impulsion de ia Cour dans l'affaire du formulaire du clergé. C'est un fait qu'on ne peut contester, quelle que soit l'opinion que Ton adopte sur cette pièce.

Plusieurs évêques, et en particulier ceux de Vence, d'Angers, de Beauvais, d'Aleth, de Comminges, de Chaions *, eurent assez d'indépendance pour ne se croire pas obligés d'obéir au roi en matière de doctrine; ils ne reconnaissaient avec raison, aux assemblées qui avaient imposé le formulaire^ que le droit de donner des conseils et non des ordres; le pape avait affecté de ne pas faire la plus simple mention dans les brefs du formulaire du clergé, qui était désapprouvé à Rome, comme nous l'avons vu.

Quinze évéques, d'une éminente vertu, s'adressèrent à Alexandre VII * pour lui dénoncer le formulaire comme un acte illégal, et le pape, qui pensait comme eux, ne crut pas leur devoir répondre. Plusieurs eurent assez d'énergie pour protester auprès du roi lui-même, avec une fermeté vraiment épiscopale : on possède les lettres que lui écrivirent Godeau, évêque de Vence; Henri Arnauld, évêque d'Angers, et Pavillon, évêque d'Aleth.

Nous avons déjà parlé de Pavillon. Lorsque Louis XIV eut donné sa déclaration sur le formulaire du clergé, ce grand évêque lui écrivit * qu'on avait surpris sa pieté; qu'il avait, par sa déclaration, outrepassé les bornes de sa puissance et entrepris sur l'autorité spirituelle « à laquelle seule, dit-il, il appartient de prononcer sur l'hérésie et de prescrire des professions de foi. » Puis il ajoute . « L'hérésie, qu'on fait sonner si haut aux oreilles de Votre Majesté, esl une chimère ; il n'y a dans votre royaume aucun de ces prétendus hérétiques : bien loin que ce soit être hérétique que de refuser de signer le formulaire, quant au fait, ce serait une hérésie formelle d avancer que, par ce refus, on est hérétique. »

On ne peut, en effet, mériter ce titre qu'en niant opiniâtrement un dogme révélé et défini par l'figlise; égaler à une %érilé de cette

1 Extrait mss. du P. Ra()in, p. 208.

* ibid.

'Vie de M. Pavillon, ëvéque dWlelh; Extrait m^n. du P. Rapin. p. 196: EUipsdu.Pin, Hist. Ecc'. di yvii • siôcio, t. lu; (ioib^ron. Ili-t. du JaiUréois.ue, ann. 1061. 1665.

nature un fait quelconque, c'est évidemment s'attaquer aux principes fondamentaux de la foi.

Pavillon relève, dans sa lettre au roi, Tincompétence des tribunaux séculiers pour recevoir les professions de foi, attribution qui leur était donnée par Tédit; Tirrégularité des peines décernées par le même édit; le mal qui résulterait, pour TÉglise, de la signature du formulaire, enfin l'injustice d'une assemblée qui faisait ordonner, par le roi, une signature que le pape n'exigeait pas. A la fin de sa lettre. Pavillon citait au roi ces paroles, adressées par saint Bernard, à un pape de son temps : « En agissant contre les canons et la discipline de l'Église , vous faites bien paraître que vous avez la plénitude de la puissance, mais non pas celle de la justice. »

Joignant la pratique à la théorie. Pavillon excommunia les ecclésiastiques qui, sans égard pour sa défense, allèrent signer le formulaire devant les juges royaux, et les soumit à une rigoureuse pénitence.

Le roi fut irrité de cette conduite et chargea Talon, avocat général, de faire un plaidoyer au Parlement contre l'évoque d'Aleth, et de provoquer un arrêt contre la lettre qu'il lui avait écrite. Talon fit un discours hérétique, en faveur de l'autorité royale, sur les choses spirituelles ; mais il faut avouer qu'il ne pouvait être plus orthodoxe en déduisant logiquement les conséquences du principe posé par l'assemblée de 1660. De Gondrin, archevêque de Sens, dénonça, à l'assemblée de 1665 *, le discours de Talon. L'assemblée envoya une députation au roi, qui lui répondit simplement qu'il fallait voir M. Talon; celui-ci refusa de recevoir les députés, sous prétexte qu'il était trop occupé. On retourna au roi, qui ne voulut rien entendre ; et l'assemblée en fut pour ses doléances. Au moment où Pavillon s'attirait la colère du roi, en soutenant la liberté de l'Église et en protestant contre des empiétements blâmés à Rome même par les cardinaux, le nonce ' écrivait à Rome contre lui, dénonçait la lettre qu'il avait écrite au curé de Saint-Nicolas* du-Chardonnet, et dans laqueUe 11 professait la même doctrine que dans celle au roi ; et il provoquait contre lui des mesures de rigueur, en promettant au pape l'appui du roi pour les faire exécuter.

Témoin du mépris que faisaient les gens du roi de la liberté de

< Procès-verbal de rassemblée de 1665, t. tv de la Collection générale. * Extrait mss. du P. Rapin, p. 307 et -208.

40â HI8T01EK

TEglise et du clergé^ Péréfixe lui-aiéme comprit que i'évéque d'Aleth avait raison. Il mit tout en œuvre pour empêcher rarrêl de suppression rendu contre sa lettre au roi par le Parlement. Le premier président de Lamoignon ne se hâtait point de publier cet arrêt; mais enfin arrivèrent les ordres fonnels; Tarrêt fut publié, et Fépiscopat français fut ainsi puni par où il avait péché.

Godeau, évêque de Vence, écrivit au roi dans le même sens que Pavillon; on méprisa sa lettre * comme émanant d'un petit évêque, qui n'avait pour diocésains qu'une vingtaine de paysans. Henri Amauld adressa aussi inutilement plusieurs lettres au roi, ainsi que sa vénérable sœur, la mère Angélique de Port-Royal. Toutes ces lettres furent envoyées à Rome et examinées dans une congrégation de cardinaux, qui les trouvèrent erronées en ce qu'on y faisait la distinction du fait et du droit et que Ton n'attribuait pas à l'Église et encore moins au pape Tinfaillibilité sur un fait non révélé. On trouva fort mauvais aussi que l'évêque d'Aleth eût affirmé que le Jansénisme n'avait pas pénétre dans son diocèse *.

Ce pieux évêque, ayant appris que sa lettre était examinée à Rome, envoya au nonce son officiai pour l'assurer de la sincérité de sa soumission pour le Saint-Siège ; mais les ultramontains n'ont jamais pu comprendre une soumission raisonnable et \Taiment chrétienne; cependant, le nonce fut touché de la démarche de Pavillon et en écrivit à Rome. On trouve, dans sa lettre, cet hommage rendu à la sainteté de l'évêque d'Aleth : « Ce serait un grand service de Dieu que cet évêque, qui est d'une sainte vie y se retirât de l'intrigue qu'il a avec les Jansénistes , et ils perdraient en ^a personne un grand appui ^. »

Les archevêques d'Auch, de Toulouse et de Rouen, consultés par Louis» XIV sur les mesures à prendre, contre révêque d'Aleth, pour le punir de son opposition au formulaire, eurent la lâcheté de conseiller la violence contre leur vénérable confrère et contre tous ceux qui feraient opposition a la volonté royale *. On n'osa piis suivre ce conseil, dans la crainte de n'être pas soutenu à Home. On

1 Lettre de Godeau à Henri Amauld; V, il, la Vie de ce dernier évêque; Extrait mss. du P. Rapin, p. 192, 197.

> Extrait mss. du P. Rapin, p. 23C, 237. '

» Idtd., p. 238.

DB L*éQLlgI DE FRANCK. 403

savait àla cour que le pape et les cardinaux n'approuvaieat pas plus le formulaire du clergé que les évéques opposants^ et Ton comprenait que des évéques ne pouvaient être poursuivis parce qu'ikne sm soumettaient pas à une mesure prise par quelques-uns de leurs con* frères^ qui n'avaient aucun droit de leur imposer teur volonté. Cette observation avait été faite dans le conseil privé du roi^ en présence du P. Annat ^ Ce Jésuite se hâta d'^ écrire à Home^ aOn de faire comprendre que le pape devait nécessairement dresser un nouveau formulaire ou approuver ofQcieJlement celui du clergé. Le P. Annat b*availla en même temps à amener le roi à son avis, il y réussit^ et, le 14 novembre 1664, Louis XIY écrivit au pape pour le prier, ou d'envoyer en France un nouveau formulaire^ ou de confirmer celui du clergé '. De Créqui, ambassadeur de France à Rome, eut ordre de solliciter une réponse favorable à la lettre du roi, et ce diplomate appuya sa demande sur ce motif : qu'il fallait tf ôter prétexte aux évéques qui favorisaient le parti de leur opiniâtreté et révolte. »

On avait à Rome une si haute idée de Tinfaillibilité du pape, qu'on ne voulait même pas entendre parler de la distinction du fait et du droit ^. On attribuait ainsi au pape une autorité doctrinale supérieure à celle que tous les théologiens avaient reconnue à l'Eglise elle-même jusqu'à l'époque de ces discussions. On y reçut donc avec grande joie la lettre du roi, qui demandait, d'une manière précise, que le pape ne fît aucime mention, dans son formulaire, de la distinction du fait et du droit, et l'on résolut de proiiter de ses bonnes dispositions pour établir le précédent conseillé par Hilarion Rancati. Au lieu donc de publier une bulle solennelle en réponse à la lettre du roi, Alexandre Vil donna trois brefs * : le premier pour le roi, le second pour les évéques de France, alors réunis pour l'assemblée générale de 1665 ^ et le troisième pour

' Extrait mss. du P. Rapin, p. 233.

^ ibid., p. 231, 233.

> /Met., p. 163.

^ i(nd.y p. 236.

' L^asaemblée de 1665 déplut à la cour de Rome par sa conduite dans Taffaire de Atnœdeus Guimenius; le P. Moya, Jésuite, avait publié sous ce pseudonyme une apologie des erreurs des Gasuistes, et avait renouvelé ces erreurs. I«e Jésuite Laetiiana avait ofQcieUement approuvé le livre de Moya, qui fut censuré par la Faculté de théologie en môme temps que celui d'un Carme nommé Bonaventure de Sainte-Anne, caché sous le nom de guerre de

404 nisToiRK

les archevêques d'Auch et de Paris, que le pape chargeait de recevoir les signatures 9 de concert avec le nonce. Dans le bref aux évoques, on évita soigneusement de mettre sur l'adresse le mot Congregati, afin de ne pas paraître approuver les assemblées du clergé, considérées à Rome comme illégales, parce qu'elles se enaient sans la participation du pape ^

L'usage, en France, était de ne recevoir d'autres expéditions de la cour de Rome que les constitutions plombées, ainsi appelées du sceau dont elles étaient revêtues. Le Parlement s'opposa donc à 'enregistrement des brefs, et le roi écrivit une lettre au pape pour lui demander une bulle solennelle, dans laquelle il fixerait un délai pour la signature du formulaire, et remplacerait^ par une sanction générale, l'excommunication mentionnée dans les brefs.

On délibéra à Rome sur cette lettre de Louis XiV, et Ton jugea qu'il fallait adhérer à ses demandes, pour donner un dernier coup à V hydre *. Alexandre VII publia donc, au mois de février 1665, une nouvelle bulle, à laquelle il joignit un formulaire conforme à celui du clergé. On n*y faisait aucune distinction entre la question de fait et celle de droit, et Ton y exigeait, pour l'une comme pour l'autre, la môme croyance. Le 29 avril, le roi alla hii-méme au Parlement faire enregistrer la bulle et la déclaration qui la rendait obligatoire *.

Pérélixe, archevêque de Paris, se trouvait aussi bien condamné que ceux qui s'étaient ouvertement opposés au formulaire du clergé. Le pape rejetait implicitement la foi humaine aussi bien que la distinction du fait et du droit, et voulait, pour sa définition sur le fait, une foi semblable à celle que l'Église demande pour les dogmes révélés.

Ceux qui avaient eu assez de courage pour résister à la volonté royale maintinrent, avec une égale fermeté, la distinction qui leur

Jacques Vernanl. Guimenius et Vemant professaient dans leurs livres TCiframontanistne le plus exagéré. Le pape condamna les censures de la Faculté ; le Parlement supprima la bulle du pape, et rassemblée de 1665 délibéra sur les moyens de défendre Tépiscopat contre le Parlement et contre les exagérations de ruitramontanisme. Cette altitude déplut à la cour de Rome.

^ Extrait mss. du P. Rapin, p. 236.

5 /Wd.

* K les pièces mentionnées, dans le recueil de Ellies Du Pin, intitulé : Hisl. EccL du XVII.» nécîe, t. m; Du Mas, HîPt. des cinq propositions, liv. 5: D^Avrijçny, Mém. chronnl., nnn. 16ft5.

DE l/ÉGLISE DE PRAxN'CE. 40>

semblait essentielle el nécessaire. Pérétixe eut recotiiv aux paroles incompréhensibles pour sauve^îarcler son honneur el paraître obéir h la nouvelle consîilntion. Dans le mandement qu'il fil pour la publication de la bulle, il distingua d'une manière obscure le fait et le droit, mais il ne parla plus de foi humaine ; il demanda seulement, pour la question de droit, une soumission de foi divine, et pour celle de fait une véritable soumission, par laquelle on acquiesce sincèrement et de bonne foi à la condamnation de la docirine de Jansenitis, contenue dans les cinq propositions,

La bulle du pape ayant été envoyée à tous les évêques de France avec les lettres-patentes du roi qui en ordonnaient l'exécution, ils la reçurent tous et firent signer le nouveau formulaire, mais non de la même manière. Les uns firent souscrire le formulaire dans leur synode diocésain, sans aucun mandement: d'autres publièrent des mandements et exigèrent la signature pure et simple ; quelques-uns dislinguèrent le fait d'avec le droit el déclarèrent qu'ils se contentaient d'une déférence respectueuse pour le fait. Il y en eut aussi qui, sans se déclarer publiquement, permirent aux signataires de faire la même distinction ; quelques évêques enfin, comme Félix Viakrt, évêque de Châlons, déclarèrent seulement de vive voix qu'ils n'entendaient point, en faisant signer le formulaire^ obliger à la créance du fait. Les évêques d'Alelh, de Beauvais, d'Angers et de Pamiers, ayant rendu publics leurs mandements, dans lesquels ils établissaient la distinction du fait et du droit et ne demandaient, à l'égard du fait, qu'une soumission res-3 pectueuse, furent accusés d'avoir contrevenu à la bulle du pape.

Voici en quels termes l'évêque d'Aleth expose la distinction qui excitait de si vives discussions :

« Il est vrai que, comme cette soumission a pour principal objet Jésus-Christ et qu'elle ne regarde l'Église que comme la gardienne des vérités révélées de Dieu, dont il lui a confié le dépôt, elle ^e renferme aussi dans ces vérités révélées ; et c'est à celles-là seulement qu'elle assujétit entièrement la raison. Les autres vérités n'étant pas absolument nécessaires, et Dieu aussi ne nous ayant pas laissé d'autorité infaillible pour les connaître, il s'ensuit que si J 'Église joint ordinairement aux erreurs qu'elle condamne les noms des auteurs qui les ont enseignées et des livres qui les contiennent, néanmoins le jugement qu'elle fait en attribuant certaines erreurs à un auteur ou à un livre, et en jugeant que cet auteur a eu un tel ou tel sens erroné, ou qu'il se trouve dans ce livre, est très dif-

férent de celui qu'elle forme sur des propositions de doctrine : car, en déclarant qu'une proposition est hérétique ou catholique, elle rend témoignage d'une vérité révélée de Dieu dont elle est gardienne et dépositaire^ et son jugement alors doit étouffer tous les doutes de l'esprit et assujétir notre raison, en quoi consiste proprement l'acte de la foi divine.

» Mais quand elle juge si des propositions ou des sens hérétiques sont contenus dans un livre, et si un auteur a eu un tel ou tel sens, elle n'agit que par une lumière humaine et sur une chose humaine ; en quoi tous les théologiens conviennent qu'elle peut être surprise, et que, partant, sa seule autorité ne peut point captiver notre entendement, ni nous obliger à une créance intérieure ; en sorte que, par aucune raison ni par aucune apparence contraire, nous ne puissions révoquer en doute ses jugements sur ces sortes de faits; quoiqu'il soit \rai qu'il n'est pas permis de s'élever témérairement contre ses jugements, verî? lesquels on doit témoigner son respect et sa déférence, en demeurant dans le silence, pour conserver l'ordre et la discipline qui règle les choses extérieurement »

Les évéques de Beuuvais, d'Angers et de Pamiers tinrent un langage analogue ; leurs mandements sont, du reste, très respectueux envers le Sainl-Siége, et ils prescrivent la signature du formulaii'e comme obligatoire. Tout en niant l'infaillibilité sur les faits non révélés, ces évêques n'entendaient pas que l'Église n'est jamais assistée par l'Espril-Saint dans les jugements qu'elle en porte, mais seulement qu'on ne peut lui attribuer la direction infaillible qui n'est attachée à son ministère que dans la définition des dogmes révélés.

L'évéque de Laon publia un mandement dans le sens de ceux des quatre évêques ; mais comme ce prélat désirait être bien en cour, il en fit un second sur les observations qui lui furent adressées et il demanda la signature sans explication et sans distinction.

Le roi dénonça lui-même à Rome les mandements des quatre évêques et sollicita deux brefs du pape ; l'un par lequel il ordonnerait à ces évêques « de révoquer leurs mandements et de faire signer le formulaire purement et simplement, sans limitation, déclaration, distinction ni clause aucune » : l'autre , 4;>ar lequel il nommerait douze prélats de France, archevêques ou évêques, pour faire le procès aux ésêques qui ne voudraient pas obéir, avec ces clauses : que « sept des commissaires pourraient juger en Tabsence

DF l/éGî.l5K DR BRANCK. 107

des cinq autres, » sans qu'on les pùl récusor ni (ju'i! y eùl lien d'appeler de leur jugement; et que le plus ancien des commissaires pourrait en subroger d'autres en la place de ceux qui manqueraient.

La cour de Rome croyait le pape seul juge des évéques ; elle ne pouvait donc consentir volontiers à rétablissement d'un tribunal comme celui que demandait le roi, et elle eût préféré nommer des délégués chargés d'exécuter les ordres pontificaux. Alexandre écrivit on ce sens au roi, et lui proposa de choisir l'archevêque de Paris avec deux autres prélats on .qualité de simples délégués. Louis XIV fut irrité de cette lettre, ou lo pape se constituait seul juge des affaires ecclésiastiques et ne regardait les évêques que comme les exécuteurs do ses volontés ; il maintint sa demande, et le pape fut oblip:é de céder; seulement, au lieu de douze juges, il n'en désigna que neuf, qui furent les archevêques de Toulouse et de Bourges, et 'les évoques de Lavaur, de Monde, de Boissons, de Lodève, de Dol, de Saint-^î:\lo et de» Lonibez.

Les évéques de Lodève et de Soissons refusèrent celle commission. L'archevêque de Bourges, nommé président du tribunal, fit quelque difficulté d'accepter cette charpe et songea à accommoder le différend. Il en parla à l'évêque de Gommînges, qui en écrivit h l'évêque d'Aleth pour le prier de faire quelques propositions, afin d'arriver à la paix. Pavillon loua le zèle et les bonnes intentions de l'évêque de Comminges, mais lui fît comprendre qu'il ne pou- >ait faire aucune avance sans compromettre une cause que sa conscience lui ordonnait de défendre avei: fermeté.

Les choses on étaient là lorsque les mandements des quatre é\ êques furent mis à Tludcx.Les évêques de Languedoc, assemblés pour les états-généraux de cette province, s'élevèrent avec beaucoup d'énergie contre les prétentions d'une congrégation romaine qui jugeait des évêques sans les avoir même entendus. Ils écrivirent au roi, qui leur promit de défendre les droits épiscopaux et les libertés de l'Eglise gallican*.

Le formulaire d'Alexandre VII fournit l'occasion d'exercer de? violences contre ceux qui refusèrent de le signer purement et simplement. Les Religieuses de Port-Royal furent de nouveau persécutées. Les Solitaires furent dispersés ; mais les violences exercées contre eux ne purent les faire sortir de leurs habitudes calmes et studieuses. De Sacy, enfeimé à la Bastille, sanctifia sa captivité par ses doctes et pieux travaux sur la Bible; ré\éque d'Aleth publia

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