PIERRE III DE SAVOIE
La déplorable concession faite par Nicolas V à Âmédée, au moment où ce prince renonça à la Papauté, amena sur le trône épiscopal le jeune Pierre III de Savoie, fils du duc Louis et d*Anne de Chypre. Il eut beau réunir sur sa tête une foule de titres comme ceux de légat, de pronotaire apostolique, d*abbé de Saint-André et d'administrateur perpétuel de TEglise de Genève, il n'en exerça jamais les fonctions. Tout jeune il vivait à la rour de Turin, achevant ses études et laissant Tadministration de son Eglise et de son diocèse à des hommes plus expérimentés et plus capables que lui de gouverner.
On est parfois à se demander comment les Souverains Pontifes, tels que Nicolas V et, plus tard, Pie II, accédèrent à l'élection de jeunes princes, incapables de prendre en main la direction de leurs diocèses.
Le Pape Nicolas V, en sanctionnant Télection de Pierre III, voulut éviter un plus grand mal. Il fallait écarter tout ce qui aurait pu faire revivre le schisme, dont Amédée avait été Fun des soutiens. Nous avons à ce sujet le témoignage de Sixte IV, écrivant, le 14 juin 1476, au roi d'Aragon, • que le désir seul de mettre un terme au schisme avait fait accorder l'évèché de Genève à Pierre de Savoie, quoiqu'il n'eut que onze ans. >
Hâtons-nous de le dire, c'est que l'autorité pontificale plaçait auprès de ces titulaires trop jeunes pour prendre en main la direction de leur diocèse de vrais administrateurs, munis du titre et des pouvoirs d'évèque.
Tel fut Thomas de Sur, archevêque de Tarse, qui fut nommé par Gallixte III, en date du 4 février 1451. Ce personnage fut trop mêlé à l'histoire du diocèse pour que nous n'en fassions pas une mention spéciale.
Au témoignage de M. Million (1), Tliomas de Sur avait été religieux conventuel de l'ordre de Saint-François. Il portait, en religion, le nom de Frère Thomaji, ce qui explique l'afTection qu'il gurda pour les membres de la famille franciscaine. Originaire de Chypre, il devint abbé de Caramagne et de Sainte-Marie-de-Pignerol.
Les rapports Je Genève avec Chypre étaient assez fréquents à cette époque, à cause des relations de la maisort de Savoie avec les rejetons des Lusignan, qui finirent par contracter des alliances; ce qui lit passer Cliypre sous le sceptre des ducs.
Nous voyons les magistrats de Genève prêter une somme de 50 écus au comte de Genève, pour frais de voyage à l'ile de Chypre (14 juillet 1459); et, lorsque la reine de Chypre arrive dans notre ville, le Conseil des Cinquante lui vote des cadeaux d'une valeur de 100 florins (2).
Ces relations nous expliquent l'apparition de Thomas de Sur à Genève. Il y vint à la suite des princes de Savoie, dont il était le conseiller.
La première fois que Thomas de Sur figure dans notre histoire, c'est en 1451. Il accompagne Pierre de Savoie, au moment oii ce jeune prince venait d'être pour\'u du siège jépiscopal de Genève. Il arrivait en compagnie de l'évèque de Lausanne, du grand chancelier et d'une foule de seigneurs, qui assistèrent à son installation dans le chœurde la cathédrale, où les chanoines le reçurent gracieusement (gracîose), en l'accompagnant au trône (3).
(1) Chronique de MonlSaint^liichel, p, 16. (I) KeHÛire, S janvier 1463.
(3) L'ttl ce que M. Gaberel appelle ane ridicule c, Pirrre 111 ne (ui sacrii évÉque, il ne fui sarre t'u^que
En qualité d'administrateur du diocèse, Thomas de Sur demanda que Pierre fut reconnu évêque, ensuite il prêta en son nom serment de sauvegarder les droits de TEglise de Genève, de respecter les libertés et les franchises de la cité et de les défendre (1).
La formule dont il se servit fut la même que celle qui avait été prononcée par tous les évêques; mais il esta remarquer que Thomas portait le nom d'archevêque de Tarse : Thomas miseratione divina archiepiscopus Tharsensis.
Il est d'autres pièces de la même époque où le mot de Tarsensis est écrit comme le nom de Tarse en Cilicie, la ville de Saint-Paul ; ce qui porte à croire qu'avant d'être nommé administrateur du diocèse de Genève, Thomas jouissait du titre d'archevêque de Tarse.
Les armoiries de Thomas de Sur étaient de gueule au chef coîâsu SazuT à trois croisettes cCor en face (2).
L'administration de Thomas de Sur a été attaquée par les auteurs protestants comme maladroite. Quelques-uns même sont allés plus loin et ont fait de ce personnage un homme sans entrailles et dépourvu de charité.
Cependant il nous apparaît, dans les pièces qui subsistent, comme disposé À faire grâce aux coupables repentants. Il y eut chez lui des vivacités regrettables, surtout à l'endroit des magistrats qui lui paraissaient trop disposés à secouer l'autorité du prince évêque, dont il défendait les droits.
La position, d'ailleurs, était très-difficile. L'évêque Pierre III sortait à peine de l'enfance, et son père, Louis de Savoie, cherchait à agrandir son influence dans Genève. Les souvenirs d'Amédée étaient encore là pour protéger
(i) Registre, 13 janvier 1451.
{%) Blavignâc. Armoriai genevois, p. 59.
les aspirations de la maison de Savoie. Thomas en subissait l'influence.
A peine Thomas de Sur fut-il entré en fonction, qu'il eut l'occasion de montrer qu'il comptait sur l'appui du duc pour la défense des droits de l'Eglise de Genève. Dans ce but, il reconnut Jean Sanaget, licencié en droit, comme procureur de l'illustre duc Louis de Savoie et de ses fils. Il lui conféra tout pouvoir pour défendre et sauvegarder les droits de la dite Eglise. Cette pièce est datée de Saint-Genis-d'Aoste dans le diocèse de Beley, le 29 avril 1451 (1).
Nous avons dit que Thomas de Sur inclinait au pardon des coupables. La preuve se trouve dans plusieurs grâces accordées à des prisonniers qui recouraient tantôt au duc, tantôt à la clémence de la duchesse, dont !a bonté était connue à Genève. Sur leur recommandation, l'administrateur, reconnaissant qu'il valait mieux pardonner aux coupables repentants que les châtier sans merci, faisait ouvrir les portes des prisons et leur rendait la liberté. C'est ce qu'il accomplit à l'égard de la veuve de Pierre Fastelli, accusée d'avoir soustrait, à la mort de son mari, des objets qui revenaient, d'après les coutumes, au fisc (2).
Due autre fois, c'est un Fribourgeois, nommé Antoine Hermann, qui est accusé d'avoir volé des objets dans les halles anciennes. Il est jeté dans les prisons de l'Ile. C'est de là qu'il adresse à la duchesse une lettre de supplication pour obtenir, par son intervention, sa grâce. Aussitôt, l'archevêque en réfère aux syndics et au vidomne pour qu'ils élargissent le coupable, vu son repentir (mai 1453) (3) ; ce qui s'accomplit sur le champ. A la même époque, un
(i) Porli-t. Iiisi , n' S |1| Pur H. hisi., D- 6
nommé Pierre de Scientrier avait attiré sur lui la yindicte des lois, n semblait menacé de la peine de mort avec mutilation. Le cas était prévu dans le Code des Franchises. D demanda gr&ce et il l'obtint (juin 1453).
La grâce la plus exceptionnellci accordée par Thomas de Sur, fut celle du seigneur Jean de Lancier, qui, i cause de ses extorsions audacieuses, avait été constitué prisonnier. Il tenait, par ses alliances, aux plus nobles familles du pays. D n'en parut pas moins justiciable i Tadministrateur du diocèse. La duchesse ayant imploré son pardon, il lui fat octroyé après, toutefois, l'avis du Conseil épiscopal et des syndics. L'ayant vu humilié à ses pieds et exprimant à genoux devant lui son repentir, Thomas de Sur commanda qu'il fût relâché, à condition qu'il fournirait caution pour la réparation des torts commis et une somme de 3,000 livres payables au fisc épiscopal (8 mai 1456) (1).
Il est une circonstance où cette disposition à retirer des mains de la justice des coupables faillit le brouiller avec les syndics, jaloux de maintenir leurs droits, en cas d'appel. Un pâtissier dont le nom n'est pas connu, ayant été frappé, à cause de ses démérites, (suis demeritis exigentibus), d'une sentence de bannissement perpétuel, l'archevêque lui donna asile dans sa propre maison. II n'en fallut pas davantage pour provoquer, de la part des syndics, un appel qui déplut à Thomas de Sur. Dans la vivacité, il déclara que • bien loin d'y déférer, il était prêt à remettre aux mains du duc de Savoie toute la juridiction, qui lui était dévolue en qualité d'administrateur. »
A peine cette parole imprudente fut-elle arrivée aux oreilles des chanoines qu'ils s'en émurent. De concert
(i) Purlef. hisl., n" 024.
\ avec les syndics, ils eu appelèrent au serment prêté par Thomas de Sur, au moment de l'élection de l'évêque, et Us se montrèrent disposés à porter l'affaire au métropolitain de Vienne et au Pape lui-même, Nicolas III, glorieusement régnant. La notification en fut dressée le 14 juillet et présentée juridiquement à l'archevêque, qui se rétracta, avouant que, s'il avait tenu le langage qui lui était prêté, c'était dans la vivacité d'un premier mouvement, prœ ira et animi colore ac in primo motu. Il ajouta qu'il ferait tout son possible à l'avenir pour contenter le Chapitre et les autorités.
Il en coûtait, on le voit, à l'administrateur de Genève, d'être obligé de compter avec les Conseils, qui lui rappelaient sans cesse les Franchises de ta cité.
11 y eut, en 1453, une élection de syndics, dont il ne fut pas prévenu. Thomas de Sur, blessé de cette façon d'agir, se crut en droit de prononcer une ordonnance portant inhibition aux syndics élus d'exercer leurs fonctions, sous peine d'excommunication et de 100 livres d'amende. On lui prouva que l'élection s'était accomplie dans les formes voulues, suivant les prescriptions anciennes, et que jamais telle mesure n'avait été prise dans les siècles passés. Les intéressés n'hésitèrent pas à interjeter un appel auprès du métropolitain, qui était là pour régler les droits de tous (1).
On comprend que les magistrats de Genève saisissaient avec bonheur les plus petites occasions de porter plainte contre un homme qui leur paraissait disposé â sacrifier les libertés aux caprices du pouvoir.
Une circonstance, tiîi Thomas de Sur â'arma d'une loi sévère contre Ic^ personnes atteintes de la peste, vint favoriser ceux qui cherchaient à le prendre en défaut.
Le 22 avril 1454, il fit proclamer dans toas les carrefours de la ville la défense de garder dans les maisons particulières des malades présentant- des symptômes du terrible fléau, sous peine d'exil de la ville et de la saisie de la demeure. Ce n'était, évidemment, qu'une mesure comminatoire et de simple précaution, pour écarter le retour de la terrible maladie, qui avait fait, quelques années auparavant, d'affreux ravages. Les magistrats envisagèrent cette défense comme un acte de sévérité outrée. Ils s'en plaignirent auprès du métropolitain de Vienne, déclarant que Thomas ne les avait pas consultés et qu'il avait agi en cela contre les franchises des citoyens et leurs immunités (1).
Si Thomas de Sur avait publié cette ordonnance en temps de peste, on aurait pu le taxer de cruauté; mais, en l'année 1454, nous ne trouvons pas de traces du fléau qui avait laissé tant de tristes souvenirs.
Un hospice venait d'être fondé hors de la cité par Jaquemet de Sambaville. Thomas de Sur en avait approuvé la fondation par un acte daté de Charlier, paroisse de Saint-Symphorin. Voulait-il écarter, par sa défense, les malades atteints des premiers symptômes de la peste et les réduire à Marlioz, localité bien aérée ? Le simple bon sens nous porte à le croire. Nous ne savons ce qui résulta de l'appel des syndics ; mais Thomas continua à administrer le diocèse.
Le 24 janvier 1455, il s'occupait encore des mesures de salubrité publique, en transférant, près de Saint-Germain les boucheries anciennes, qui se trouvaient alors dans la rue de l'Officialité, près de Saint-Pierre. Il fait valoir^ comme motif de cette mesure, l'utilité publique, l'assainissement de ce quartier, privé des eaux nécessaires à la
(1) l'orlef. hist., n 613. M. D, C, IIJ, p. 437.
' propreté qui doit régner dans ces établissements. A cette ordonnance sont joints des règlements pleins de sagesse sur les bouclieries. Ils furent publiés plus tard et approuvés par Pierre de la Baume (1).
Nous retrouvons encore le nom de Thomas de Sur dans un acte de Louis de Savoie, promettant à Louis Lescase, administrateur de son patrimoine, de lui faire expédier la ferme des halles anciennes et nouvelles de Genève pour trois ans, moyennant la somme de 1,500 florins par an.
Enfin, le 29 mai 1458, le duc Louis ayant ordonné au TÎdomne de mettre les gens du Dauphin en possession d'une maison située sur la Rive, près de Thonon, Thomas
' de Sur confirme cette cession à la date du 3 juin 1458(2).
I II semble, au prime abord, que l'administration de l'archevéque dût se terminer à la mort de Pierre de Savoie, qui expira le 31 octobre 1458. Cependant, plus d'une fois, il revint à Genève, spécialement en 1460, au mois d'août, époque où il prit, au nom de Jean-Louis de Savoie, possession du siège épiscopal de Genève. Il est à remarquer que, en cette circonstance, il substitua à son titre d'archevêque in partlbus de Tarse celui' de métropolitain de Tarentaise, qui lui avait été donné le même jour que son élève fut fait évêque de Genève, le 6 janvier 1460 (3). Le Conseil se rendit avec les syndics à l'église de Saint- Pierre pour saluer l'archevêque, et on lui offrit un cadeau de la valeur de six écus en Bambeaux, dragées et malvoisie, à titre de joyeux avènement (4). Il continua donc son administration jusqu'à l'époque où Jean-Louis prit
(1) Pomf. hUi., n' 61S.
(S) tbld., n- 630.
(3) Oallia ehrUtiana, t. Il, eol. 714.
(1) Rcgbiro du Coiutil, Il loùt li60.
lai-môme la direction des affaires de son diocèse, en 1464 (1).
n est un autre administrateur, nommé André, évèque d'Hébron, qui fut employé sous Pierre III, aux affaires du diocèse, avec le titre de Grand- Vicaire. Il n'était que tonsuré, lorsque le Pape lui confia une délégation dans la Tarentaise. Il vint de là à Genève, où il fut associé dans le travail à M. Antoine Piochet, docteur en droit et à Pierre Prêtre, chanoine de la cathédrale, qui, durant la vacance du siège, s'occupèrent diligemment de plusieurs réformes à introduire dans les règlements de la police urbaine.
(1) D*aprè8 Besson, Thomas de Sur monnit en 147).