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CHAPITRE XXVI

Rôle des Bernois dans le triomphe de la Béformation à Genève.

Prédiulions du Car£me. — Le moine Fnrbitj. — Il proche à Sainl- Pierre. — Franieul le déaonce. — Ambassade, bernoise. — Ses eiigcDcrs. — Embarras des sjodics. — Instances de Pribourg poor le niainlien de l'antique toi. — Ae^nsation portée coolre Fnrtiitf . — Sa réponse. — Sa Termetè. — Son interrogatoire. — Si défense. — Faiblesse de l'Ëlat de (lenève. — Farel. — \obte eondnile des magistrats de Fribourg. — l'remiers actes des Itèlormés. — Ils s'emparent des églises. — Solutiun doulonrease

C'était l'usage à Genève d'avoir, pendant l'Avent et le Carême, des prédicateurs spéciaux chargés d'annoncer la parole sainte. De temps immémorial, cet apostolat était réservé aux Frères-Mineurs de Rive et aux Dominicains de Plainpalais. Chaque année, ils alternaient, et les supérieurs faisaient volontiers venir des religieux, appartenant à d'autres maisonti de leur Ordre, pour remplir cette mission,

Ed 1533, c'était aux Dominicains à prêcher l'Avent. Ils appelèrent le docteur Guy Furbity, du couvent de Mont* mélian, en Savoie. On se contenta de le prévenir de prêcher

seulement TEvangile pour éviter les rumeurs ; ses prédications commencèrent le 2 décembre 1533 (1).

Guy Furbity, comprenant sa mission, ne voulut pas s'en tenir à de vagues exhortations sur la morale, mais, voyant le principe de l'Autorité méconnu, il se mit à établir les caractères de la vérité, qui est essentiellement Une « L'unité, ajouta-t-il, est détruite par l'hérésie. C'est la robe sans couture de Notre-Seigneur, qui est mise en pièces par quatre bourreaux : les Ariens, les Sabelliens, les Allemands et les Vauldois (Valdenses). >

Faisant ensuite ressortir la nécessité d'une autorité dans l'Eglise, il attaqua vigoureusement ceux qui se montraient les contempteurs de ses préceptes, soit en mangeant de la viande les jours défendus, soit en lisant les Saintes-Ecritures dans des traductions non conformes au texte authentique et sacré.

Par ce mot les AllemandSf Guy Furbity avait voulu signaler les Luthériens et les Zwingliens qui triomphaient dans la Suisse. Il n'en fallut pas davantage pour susciter contre lui toutes les fureurs des Bernois, qui prétendirent avoir été blessés dans leur honneur par ce moine.

Froment, qui était parmi ses auditeurs, interrompit le prédicateur et lui reprocha de parler contre les Saintes- Ecritures. Des murmures improbateurs apprirent à cet audacieux qu'il n'avait pas le public pour lui. On allait lui faire un mauvais partie lorsque Baudichon, qui l'accompagnait, tira son épée, menaçant d'en percer celui qui porterait la main sur le serviteur de Berne. Grâce à cette protection, Froment put s'échapper^ mais le Conseil ordonna qu'on se mit à sa recherche pour le punir de son audace (2).

(1) Registre du Conseil, 2 décembre 1533.

(2) Fuit resolutum quod Antonius Froment perquiratur et quod^ ai reperiatury detineatur. Registre du Conseil, 2 décembre i533.

Froment reprit immédiatement la route de Berne, où il alla dénoncer Furbity comme coupable de lèse-majesté vis-à-vis des magistrats bernois, prétendant qu'il les avaient traités < de turcs et de chiens ■. Les autorités de Berne saisirent avec empressement cette occasion de poursuivre leur plan,

On vit bientôt apparaître à Genève une nouvelle ambassade chargée d'intenter une action civile au prédicateur de l'Aveot. Elle était nantie d'une plainte en règle contre les membres du Conseil, qui ne soldaient pas la dette contractée vis-à-vis de l'Etat de Berne, et qui, après avoir banni les prédicants, permettaient à Furbity de les attaquer du haut de la chaire. Les ambassadeurs demandèrent que le moine fut mis sons bonne garde jusqu'à ce qu'il fût jugé, menaçant de s'en prendre à la viljp, si on lui permettait de s'évader (1). Farel était l'instrument dont Berne se servait pour arriver à ses fins. Il apparut de nouveau à Genève spécialement appuyé par les Hauts Seigneurs, dont il devait venger la gloire. Sa présence ranima toutes les haines, et il se ht de nouveau un rassemblement sur le Molard. Il ne s'agissfait rien moins que de fondre sur la maison oîi était ce Farel, l'envoyé des Bernois (2).

Les Fribourgeois, avertis de son retour à Genève, prévirent que ses partisans allaient recommencer leurs tentatives. Dans le but de contrebalancer leur influence, ils s'adressèrent de nouveau au Conseil de Genève, déclarant ■ qu'en vertu de leur acte de combourgeoisie ils ne pou-

(I) Rugislro du Conseil, 9 di^ccmbre 1533.

(1) Hac die, \)ropter tnissizas Dominoj^m bemensiarA.prorurator 'fltcalis congregatU magnam partem populi et sacerdotum in platea MollaHi, vl Baudichon, de Domo-nova et Farellum.missum pef Dominos Èernensea, aggrederenlur. Keglairu <lu Cousvil, il di-

vaient tolérer que leur foi fut insultée et bafouée, et que si GeoèvG voulait laisser annihiler les anciennes croyances catholiques, ils n'avaient plus qu'à se retirer et à déclarer l'alliance dissoute. •

Le syndic Nicolas du Crest fut chargé de déclarer une seconde fois que la ville ne voulait en rien être luthé-rienne. Le mal, cepeadant, faisait son chemiii, et les Bernois gagnaient du terrain à Genève, surtout dans les Conseils, où l'on ressentait toujours plus les effets de l'embarras financier.

La lettre des magistrats bernois renfermait des menaces. Elle intimida les autorités genevoises, qui voulurent en appeler aux chefs de famille. Il fut résolu qu'on irait demander au Vicaire général de prendre sous sa responsabilité le prédicateur de la station, et de le faire garder jusqu'à ce que les Bernois fussent arrivés à Genève. Celui-ci ne voulut pas jouer le rôle odieux de geôlier. Convaincu de l'innocence de Furbity, il déclara • ne vouloir nullement tremper dans cette affaire. • Four démontrer au Vicaire général qu'ils n'étaient pas libres, les délégués du Conseil de Genève lui montrèrent la lettre des seigneurs de Berne (1). Elle ne changea rien aux dispositions du Vicaire général, qui répondit par un refus formel à leurs exigences. Furbity n'en fut pas moins placé BOUS bonne garde. Quatre hommes le surveillèrent, même durant ses prédications, qu'il continua jusqu'aux fêtes de Noél. Avis en fut donné à Berne (2). Ce fut une grosse affaire pour Genève que la mise en accusation de Furbity. Une ambassade spéciale, composée de Sébastien de Uiesbach, Pierre Syonnet, Jaques Triboulet et M. Graffeulied, arriva de Berne.

(1) R««i9tre du Coueîl, li décomlm IS33. (2j llid., Hdi^cïiiibre 1533.

Le 5 janvier 1534, elle se présenta au Conseil et se dit envoyée :

1" Pour réclamer le paiement des 9,000 écus, qui étaient dus à l'Etat de Berne;

2" Pour demander justice du prédicateur qui avait insulté Leurs Excellences.

La dette était lourde, le pays épuisé. C'est pour cela que les Bernois se montraient si fiers.

Relativement au prédicateur, les magistrats répondirent sagement que cette question, étant du domaine spirituel, ressortait au tribunal de l'officialité, et qu'il fallait s'adresser au Vicaire général pour en avoir la solution, Cette réponse déplut aux ambassadeurs, qui en appelèrent au Conseil des Deux-Cents. Il fut rassemblé le 7 janvier. Les envoyés de Berne y firent retentir les plaintes les plus amères, reprochant aux Genevois de manquer à leurs engagements, de soutenir, au détriment de leur honneur, un moine qui les avait outragés, de molester leurs amis et de chasser leurs prédicants. Ils finirent par déclarer qu'ils se portaient partie plaignante contre Furbity, dont ils exigeaient le jugement au sein du Conseil.

La majorité s'en rapporta à la décision des magistrats, qui soutenaient que la cause, étant ecclésiastique, devait être portée à l'Official (1).

Fribourg ne pouvait rester impassible au milieu d'un débat auquel se rattachait le maintien des droits et de la foi catholique à Genève. Aussi, deux députés y furent-ils envoyés pour protester une dernière fois que si l'on laissait libre carrière aux prédicants, l'acte de combourgeoisie n'avait pour eux plus de valeur.

La position parut si grave aux magistrats, qu'ils résolu- , rent d'assembler pour le lendemain le Conseil général, en

(1) Ri>)[i3lri' du CuDScIl, 7 jaavkr lS3i-

y appelant tous les chefs de famille, pour avoir leur avis, lia se présentèrent en très-grand nombre et il y eut unanimité pour décider • que ce n'était point aux magistrats laïques à trancher une cause ecclésiastique, maia à l'évêque, qui avait toujours à Genève son Vicaire général, rOfficîat et ses officiers de justice. > Déclinant donc la plainte, les syndics prièrent Leurs Excellences de la porter au tribunal du prince-évêque (1).

On le voit, en 1534, les Genevois reconnaissaient encore l'autorité de leur évêque, et si, à ce moment, la question financière n'eût pas été fatalement mise en jeu, l'influence bernoise n'aurait pas eu des effets aussi désastreux.

Malheureusement, les membres du Chapitre auxquels les citoyens s'adressèrent pour obtenir de l'argent, se trouvaient dans la détresse. Ils firent répondre qu'il ne leur était pas possible de débourser la somme demandée, que les biens du Chapitre ne leur appartenaient pas personnellement, et qu'ils ne pouvaient tes aliéner, sans que tous les chanoines y donnassent leur consentement. Ce qui n'était pas facile en l'absence de plusieurs d'entre eux.

Il fallut donc rester débiteurs de Berne. Ce ne fut, en quelque sorte, qu'en tremblant que les magistrats de Genève portèrent l'avis du Conseil général aux députés bernois. • Ce n'est pas notre affaire, répondirent ceux-ci avec dépit. Nous n'avons reçu d'autre mandat que celui de réclamer justice. Puisque vous ne cherchez que délais et subterfuges, n'ayant nul souci de notre honneur, voici vos lettres de bourgeoisie; arrachez-en les sceaux, et que tout soit terminé, mais nous ne quitterons votre ville qu'après avoir été payés. •

(tj Ilntl., 9 jmvier 1S31.

i 'En entendant ces paroles, un noble sentiment d'iadi- '"gnation s'empara du syndic Claude Baud. — Eh bien! de par Dieu!.... s'écria-t-il ; comme pour dire : « Arrachez ces sceaux, et que votre acte de bourgeoisie soit mis à néant • Mais Huldric du Molard et les deux d'Arlod protestèrent, en réclamant l'application de la peine de mort, portée par la convention du 2 janvier 1532, contre quiconque parlerait de rompre l'alliance (1).

La discussion n'était plus libre. Claude Baud sortit alors de la salle, en protestant contre la violence. , Comme on avait à cœur de ne pas déplaire i. Leurs Excellences, Furbity fut mis sous bonne garde à la Maison B ville, et on prit alors le parti de le placer en présence s députés bernois, pour qu'il eût à s'arranger à l'amiable (vec eux. 11 demanda d'abord à connaître les griefs qu'on ''avait formulés contre lui. > Vous les entendrez de la bouche des députés, lui fut-il répondu. C'est l'affaire de Berne. » En effet, les envoyés de cet Etat, ayant consenti à retirer la menace de rupture, se présentèrent au Conseil, accompagnés de Guillaume Farel, de P. Viret et d'Antoine Proment, appelés • les serviteurs de la seigneurie de Berne ■ (2), afin d'entendre les explications de Furbity.

Le moine, revêtu de sa robe blanche, comparut dans la salle : on lui désigna une place sur les bancs les plus élevés. Il s'y assit. Noble de Diesbach prit le premier la parole. Ll demanda à Furbity s'il n'était pas vrai que, dans un sermon de l'Avent, il eût dit qu'au partage du vêtement de Jésus-Christ il y avait quatre bourreaux dont l'un était Allemand. • C'est une injure qui nous touche, ■ 4gouta-t-il, car nous appartenons à cette nation. Prouvez

votre assertion, comme vous l'avez avancée, par la Sainte- Ecriture (1). •

C'était une vraie querelle d'allemand, pourrions-nous dire, sans jeu de mots, si la question n'avait pas été puérile. Que va dire Furbity ? Avant tout, il se place sur le terrain du droit, et il déclare qu'il ne répondra pas, s'il s'agit d'un jugement, parce que, étant prêtre, il lui est défendu, sous peine d'excommunication par les canons de l'Eglise, de paraître à un tribunal laïque, t Si l'on me donne un juge ecclésiastique, je répondrai; autrement, non. — Vous avez prêché devant tout le peuple, reprend l'envoyé bernois, et vous vous êtes engagé à prouver publiquement, par les Saintes-Ecritures votre doctrine. Tenez votre promesse. •

c En ce cas, repartit Furbity, qu'on suive à mon égard les prescriptions des franchises et les usages de la cité. Que quelqu'un s'établisse partie formelle contre moi et qu'on nous donne un juge compétent. Je ne peux avoir failli que de deux manières, ou contre la foi ou par des injures contre quelqu'un. Je suis prêt à répondre à l'une et à l'autre de ces inculpations (2). >

L'embarras des magistrats fut visible. Ils se retirèrent pour délibérer ; puis, étant rentrés dans la salle, Nicolas du Crest prit la parole et reprocha au Dominicain de ne pas vouloir accepter la voie d'un accommodement avec les Seigneurs, qui avaient été injuriés, c Vous n'êtes pas de la cité, beau Père, lui dit-il, et vous demandez un procès; descendez de la place où vous êtes, et nous vous dirons que, l'honneur de Berne touchant au nôtre, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à répondre aimablement à Leurs Seigneuries. •

(1) Registre du Conseil, 9 janvier 1534. Cf\ Ihid.

(3) Ibid.

Furbity ne changeant rien à sa décision, Viret voulut

*lui prouver, d'après les Ecritures, qu'il avait tort de se taire. Les magiatrats genevois lui Grent remarquer qu'il entamait une dispute et qu'il valait mieux obtenir une explication amicale, t Ce n'est pas ce que nous entendons, dirent les Beroois; il faut que justice se fasse (1). ■ Les magistrats de Genève prièrent instamment M. de Gingins, Vicaire général, de vouloir venir au Conseil. Comme il était malade, il renvoya les délégués à M. Guillaume de Veigy, qui avait le titre d'ofËcial. Celui-ci, ne jugeant pas que la cause rentrât dans ses attributs, refusa

I d'aller au Conseil, de sorte que, ballottés entre la crainte de déplaire aux Bernois et le respect pour la légalité, les magistrats, vinrent protester au moine qu'ils n'entendaient nullement lui faire subir un interrogatoire juridique, mais qu'à tout prix il fallait terminer ce démêlé à l'amiable.

Guy Furbity consentit alors à parler et il déclara n'avoir jamais dit que, parmi les quatre bourreaux de Notre- Seigneur, il s'en trouvait un Allemand, et que, sur ce point, les magistrats bernois avaient été trompés par ses délateurs. Il ajouta que, si on le lui permettait, il irait les voir & leur hdtel, et que là il leur donnerait toutes les explications nécessaires. Quant à la dispute religieuse, il se montra prêt à la soutenir, non-seulement contre Farel, Viret et Froment, mais contre cent et deux cents prédicants de leur espèce, pourvu que ce fût devant quatre docteurs, dont deux Français, deux Allemands, qui seraient les juges du débat.

Les députés bernois ne voulurent pas accepter d'explication particulière. Us tinrent à un jugement dont les Conseils resteraient les arbitres. Ceux-ci, reconnaissant leur Incompétence, renouvelèrent toutes leurs instances auprès

(Ij Ri'gistct (lu CuDSL'il, 9 jnntipr 1631.

de l'autorité spirituelle pour obtenir qu'un délégué épiscopal vint siéger au Conseil, et que Furbity consentit à subir un interrogatoire.

Cette mesure était à la fois contraire aux lois canoniques et aux prescriptions des Franchises. L'évêque même, consulté à ce sujet, fit répondre qu'avant tout on devait mettre Furbity en liberté (1).

On crut pouvoir l'amener à un accommodement, mais il réclama l'exécution des lois et coutumes en vigueur jusqu'à ce jour.

Les magistrats se tournèrent alors vers le moine et lui dirent que, s'il acceptait leur compétence en qualité de juges, tout s'arrangerait

c Loin de moi cette lâcheté, dit fièrement Furbity ; je « suis ecclésiastique. A ce titre, j'ai mon juge dans l'évêc que ; je veux lui rester soumis, quoi qu'il puisse en c advenir. Autrement, je préjudicierais à ses droits et à « ceux de l'Eglise, et il pourrait en résulter de fâcheuses « conséquences (2). >

On le voit, Furbity était un moine animé de nobles sentiments. II avait, outre la science, une grande fermeté de caractère. Ce n'était pas ce qu'aimaient les Réformateurs, engoués de la prédominance de l'Etat sur l'Eglise. Us ne reconnaissaient pas d'autre droit que leur volonté suprême.

Aussi, accusant Furbity d'entêtement, restèrent-ils dans leur première décision, protestant qu'ils ne reconnaissaient pas d'autre tribunal que le Conseil.

Jusqu'ici, les députés bernois s'étaient bornés à demander, en faveur de leurs partisans, la liberté d'entendre les prédicants; mais, enhardis par l'ascendant que leur

(1) Registre du Conseil, 9 janvier 1534.

(2) Ibid., 10 janvier 1534.

'tloEDait l'embarras financier de la ville, ils proposèrent, comme moyen de conciliation, la remise d'une église paroissiale, où un prédicant célébrerait le culte nouveau, laissant à chacun la liberté de vivre suivant sa conscience (I).

La prétention était nouvelle. Les magistrats genevois crurent pouvoir la décliner, en rappelant le vote antérieur du peuple et les engagements pris avec Fribourg. Enfin, ils annoncèrent qu'ils allaient envoyer une ambassade à Berne, pour donner à Leurs Excellences des eiiplications relatives à leur position.

Claude Roset partit eu effet, mais rien ne fut modifié dans les instructions de l'ambassade. A son retour, U trouva les députés bernois nantis de l'ordre de poursuivre invariablement devant le Conseil de Genève la plainte contre Furbity, avec menace de rompre l'alliance, si on ne faisait prompte justice du Dominicain.

Le Conseil ne savait quel parti prendre. D'un côté, il aurait désiré pouvoir respecter les droits de l'évêque, maintenir les Franchises, renvoyer Furbity à ses jugea naturels; de l'autre, il était violenté par les sollicitations incessantes des Bernois, qui voulaient être remboursés immédiatement des frais de guerre, si on n'accédait pas & leur uttimatum (2).

Enfin, il finit par céder, et les syndics prièrent avec larmes les Seigneurs de Berne de prendre encore patience, s'engageanl à amener Furbity à s'expliquer avec eux. U fallut recourir à une ruse. Les magistrats firent venir le moine au Conseil ; ils lui déclarèrent qu'il avait été con- ^venu et arrêté qu'il répondrait aux questions qui lui iraient faites sur les prétendues injures proférées contre

I) Reglitro iId ConMill, Il jnnviMr 1S34. I) Beglstni ilu Consoil, ÏS janvier 1934.

Berne. Furbity protesta qu'il n'entendait ni reconnaître les Bernois pour ses juges, ni déroger par ses réponses à ses droits et privilèges.

Sur cela, les députés bernois furent introduits dans la salle, où commença ce singulier interrogatoire, que nous empruntons presque en entier à nos archives : (1)

— Répondez-nous donc aux questions si souvent posées?

— C'est à vous, dit Furbity, à proposer les articles auxquels vous voulez que je réponde.

— Pourquoi avez-vous eu Taudace de blasphémer avec tant de véhémence, dans vos prédications, contre Dieu et les Seigneurs de Berne? Vous avez proféré ces mots ou leur équivalent : t Que il y avait quatre borreaulx qui diviseaient la robe de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et iceux sont encores de présent : les premiers sont les Allemands, les seconds les Vauldois, les Ariens et les Sabelliens.

Le prédicateur demande qu'on lui donne lecture de tous les articles, après quoi il verra ce qu'il aura à répondre. < Je ne veux ici, ajouta-t-il, ni discuter sur la foi, ni sur les prétendues injures, car il y a des juges pour cela, auxquels j'en appelle, mais tenant à ne pas compromettre la cité, je déclare n'avoir point proféré ces paroles. Jamais je n'ai su d'où étaient les bourreaux de Notre-Seigneur. L'Ecriture elle-même ne dit rien à ce sujet. >

Les ambassadeurs se réservent de prouver leur assertion par témoins, et passent ensuite au second grief, c N'avez-vous pas dit que ceux que mangent de la chair le vendredy et sambedy, sont pires que les Juifs et Turcs

(1) Rentre da Conseil, 27 jinvier 1534.

^Kt que chiens enraigés et encor plus méchants ceux qui les soubtieanent. >

— Par mes paroles, je n'ai voulu blesser, injurier personne, ni Bernois, ni Allemands. J'ai prêché, comme je l'aurais fait en France, qu'on ne doit pas manger de la viande les jours défendus, et que ceux qui outrepassent cette défsnse violent les lois de l'Eglise et même les édits de la cité, par conséquent ne sont pas gens de bien. Je nie le reste, et quand mfime je l'aurais dit, je n'aurais fait aucune application à personne, et je n'aurais, par coosé-

»^uent, injurié personne.

— Passons au troisième débat ; vous avez dit : « Tous ceuls qui lisent Escripture faicte en vulgaire ne sont tous que gourmands, yvrognes, blasphémateurs, mescbans, meurtriers et larrons, et ceux qui les soubliennent sont mescbans et Dieu les punira. •

A cette interpellation, Furbity répond qu'il n'y a pas Qu mot qui ait trait aux Bernois; il n'y a donc rien & dire à ce sujet.

Ceux-ci répondent qu'ils sont lecteurs des Ecritures; ils se trouvent ainsi attaqués par ces paroles.

— N'ayant nommé ni les Genevois ni les Bernois, je 'ai injurié personne, repartit Furbity.

— N'avez-vous pas ajouté, continuent les députés : • Gardez-vous de ces hérétiques, de ces Allemands, comme de ladres et porrys, et ne conversez point avecques eulx, en leur donnant filles, car mieux vaudroit les donner aux chiens. •

Le moine nie avoir tenu ce langage.

— Et ces mots : • Nostre-Seigneur disant trois fois & Saint-Pierre s'il l'aimait, il l'a constitué, et les Papes et la puissance de l'Eglise. Au contraire de quoi font ces meschans hérétiques de ceste nouvelle loy, qui ne veulent ibéir ni à Pape, ni aux cardinaux, éve&quea, curés,

vicaires et prebstres. Tels qui ne veulent obéir i eui, sont des brebis du diable, et marquées d'iceloy y sont pires que les chiens enraigés, meschans, traictres, larrons, meurtriers et brigans qui doivent estre au gibet •

— Ici| répondit Furbity, il n'est pas question d'Alle« mands. Tout ce qui a été dit regardait mes auditeurs. Je n'ai rien i ajouter.

— Vous avouez donc, reprirent les députés, avoir tenu ce langage ?

— J'ai parlé pour la correction des vices à Genève, et personne ne peut se croire injurié.

— Pourquoi avez-vous prêché dans un lieu inaccoutumé, demandèrent encore les députés, et sous la protection de la force armée ?

— Ce n'est pas de mon chef, repartit Furbity, mais & l'instigation de quelques prêtres de la ville, qui m'<»t offert le couvert et le vivre, si je prêchais à Saint-Pierre. J'ai accepté avec l'autorisation des supérieurs et j'ai logé dans la maison épiscopale. Quel grand mal I !

— Pour septième charge, vous avez dit : « Je suis détenu et gardé à cause d'une secte de gens qui ne valent guères. >

— Non, reprit le moine, je ne me suis pas exprimé ainsi ; mais j'ai affirmé que ceux qui m'ont accusé auprès des Seigneurs de Berne sont gens de peu de valeur.

Ces explications données, les députés bernois déclarent que le moine a avoué sa culpabilité, et que d'ailleurs ils vont produire des témoins qui déposeront contre lui en tout ce qu'il a nié. Ils ajoutent « qu'étant mangeurs de viande le vendredi, lecteurs des Écritures en langue vulgaire, soumis à Dieu et non aux Papes^ ils ont i cœur tout ce qu'il a été dit contre cette classe de personnes. > Ils le somment enfin de prouver, à ^l'aide des Ecritures, cette défense qui, si elle existait, leur mériterait toutes les

puif Moin

peines prëcîtées par le moine et mf me la potence. • Que le talion lot soit applique, dirent-ils enfin, car il faut que justice se fasse. >

La séance fut reprise après midi et buit témoins cornparurent. Le moine, ne les connaissant en aucune façon, les récusa. Le lendemain, il en vint six autres, qui déposèrent eu faveur des Bernois. Le moine ne fit qu'expliquer ses paroles dans le sens de l'interrogatoire. Farel se leva et commença la dispute contre Furbity. Elle durait depuis deux heures, sans que rien fût termine. C'était le ,29 janvier. L'afTaire fut remise au lendemain. Viret vint se ùndrc à Farel et, pendant quatre heures consécutives, le nnoine soutint la lutte. Les auditeurs étaient las; ils proposèrent un répit jusqu'à trois heures de l'après-midi; d'autres opinèrent pour que le débat fût rerais à un autre

^V Cet interrogatoire eut naturellement un grand reten- ^^tissement dans la ville. Il en résulta des luttes partielles, ^ dans lesquelles le sang coula... Il y eut même une victime- Nicolas Berger fut frappé d'un coup de poignard en sa boutique, au Perron. Claude Pennct, signalé comme étant l'auteur de ce criuie, fut saisi et exécuté. Il tardait aux députés bernois de remporter la victoire. Le 10 février, ils revinrent à la charge, disant que ces lenteurs leur occasionnaient de grandes dépenses, et qu'il fntlait en finir au moins sur trois points : la condamnation de Furbity, le paiement de la dette et la concession d'un lieu convenable oii quelqu'un des leurs pût prêcher librement leur doctrine (1).

Le lendemain de cette sommation, les députés fribourgeois se présentèrent à leur tour au Conseil, porteurs d'une missive de leur gouvernement. Les magistrats do

(I) Rcpstri.' du CunF,L-i1. 10 rilvtiur lS-11.

cette Tille se plaignaient de la violation des droits de révêqoe et des actes publies d'un calte qui n*était pas autorisé par les anciens statuts (1). On leur répondit < avoir

07 la charge d'iceulx, faire les très-humbles remerciations et après, que touchant nostre façon de vivre en nostre foy^ nous en havons faict des edys et status entre nous, des queulx havons plusieurs fois escript à Leurs Excellences, et maintenant sommes encore en ceste entière volonté de demorer et vivre jouxte iceulx et faire nostre pouvoir à la maintenir; priant Leurs Excellences prendre les choses à la bonne part. >

On voit percer dans ces paroles l'embarras des magistrats de Genève, qui se sentaient violentés par les Bernois et tiraillés par les Fribourgeois. Malheureusement ils subissaient la loi du plus fort.

Pour apaiser les Bernois, il fut décidé que Furbity leur ferait publiquement une réparation d'honneur. Il y consentit lui-même, en déclarant qu'il s'en rapportait à la sagesse des magistrats, et que d'ailleurs, si on lui permettait de prêcher le dimanche suivant, il ferait des excuses qui apaiseraient les Bernois, et qu'il donnerait à ce sujet des explications dont ils auraient lieu d'être satisfaits.

Les Bernois exigèrent un procès-verbal et une déclaration de culpabilité du moine Furbity, comme s'il eut avoué lui-même six des griefs mis à sa charge. Ils voulurent donc qu'on le forçât à déclarer en chaire qu'il retirait les propositions dans lesquelles il avait dit des choses contre Dieu et les Saintes-Écritures. Michel Sept, syndic, signa cette pièce.

Le dimanche suivant, le peuple était rassemblé au son de la grande cloche, à Saint-Pierre, et les députés bernois

i\) RrpLstrr (lu Conseil, Il févrior 15114.

Avaient pris place. Us s'attendaient, sans doute, à jouir d'un complet triomphe.

Furbity paraît. On lui remet la formule de rétractation écrite, qu'il doit lire. A peine l'a-t-il parcourue qu'il s'indigne du rôle humiliant qu'on lui impose. On demande de lui qu'il déclare qu'il a prêcbd coutre Dieu et les Saiutes- Ëcritures, ce dont il doit faire amende honorable, en rétractant ses propositions outrageantes pour Leurs ExcelleDces.

Un homme d'honneur ne pouvait accepter ce rôle humiliant. Furbity avait la conscience de n'avoir rien dit contre Dieu et la Sainte -Écriture. Âusiji, piile et défait, il traverse la nef et monte en chaire. Là, tout son courage lui revient; il fait le signe de la croix et commence à parler.

« Ce n'est pas ce qu'on exige de vous, lui crie-t-on; lisez ou descendez. •

Il comprend qu'on veut l'avilir; aussitôt il quitte la chaire. Des fanatiques se jettent sur lui, le renversent et l'eulralneut dans la prison de la Cité, oii on le garrotte, eu lui déclarant qu'il y restera jusqu'à ce qu'il avoue sa faute.

■ Furbity avait prêché ce que son Église enseigne et ce

• que ses maîtres lui avaient appris. Pourquoi vouloir

• qu'il rétractât ce qu'il croyait? > dit sagement le ministre Martin, dans le récit qu'il fait de cette étrange scène (1). Elle se passait le 15 février i:j3i. Voilà donc Furbity condamné à la prison, et mis dans les cachots les plus profonds, pour avoir prononcé en chaim le nom de quelques hérétiques.

L'emprisonnement de Furbity montre en quelles mains résidait le pouvoir à Genève, en 1534. Ce n'étaient plus les magistrats qui gouvernaient. Leur autorité n'était

(I) Le jubik' .!,■

I, p»gt io.

que nominale. Ils avaient beau colorer leur lâcheté d'une apparente légalité, les vrais maîtres de la situation étaient les Commissaires de Berne. — Le Conseil tremblait devant eux, à cause de la pénurie d'argent, qui ne lui permettait pas de solder la dette.

Il en résulta bientôt un nouvel envahissement qui tourna au profit des Réformés.

Jusqu'en 1534, les députés bernois, malgré toutes leurs sollicitations, n'avaient pas obtenu de lieu public pour l'exercice de leur culte. Ce n'est pas que les magistrats en charge tinssent du fond de leurs entrailles à leur foi, mais ils redoutaient une explosion populaire, s'ils accordaient une église aux novateurs.

Nous en trouvons la preuve dans la réponse faite, le 13 février 1534, par le Conseil aux députés bernois, qui étaient revenus à la charge.

« Nous vous prions, dirent-ils, de trouver bon que nous

• n'ayons pas d'autre prédicateur en notre ville que celui

• du Carême, qui cherchera à contenter tout le monde. Si

• nous recevions un des vôtres, notre peuple pourrait » s'irriter contre nous et se laisser entraîner à des tu- < multes, comme ceux dont vous avez été les témoins (1). >

La cause de la Réforme n'était donc pas véritablement très-populaire à Genève, en 1534. A cette date, elle n'avait pas de chaire.

Cependant, c'était là où les Bernois voulaient arriver. Dans ce but, ils se mirent à épuiser toutes les industries ; prières, supplications, menaces. Ils invoquèrent l'honneur, la conscience, les droits même de la vérité.

La crainte de pousser à bout la population, encore attachée à sa vieille foi, retenait toujours les magistrats.

(1) Registre du Conseil, i3 février 1534.

Le 20 février, voici de nouveau les députés bernois â la porte du CouBeil. Ils viennent ee plaindre du prédicateur du Carême, qui altère la vériié (1).

Les voilà donc se constituant juges de la doctrine et du prédicateur, et pour conclusion, ils demandent une place plus convenable pour leur serviteur (c'est le nom qu'ils donnent à Farel), prétendant que celui où ils se rassemblent était si obscur que le peuple s'en moquait, en l'appelant un bcu de poè't {une ëtable de pourceaux) (2),

Encore une fois il leur fut répondu qu'on était fâcbé de ne pouvoir accéder à leurs vœux, mais qu'on ne pouvait mieux faire (3).

Le 22 février, nouvelles plaintes, nouvelles instances.

C'est ici que nous allons voir faiblir les magistrats de Genève. ■ Ce n'est pas à nous, commencent-ils par dire, à vous accorder une chaire, mais à Notre Prince ou à son Vicaire, qui gouvernent le spirituel. Toutefois (ici perce la crainte), si vous prenez vous-mêmes une place, comme vous êtes puissants, nous ne pourrons ni n'oserons voua résister (4). C'est pourquoi faites comme vous trouverez le mieux. •

Quelle faiblesse ou quelle connivence! Cependant, les Réformés n'osèrent pas tenter immédiatement le coup de main auquel on les conviait. Peut-^tre les députés en référèrent-ils à leur gouvernement, qui envoya, huit jours après, un nouveau message.

Pendant ce temps, Farel était venu porter plainte contre le prédicateur du Carême, prétendant qu'il l'avait insulté en présence du syndic Sept, en l'appelant schisma-

H) Hegîalre du Conseil, W U (1) Iliid., aO févrifr lS3i.

(3) Iblil., 30 fevrii^c tS3t.

(i) Ibid., îi fiiïrior 1534,

tique; de leur côté; les députés bernois appuyaient sa plainte et demandent réparation.

C'était donc un assaut perpétuel. Enfin arrive ce fameux message du 1*' mars, qui énumère pour la dixième fois les griefs de Berne. On s'étonne que les magistrats de Genève soient si peu accommodants pour la cession d'une église.

Et voilà qu'on leur répète : « Nous ne pouvons ni n'osons t le faire. Cependant, puisque vous êtes puissants, si vous t prenez une place où il vous plaira, nous ne pouvons « vous empêcher, car nous ne sommes pas en état de t contredire à votre puissance (1). >

Quel triste langage I Comme il eût été plus noble de dire : < Nous ne pouvons ni nous ne voulons vous accor- • der ce que vous sollicitez, malgré votre puissance. >

N'était-ce pas se rendre complices de toutes les violations et encourager les Réformés? qui comprirent qu'ils n'avaient plus qu'à oser pour réussir-, aussi, sans perdre un instant, le mot d'ordre est donné. Baudichon, Ami Perrin, Bandières et d'autres, se rassemblent; ils prennent Farel au milieu d'eux et se dirigent vers l'église des Cordeliers de Rive.

Le P. Coutelier, prédicateur de la station, venait d'y achever son sermon. A l'approche de la foule, le P. gardien ordonne de fermer les portes de l'église; mais Baudichon et Bandières qui s'étaient glissés dans l'intérieur du couvent, ouvrent la grille, et les gens qui escortent Farel envahissent la nef. Les Cordeliers, craignant quelque profanation, enlèvent le Saint-Sacrement et le transportent dans un oratoire.

Il était temps, car les Réformés se jettent sur l'autel et le dépouillent. De son côé, Farel monte en chaire. En arri-

(1) Regislro du Conseil, 1*' mars 1534.

vant à la dernière marche de l'escalier, il aperçoit ua crucifix. Il le saisit et le brise en face des députés bernois, qui applaudissent à cette scène de dévastation. , La croix, symbole d'amour et mémorial de la charité infinie du Dieu fait homme, brisée et foulée aux pieds! Te! fut le premier acte public de l'inauguration de la Kéforme à Genève.

Cependant, la ville était dans l'agitation. Le lendemain de cette scène, le Conseil des Deux-Cents était assemblé; on y vit arriver une députation composée des principaux catholiques, qui venaient demander, au nom de leurs concitoyens blessés dans leurs convictions, si Farel avait proche par l'ordre du Conseil ou avec son consentement? Citons les noms de ces hommes honorables. Les registres de l'Etat nous les font connaître. C'étaient Nie. Ducrest, les trois Malbuisson, Jean, Pierre, Jacques, Joseph Lect, Ant. Gerbel, Ant. Prodhon, Barthélémy Faulchoo, Ami Adrion, E. Roy, Girardin et Philippe de la Rive.

La question était embarrassante pour les magistrats ; mais voilà qu'au même moment on annonce les ambassadeurs de Berne, qui se chargent de la réponse. • C'est par • l'inspiration de Dieu, disent-ils, que tout a été fait. C'est ■ lui qui a mis au cœur des citoyens de prendre eux-mêmes I la place (1). >

Comme si le but de leur mission était accompli, ils remercient le Conseil d'avoir permis l'occupation du temple avec tant de courtoisie, et ils déclarent qu'ils vont en porter la nouvelle à Berne et dire combien grande avait été la complaisance du Conseil de Genève (2).

Les magistrats s'étaient bercés de la pensée que la concession ne serait que transitoire. Ils prièrent mCme, au

(1) Regiaite Un Conseil, 1 mariil lti34.

moment de leur départ, les dépatës bernois d'emmener avec eux le prédicant Farel, dont la présence était une source de discorde dans la cité ; mais les adroits négociateurs ne l'entendaient pas ainsi. < Prenez garde, répondirent-ils, à la conduite que vous allez tenir, pour que Yous n'ayez pas lieu de vous repentir. Si vous aimez les Bernois, ne soyez pas hostiles à ceux qui professent leurs croyances, pour qu'ils n'aient pas à se plaindre (1). >

Les paroles des députés bernois avaient sur le Conseil une influence magnétique : elles produisaient l'intimidation et la peur. • Puisqu'il en est ainsi, répartirent les syndics, nous enverrons à nos alliés des représentants pour traiter cette affaire. »

En attendant, Farel resta à Genève, nanti d'une recommandation spéciale des Bernois; il continua à prêcher dans réglise des Gordeliers, où l'on commença à voir tour à tour le prédicant et le Cordelier discuter dans la même chaire sur divers points de doctrine. Farel, qui avait une audace sans pareille, alla dénoncer au Conseil son antagoniste comme manquant à la vérité.

Pour cela une députation nouvelle de catholiques vint protester au Conseil contre cette prétention, disant que si Farel était soutenu, le peuple se soulèverait (2)

Bientôt on vit arriver à Genève les députés Fribourgeois, porteurs d'une missive (3). Us venaient se plaindre de ce qu'au mépris de ses engagements, le Conseil laissait les Réformés insulter à la foi catholique. < Puisque, dirent-ils, vous violez vos franchises et vos promesses, nous ne sommes plus liés par notre acte de combourgeoi-

(1) Registre du Consdl, 17 mars 1534.

(2) Ibid. 17 mars 1534.

(3) Ibid. 27 mars 1534.

— «H — tàe, nooB nous retirons. — Voilà vos lettres, nous allons ' en arracher les sceaux (l). •

Le Conseil demanda encore un sursis, protestant que tout ce qui s'était passé à Genève n'était pas son fait, mais celui des Bernois, qu'il n'avait pas pu contredire (2).

Les Fribourgeoîs consentirent à avoir une nouvelle explication, le dimanche après Pâques, à Lausanne.

Farel, loin de céder aux magistrats de Genève qui le prièrent de partir, ne fut que plus ardent dans ses attaques.

A la journée de Lausanne, rien ne fut terminé, mais le 15 mai, les Fribourgeois, voyant que leur influence était paralysée par l'action des Bernois, déclarèrent que l'Alliance était rompue; ils arrachèrent les sceaux qu'ils avaient apposés un an auparavant et réclamèrent le double de l'acte qui restait â Genève.

C'est ainsi que se termina cette Alliance, dont le com' mencement et la fin se lient intimement au triomphe de la

^Béforme à Genève. En naissant, elle avait arraché cette Tille aux prétentions des ducs de Savoie; en expirant, •lie la laissa asservie au joug des Bernois. Leur influence ne tarda pas à se traduire par des actes de brutale hostilité contre les monuments catholiques. Le 24 mai, on vint annoncer au Conseil que les statues qui ornaient le péristyle de l'église des Cordeliers avaient été mutilées pendant la nuit. Les tètes et les mains, séparées du tronc, gisaient dans la fontaine. Le Conseil, attristé, en ordonna la réparation; mais le 12 juin, les mutilations se répétèrent, et les deux anges qui ornaient l'entrée du cimetière de la Madeleine furent renversés (S).

(1) Begblrc du Cunscil, il (S) Iliiit.,99 mars 1S»4.

9) Ibia., 3 3VtU 1834.

Qu'y avait-il d'étonnant? Farel déblatérait contre les images et les statues, et les Réformés crc^yaient faire merveille, en lacérant les unes et en détruisant les autres. A la vérité, les Bernois, auxquels on imputa ce méfait, protestèrent; mais on savait qu'ils en étaient les moteurs.

Un jour, à la suite d'un de ces sermons rempli de diatribes contre les saints, Chaudrard alla frapper de deux coups d'épée le tableau de saint Antoine de Padoue, patron de la confrérie des bouchers de Longemale. Monod raconte que, le soir même, le furieux se tordait sur un lit de douleurs, au milieu des plus violentes convulsions.

L'audace des Réformés allait chaque jour en augmentant Forts de l'appui des Bernois et de l'hésitation des magistrats de Genève, ils comprirent qu'ils pouvaient tout oser. Aussi demandèrent-ils à occuper une des églises paroissiales.

La première qui leur fut concédée fut celle de Saint- Germain (elle est la première qui soit revenue au culte catholique). Lorsque le ministre y voulut pénétrer, une émeute éclata. Des protestations furent portées au Conseil, qui usa de paroles évasives.

Le jour de sainte Anne fut marqué par la dévastation de la chapelle fondée en l'honneur de cette sainte, par Anne de Chypre. Cette fois, les auteurs de la profanation furent punis.

Quant à la prise des autres églises, voici ce que nous apprend l'histoire ; c'est un lamentable récit.

Le 22 juillet 1535, les paroissiens de la Magdeleine s'apprêtaient à célébrer leur fête patronale, lorsque les Réformés s'y portèrent. Se trouvant en nombre, ils envoyèrent un message à Farel, qui était au couvent de Rive, en l'invitant à venir occuper la chaire de cette église. Il allait commencer son prêche, lorsque, s'adressant à ses {auditeurs, il leur dit : • Frères, allons arracher à l'idolâ-

e l'église de ta Magdeleine, • Il part; la foule se presse " sur ses pas. A son arrivée, les prêtres, qui étaient au chœur, désertent le sanctuaire. Les fidèles stupéfaits veulent sortir; on les contraint de rester pour entendre le prédicant.

L'église de la Magdeleine devient chaque jour le théâtre de la même scène. Les magistrats ont beau admonester Farel; il revient toujours avec son escorte.

Le coup avait trop bien réussi pour qu'il ne le tentât pas sur un autre point. Huit jours après, il se rend avec une escorte de 50 hommes armés à Saint-Gervais, où lea catholiques s'apprêtent à lui opposer une vive résistance. La compagnie bernoise fait son œuvre, et voilà Viret qui prend la parole et déblatère contre les reliques et les images. 11 eu résulte une mise au pillage.

Le 30 juillet, les magistrats renouvellent leur défense de parler ailleurs qu'à Saint-Germain.

Le 5 août, on sonne la cloche à la Magdeleine. A ce signal, les Réformes se portent à l'église de Saint-Dominique, où ils brisent une statue de la sainte Vierge, en albâtre, et renversent l'autel.

Il tardait à Farel de monter à Saint- Pierre , et d'y faire sonner la Clémence pour le prêche.

Le 7 août, un dimanche matin, ils s'entendent et il3 vont â la cathédrale. A peine les chanoines ont-ils fiai l'office que Farel paraît et monte en chaire. Le voilà triomphant.

Cependant, les chanoines reviennent pour les Vôpres. Ils chantaient le psaume In exitu Israël, etc., lorsque des bandes d'enfants, lancées par les Réformés, se mettent à contrefaire les chanoines dans leur chant. Ils frappent en même temps sur les sièges des stalles basses et soulèvent les banquettes avec fracas.

Près d'eux étaient, pour les défendre, Baudichon, Miû« gret, dit le Magnifique. Bientôt arrivent Perrin, Vandid, Goulaz et d'autres, qui franchissent le sanctuaire et vont droit à l'autel, où ils renversent les chandeliers, brisent les croix et enfoncent le tabernacle.

Les chanoines elBfrayés leur disputent les vases sacrés ; quelques-uns sortent pour implorer l'assistance de l'autorité. C'est un pôle-môle affreux ; les femmes poussent des cris, le désordre est à son comble.

La cathédrale n'est pas moins polluée , les reliques foulées aux pieds, et voilà la Réforme qui triomphe.

Quelle œuvre 1 Telle est cependant la vérité sur ce triste événement, qui amena la chute du catholicisme à Genève.

A la vue de cette révolution, qui changea la face religieuse de notre pays et y fit triompher le protestantisme, nous nous étions pendant longtemps demandé comment il avait pu se faire qu'un changement si profond se fût opéré sans secousses dans les esprits et les volontés.

Nous restions frappé de la facilité avec laquelle les partisans de la nouvelle doctrine emportaient d'assaut les églises, chassaient les prêtres et détruisaient les autels. Nous vous demandions s'il n'y avait pas un homme de foi et de cœur pour opposer la moindre résistance à ces usurpations.

Il a fallu les derniers événements de Oenève pour nous expliquer ce mystère. N'y avons-nous pas vu les églises prises, les presbytères envahis, sous la protection des gendarmes et l'appui des baïonnettes ? Qu'eussions-nous fait contre la force ? Nous n'avons pu que protester. Ainsi fut-il fait en 1535.

Hélas I il faut le dire, le cœur manqua dans cette circonstance à beaucoup de citoyens qui ne firent pas leur

iBTOir. Les magistrats surtout, sur lesquels on comptait trop, avaient besoin de l'argent de Berne, et ils n'osèrent prendre aucune mesure décisive. Bien plus, ils fayorisèrent les agents des Hauts et Puissants Seigneurs, se contentant de blâmer les actes de vandalisme commis contre les statues et les images (1), et de défendre à Baudichon et à sa bande de pénétrer dans Saint-Pierre.

Une seconde raison contribua â ce triomphe du protestantisme à Genève; ce fut le départ de tous les hommes influents qui, voulant rester fidèles à leur prince-évêque, quittèrent la ville et se retirèrent les uns à Peney, les autres à Annecy, plusieurs â Gex, oii s'était constituée l'Officialité.

Le nombre de ceux qui désertèrent la ville fut si con- BÏdérable que les magistrats s'en alarmèrent. Ils firent une défense à tous les habitants de sortir sans une permission des syndics, sous peine de perdre leurs droits de bourgeoisie (2). Ils allèrent même jusqu'à exiger des fugitifs une déclaration portant < qu'ils renonçaient à leur titre de citoyen ■. Cette mesure, quelque rigoureuse qu'elle fût, n'arrêta pas le flot de l'émigration; car tous ceus qui quittaient la ville croyaient à un prochain retour de l'ancien ordre de choses et à la chute peu éloignée d'un régime dont ils n'étaient pas les partisans. Fatale erreur!

Leur départ fut envisagé comme une trahison, et le g octobre, on publia à Genève une ordonnance par laquelle • on intimait à tous les citoyens, bourgeois et habitants qui avaient quitté la ville, d'y rentrer dans le délai de six jours, sous peine d'être punis comme traîtres à la Mtrie >. Ils préférèrent l'exil à une honteuse soumission.

Leurs biens furent inventoriés et saisis, ponr subvenir aux frais de guerre ; leurs maisons fermées ; leurs femmes et leurs enfants bannis et obligés de sortir de la ville, dans le terme de six heures; on les déclara < traîtres, larrons, brigands, avec lesquels il n'y avait point d'accointements à avoir (1). >

On nous demandera peut-être quels furent ces fugitifs. La liste entière existe .dans nos archives. Voici leurs noms, inscrits sur le rôle des condamnés peneysans :

Michel Guillet, bourgeois; Nicod de Prato, notaire; François Régis, de Saconnex, bourgeois; Claude Baud, citoyen, bourgeois ; Besançon de Mur, François et Nicolas Pennet, notaires; Pierre Malbuisson, drapier; Nicolas Dunand; Jean Odet; Barthélémy Ducret; Dominique Suchet, docteur en droit; Claude Perceval; Besançon Jomal; Rolland Taccon; Mermet des Champs; Pierre Teste-d'Or, notaire ; Loys Pontjal, notaire ; Jean Dumont, chaussetier; Jean Régis, notaire ; Jean de Fabry, docteur ; Claude Dufour, docteur; Pierre Blanchet, docteur; Pierre Bramet, Bernard de La Palud, Pierre de La Craz, notaires. Viennent ensuite d'autres noms de commerçants, comme Jacques Grandchamp, excoffier ; Pierre Verdelet; François de Les Chaux; Claude Vulliand, marchand drapier; Nicolas Griffon, marchand drapier; Thomas Merroné, François Ducrest^ Jean Levrat, chaussetiers.

Outre ceux qui s'étaient réfugiés à Peney, une foule d'autres citoyens avaient gagné les terres de Savoie, où ils avaient des possessions.

L'émigration s'accrut encore par la démolition des faubourgs ; car, au moment où l'on commença à les abattre, Besançon du Mur vint protester contre cet acte de vio-

(1) Registre du GonseU, 15 août 1535.

lence, ajoutant que si le Conseil persistait, il solliciterait, pour lui et 800 citoyens, la pertnission de quitter la ville. On Ini demanda la liste de ces âOO hommes ; il répoodit que ses amis y travaillaient, et qu'au lieu de 800, il en nommerait 1,200 qui étaient prêts à s'expatrier, pourvu que le Conseil leur donnât un sauf-conduit.

Quant aux prêtres, on peut dire que l'élite, sous le rapport de la science, s'était repliée sur Annecy, ainsi que le Chapitre presque en entier.

Parmi ceux qui restèrent à Genève, quelques-uns eurent le courage de soutenir leurs convictions; mais d'autres, habitués à voir la religion respectée jusqu'alors, ne s'étaient pas armés par l'étude pour la défendre. Peu faits à la discussion, ils restèrent muets devant le Conseil des Deux-Cents, où ils avaient été mandés pour soutenir leurs croyances sur la Messe. On voulut les obliger à suivre le prêche; ils répondirent qu'ils préféraient quitter la ville (1). Tous, avouons-le, n'eurent pas ce courage. Il y en eut qui demandèrent un sursis. Il leur fut accordé, à condition qu'ils n'exerceraient plus aucune fonction ecclésiastique.

Nous leur défendons, est-il dit dans le procès-verbal de la séance du 5 avril 153G, de se mêler de dire messe, ^baptiser, confesser, espouser, ou ministrer sacrement qui Goit par ordonnance papale, en tant qu'ils craignent nous 'désobéir. •

A cette époque, la ville était au pouvoir des Réformés. iXeur œuvre avait marché, et le drapeau de Berne flottait sur nos églises et Berne félicitait Genève.

Le souvenir de cette Uévolution, plus politique encore que religieuse, méritait d'être transmis à la postérité.

(1) IS uouibr.' 1S33.

Voici rinscription que Farel fit graver, à cette époque, sur une plaque de cuivre qui figura sur la porte de la Maison de ville jusqu'en Tan 1798, époque où les Français occupèrent Oenève :

Eh l'an 1535,

LA TY&ANNIB DB l'ANTBGHBIST BOKAIK AYANT ±TÈ

ABATTUS BT LA SUFBBSTITION ABOLIB.

LA BBLiaiON 8AINTB DU CHBIST AYANT ÉTÉ RÉTABLIE

DANS SA PUBBTÉ, ET L'ÉaLISB BBMISB EN BON OBDBB PAB UN BIENFAIT

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