Reg. Cons. et Comp. du 13 juin au 9 août
sonnes, « et c'est une occasion de montrer notre charité d'une manière extraordinaire, quoique cette année la Bourse française ait déjà dépensé 108,405 florins en son premier semestre. » Le Conseil décide qu'on fera ce qui! est possible; il ordonne des collectes, fait préparer de bonnes salles à l'hôpital pour « les petites gens, » et invite les particuliers à recevoir en leurs logis les personnes de condition qui se trouvent parmi les confesseurs; enfin, les magistrats choisissent « les plus qualifiés d'entre eux pour aller au devant des proscrits, et, si possible, porter la consolation dans leur àme. » Lorsqu'ils arrivent, tous les citoyens se pressent autour d'eux; mais ils font place aux réfugiés, qui étudient avidement les traits de ces martyrs, dans l'espoir de retrouver parmi eux quelques parents disparus depuis quinze ou vingt années. L'émotion des assistants ne peu! se décrire lorsqu'un père, des enfants, des époux, se reconnaissent et bénissent le Dieu des délivrances ; d'autres s'empressent de consulter les listes de secours de la Bourse française, et entonnent l'hymne d'actions de grâces en lisant les noms de leurs femmes et de leurs enfants paisiblement établis à Genève, à Berlin ou à Francfort. Ces heureux proscrits ne prennent aucun repos, et, la bourse bien garnie, ils continuent leur voyage. La collecte pour ces martyrs s'éleva à 26,500 livres courantes; près de cent cinquante d'entre eux se fixé-
rent à Genève ; les autres furent comblés de bienfaits par les villes réformées de Suisse; en sorte que leur voyage fut, selon leur expression, « un rafraîchissement perpétuel pour leurs âmes, et ils ne pourront jamais assez bénir le Seigneur en se souvenant de leurs frères de Suisse et d'Allemagne. »
Le nombre des galériens qui furent recueillis à Genève dans les deux années de 1715 et 1714 s'élève à 565 personnes. À la même époque, Genève, qui avait secouru les Vaudois du Piémont de la même manière que les Français, reçut la lettre suivante des pasteurs des Vallées (Reg. Comp. 5 février 1751) :
« Les grandes obligations que nos populations vous ont depuis longtemps à cause de votre charitable assiduité à nous protéger el à nous donner toutes les marques d'une affection fraternelle, même à prévenir tous nos besoins, nous touchent de la manière la plus vive. Qui que ce soit de nos membres affligés qui ose s'approcher de vous, est d'abord essuyé de ses larmes, lavé de ses plaies et consolé à tous égards, et ce qui est le plus édifiant, ce n'est pas dans les hôtelleries, c'est dans vos maisons, qu'ils sont traités non comme des étrangers, mais comme des frères, un père, des enfants. On ne saurait assez admirer votre zèle et la piété qui vous anime. — Les pasteurs des Vallées, Appia, Jahier, Léger, Renaidiis. »
Les galériens étaient l'objet des préoccupations les
plus sérieuses des puissances protestantes, et nous terminerons ce qui les concerne par une anecdote assez caractéristique. L'Angleterre les avait maintes lois fait réclamer. Un jour que l'ambassadeur de Guillaume III insistait auprès de Louis XIV pour obtenir le relâchement des galériens, le roi lui dit: Mais, Monsieur, si je demandais à Sa Majesté Britannique la liberté de tous les prisonniers de Newgate, me Taccorderait-i!? — Sans aucun doute, Sire, si Votre Majesté' les réclamait comme ses frères.
Les humiliations politiques et les périls nationaux aggravèrent encore la position de Genève. Louis XIV voyait de très-mauvais œil les facilités et les secours accordés à l'émigration réformée; il était irrité contre ce petit peuple qui favorisait ainsi l'établissement des réfugiés dans les pays du Nord.
Les résidents français de Genève et de Soleure, d'îberville et Tambonneau. faisaient des rapports circonstanciés à Louvois, et bientôt de Versailles arrive à l'adresse des Genevois une dépêche ainsi conçue : « Vous déclarerez aux gens qui gouvernent «Genève, qu'ils doivent faire sortir de leur ville tous -» mes sujets de la religion prétendue réformée. Ne » manquez pas de me faire savoir la résolution que » ces magistrats ont prise, afin que je règle ma « conduite sur la leur. »
Ces menaces étaient trop formelles pour permettre
l'hésitation ; aussi les magistrats ordonnèrent-ils le départ immédiat de 2000 réfugiés. Le résident écrivit une lettre favorable à Paris; mais le lendemain la scène change, il se présente furieux devant les autorités genevoises : « Messieurs, quelle conduite est la » vôtre ! Dans l'après-midi vous faites sortir publique* » ment les réfugiés, et durant la nuit vous rouvrez » les portes de ia ville, et vous les recevez de nou- » veau dans vos demeures! Je vais incontinent man- » der ces détails au roi mon souverain. »
La réponse ne se fit pas attendre; elle se terminait par ces mois : « Dites à ces Messieurs de Genève qu'ils » se repentiront bientôt de m'avoir déplu. Jevaispreu- » dre les plus justes mesures pour leur faire connaî- » tre mon ressentiment. »
Les menaces ne tardèrent pas à se réaliser. M. de Passy, intendant du pays de Gex, interdit le commerce des grains; il s'empara des dîmes et de la juridiction d'un village genevois enclavé dans le territoire français. Aux réclamations des magistrats il répondit (20 mars 1685): «Si vous me faites la » moindre opposition, sachez que le roi a 9000 » hommes sur la Saône, qui seront dans un moment » ici! Avis à vous, Messieurs de Genève! »
Les magistrats consternés décidèrent que désormais on ne recevrai! plus de nouveaux proscrits. On mit à sec les bateaux du Rhône qui servaient à leur
passage; on sévit contre les délits d'hospitalité dénoncés par le résident. Mais pour concilier la nécessité politique et les sentiments religieux des citoyens, les autorités genevoises fermèrent les yeux sur les contraventions journalières commises en recevant de nouveaux proscrits. Ils arrivèrent aussi nombreux qu'auparavant; seulement leur séjour fut entouré de sérieuses précautions pour sauver les apparences aux yeux de l'ombrageux fonctionnaire.
Il fallait d'aulre part songer à la défense.
Au mois de janvier 1686, MM. de la Rive et Pictet sont envoyés à la Diète des quatre cantons évangéliques (Berne, Zurich, Baie et Schaffhouse). Les Suisses, fidèles à leur vieille devise : « Qui touche Vun, louche Vautre, » déclarent qu'ils sont prêts à soutenir leurs alliés de Genève dans l'exercice de l'hospitalité chrétienne.
Les députés genevois pensent qu'un corps de 4000 hommes est suffisant pour défendre leur ville contre une puissante armée,... Genève ayant déjà dans ses murs un nombre égal de gens en état de porter les armes. « Mais, ajoutent-ils, pour le présent, tout se- » cours serait importun et même dangereux ! La pro- » messe des confédérés nous suffit. » Bientôt la situation s'aggrave: des renseignements officieux, venus de Paris, annoncent que la violation du territoire genevois est le prélude des plus graves difficultés.
Louis XIV songe à rompre les huit conventions ou traités qui, de 1556 à 4 658, ont uni la France et les cantons helvétiques.
Des députalions, dont les principaux chefs sont Ami Le Fort, de Genève, et H. Escher, de Zurich, se rendent à Paris pour remédier à ces lamentables incidents. Les envoyés helvétiques et genevois sont fort mai reçus. Pendant plusieurs mois ils sollicitent en vain une audience du roi. Leur âme est navrée, lorsqu'ils apprennent que le Parlement de Dijon, influencé par les chanoines voisins, doit prononcer sur la validité de ces actes internationaux; ils sentent que tout espoir est perdu, et ils se retirent en échangeant les plus aigres paroles avec les ministres du roi. A M. de Croissy, qui annonce que les chanoines de Dijon proposent de biffer le traité de 1564, Le Fort répond : « Monseigneur , les rois, comme les derniers gueux, doivent un jour rendre compte des traités et des contrats qu'ils ont faits. » Et dans l'audience de congé, Louvois doit entendre ces fières observations: « Nous sommes bien sincèrement marris (dit H. Escher, de Zurich) des dispositions du roi à notre égard, surtout en voyant qu'en matière de traités, on fait plus de cas de l'avis de vingt-cinq chanoines, que de la parole d'un corps de plusieurs milliers d'alliés les plus fidèles de cette couronne. Sa Majesté devrait se rappeler le sang versé par les
Suisses pour le service de ses États, lis continueront à observer fidèlement leur parole, tant qu'où n'en viendra pas à une rupture ouverte; mais ils couvriront leurs aliiés de Genève de la protection de leurs armes, s en remettant à la divine Providence pour F issue de la guerre. »
Louis XIV parut frappé de cette conduite. Le courage de ce petit peuple qui s'exposait à la ruine pour maintenir le droit d'asile, fit impression sur son esprit. Ses dociles agents laissèrent en repos les Genevois; plus tard, ce monarque reçut très-favorablement les ambassadeurs de notre République, et dèslors la vallée du Léman a pu recevoir paisiblement les victimes des diverses révolutions politiques ou religieuses qui ont agité le continent européen.
La grande émigration de l'édit de Nantes fut à peu près terminée vers 1750. Genève avait acquis 4000 nouveaux citoyens, dont plusieurs se distinguèrent dans les carrières lettrées. 3Iais le plus grand nombre des réfugiés conservèrent leurs anciennes professions, et donnèrent un large développement à l'industrie et au commerce de leur nouvelle patrie.
Sous le règne de Louis XV et de Louis XVI. les Genevois s'intéressèrent constamment au sort de leurs frères de France, et leurs efforts ne furent pas sans influence pour radoucissement des décrets qui les proscrivaient. Deux ecclésiastiques, MM. Vernet et
Moultou, se sont surtout distingués dans cette noble mission. Moultou se trouvait en rapport avec la famille de Montclar, dont le chef, procureur du roi en d764, avait déterminé l'expulsion des jésuites. D'autre part, une dame de haute naissance et, de grands talents, la duchesse de ia Roehefoticault d'Anviile, honorait ces deux pasteurs de son amitié, ils résolurent de plaider activement la cause de leurs coreligionnaires. La tâche était rude, voire même périlleuse. En effet, vers 1760, si Ton ne bannissait plus les protestants, leur sort n'en était pas moins lamentable.
Les hommes qui rejetaient l'autorité du pape étaient encore emprisonnés et confondus sur les galères du roi avec les voleurs et les assassins; leurs femmes étaient ensevelies dans des cachots infects, et leurs enfants, élevés par des moines, apprenaient, de par le roi, à maudire sur la croix de Jésus le souvenir et la religion de leur père et de leur mère. Les montagnes de France recélaient encore dans leurs déserts des populations désireuses de servir Dieu en esprit et en vérité, et les troupes royales faisaient feu sur ces rebelles comme sur les plus dangereux brigands de grands chemins; puis les hauts dignitaires de l'Église romaine louaient et bénissaient Dieu lorsqu'ils recevaient ces lugubres et sanglants rapports !
Si les réformés souffraient durement des abus du
fanatisme, ils n'étaient cependant pas seuls à en gémir : sur divers points de la France, les chanoines et les prieurs traitaient leurs ressortissants comme vassaux et serfs taillables et corvéables à merci; les emprisonnements el les confiscations s'opéraient sans enquête judiciaire, à la demande des seigneurs ecclésiastiques, et la voix des catholiques opprimés était aussi soigneusement étouffée que les plaintes des prolestants eux-mêmes.
En vain, quelques personnes aussi hardies que généreuses, s'efforçaient de parvenir jusqu'aux oreilles du roi: nulle réclamation n'abordait le trône qu'après avoir passé par le confessionnal. Des mémoires retraçant ces iniquités étaient imprimés, mais ils demeuraient sans résultats, leurs auteurs n'ayant pas le taient qui fixe l'attention des foules, ou l'influence sociale qui force l'opinion publique à se prononcer. Dans les hautes sphères de l'intelligence on frappait de rudes coups sur la superstition et sur l'autorité romaine; mais le but était la démolition des croyances religieuses: la liberté de conscience, le droit de conserver sa foi et de la publier, restaient inconnus sur la terre de France, et, il faut le dire, la plus dédaigneuse indifférence accueillait les faits qui transpiraient dans le public et les bruits lointains des persécutions religieuses; le genre même de leur crime rendait les victimes odieuses au grand nombre, et
ridicules aux yeux de ceux-là seuls que leurs opinions avancées eussent pu appeler à les défendre.
Tout d'un coup, en face de ce dédain matérialiste des philosophes, de ces juges qui punissent le délit de culte par l'exil, les galères et la potence, de ces parlements qui laissent passer la justice de Rome, de ces ministres d'Étal qui s'inclinent devant elle, el de ce royal libertin qui échange des billets de galère contre des billets de confession, se lève un homme à la fois historien, philosophe, poète et satirique, qui possède la réputation la plus étendue, le crédit littéraire le plus incontesté, qui correspond avec tous les souverains de l'Europe, que les papes tolèrent, lors même qu'il foule aux pieds leur dogme et leur puissance; un homme dont tous les journaux, tous les salons, toutes les académies, tous les théâtres, tous les peuples se disputent les écrits; el à cet homme il monte au cœur de descendre dans la lice et de prendre en main la cause de la liberté religieuse. Cette résolution adoptée, il met au service de son œuvre toute son immense influence, une persistance qui n'est égalée que par son infatigable activité , el il ne s'arrêtera que lorsqu'il aura fait réprimer les excès du fanatisme par les mêmes lois et par les mêmes tribunaux qui naguère les sanctionnaient.
L'influence des Genevois fut manifeste dans ces résolutions de Voltaire. Un homme, si grand que soit
son génie, peut-il échapper à l'influence exercée par le milieu dans lequel il passe ses jours? Voltaire, dans la société matérialiste de Paris ou de Berlin, eût sans doute continué ses pamphlets moqueurs contre le fanatisme de Rome; mais aurait-il joint Faction à la parole?... Aurait-il pris la défense des Calas, des Sirven, des galériens protestants? Au milieu des fêtes scandaleuses de ces cours, la nouvelle des supplices infligés aux réformés français serait-elle seulement parvenue à ses oreilles? Aurait-il rencontré ces Genevois, fils de réfugiés ou réfugiés eux-mêmes , qui surent faire vibrer les cordes les plus sympathiques de son âme? Voltaire, si impressionnable, ne fut-il pas ému d'entendre répéter les détails des misères éprouvées par les fugitifs de la Révocation? Les papiers de famille contenant ces horreurs que les enfants des martyrs lui communiquaient, n'enflammèrent-ils pas son courage et sa persévérance? Et quoi de plus naturel que le projet de délivrer l'Europe du fléau des persécutions religieuses fût conçu sur le seuil même de la grande hôtellerie où se réfugiaient, depuis un siècle, les victimes de toutes les persécutions?
Ces considérations générales sont appuyées sur des faits positifs. M. Moultou communiquait au philosophe les mémoires en faveur des protestants que lui envoyait M. de Montclar, et la duchesse d'An ville les remettait à M. deChoiseuI.
Les dénonciations contre les réformés suivaient la même filière, et des pamphlets, où toutes les passions de 1685 se reproduisent en 1760, sont remis par Voltaire à M. Moullou, avec ces mots caractéristiques : « J'envoie à mon cher philosophe le persifflage qu'on a répondu au persifflage du clergé. » Ce travail diplomatique, en faveur des réformés de France, durait depuis deux années, lorsque le procès des Calas, dont Voltaire fut informé par MM. Moultou et de Végobre, fit éclater la passion de la liberté de cons cience chez le grand écrivain, et fut pour lui l'occasion d'une gloire immortelle. Voici comment Voltaire fut instruit de cette horrible affaire. M. de Végobre, descendant des premiers réfugiés de la Révocation, faisait une visite à Ferney: « Eh bien! mon cher huguenot, vous avez une figure de circonstance; qu'y a-t il de nouveau?» — « Du nouveau? II arrive la plus horrible histoire que les fastes judiciaires puissent enregistrer! » — Quoi donc? Racontez vite! » — « Il existe à Toulouse une famille de réformés, digne de considération, et possédant une position honorable. Ils se nomment Calas. Un des fils s'est fait catholique, et le père, quoique sincèrement affligé de son changement de religion , lui a continué sa pension ali-
1. M. de Végobre fiîs, de qui nous tenons ces détails, a été durant toute sa vie le protecteur zélé de ses coreligionnaires français, et l'un des membres les plus respectables et des plus actifs de l'Eglise de Genève.
mentaire. Le frère aîné mène une vie désordonnée: il hante les salles d'armes et les billards, et se tient dans un état d'ivresse à peu près continuel , et comme il est criblé de dettes, son père refuse d'apaiser ses créanciers et de lui donner les moyens de continuer ses désordres. Dès-lors une exaltation furieuse s'est emparée de ce jeune homme: il a lu des ouvrages qui font l'apologie du suicide, et un jour on a trouvé ce malheureux pendu à la traverse d'une porte. Aussitôt le bruit s'est répandu que son père l'avait pendu lui-même, parce qu'il avait manifesté le désir de se faire catholique: son père, pauvre vieillard de soixante-neuf ans! faible, infirme, fort incapable de soulever seulement le corps géant de son fils, dont la taille dépassait six pieds! Pour corroborer cette accusation, la confrérie des pénitents blancs a fait célébrer des messes pour le repos du défunt; on a exposé une peinture qui le représente tenant d'une main la palme du martyre, et de l'autre la plume qui devait signer son abjuration ; on a fait courir le bruit que les réformés assassinent fréquemment en secret ceux de leurs enfants qui veulent passer au catholicisme. Bref, on a si bien fanatisé la population de Toulouse, qu'elle a demandé à grands cris la mort du vieux Calas; c'est un magistrat, nommé David, qui a conduit le procès, et malgré toutes les invraisemblances, les absurdités accumulées dans cette affaire, le malheureux a été dé-
claré coupable, condamné au supplice de la roue et exécuté le 9 mars dernier! Il est mort comme un manyr, protestant de son innocence et pardonnant à ses juges qui, sans doute, disait-il, avaient été égarés par de faux témoins... Sa femme et ses filles étaient également accusées de ce meurtre: on a pourtant reculé devant l'idée de les mettre à mort; on leur a rendu la liberté. »
La tâche qu'il venait de prendre était lourde et dangereuse : il fallait combattre et réduire au silence une magistrature puissante, un clergé fanatisé, des préjugés les mieux enracinés peut-être entre tous. Mais les obstacles ne firent qu'exciter l'ardeur du philosophe. Il intéressa à cette cause le duc de Choiseul, ministre du roi; il écrivit à tous les grands personnages sur lesquels il pouvait avoir quelque influence; la duchesse d'Anville étant venue à Genève consulter Tronchin, celui-ci, d'accord avec Voltaire, dirigé par Moultou, la gagna entièrement à la cause des Calas. Enfin, la révision du procès commença : Voltaire se fit remettre les longs et diffus mémoires des avocats qu'il transformait en pages brèves, concluantes, étincelantes d'esprit et d'éloquence. Il remplit les journaux des détails de cette affaire, multiplia les brochures, tint en haleine l'opinion publique, écrivit à tous les souverains. Enfin, au printemps de 1766, après quatre années d'efforts et de travaux dont Ferney fut
le centre, et Voltaire le directeur, l'arrêt qui condamnait Calas fut cassé, et son innocence reconnue; l'accusateur David, accablé sous le poids de la réprobation universelle, perdit la raison; le roi, cédant à l'entraînement général, accorda 56,000 livres à la veuve du martyr, et les Français reçurent de Voltaire une des plus hautes leçons qui aient jamais frappé le cœur d'une nation.
M. Moultou avait été pour Voltaire un collaborateur infatigable; aussi Voltaire voulut qu'il eût les prémices du succès, et lorsque le Conseil du roi, en 1765 , se montra favorable à la révision du procès, le grand athlète de la liberté de conscience écrivit à Moultou la lettre suivante :
« Samedi, \ 2 mars 1765. C'était un bien vilain jour pour moi, Monsieur, que celui où j'étais à Ferney quand vous me faisiez l'honneur de venir aux Délices; mais c'est un bien beau jour, malgré la bise ou la neige, que celui où nous apprenons l'arrêt du conseil et la manière dont le roi a daigné se déclarer contre les décrets fanatiques qui voulaient qu'on abandonnât les Calas. Nous devons beaucoup à M. le duc de Choiseul et à M. le duc de Praslin. Le règne de l'humanité s'annonce : ce qui augmente ma joie et mes espérances, c'est l'attendrissement universel dans la galerie de Versailles; voilà bien une occasion où la voix du peuple est la voix de Dieu ! Je parie
que vous avez pleuré de joie en apprenant cet heureux succès. »
En même temps que Voltaire travaillait à la réhabilitation des victimes individuelles du fanatisme, il s'occupait le plus activement que possible de la réintégration de tous les protestants de France; il faisait agir tous les ressorts d'une spirituelle diplomatie. On lui remettait des mémoires très-instructifs sur ce sujet; il répondait : « Ces ouvrages feront du bien dans quinze ou vingt ans, mais aujourd'hui il s'agit d'obtenir la protection de Mme de Pompadour; le grand point est d'intéresser son amour-propre à faire autant de bien à l'État que Mme de Maintenon a fait de mal. Je répondrais bien de sa bonne volonté et de celle de MM. de Choiseul et Praslin; mais, avec tout cela, cette tolérance ne serait pas encore accordée, tant il est difficile de changer ce qui est une fois établi. C'est assurément une très-belle entreprise, et je mourrais tranquille si j'avais mis une pierre à cet édifice. — Nous raisonnerons de tout cela avec M. Moultou, l'homme que j'estime le plus, et en qui j'ai la plus grande confiance. »
Deux ans plus tard, Voltaire écrit à Moultou dans un accès de découragement. « 1766. Mes yeux lisent en pleurant cet amas d'horreurs rapportées dans le livre que vous m'envoyez. En vérité, cela rend honteux d'être catholique; je voudrais que de tels ou-
vrages fussent entre les mains de tout le monde, mais l'opéra-comique l'emporte, et presque tout le monde ignore que les galères sont pleines de malheureux condamnés pour avoir chanté de mauvais psaumes. Hélas ! il me paraît difficile d'avertir que les fruits d'un arbre sont mortels sans faire sentir aux esprits exercés que l'arbre est d'une bien mauvaise nature, » L'année suivante, Voltaire charmé de l'expulsion des jésuites hors de toutes les terres de la domination espagnole , voudrait que ce grand travail fût couronné par la rentrée en France des protestants, laquelle semblait avoir quelques chances de succès (24 avril 1767). « Voilà deux grandes nouvelles, mon cher Monsieur; voilà une espèce de persécuteurs bannie de la moitié de l'Europe, et une espèce de persécutés qui peut enfin espérer de jouir des droits du genre humain que le Père Lachaise et Michel Letellier leur ont ravis. Il faudrait piquer d'honneur M. Maupeou; je réponds bien de MM. de Choiseul et Praslin; mais, dans une affaire de législation, le chancelier a toujours une voix prépondérante. Mme la duchesse d'Anville est à la Roche-Guyon; mais écrivez-lui ; flattez la grande passion qu'elle a de faire du bien, qui vous est commune avec elle; elle est capable d'aller exprès à Versailles. Le succès d'une pareille entreprise rendrait le roi Louis XV chéri de toute l'Europe. Est-il possible que les Turcs permettent aux
chiens de chrétiens de porter leur Dieu dans les rues, de chanter 6 filii, 6 filiœ à tue-téte, tandis que les Welches ne permettent pas à d'autres Welches de se marier? La conduite welche est si folle et si odieuse qu'elle ne peut pas durer. — Je vous embrasse tendrement. »
Si les démarches des deux amis , le philosophe incrédule et le philosophe chrétien , ne purent amener encore un triomphe complet de la liberté religieuse en France, du moins bien des injustices isolées furent réparées grâce à leur zèle. Ainsi, le 4 3 décembre 1769, Voltaire écrivait à Moultou : « Je vous fais compliment de vos deux galériens mis en liberté; si c'est par Mme d'Anville que vous êtes parvenu à cette bonne œuvre, cela prouve qu'elle a du crédit auprès de M. de Saint-Florentin; si c'est par vousmême, vous ferez casser la révocation de l'édit de Nantes. »
Enfin, six ans plus tard, la cause de la tolérance avait fait de sérieux progrès, puisque (9 août 4 775) Voltaire pouvait écrire : « L'archevêque de Toulouse a parlé il y a quelque temps des mariages protestants, et il a montré dans ses propos autant de tolérance que de politique. M. Turgot est en train de rendre les plus grands services à la nation et à la raison ; sa sagesse et sa bienfaisance s'étendent jusque sur nous, pauvres habitants isolés du mont Jura.
Attendez-vous, vous autres Genevois, aux choses les plus agréables, c'est tout ce que je puis vous dire. Ceux qui vous mandent que le clergé français n'a jamais eu plus d'activité et de crédit se trompent de moitié; ils n'ont raison que sur l'activité. — Je vous embrasse avec tendresse et joie, quoique fort malade. »
Dès ce moment, en eflet, on put prévoir en France que l'heure allait sonner où la liberté de conscience devait rentrer sur ce sol qu elle avait quitté depuis si longtemps : le principe en était décidément inoculé à la nation; il ne restait plus qu'à en développer les progrès et la pratique, en se résignant aux lenteurs inséparables d'une semblable révolution. Toutefois, ces relards empêchèrent les ardents promoteurs de la tolérance de contempler le résultat de leurs efforts : avant-garde dans la lutte, ils succombèrent avant de voir leur drapeau fixé dans la place conquise, mais en emportant l'assurance qu'ils seraient victorieux. — Heureusement les ministres d'Etat ne songeaient point à revenir en arrière; Rulhières et Malesherbes mirent à cette cause le plus sérieux intérêt. Dans le but de s'entourer de toutes les lumières possibles ils s'adressèrent à Genève, et le professeur Jacob Vernet fut chargé de répondre à cette question venue de Versailles : « Que doit-on, que "peut-on faire actuellement en faveur du protestantisme français ? » Le mé-
moire que Vernet rédigea à cette occasion fut trèsgoûlé parles hommes placés alors à la tête des affaires en France, et en 1788, Louis XVI, écoutant les inspirations de son cœur généreux, termina l'ère des persécutions anti-chrétiennes sur le sol français, en signant l'acte qui rendait la liberté religieuse et la sécurité personnelle aux réformés de son royaume.
Pendant la révolution, les rapports entre les réformés de France et Genève furent forcément interrompus, mais ils se renouèrent d'une manière intime lorsque Genève fit partie de l'empire napoléonien. Le concordat avait rendu la paix aux Églises françaises; Napoléon était nommé empereur; on préparait les cérémonies du sacre. Les présidents des consistoires de France furent invités à ces cérémonies. L'Église de Genève choisit pour député son vénérable doyen, M. Ami Martin. Il se rendit à Paris en décembre 4 804, et les pasteurs français choisirent à l'unanimité M. Martin pour présider la députation. Il voulut refuser par modestie; on lui répondit : « C'est un juste hommage que nous sommes heureux de rendre à la ville qui se trouve à la tète du protestantisme de France. » Les pasteurs assistèrent au sacre dans leur costume ecclésiastique. Ils avaient discuté un point fort délicat . — Que feraientils si on les forçait à s'agenouiller à certains moments des cérémonies romaines? Us résolurent de s'y refu-
ser et de sortir du temple, quelles que fussent les conséquences de cet acte.
Le grand-maître, informé de cette affaire, trancha la difficulté en déclarant qu'on se bornerait à se tenir assis ou debout.
Dans la cérémonie du sacre, le 2 décembre, l'enthousiasme fut au comble, lorsqu'enfacedu pape Napoléon jura de respecter la liberté des cultes.
Cinq jours plus tard, l'empereur devait recevoir, dans la grande salle du trône, les députations des ordres de l'État et des puissances alliées. M. Martin avait un ardent désir déparier à Napoléon, de le remercier de ses engagements envers l'Église. Dans ce but, il composa un bref discours dont chaque phrase était une pensée; il le communiqua à ses amis genevois, très-haut placés dans l'administration, à MM. Pictet, Mestrezat et Le Fort, qui approuvèrent son projet, tout en lui déclarant que c'était un travail inutile, vu que nul discours ne serait prononcé, l'empereur devant adresser seulement quelques brèves paroles aux plus hauts dignitaires.
La cérémonie eut lieu le 7 décembre; Napoléon était sur son trône, dans la grande galerie du Louvre ; à droite et à gauche s'étendait un vaste demi-cercle formé par les illustrations civiles, politiques et militaires du temps.
M. Martin prie ses collègues d'attendre que la
foule soit un peu écoulée; il s'aperçoit qu'eu effet on ne prononce aucun discours; mais peu lui importe, il a pris devant Dieu sa résolution. Arrivé près de l'empereur il s'arrête, s'incline, et bravant toutes les lois de l'étiquette : Sire! dit-il à haute voix. À ce mot, Napoléon rejette la tête en arrière et fait un geste énergique pour lui imposer silence; un murmure désapprobateur s'élève dans l'assemblée, mais M. Martin, calme et digne, attache son regard sur l'empereur. Celui-ci, frappé de cette vénérable figure, de ce sévère costume qui tranche avec la splendeur de son cortège, fait un signe d'assentiment, et, à la stupéfaction des hauts fonctionnaires, le vieux pasteur lui adresse ces paroles :
« Sa Majesté vient de remplir le vœu que formaient depuis longtemps les Églises réformées de France, celui de pouvoir porter aux pieds du trône leurs hommages et l'expression de leurs sentiments.
» C'est avec une vive satisfaction que nous venons exprimer à S. M., pour nous et pour nos Églises, notre respectueuse reconnaissance de la protection qu'elle nous a accordée jusqu'à présent, et la pleine confiance que nous fondons pour l'avenir sur le serment que S. M. vient de prêter avec tant de solennité, dont elle a voulu que nous fussions les témoins, et par lequel, en s'engageant à maintenir la liberté des cultes, elle donne le calme aux consciences et
assure la paix de l'Église. Nous souhaitons que les Français de toutes les communions, que nous regardons tous comme nos frères, sentent comme nous le prix de ce bienfait ; nous le mériterons par notre gratitude, notre fidélité, notre soumission aux lois, dont nous avons constamment donné l'exemple. Puissent nos prières ferventes attirer sur S. M., sur l'impératrice, sur les princes de la famille impériale, toutes les bénédictions du Monarque du monde ! Puisse S. M., qui a déjà tant fait pour sa gloire, y ajouter bientôt le titre de pacificateur de l'Europe entière, et n'avoir plus qu'à déployer ces vertus qui, en faisant le bonheur des peuples, font la véritable gloire des souverains et font chérir leur puissance ! »
Napoléon, assez mal disposé, comme nous Pavons dit, éprouve bientôt un sympathique intérêt qui se peint sur son visage. A peine M. Martin a-t-il cessé de parler, que, sans nulle préparation, l'empereur prononce cette allocution, qui demeurera un monument immortel dans l'histoire de la religion réformée :
« Je vois avec plaisir réunis ici les pasteurs des Églises réformées de France; j'ai lieu, d'après ce qui m'a été rapporté, de reconnaître la fidélité et la bonne conduite des pasteurs et citoyens de différentes communions protestantes. Je veux bien qu'on sache que mon intention et ma ferme volonté est de main-
tenir la liberté des cultes, que j'ai jurée; l'empire de la loi finit où commence l'empire indéfini de la conscience; la loi ni le prince ne peuvent rien contre cette liberté; tels sont mes principes et ceux de ma maison; et si quelqu'un des princes de ma race, appelé à me succéder, oubliait le serment que j'ai prêté, et, entraîné par l'inspiration d'une fausse conscience, venait à le violer, je le voue ici à l'animadversion publique, et je vous autorise à lui donner le surnom de Néron. »
En exprimant ces nobles pensées, Napoléon était visiblement ému; sa voix vibrante retentissait jusqu'aux derniers rangs de l'assemblée; les assistants manifestaient leur sympathie, et le pasteur genevois recevait en se retirant les félicitations empressées de ses collègues.
« C'est de Genève, disaient-ils, que nous sont venus les messagers de l'Evangile au temps de la Réforme, et c'est encore à un frère de Genève que nous devons aujourd'hui cette solennelle consécration de notre liberté religieuse. »
Tel fut le cordial remerciement des pasteurs français.
Maintenant, laissons les incidents extérieurs de cette scène ; examinons les paroles du député genevois. N'a-t-il pas revêtu la véritable dignité du ministre protestant? Devant le nonce du pape et les
prêtais catholiques, il dit : « Nous souhaitons que les Français de toutes les communions, que nous regardons tous comme des frères, sentent comme nous les bienfaits de la paix religieuse! . . . » A Napoléon, dont la guerre est le but suprême, la passion dominante, il présente ce vœu : « Puisse Votre Majesté, qui a déjà tant fait pour sa gloire, y ajouter bientôt le titre de pacificateur de l'Europe entière! »
Du reste, pas un mot de flatterie: la soumission aux lois, la vérité religieuse, voilà le discours du pasteur de Genève.
Les rapports entre la vieille métropole protestante et l'Église française étaient destinés à prendre un grand développement pendant la période impériale.
Napoléon voulait faire de l'Académie genevoise le séminaire où viendraient étudier et où seraient reçus les jeunes Français voués au ministère évangélique. Le temps lui manqua pour l'accomplissement de ce projet. Pour montrer l'impression que produisit sur le clergé genevois cette espérance , nous allons citer une lettre deM. Picot à M. Pictet-Diodati, membre du Corps législatif.
29 germinal an X. « Notre Genève est distinguée d'une manière flatteuse, d'autant plus, comme vous le dites, qu'on n'a pas sollicité, mais qu'on a laissé agir seulement la force des choses. Certainement, si l'on eût dit, au commencement du siècle dernier, à
l'excellent M. Bénédict Pictet, qu'un jour viendrait où le culte protestant serait mis sur le pied de l'égalité avec le culte catholique, et où personne n'exercerait dans l'Église réformée de la France, agrandie du cinquième de sa surface, des fonctions pastorales qu'il n'eût étudié à Genève, qu'il n'y eût été consacré, et qu'il n'en emportât des certificats satisfaisants, il aurait regardé 1 accomplissement de cette prédiction comme impossible, ou s'il avait eu cette espérance, c'est en répétant le cantique d'actions de grâce du vieillard Siméon qu'il serait descendu au tombeau.»