LA CITÉ DU REFUGE
La Bourse française. — Tableau de la Révocation par un historien catholique, — Fuite et arrirée des réfugiés. — Hospitalité genevoise. — Les galériens protestants. — Dangers courus par Genève. — Services rendus par les pasteurs genevois aux protestants du désert. — Mission de Voltaire. — Influence des Genevois sur le défenseur des Calas. — Moultou et Voltaire. — Jacob Vernes et Malesherbes. — Les protestants français sous l'Empire. — Rôle des pasteurs genevois au sacre de Napoléon. — L'Académie genevoise et les Eglises françaises.
On peut connaître exactement les époques où les persécutions s'exercèrent avec le plus de violence contre les protestants français, en consultant les vieux registres des associations genevoises, chargées de secourir les réfugiés évangéliques. Les sommes considérables correspondent régulièrement au temps où le fanatisme ultramontain se déchaînait sur la terre de France. C'est que les victimes trouvaient à Genève un asile et des secours.
Au seizième siècle, sous François Ier et Henri II ,
Genève donna asile à 40,655 réfugiés, dont 1500 environ se fixèrent dans ses murs. A la saint Barthélémy, 2560 familles arrivèrent en notre ville; 1658 s'y établirent définitivement. Ces émigrations successives nécessitèrent la création d'une administration spécialement chargée de secourir les proscrits français.
Voici l'origine de cette fondation, nommée Bourse française1. « Les persécutions qu'on faisait en France, dans le siècle de la bienheureuse Réformation, ont obligé un grand nombre de fidèles de se réfugier en celte ville, qui était peu en état de les soutenir. En 1545, David de Busanton donna une somme considérable pour soutenir ses malheureux compatriotes. M. de Bèze, qui faisait desvoyages fréquents en France, tantôt appelé par les princes du sang , tantôt pour la consolation de nos frères, reçut de diverses personnes des subsides pour secourir les Français pauvres qui étaient ici ou ceux qui y viendraient. Plusieurs aussi qui avaient apporté du bien dans cette ville, grossirent cette somme par leurs charités. On envoyait encore, de temps en temps, de l'argent de France. M. de Bèze en fut lui seul administrateur pendant quelque temps; mais ses longues occupations, ses voyages fréquents et son grand âge, l'obligèrent à prier
1. Beg. Comp. 26 janvier 1722. Mémoire de Bénédict Pictet sur l'origine et les développements de la Bourse française.
la Compagnie des Pasteurs de lui substituer quelqu'un de leur corps pour présider cette administration, avec quelques diacres de la nation française. La Compagnie fit ce que souhaitait M. de Bèze, et lui donna des successeurs qui se relayaient de six mois en six mois. »
En 1640 le fonds capital de cette bourse montait à 60,172 florins, et sesdépenses annuelles atteignaient environ 8000 florins; les souscriptions particulières des Genevois subvenaient à l'insuffisance de ces ressources. Cette situation financière subit peu de variations jusqu'aux années des grandes misères de la Révocation, où les sacrifices des Genevois dépassèrent toutes les prévisions humaines.
La description des épreuves de nos ancêtres sur la terre de France, après l'abolition de l'édit de Henri IV, n'entre point dans le plan de cet ouvrage; mais les auteurs réformés étant accusés d'exagération dans le récit des violences des ministres de Louis XIV, nous emprunterons la citation suivante à un auteur catholique, le prince Albert de Broglie, dont les nobles sentiments et l'autorité scientifique sont universellement reconnus.
« Tout d'un coup, en pleine paix, on vit une opération d'un genre inouï, qui n'avait pour excuse ni l'appareil de la justice, ni les emportements de la guerre : ce fut une sorte de chasse humaine, une par-
lie de plaisir exécutée par les soldats et les intendants contre les populations réformées de la France. La population elle-même se mit à la poursuite des familles sans défense; on fit un tarif des consciences d'hommes comme des têtes d'animaux.
» On vit, dans un pays qui se vantait de mœurs polies et brillantes , on vit des maisons tout d'un coup mises au pillage; des femmes errantes dans les champs, saisies au fond des bois des douleurs de l'enfantement; des bandes de prisonniers traînés, la corde au cou, d'un bout du royaume à l'autre; de vieux militaires accouplés à des assassins sur les galères. — On obtint un grand nombre de conversions par l'envoi des dragons dans les familles protestantes. II y en eut beaucoup qui fléchirent devant les tourments; mais qui les en blâmerait? — N'a-l-on pas infligé aux protestants une torture qui fait tressaillir l'impassible fermeté du sauvage. . . On leur a enlevé leurs enfants. . . Oui, on a arraché du sein de la mère ces objets faibles et précieux qui tiennent à tout notre être par les liens précieux de l'amour et du devoir. — On a renfermé les enfants dans les couvents, on leur a enseigné à maudire leurs pères. — Ah î quand je lis dans l'histoire que nos adversaires protestants ont failli devant cet effroyable déchirement de toutes les
fibres du cœur dans la pleine liberté dont nous
jouissons, je prie Dieu d'épargner ces redoutables
épreuves à ia faible mesure de foi qu'il a daigné nous accorder. »
Qui s'étonnerait de voir un grand nombre de familles vacillant dans leur foi ou contraintes par les dragonnades, se convertir au catholicisme? D'autres évilèrent la persécution en changeant de séjour et en s'abstenant de toutes manifestations religieuses; mais un grand nombre de réformés français sortirent du royaume, et l'on vit, durant quarante années, des individus et des familles déserter les villes et les campagnes, abandonner les fermes, les châteaux, les fabriques et les comptoirs, délaisser la pratique du droit, le cabinet du médecin, le presbytère, la salle d'école et les chaires académiques, pour aller sur la terre étrangère adorer Dieu selon leur conscience.
Dès 1685, cette émigration prit des proportions si considérables que le souverain alarmé voulut la faire cesser. II défendit aux réformés la sortie de France, sous peine de la prison et des galères.
Cette déplorable mesure, si elle peupla de protestants les bagnes et les vaisseaux du roi, ne diminua nullement les départs pour l'étranger; les cités industrieuses et les campagnes fertiles furent misérablement abandonnées par beaucoup de réformés. On a souvent redit, pour atténuer la gravité de ce désastre, que le Refuge se composa surtout d'hommes appartenant aux classes ouvrières qui, n'ayant rien à
perdre, transportaient avec eux leur modeste industrie et quittaient sans regrets la France dont ils franchissaient facilement les frontières. Les gens qui vivent au jour le jour des fruits de leur travail, étant plus nombreux que les personnes aisées, fournirent sans doute un large contingent aux émigrations du dixseptième siècle. Mais il ne faut pas exagérer leur importance en grossissant leur nombre. La noblesse secondaire, les grands industriels, les agriculteurs, les hommes de professions libérales remplissent les listes des réfugiés, conservées en Allemagne, en Hollande et en Suisse. Plus de la moitié de ceux qui traversèrent la vallée du Léman étaient pourvus de moyens pécuniaires; les colonies agricoles et les villes que les émigrés fondèrent à l'étranger, trouvèrent immédiatement en elles-mêmes les éléments de leur prospérité. Chose impossible, si ces réfugiés avaient été composés en majorité de gens dépourvus de ressources financières.
Un des caractères les plus frappants des proscrits de la Révocation, fut leur soumission résignée. Durant plus de vingt années ils s'abstiennent de toute récrimination contre le souverain qui les frappait. Les ministres, dans leurs sermons, les familles dans leur culte intérieur, demandent à Dieu de le ramener à des sentiments plus équitables; les gouvernements qui leur donnent asile imitent cette modération. Dans
les lettres intimes du prince d'Orange et du roi de Prusse, nous trouvons d'admirables paroles de compassion pour les misères des exilés; nulle part l'ironie ou la colère contre Louis XIV. Les cantons helvétiques suivent ce noble exemple. Si l'on étudie les délibérations des conseils nationaux et des corps ecclésiastiques, partout se retrouve une touchante sympathie pour eux, accompagnée d'une grande retenue envers leur puissant persécuteur, et si parfois un orateur s'emporte en ses discours, il est sévèrement réprimandé et doit s'engager, pour l'avenir, à ne prononcer que des paroles chrétiennes.
On pourrait croire que le principe de cette résignation fut un manque de force morale et de courage personnel; mais ils étaient doués de beaucoup d'énergie ceux qui sacrifiaient ainsi leur position, leurs biens, par attachement à leurs croyances religieuses, et il leur fallait un grand courage pour affronter les souffrances de l'expatriation et les dangers du bagne, lorsqu'une parole d'adhésion apparente au catholicisme les aurait préservés de toute violence.
I! est vrai que celte résignation ne fut pas universelle. Après vingt années de misères et de tortures, les camisards se soulevèrent dans les Cévennes, et, lorsqu'on réfléchit au déploiement de forces qui fut nécessaire pour anéantir cette imperceptible minorité, on peut calculer les périls auxquels Louis XIV aurait
exposé l'État, si, en 1685, cent cinquante mille protestants en état de porter les armes se fussent révoltés de La Rochelle à Lyon, et d'Orléans à Montpellier. Les chefs n'auraient pas fait défaut; car si la haute noblesse protestante était ralliée à la cour, les officiers chassés de leurs régiments pour cause de religion, se trouvaient assez nombreux pour organiser des corps redoutables par leur force et leur désespoir.
Ce courage et cette résignation se manifestent surtout durant les périls de la fuite vers les frontières. Tous les passages sont soigneusement gardés, et sur les routes s'échelonnent des patrouilles qui inspectent rigoureusement les voyageurs. Dans les ouvrages sur l'édit de Nantes et sa révocation, on a décrit admirablement les souffrances des gens distingués qui franchissaient une centaine de lieues déguisés en colporteurs , les dames nobles portant le panier ou la bêche des paysans, et les enfants dressés au rôle de mendiants et de bohémiens.
On peut donner quelques détails nouveaux sur ces misères volontairement subies en retraçant l'histoire d'une famille qui semble résumer les souffrances de toutes les autres. Cette famille part du centre de la France ; après quelques étapes, les parents et les enfants sont saisis par une escouade de soldats et reconnus pour réformés. On les dirige vers la cité voisine, afin d'attendre le passage d'une chaîne de galériens;
le soir, ils arrivent dans un village; on les lie à un poteau sur la place et on les laisse exposés à une pluie glaciale. La grâce et la réintégration dans leurs biens leur sont offertes s'ils veulent abjurer. Un silence obstiné accueille ces propositions. Bientôt les villageois les chargent d'injures et couvrent de boue les tristes captifs. La nuit s'approchait. Le père de famille s'adresse à sa compagne et lui dit : « Voici l'heure du culte du soir : prions Dieu ! Ils s'agenouillent et redisent la courte prière des réfugiés : « Bon Dieu! qui vois les injures auxquelles nous sommes exposés à toute heure, donne-nous de les supporter charitablement; affermis nos cœurs dans la profession constante de la vérité, et conduis-nous dans les sentiers du monde par les lumières de ton esprit. »
Puis ils chantent les premiers mots du psaume 116, dans le naïf langage de Clément 3Iarot :
J'aime mon Dieu; car lorsque j'ai crié, Je sais qu'il a ma clameur entendue; Et, puisqu'il m'a son oreille tendue, En mon dur temps par moi sera prié !
Les villageois écoutent immobiles cette prière et cette douce plainte, lis sont émus. Ils se rendent auprès du chef des soldats, le supplient de leur permettre d'offrir un abri à ces pauvres prisonniers, On y consent. Ils sont recueillis dans une maison; et le lendemain les cordes et les liens se trouvaient brisés;
les protestants avaient disparu. Un paysan les conduisit au loin; ils purent gagner la frontière sans autre accident1.
Si les proscrits rencontraient de grands périls durant leurs voyages, Berne, Neuchâtel, Genève el les cités riveraines des lacs romands, prenaient les plus sérieuses mesures pour faciliter leur arrivée sur le sol helvétique.
Dans les forêts du Jura français, au col de Saint- Cergues, au lac de Joux, les municipalités de Nyon, de Rolle, de Morges et d'Yverdun, entretenaient des bûcherons et des pâtres qui, « sous ombre des travaux de leur état, » surveillaient les sentiers et guidaient les voyageurs. Leurs excursions s'étendaient à plusieurs lieues sur le territoire du royaume, et de nos jours les plus hardis contrebandiers du Jura n'ont jamais égalé les ruses et le courage des guides vaudois au temps du refuge.
Vers le midi delà vallée, près du fort de l'Écluse, les paysans genevois accomplissaient une tâche analogue. Les habitants des villages voisins du Rhône, Chancy, Àvully et Cartigny, se distinguaient par leur charitable intrépidité.
Aux pieds de leurs abruptes moraines se trouvaient deux bacs solidement amarrés. Les guides condui-
i. Ce récit a été retrouvé dans des papiers appartenant à la fa mille Huber.
sant les réfugiés attendaient la nuit pour franchir les derniers ravins du pays de Gex. A l'approche du grand fleuve, des signaux prévenaient les Genevois; des flambeaux, un instant allumés sur la rive suisse, annonçaient le départ des embarcations. Bientôt le courant impétueux était franchi , et les fugitifs, désormais en sûreté, entonnaient l'hymne d'action de grâces sur la terre de la liberté de conscience.
Hélas ! tous les proscrits n'avaient pas des chances aussi favorables. Plusieurs s'égaraient dans les forêts de la Savoie ou dans les gorges du Jura, et ces familles arrivaient à Genève cruellement décimées.
Les registres de la Bourse française sont parsemés de récits pareils énoncés avec une éloquente brièveté. Ce sont des enfants trouvés à demi-morts de faim dans les bois, une femme qui a vu son époux blessé, tomber dans les sentiers de la montagne; des familles tellement dénuées de vêtements, qu'elles attendent l'obscurité pour frapper aux portes de Genève.
La grande émigration française du dix-septième siècle commença en 1682; elle dura, sans interruption, pendant trente-huit années, et ce fut seulement en 1720 que les exilés volontaires se réduisirent à d'insignifiantes proportions.
Durant cette période, les cités du Léman donnèrent asile et secours :
1° À 22,000 familles ou individus, dont les noms sont conservés à Genève el à Berne;
2° On reçut 12,000 personnes survenant à diverses reprises en colonnes trop nombreuses pour pouvoir être inscrites en détail , vu la rapidité de leur voyage vers le nord ;
5° 27,000 réfugiés, en dehors des précédents, arrivèrent munis de ressources pécuniaires et n'eurent pas recours à la bienfaisance publique.
Ces chiffres réunis nous donnent un total de plus de 60,000 proscrits qui traversèrent le pays romand de 1682 à 1720, ou s'y établirent.
La ville de Genève, dont la population s'élevait, en 1685, à 16,111 habitants, recueillit à demeure fixe, durant ces quarante années, de 5000 à 5600 réfugiés français.
Le dévouement à secourir les personnes indigentes fut inépuisable; chaque famille hébergeait plusieurs hôtes, et voici les témoignages qu'en rendent les proscrits eux-mêmes écrivant à leurs amis :
« Il semblerait que les murailles de leurs appartements se reculent à volonté, tant ils sont habiles à loger les nouveaux venus, lorsqu'ils arrivent à flots pressés; il est vrai que l'on en met jusqu'à vingt dans la même chambre. La maladie et les souffrances de la route font de terribles ravages parmi nous, et les
salles de l'hôpital genevois ne peuvent abriter tous ni. M
nos frères, dont la plupart ne se relèveront pas. »
Nous ne connaîtrons jamais l'étendue des actes de charité accomplis dans l'intérieur des familles; niais voici les chiffres certains et constatés des sacrifices pécuniaires accomplis par les Bourses de Berne et de Genève. Ces fondations, destinées au soulagement des réfugiés, étaient alimentées par les souscriptions des citoyens suisses.
Nous avons dit que la Bourse française de Genève employait annuellement, dans les temps paisibles du dix-septième siècle, de 7000 à 15,000 florins en faveur des proscrits réformés du royaume.
Dès que lédit de Nantes fut révoqué, les revenus et les dépenses de cet établissement décuplèrent.
Les dons pour l'année 1685 s'élèvent à 88.161 florins, et durant trente-cinq années, de 1685 à 1720, les subventions oscillent entre 90,000 et 150,000 florins.
Les deux années qui présentent un maximum sont 1718, où Ton dépense 229,395 florins, et 1709, où cette somme s'élève à 254,672 florins.
En résumé, Genève a fourni en subventions officielles, durant quarante années, pour les réfugiés de l'édit de Nantes, 5,143,266 florins.
Les sommes dépensées par Berne et Vaud*, durant la même période, s'élèvent à plus de 4,000,000 de florins.
Neuchâtel se niellait, par ses générosités, au niveau des villes du voisinage. La maison régnante étant française, la duchesse de Nemours désirait que tous les réfugiés fussent assimilés aux nationaux, et les bourgeoisies s'empressaient d'accéder aux volontés du souverain. Non-seulement on fournissait aux proscrits sans ressources tous les moyens exigés pour un établissement immédiat, mais des collectes si nombreuses étaient faites en leur faveur, que plus d'une fois les communes déclarèrent au gouvernement que le pays était épuisé, et qu'à l'avenir les contributions générales seraient impossibles.
Si nous connaissons assez exactement les chiffres inscrits sur les registres publics des sociétés de bienfaisance, nous ne saurons jamais l'étendue des sacrifices individuels, accomplis par les citoyens des villes du Léman, en faveur de leurs frères de France. Mais quoique les archives du temps soient toujours brèves et modestes en leur langage, elles décrivent parfois les misères qui pesaient sur les cités du refuge. Ainsi à Genève, en 168G, après avoir secouru plus de 5000 personnes en deux mois, les gérants de la Bourse française sont dans la consternation, leur caisse est vide! les capitaux disponibles sont employés aussi bien que les revenus, et l'on signale l'arrivée prochaine de nouveaux convois de réfugiés! Quel rapport adresser au gouvernement, sur-
chargé lui-même des soins matériels de l'hospitalité!
Le professeur Bénédict Pictet, l'ami et le collaborateur de Conrard, résume en quelques mots la situation financière , et conclut en ces termes : « Nos ressources sont totalement anéanties, et cependant plus que jamais nous devons aimer nos prochains comme nous-mêmes. »
De leur côté, les magistrats genevois ne perdent pas courage: ils font de nouveaux appels à la charité privée. Afin de simplifier le travail des collecteurs, ils engagent leurs concitoyens à verser leurs offrandes dans les troncs des temples, à certains jours fixes. Alors se manifestèrent ces sacrifices accomplis par la main droite et que la main gauche ignore; on recueillait souvent des paquets contenant quinze ou vingt pièces d'or. Ces monnaies, frappées au commencement du siècle, étaient soigneusement conservées comme ressources éventuelles, dans ces temps où la guerre et la persécution bannissaient toute sécurité individuelle et publique.
En 1688, la ville se trouvant hors d'état de continuer son œuvre de charité fraternelle, les magistrats et les pasteurs font un appel aux paroisses des campagnes qui possèdent des fondations pieuses pour leurs propres indigents : « Hélas ! répondent les agriculy> teurs, nos villages sont depuis longtemps pleins de » réfugiés. Mais nous prendrons toujours assez soin
» de nos pauvres. Disposez de noîre argent, et si tout » se dépense, celui qui envoie F épreuve y pourvoira. »
M. Dupan rapporte à la Compagnie que les campagnes ont donné 4700 florins (Reg. Comp. 24 juin 1688, et 8 mars 4 689).
Cet héroïsme de la charité chrétienne fut porté à son comble en Tannée 1695. Le Conseil écrit à Berne et à Zurich : « Nous avons à notre charge 5460 réfugiés. Le malheur des temps et îa cherté toujours croissante du blé nous enlèvent nos ressources; nous sommes hors d'état, pour le moment, de rien faire de plus; nos hôpitaux sont tellement accablés, que plusieurs de nos citoyens et bourgeois ne pouvant recevoir aucun secours, se voient contraints d'abandonner leur patrie et de se retirer ailleurs. »
La ville ne reprit un état normal que vers Tannée
En Tannée 1715 il se passa à Genève une scène profondément émouvante1. Le pasteur B. Calandrin informe les magistrats que 156 confesseurs mis aux galères pour cause de religion, ont été mis en liberté par un ordre du roi, donné à Marly, Se 17 mai dernier. Ces courageux martyrs sont transportés de Marseille à Nice; ils traversent maintenant le Piémont et la Savoie, et s'avancent vers Genève. Ce premier convoi sera suivi d'un autre, qui s'élève à 150 per-