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ALLEMAGNE ET ÉGLISES DU NORD

Les relations de l'Église de Genève avec les Allemands évangéliques furent également intimes pendant les bons et les mauvais jours. Nous avons fait connaître les nobles sentiments que les souverains de Prusse manifestèrent au commencement du dix-huitième siècle, envers Genève, à l'occasion de la paix des Églises. Voici maintenant les témoignages de sympathie et de confiance qui furent échangés entre la cité de Calvin et les disciples de Luther.

Les Genevois avaient été profondément touchés des souffrances de l'Allemagne pendant la guerre de trente ans ; les sermons de jeûnes et de solennités sont pleins d'émouvants passages sur les épreuves sans cesse renaissantes qu'entraînait cette lutte. La

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guerre terminée, plusieurs Églises et paroisses d'Allemagne se trouvaient ruinée^, et la sympathie des Genevois se montra par des faits, et non pas seulement par des paroles. L'État et l'Église s'unirent pour répondre libéralement aux demandes de secours adressées par les réformés allemands.

Le 51 juillet i 646 \ Mme la duchesse de Mecklenbourg expose aux pasteurs genevois que depuis huit ans ses enfants lui ont été enlevés, et tous ses biens confisqués; elle demande à Genève « un prêt honorable. » Voici son reçu (10 septembre 1647).

« Nous, Eiéonore-Marie, duchesse de Mecklenbourg, princesse d' Anhalt, de Winden, etc., comtesse de Rastadt et Stuttgart, contre tout droit nous avons été dessaisie de la tutelle à nous donnée par testament, de notre fils, le duc Frédéric- Adolphe, afin que nous le fissions élever en la vraie religion réformée. A cause de cela, nous avons souffert beaucoup de persécutions, dû soutenir de grandes dépenses, et finalement sommes réduite à ce point que le pays assigné pour notre douaire a été ravagé par les gens de guerre et tellement dévasté que nous ne pouvons rien prétendre pour notre entretien et rétablissement. Ayant eu une singulière confiance en la louable république de Genève, nous lui avons exposé notre détresse, et elle nous a envoyé une somme de 2600 livres courantes. Nous reconnaissons cette dette en remerciant de cœur Messieurs de Genève.

A Strélitz, 25 juin 4647.

Le 26 juin 1646 la Compagnie reçoit une lettre

1. Nous prévenons nos lecteurs que les dates de ce chapitre correspondent aux citations des registres du Conseil et de la Compagnie.

de Hanau. signée de soixante personnes, qui exposent « la détresse où se trouvent plusieurs maîtres d'école, leurs veuves., leurs orphelins, et supplient de les secourir comme Ton a fait autrefois. > Peu de temps après les réformés de Frankenthal (Bavière) demandent qu'on les assiste, vu qifils n'ont pas assez pour l'entretien d'un pasteur ei d'un maître d'école. La Compagnie et le Conseil décident une collecte « non pas générale, mais faite chez les plus aisés, par les pasteurs, chacun dans sa dizaine. Le souscription s'élève à 6000 llorins, que Ton partage entre ces deux Églises.

Le 7 novembre 1651, deux députés de Magdebourg arrivent collectant pour leur Église et leur Académie; on leur donne cent écùs, et on les défraie de leur voyage.

25 avril 1675. Les députés de Lutzen en Prusse demandent qu'on les aide pour reconstruire leur temple détruit pendant les guerres. On leur donne dix écus blancs.

Les Hongrois étaient également l'objet de la sollicitude de l'Église de fieaève. Le 20 août 1674, M. Lacombe, commerçanL rapporte que, se trouvant à Vienne, il a vu des envoyés hongrois, et a appris par eux qu'une grande calamité pèse sur les réformés de leur pays. Les affaires de leur Église ont été confiées à une chambre où dominent les jésuites, et quatre-vingts pas-

leurs viennoni d'être envoyés sur les galères de Naples.

La Compagnie ordonne "immédiatement une souscription pour les Églises hongroises. M. Bénédicl Turrelin se charge de faire parvenir à Vienne, par Fentrcmise de l'ambassade hollandaise, l'argent qu'on recueillera. iMais les secours pécuniaires étaient peu de chose : il fallait vaincre le fanatisme de l'empereur Ferdinand III, et secourir ses victimes reléguées dans les bagnes napolitains. Bénédicl Turrelin, qui, depuis ses missions diplomatiques , avait conservé les meilleures relations avec les Pays-Bas, lit connaître ces lamentables violences à Guillaume Ili, qui donna immédiatement l'ordre à l'amiral Ruyter d'agir « avec la dernière énergie » auprès du vice-roi de Nàples, La négociation ne fut pas longue. Le 25 février 1676, Ruyter recevait ses instructions, et le 5 mars suivant les martyrs hongrois étaient libérés sans rançon. Des marchands réformés de Leydé et de Zurich les accueillirent sur la plage et leur fournirent les moyens de se rendre dans les Pays-Bas et en x\ngleterre, où on leur offrait un asile. Genève et Zurich, trouvant que les sacrifices de leurs coreligionnaires étaient trop considérables, remboursèrent la majeure partie de ces frais, en remerciant ces dignes chrétiens de la manière dont ils représentaient leur Église dans ces contrées lointaines.

A diverses époques, les Hongrois protestants recoururent à la charité de Genève, au milieu des persécutions qui leur "étaient suscitées par le fanatisme impérial. Le 20 juillet 1708 notre ville reçoit dans ses murs un pasteur nommé Trekzy, envoyé par l'Église de Puckow, qui avait été complètement ravagée parles troupes autrichiennes; on paie à l'exilé ses frais de voyage, et il peut encore emporter 200 écus.

En 1749, les persécutions recommençant avec une nouvelle violence, Zurich et Genève écrivent à l'impératrice Marie-Thérèse une lettre où ils lui témoignent leur indignation de ce qu'après avoir été soutenue dans ses épreuves par des puissances prolestantes et protégée par les Hongrois, lorsqu'elle se trouvait abandonnée de tous, elle laisse maintenant son clergé persécuter ses plus fidèles sujets. Celte lettre fut envoyée a l'ambassadeur hollandais à Vienne, qui s'empressa de la remettre à sou adresse.

Les Églises suisses ne se bornèrent pas à des remontrances : elles firent parvenir de fortes sommes aux communautés danubiennes, et Genève (7 décembre 1755) établit un fonds destiné à entretenir régulièrement un proposant hongrois dans son Académie. Il y eut jusqu'à la révolution de 1789 déjeunes Hongrois faisant dans notre ville des éludes régulières pour le saint ministère.

La province de Transylvanie n'était pas traitée

plus favorablement que la Hongrie. En 1750, le surintendant des Eglises réformées de ce vaste pays envoie à Genève des députés qui excitent un sympathique élonnement en rendant compte de la situation religieuse de leur pays. Ils possèdent 455 églises divisées en seize diocèses ; ils ont -458 pasteurs, trois académies qui reçoivent chacune 1 50 étudiants. Mais, depuis qu'ils sont sous la domination impériale, leur situation est des plus fâcheuses, et les mauvais traitements, les confiscations, entravent tout exercice régulier du culte. Berne et Genève envoient de fortes sommes. La Compagnie s'engage à subvenir aux frais d'instruction des étudiants de ce pays qui viendront se préparer au saint ministère à Genève. La proposition fut acceptée, et jusqu'à la révolution de 1 794 de jeunes ministres transylvains furent formés par les soins des pasteurs genevois.

Le 20 avril 1 708, les protestants polonais s'adressèrent également à Genève pour obtenir quelques secours. Le pasteur Arnold de Lissa annonce que le séminaire réformé de cette ville où étudiaient tous les pasteurs des Églises évangéliques de Pologne, vient d'être ruiné par les Moscovites Les églises de Pologne étaient au nombre de 108, savoir: 8 dans la grande Pologne, 40 dans la petite, et 60 en Lilhuanie. Les Genevois envoient 520 écus pour aider au rétablissement du séminaire de Lissa.

Si Genève montrait une sympathie active pour les infortunes étrangères, les Églises réformées de l'Europe lui témoignaient en retour une sérieuse affection. Une manifestation des plus honorables eut lieu en 4 670. Les ponts du Rhône furent brûlés; les maisons qu'ils portaient devinrent la proie de l'incendie; 122 personnes périrent dans les flammes, et la perte matérielle s'éleva à 1,700,000 francs. Sans même attendre les lettres de Genève, des collectes s'organisèrent de toutes parts. L'Église française de Francfort donna 4-00 rixdalers; Schafïhouse et Saint-Cal! envoyèrent 400 ducats. Une princesse de Messe offrit 1400 rixdalers; Dantzig et Amsterdam ensemble 1672 florins; Middlebourg et Cologne chacune 50 écus4. Les Églises de France sont obligées d'observer le plus grand secret pour faire parvenir leur argent à Genève. Berne, Bàle, Zurich et les autres cités protestantes, 8000 écus.

Ces manifestations universelles relevèrent le courage des Genevois, et les pertes des incendies furent largement compensées parles sacrifices de leurs amis,

Vers la fin du dix-septième siècle, les relations entre les Églises germaniques et Genève changèrent de nature. Les calamités qui avaient accompagné la guerre

1. Principaux dons : Lyon (M. Tronehin), 150 florins; Francfort, 1950 livres courantes; Bâle (Fatio), 100 écus ; Grenoble Oaubignéj, 334 livres: Paris (Girardot, 334 livres; Mens, 50 francs; Hcsse-Land-

gravc, 1400 livres.

de trente ans étaietit effacées; la prospérité reparaissait, grâce à l'énergique activité des populations protestantes. Ces nobles enfants de la Réforme, à peine délivrés de leurs longues épreuves, devaient maintenant trouver de nouvelles ressources pour accueillir les victimes de Louis XIV. Ces sacrifices furent nécessaires pendant près d'un demi siècle, et les villes évangéliques d'Allemagne tirent preuve d'un héroïsme chrétien dans leur zèle pour le soulagement de tant de misères. Leur correspondance avec Genève ne roule que sur les moyens de recevoir le plus grand nombre possible de réfugiés, et des souscriptions collectives des Suisses et des Allemands furent employées à construire des temples pour les nouvelles colonies françaises. Nassau, Bade et Berlin, en 1702, reçurent dans ce but de fortes subventions, et ces oeuvres, accomplies dans le même esprit, abaissèrent les barrières qui séparaient les Églises, et disposèrent les deux grandes fractions de la Réforme à s'unir de cœur en dehors des formes d'église et des détails de croyance. Cette fusion fit de si grands progrès, qu'en 1709 (4 janvier) des théologiens de Kœnigsberg proposèrent aux Genevois de communier à la même table, les luthériens distribuant l'hostie, et les réformés rompant le pain, et la cérémonie fut célébrée de la sorte dans ces deux villes.

Les souverains suivirent le mouvement des Égli-

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ses. Le roi de Prusse félicita Genève de s'être affranchie des entraves qui retenaient captive la pensée religieuse, et la princesse de Holsteîn-Norbourg témoigna sou estime à la Compagnie des Pasteurs, eu la prenant pour arbitre dans une question très-délicate.

(2 mai i 708.) « Mon fils, « écrit-elle, « doit hériter d'une succession très-considérable dans les terres du roi de Dannemark , mais à condition qu'il se fasse luthérien; puis-je, devant Dieu, en conscience, le faire élever dans cette Église? »

La Compagnie répond : « Les luthériens n'ont point de croyances fondamentales qui doivent nous empêcher de communier les uns avec les autres. Cependant, comme nous estimons que les réformés ont, sur certains points, des idées plus justes que les luthériens, nous ne pensons pas qu'on doive élever le jeune prince de manière à l'obliger à recevoir les croyances luthériennes. Sa mère peut s'engager seulement à lui faire connaître les sentiments de l'une et de l'autre Église, afin que lorsque le prince sera en âge de raison, il puisse choisir par lui-même, et décider la voie qu'il doit suivre. »

Ces excellentes relations continuèrent pendant tout le dix-huitième siècle, et Genève reçut plusieurs preuves de la cordiale considération que les réformés allemands lui accordaient. Le plus remarquable de

ces témoignages fut une proposition de l'Eglise de Cassel, demandant, en 1741 (10 févr.), que le clergé genevois fût chargé de nommer tous les ministres des communautés françaises établies en Allemagne. Toutes les grandes paroisses se montrèrent favorables à cette motion; mais Genève refusa sans balancer cette mission qui lui paraissait impossible à remplir convenablement, vu la distance et le nombre des Églises du refuge.

En dehors de ces relations fraternelles avec les grandes Églises réformées de l'Europe, Genève participa activement à la création et au maintien de quelques communautés évangéliques disséminées en Italie, en Russie et en Turquie.

Le 10 avril 1699, les protestants établis à Constantinople demandèrent à Genève de leur envoyer un pasteur. Des renseignements circonstanciés accompagnaient cette requête, et montraient qu'un grand nombre de protestants se trouvaient dans une position prospère. La colonie pouvait aisément entretenir un ministre, et, grâce à la protection de l'Angleterre et de la Hollande, on jouissait d'une entière sécurité dans la capitale de la Turquie. Après de longs délais on envoya un maître d'école français réfugié, et, dix ans plus tard, les réformés pouvaient écrire: « Notre communauté prospère; on l'appelle Église des Gene-

vois, el cela est naturel, vu qu'il y a vingt-quatre familles de notre pays, et cinquante-trois enfants. Sous la protection de l'ambassadeur des Pays-Bas nous faisons des exercices de culte dans la maison de ce seigneur, à deux lieues de Constantinople (9 février 1709, 29 avril 1732).

La Compagnie accorde à cette Église 200 livres par an.

La fondation de l'Église réformée de Livourne présente quelques détails intéressants (1er avril 1655). En 1649, M. le pasteur Léger étant passé dans cette ville, v rencontra des réformés flamands, allemands et français, qui ne célébraient aucun culte public, et il les exhorta à se procurer un ministre, et dans le but d'établir une église régulière, un négociant fort aisé, M. Marchand, envoya son fils étudier la théologie à Genève. Ce jeune homme fut très-favorablement accueilli, et on pritsoin de lui faire prononcer des sermons en italien. Le 4- novembre 1653 il écrivait de Livourne que « les frères se trouvent bienheureux d'avoir un culte, et que la Sainte Cène avait été célébrée, pour la première fois, avec une grande solennité. »

Genève participa également à la fondation de l'Église française de Saint-Pétersbourg. On écrivit en \ 720 à M. Le Fort, syndic de Genève, pour solliciter une subvention qui fut accordée de concert avec les Églises suisses.

C'est ainsi que, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, nos registres présentent de fréquentes demandes de conseils et de secours de la part de diverses communautés protestantes, et ces bons rapports ne furent interrompus qu'en 4 792. «Vu la misère des temps, dit le registre, on est obligé, pour la première fois, de ne pas répondre aux frères protestants qui sollicitent nos secours. » Ce triste état d'isolement dut subsister pendant les vingt-cinq années de révolution et de guerre qui ruinèrent la République genevoise. Dès-lors Genève a repris son rang parmi les Églises réformées, et c'est à nos frères des communautés disséminées de dire si la mission de charité chrétienne, inaugurée par nos ancêtres, est acceptée par leurs enfants du dix-neuvième siècle.

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