IV
Le 19 juillet 1794 un tribunal révolutionnaire fut institué; il permit et légalisa tous les crimes contre la fortune, la liberté et la vie des citoyens. Des contributions forcées anéantirent les propriétés particulières; 419 sentences de réclusion, d'exil et de mort furent prononcées. Treize des plus honorables citoyens furent fusillés, et ce règne de la Terreur dura une année dans Genève.
Au milieu de ces affreuses circonstances, les pasteurs résolurent de tenir tête à l'orage et de rester fermes à leur poste. Dès la fin de juillet, le culte public fut à peu près détruit par les autorités révolutionnaires : on supprima les prières de la semaine, on abolit tous les services du dimanche, à l'exception de deux sermons à 7 heures du matin. La sonnerie des cloches fut interdite. Les rares personnes qui
osaient encore aller au temple se voyaient grossière» ment insultées, et les prédicateurs traversant les rues, revêtus, selon l'usage, de leurs robes, entendaient sur leur passage des ricanements et ces mots chantés sur tous les tons : « Les voilà, ces ministres! sinistres ! »
Cette dislocation du culte cessa le 1 0 octobre 1794. M. Ami Martin, secondé par M. Anspach, ancien pasteur, et pour lors procureur-général, obtint le rétablissement des sermons à dix heures dans les quatre temples, et des catéchismes de l'après-midi à Saint- Gervais et à Saint-Germain. On rouvrit également les églises trois fois la semaine pour des prières liturgiques, afin de faciliter la célébration des baptêmes et le culte des personnes âgées. M. Anspach ne laissa pas son œuvre inachevée : il employa son autorité judiciaire à faire cesser les rumeurs que les agents français excitaient autour des temples. Le 26 décembre 1794- il publia cette proclamation :
« J'ai fait le tour de la ville à l'heure du service » divin; j'ai vu les portes ouvertes, les chariots, les » voilures, les piétons dans les rues, des enfants » criards et des boutiques ouvertes à Saint-Gervais. » Je demande que le calme et le silence soient obser- » vés durant le culte et que le dimanche soit respecté, » la profession de la religion chrétienne étant au » nombre des droits et des devoirs du citoyen. »
M. Àospach ne se borna pas à des recommandalions verbales, il sévit régulièrement contre les perturbateurs, et par sa vigilance Genève reprit un aspect décent pendant le jour du repos.
Les clubs, non contents d'avoir momentanément bouleversé le culte public, organisèrent une persécution en règle contre les pasteurs. Le 18 août 1794, ils présentèrent un tableau des ecclésiastiques et des régents opposés à la révolution, et demandèrent leur destitution immédiate. Le gouvernement ne voulut point adhérera cette odieuse mesure. Mais les clubs dominaient la situation et résolurent de saisir le premier prétexte pour maltraiter les suspects. Les pasleurs incriminés étaient, dans la ville, MM. Peschier, Lecointe, Picot, de Roches, Sarasin, Yaucher, Martin aîné, Claparèdeet Duby. — A la campagne, MM. Juvenliu, Eymar, Bouverol, Bourdillon, Mestrezat etChoisy.
Les clubs espéraient surprendre quelques murmures chez les pasteurs à l'occasion d'une grande spoliation pécuniaire. Tous les citoyens possédant encore quelque fortune étaient soumis à des taxes qui leur enlevaient le plus clair de leurs biens. Le 3 5 août 1794, le comité révolutionnaire s'empara des fonds de la Compagnie, qui s'élevaient à 49,000 francs, et les pasteurs trompèrent l'espérance des terroristes en ne faisant entendre aucune réclamation.
Mais le noble silence que le clergé genevois observait touchant la ruine de ses intérêts matériels était rompu lorsqu'il s'agissait des privilèges de la chaire chrétienne. Tout eu évitant les sujets politiques, ils entendaient conserver le droit de dire la vérité « sans acception de personne. » x\ussi, pendant Tannée de la Terreur, leurs sermons furent-ils étroitement surveillés, et la commission administrative se plaignit fréquemment * des traits plus ou moins directs que » les ministres lancent sur les circonstances politi-
* ques, aigrissant ainsi toujours davantage les es- » prits. » — La Compagnie répond : « Toujours em-
* pressés au bien, nous écartons de la chaire chré-
* tienne les sujets qui ne se rapportent pas à la re- » ligionet à la morale; si une accusation formelle est y portée contre nous par plusieurs citoyens, nous la ^discuterons; mais, forts de notre patriotisme, nous » repoussons les accusations de quelques auditeurs » malintentionnés ou incapables déjuger un sermon. » Nous userons de notre droit et nous traiterons le » terrible sujet des malheurs de la patrie en em- » ployant le tact et la mesure nécessaires. Nous né- » pargnerons rien de ce qui corrompt le caractère » national et compromet le bonheur des sociétés. » Nous en parlerons, non par allusions indirectes, >• mais avec une prudence et un courage éclairés. >
Cè courage devenait de jour en jour plus néces-
saire. Des dénonciations rigoureuses étaient enregistrées. Ainsi l'on accusait M. Duby d'avoir dit eu chaire: « Temps malheureux, où la charité et la » bienveillance ont disparu , où nous avons oublié » le nom de frères pour le remplacer par celui de » parti ! »
Le tribunal, considérant que M. Duby abuse de son ministère pour insulter le peuple, ordonne son arrestation. M. Duby prêchait à la Madeleine et devait être saisi en sortant du temple. De braves ouvriers qu'il avait secourus dans leur détresse le prévinrent au pied de la chaire, et le tirent sortir par une porte latérale, tandis que les agents l'attendaient au milieu de la place pour l'arrêter, lorsqu'il passerait revêtu de son costume ecclésiastique. M. Duby put gagner la frontière, et se réfugia à New- York.
M. Chenevière était accusé d'un délit analogue. On vint le chercher dans sa demeure. L'escouade commençait à enfoncer la porte, lorsque survint un sergent commandant une patrouille; ce brave militaire était secrètement dévoué à son pasteur; il entama une série de propos moqueurs sur sa personne, et finit par persuader aux accolytes des terroristes de laisser en paix « un homme trop bon enfant pour » dire une parole de traversa quelqu'un, » et M. Chenevière échappa aux griffes du terrible tribunal.
M. Mestrezat, pasteur à Genthod, était particuliè-
rement odieux aux clubs des Montagnards; il fut décrété de prise de corps; mais ses paroissiens l'ayant prévenu à temps, il s'échappa et se retira en France. Plus tard nous le retrouverons pasteur à Paris, et servant son ancienne patrie avec le zèle et le dévouement d'un bon citoyen.
Il existe dans les papiers des familles des pasteurs dont nous faisons l'histoire un grand nombre de sermons portant les dates 1794 et 1795. Ces discours sont la preuve irrécusable du courage chrétien et de la présence d'esprit déployés par les ecclésiastiques genevois durant ces mauvais jours. La composition de ces sermons est soignée comme en temps de paix; chaque phrase est minutieusement pesée, et les textes les plus fréquemment traités sont ces passages : Aimez-vous les uns les autres, et confiez-vous en l'Éternel sans craindre ce que l'homme mortel peut faire.
Si les pasteurs de la ville se voyaient ainsi persécutés par les agents révolutionnaires, la position de leurs collègues de la campagne n'était pas moins fâcheuse. Les terroristes français agissaient sans contre-poids sur l'esprit de quelques paysans, et les dénonciations arrivaient en foule au tribunal révolutionnaire. Un nommé Perret composa et répandit une brochure où se trouvent ces paroles (1 8 juillet 4794): «Et vous, bons habitants des campagnes, » les prêtres vous fanatisent contre la révolution? ils
» vous ont trompés et vous duperont encore ; ne les » écoutez point. »
La Compagnie voyant plusieurs pasteurs des paroisses rurales fortement inculpés et sous le coup de vagues imputations, les convoqua pour le 19 juillet, afin qu'ils pussent répondre à leurs accusateurs. Mais ce jour même éclatait la grande émeute terroriste, et la violence et la mort planaient sur Genève.
On destitua, sans autre forme de procès, MM. Juvenlin , pasteur de Chêne, Bouverot de Cartigny, Choisy de Jussy, Bourdillon de Dardagny et Mestrezat de Genthod.
Céligny. entouré des terres bernoises, était à l'abri de toute atteinte, et la vénération dont on entourait M. Cellérier à Saligny éloignait de sa personne les soupçons et les outrages.
A Saconnex, le culte se trouvait forcément interrompu, le club révolutionnaire tenant ses séances dans le temple.
Les pasteurs tolérés dans la ville s'occupaient autant que possible des paroisses rurales; ils s'assurèrent que, sauf quelques têtes exaltées, les campagnards regrettaient tous leurs pasteurs exilés.
3 septembre 1791. — M. Pesehier rapporte qu'il a prêché à Chancy, et que les habitants sont dans la consternation; il les a consolés en disant qu'on fera le possible pour rétablir le culte.
17 septembre. — A Genthod, les mêmes sentiments se manifestent; on fera un service chaque dimanche.
10 octobre. — Les citoyens de Dardagny et de Russin, réunis en club, demandent qu'il soit re pourvu au culte.
31 janvier 1795. — M. Chenevière rapporte que M. Eymar a couru personnellement de grands dangers, mais que le calme est revenu dans sa paroisse .
M. Eymar est mort, à la suite des épreuves de h révolution, le 5 février 1796. Après un rappori honorable pour le caractère de cet ecclésiastique, voici le souvenir que lui consacrent ses collègues en leurs archives :
h Notre frère, M. Eymar, a terminé sa carrière à » 53 ans. Sa maladie doit être attribuée aux secousses » violentes qu'il a dû supporter durant ces deux der- » nières années. Il s'est conduit avec courage et pru- » dence au milieu des scènes affreuses que les terro- » ristes ont soulevées dans sa paroisse, mais ces épreu- » ves Tout brisé. »
Les agents français, dirigés et payés par Soulavie, étaient, nous l'avons dit, les principaux instigateurs des brutalités commises sur le territoire genevois. Heureusement, quelques membres de l'administration sollicitèrent le renvoi de cet infâme représentant. M. Reybas, ancien pasteur, député de la République
àParis, déploya son adresse et son courage habituels et obtint du Comité de salut public le rappel de Soulavie; sa bande le suivit, et Ton put bientôt mesurer l'étendue du service rendu par le pasteur Reybas, car, laissés à eux-mêmes, les Genevois se calmèrent, les clubs abdiquèrent le pouvoir, les jugements révolutionnaires furent cassés, et le 25 mars 1795 es exilés purent rentrer dans leur patrie.
Les pasteurs destitués reprirent sans opposition leurs postes dans leurs anciennes paroisses. MM Picot et Sarasin à la ville; M. Choisy à Jussy; M. Bouverot à Cartigny. 11 n'y eut d'exception que pour MM. Juvenlin et Bourdillon. La Compagnie dut recourir à Faction du pouvoir civil pour forcer le jeune Ébraï à céder la place de Chêne à son vénérable prédécesseur, et M. Moulinié se prétendant appelé par une mission céleste à demeurer à Dardagny, résista à toutes les représentations de ses collègues, ei refusa de remettre la paroisse entre les mains de son devancier. M. Bourdillon fut obligé de s'expatrier, et mourut en Amérique d'une fièvre pestilentielle. Un an plus tard, la Compagnie appela M. Moulinié à la ville, et lui donna pour successeur à Dardagny 3!. de Joux, homme fort excentrique.
Toutefois, les souvenirs de Tannée précédente étaient loin d'être effacés; les rancunes révolutionnaires se faisaient jour en maintes occasions, et l'on
ne pardonnait pas à certains ecclésiastiques la fermeté déployée dans les plus mauvais moments. M. Duby en fut un exemple. Il revint de New-York en octobre 4 796, et le 5 mars suivant la Compagnie le nomma pasteur à Saconnex. Le Conseil refusa de confirmer son élection « à cause de sa conduite politique passée. »
La Compagnie protesta, « reconnaissant à M. Duby les plus honorables qualités. » On céda momentanément, et deux mois plus tard M. Duby fut élu à la ville sans aucune opposition.
Les services réguliers de ce nouveau serviteur étaient d'autant plus nécessaires à l'Église qu'elle venait de perdre en M. Mouchon l'un de ses plus ardents défenseurs (avril 1797). Voici le témoignage que la Compagnie rendit à sa mémoire : « H s'est mon- » tré le boulevard de la religion. L'esprit de nou- » veauté ayant mis en problème si la révolution ne » devait pas s'étendre jusqu'à la religion, et s'il de- » vait y avoir une religion nationale à Genève, M. Mou- » chon combattit cette doctrine relâchée, et triompha » dans l'assemblée nationale, le 29 janvier 4 794. » Il fut un des plus fermes champions contre i'immo- » ralité, et de son grand travail sur l'Encyclopédie » il ressort l'accord indestructible des lumières d'une » saine raison avec les vérités évangéliques. »
Nous avons dit qu'en 1794 le nombre des élu-
diants en théologie était considérable, et qu'un esprit de courage chrétien animait ces jeunes gens. Les années de révolution interrompirent forcément les travaux préparatoires du saint ministère. L'avenir du pays paraissant compromis pour de longues années, la plupart des proposants se retirèrent, et en 1797 il ne restait plus que cinq étudiants en théologie, trois Genevois et deux étrangers.
Si la jeunesse avait cédé aux circonstances extérieures et à l'esprit du temps, les anciens pasteurs demeurèrent fidèles à leur poste, et se préparèrent à soutenir l'Eglise dans les nouvelles épreuves qui lui étaient réservées.
Le règne de la Terreur avait cessé, les clubs ne répandaient plus le sang des citoyens, et les Comités ne dilapidaient plus des fortunes particulières. L'ordre et la tranquillité auraient pu reparaître dans Genève, si le découragement et la défiance n'eussent pas paralysé les hommes capables de diriger les affaires publiques. Aucune solution ne paraissait possible pour sortir de ces misères sociales. Le Directoire, qui, de Paris, surveillait attentivement Genève, jugea le moment favorable pour annexer à la France la vieille cité et son territoire.
' Le 20 avril 1798, au milieu de la stupeur et de l'affliction générale, les troupes françaises prirent possession de Genève.
Cette usurpation fut accomplie contre la foi des traités, en dépit des solennelles assurances qu'on avait prodiguées pour endormir la vigilance des Genevois, et leur inspirer une confiance aveugle en la loyauté du gouvernement français. L'usurpatiou étant consommée, il fallut se soumettre, et le résident Desportes, témoin du deuil et des regrets amers de tous les citoyens, écrivit à ses chefs avec la bonne foi usitée en pareil cas: « Citoyens directeurs! Genève est dans l'allégresse, et de toutes parts arrivent les plus fervents témoignages de l'attachement de cette ville à la grande nation. »
La nation genevoise étant unie à la République française, de graves difficultés pouvaient surgir dans l'organisation de l'Eglise et de l'instruction publique.
Un patriotisme éclairé, une fermeté intelligente, dirigea les hommes chargés de traiter avec les agents français; ils réunirent tous les biens appartenant à la République, et les fonds des sociétés religieuses en un seul capital, qui fut déclaré la propriété commune et indivisible des citoyens actuels de Genève et de leurs descendants.
Une commission, nommée Société Économique, fut
chargée, le 2 mai 4 798, d'administrer ces biens4; leur revenu fut employé au maintien du culte et de l'instruction académique, et les directeurs de ces fonds, aussi adroits que courageux, réussirent à les préserver de ces réquisitions républicaines et impériales qui firent main basse sur des trésors beaucoup plus considérables dans les pays annexés à la France. Ces fonds se montaient à environ 1,500,000 francs, dont 194,355 francs provenant de la Société des prosélytes2.
Une commission pareille, nommée Société de Bienfaisance, fut chargée de l'administration des fonds de l'hôpital .
La Compagnie des Pasteurs et le Consistoire firent tous leurs efforts pour conserver l'ancien état de choses.
Dès le 20 avril 1798, on présenta au résident français l'adresse suivante: « La Compagnie des Pas- » teurs, considérant que, sous quelque gouvernement » que ce soit, le vrai moyen d'affermir l'autorité et » d'assurer le bonheur d'un peuple, c'est de faire ré-
1. En voici les membres : Odier-Chevrier ; Lasserre, Jacques ; Pictet, professeur; Deona, Henri; Butin, Gabriel; Martin, Etienne; Micheli- Labat; Achard-Trembiey ; Claparéde, René; Roux-Dassier ; Lombard, Gédéon; P. Prévost; FJournois; Butini, J. -François ; Rocca.
2. Cette Société avait été établie au commencement du siècle pour donner une impulsion régulière et vigoureuse aux travaux nécessaires à la défense de la république genevoise contre les efforts des puissances catholiques qui désiraient s'emparer à tout prix de cette ville.
y> gner les lois par les mœurs, et de fonder l'empire y> des mœurs sur celui de la religion ; considérant que » la religion réformée contribue le mieux à ce double » but, appuyée dans cette adresse par le peuple ge- » nevois, qui a manifesté fermement l'intention de » garder son culte, demande la conservation de ce » qui existe, à savoir l'Église reconnue, protégée et » salariée par l'Etat. »
Le résident répondit par quelques paroles favorables, mais déclara qu'en fait la République genevoise ayant cessé d'exister, les corps organisés par elle étaient par cela même abolis. Cette déclaration, fondée sur la terrible logique du vœ victis, mettait l'Église de Genève dans un état aussi précaire que les Églises de France.
Le Consistoire de Genève se trouvant de fait anéanti , et la Compagnie des Pasteurs n'ayant plus aucune existence légale, il fallait subvenir à cette triste position. Dans ce but, les pasteurs et les anciens nommèrent une commission chargée de présenter un essai de réorganisation ecclésiastique. MM. Rousian etChenevière, pasteurs, Sautter, ancien, reçurent cette mission délicate. Voici le plan qui fut adopté. « Les liens de l'Église et de l'État étant rompus, l'Église subsiste comme association particulière, composée de tous ceux qui sont admis à la communion dans une église réformée. La Compagnie des Pasteurs demeure
avec ses anciennes attributions pour diriger les affai res religieuses. Le culte est entretenu par les fonds de la Société économique. Le Consistoire est composé de trois membres de la Société Economique et de la Société de Bienfaisance , de tous les pasteurs de la ville et d'un nombre égal de laïques; il se recrute luimême, il est annoncé à l'Eglise, qui approuve tacitement ces nominations. La discipline se réduit à de simples exhortations particulières, sans obliger les délinquants à se présenter devant l'assemblée. »
Ce mode de vivre dura jusqu'en 1802. Mais ce provisoire inquiétait beaucoup le clergé genevois; aussi Ton profila du retour de l'ordre sous le Consulat pour obtenir une consolidation des institutions ecclésiastiques. Les hommes qui rendirent les services les plus signalés en cette occasion, furent MM. Ami Martin, pasteur, Mestrezat, pasteur à Paris. Le Fort et Marc-Auguste Pielet, membres du tribunal. Grâce à leur influence auprès de M. de Porlalis, ministre des cultes, on obtint que l'Église genevoise serait maintenue dans sa forme actuelle et reconnue par l'État , pourvu qu'elle ne réclamât aucune subvention pécuniaire du gouvernement français.
Si la position otlicieile de l'Eglise fut loiérable, les Genevois amis de la religion eurent beaucoup à souffrir jusqu'à l'avènement de Napoléon au pouvoir. Les
agents du Directoire se conduisirent avec une brutale grossièreté.
Le 15 juin 4 798, les autorités françaises étaient installées. Le 17 juin, les commissaires de police interdirent la sonnerie des cloches pour le service divin, et une circulaire, signée par le sieur Monachon (de Carouge), interdit aux pasteurs de se montrer en public revêtus du costume ecclésiastique. Le résident Desportes, apprenant qu'on faisait sonner deux fois les horloges pour indiquer l'heure des sermons, défendit sévèrement cette légère infraction à ses ordres.
Le 10 août, le commissaire français fît appeler le modérateur de la Compagnie, et lui adressa ces paroles: « Le vœu du gouvernement est de propager, -> dans toute la France, le culte protestant de Genève ; » j'estime que le meilleur moyen d'y parvenir serait » d'aller spontanément au-devant du désir que manifeste le gouvernement français d'avoir un culte religieux le décadi. Nous savons que le cierge de » Genève est éclairé, également éloigné du fanatisme » et de la superstition; il est donc à désirer que. sans ? attendre les décrets qu'on prépare pour la célébra- » lion religieuse du décadi, Genève donne l'exemple; » aussi, je vous prie d'en conférer avec vos collè- » gues. »
La Compagnie déclare qu'elle est inviolablement
attachée à restitution divine du dimanche, mais que
si la cessation du travail est ordonnée pour le décadi, il sera convenable d'y placer, ce jour-là, des sermons.
« Le Consistoire s'unit à cette pensée, et déclare » que le décadi étant sur le point d'être ordonné par » la loi, il n'y a pas de meilleur moyen de remédier » au danger qui en résuite pour la religion et les » mœurs, que d'employer une partie de ce jour du » repos aux exercices religieux , tout en maintenant » le cuite établi et garanti par les dernières conven- » lions. »
En conséquence, après une proclamation ferme et prudente, où les pasteurs ne cèdent rien relativement au dimanche, on établit deux services à Saint-Pierre et à Saint-Gervais, et MM. Martin furent chargés d'inaugurer ces nouvelles prédications.
Le culte, dirigé par des pasteurs respectés par le peuple, adoucissait l'amertume des scandales auxquels l'autorité française donna les mains pendant les années 1798 et 1799.
En effet, les agents du Directoire, voulant solenniser à leur manière le décadi, établirent que les mariages seraient célébrés ce jour-là dans le temple de Saint-Pierre. Cette décision constituait une espèce de cérémonie civile fort convenable. Mais les commissaires français avaient une autre pensée; ils désiraient accabler de ridicule les actes les plus sacrés de la vie de famille; aussi changèrent-ils le mariage légal
en une vile parodie; ils installèrent les musiciens du théâtre dans le temple, et lorsque des observations malicieuses pouvaient être faites touchant l'âge, l'extérieur ou la position des époux, on faisait entendre, aux ricanements de la foule, des airs burlesques et moqueurs. Les Genevois honnêtes gens s'abstenaient d'être témoins de cettre profanation ; les Français nouveaux venus et quelques Carougeois formaient l'assemblée, et les époux protestants s'empressaient d'oublier ces hideuses scènes dans un autre temple, au pied de la chaire évangélique, où les attendait le ministre réformé.
Le travail extérieur cessait le jour du décadi. Mais si les boutiques étaient closes, les ateliers fonctionnaient sans scrupule dans l'intérieur des maisons. Le dimanche présentait un bizarre aspect : des Genevois, attachés à la vieille République, fermaient leurs magasins; ils faisaient à leurs tenaces habitudes religieuses le sacrifice d'un jour de vente, et les temples se remplissaient d'une foule inusitée depuis les crises révolutionnaires.
Le M août 1800, le décadi fut aboli aux grands applaudissements des Genevois, et la Société Économique s'empressa de faire les réparations nécessaires au temple de Saint-Pierre, largement détérioré par les observateurs du culte de la Raison sous le Directoire.
ni. 50
Durant cette pénible période, de 1798 à 1800, Je clergé genevois sut unir le zèle à la fermeté. Il imposa les règles suivantes aux prédicateurs : « Ob- » servez la plus grande prudence dans vos compositions, soit dans les conversations particulières; » gardez-vous de pactiser avec la philosophie mo- »derne, mais restez invariablement attachés aux » dogmes eî à la morale évangélique. Combattez les » incrédules par des arguments directs ; plaignez ceux » qui s'égarent; parlez avec douceur dans vos prédi- » cations touchant les erreurs actuelles; enfin, dans » les services de communion, ayez soin de traiter au » complet les grands dogmes de la rédemption et de y> la résurrection de Jésus-Christ. >»
Le préfet manifestait en général beaucoup de sympathie pour les prédicateurs; plusieurs fonctionnaires français fréquentaient les temples; mais des paroles mal sonnantes troublaient parfois le bon accord, et l'esprit de soupçons rencontrait ou inventait des griefs contre les ecclésiastiques.
M. Duby eut l'honneur d'encourir le blâme le plus formel à ce sujet.
Quelques jours après le Jeûne de 1800, le préfet témoigna le plus grand mécontentement de Texorde du sermon de ce courageux pasteur, et proféra des menaces sérieuses à son égard. Voici les paroles incriminées, et nos lecteurs remercieront avec nous
M. le pasteur des Eaux- Vives de nous avoir remis le sermon de son vénérable père.
« Il y a quelques années, tout souriait à nos vœux; le nom que nous portions était pour nous un titre d'honneur; notre commerce était florissant, nos ateliers de toute espèce respiraient le mouvement et la vie, les profits de notre industrie succédaient au delà même de nos désirs, l'aisance était dans nos maisons, l'allégresse dans nos cœurs, et la reconnaissance nous conduisait aux pieds du Protecteur de la patrie. A présent, de toute cette prospérité, il ne nous reste plus rien, plus rien que de pénibles souvenirs ; à ce nom dont nous étions si fiers se sont jointes de douloureuses pensées; nos richesses ont disparu, les canaux qui nous les apportaient se sont fermés, une oisiveté forcée enchaîne tous les bras, et, flétris par la tristesse, absorbés par les soucis, livrés au découragement, nous pouvons à peine offrir à notre Dieu d'autre tribut que celui de nos larmes. Alors les devoirs auxquels vos pasteurs étaient appelés dans ce jour solennel étaient doux à remplir; heureux témoins des bienfaits que Dieu versait sur la patrie, ils lui portaient au nom de tous l'hommage de la reconnaissance générale, ils se plaisaient à faire le tableau des biens dont ils étaient entourés, les paroles les plus rassurantes de l'Ecriture servaient de texte à leurs exhortations, ou si, à la vue des progrès de l'immoralité, ils annonçaient les maux qui en seraient la suite, du moins c'étaient des maux à venir, incertains, qu'un retour à l'obéissance pouvait éloigner encore.
» Pour nous, qui sommes appelés à vous porter la parole sainte, nous, tristes spectateurs des pertes que notre pays a faites, nous ne pouvons plus vous parler de votre prospérité, nous ne pouvons plus vous envisager comme les objets particuliers de la Bonté céleste ; nous sommes forcés de prendre un ton plus austère et plus assorti à la tristesse de nos cœurs; nous venons clans ce jour d'humiliation vous entretenir de vos malheurs, interpréter à l'aide de la raison et de l'Ecriture
Sainte les desseins de Dieu en vous les exposant, et vous exhorter à entrer dans ses vues. Nous venons vous dire avec le prophète, non plus« que votre âme bénisse l'Eternel et n'oublie aucun de ses bienfaits, » mais : « Ecoutez la verge et celui qui l'a assignée. »
On le voit, les extrêmes se touchent; les despotes républicains et les despotes couronnés ne peuvent supporter la moindre critique, et le jugement de leur conduite, d'après les lois morales, constitue souvent une mortelle injure. M. Duby put reconnaître qu'il avait frappé juste, puisque bientôt après le préfet demanda la création d'une commission permanente qui s'occuperait des plaintes et des observations portées contre les pasteurs. Cette commission fut organisée le 25 octobre 1801; elle était composée de bons Genevois; aussi demeura-t-e!le dans une paisible oisiveté.
L'esprit religieux de Genève se manifesta maintes fois d'une manière fort intéressante sous le régime du Directoire. Durant la révolution, la fréquentation du culte public avait notablement diminué , et il ne pouvait en être autrement. Mais un de nos services divins, bien loin d'être abandonné, avait toujours attiré une foule compacte et régulière. C'était le catéchisme du temple de la Madeleine. M. Martin- Rey, chargé de ce culte, avait, depuis plusieurs années, rassemblé les parents et les enfants avides de ses explications pleines de chaleur, de simplicité, de clarté et de vie
chrétienne. Nous avons entendu des vieillards parler avec émotion et reconnaissance des catéchismes de M. Martin-Rey , après un intervalle de soixante années.
Durant les mauvais jours de la révolution, les instructions de M. Martin furent suivies sans interruption; il fallait se rendre au temple une demi-heure à l'avance pour trouver des places. M. Martin aimait son pays d' une affection passionnée ; son cœur fut brisé lorsque la toute-puissante déloyauté du Directoire détruisit l'ancienne République genevoise.
Le dimanche qui suivit le 20 avril 1798, Genève étant déclarée française, il fallait changer les paroles de la liturgie : « Nous te prions pour les magistrats et les Conseils de cette République. » Arrivés à ces mots. M. Martin fond en larmes, et dit : « Nous ne demanderons donc plus à Dieu qu'il lui plaise de bénir nos magistrats genevois. Des étrangers prendront place dans nos prières. * L'assemblée fut saisie d'une douloureuse émotion, et le culte ne put être achevé. Deux ans plus tard, le 50 juin 1800, M. Martin mourait dans cette chaire où il avait édifié le peuple genevois pendant vingt années.
Voici le récit officiel de cette lugubre et solennelle scène (Reg. Comp. 30 juin).
« Hier, au temple de la Madeleine, entre deux et trois heures de l'après-midi, M. le pasteur Martin- Rey est mort d'une apoplexie foudroyante. C'est dans
son dernier discours de catéchisme, au moment où il parlait de la récompense accordée au religieux Énoch et du bonheur réservé aux âmes des justes que Dieu le retira d'une manière à peu près semblable. »
Son ami intime, M. Picot, ajoute ces détails. « A peine avait-il prononcé ces paroles : « Enoch marcha avec Dieu , puis il ne parut plus, parce que Dieu le prit, » qu'une sueur froide le saisit; il s'assied, se relève pour donner une bénédiction dernière et s'affaisse sur lui-même. On accourt , on lui fait respirer des sels, mais il avait perdu connaissance. On l'emporta dans une maison voisine, au milieu des larmes de toute l'assemblée; les médecins et les chirurgiens arrivent; la saignée est inutile; il a, pendant une demi-heure, des convulsions, puis il expire sans prononcer une parole. La foule était telle autour de cette maison, qu'il fallut y placer des factionnaires. La sensation de cet événement est immense, et la douleur universelle. Une foule énorme accompagne son cortège, et rien n'est plus émouvant que les sanglots et les lamentations des enfants. »
Durant l'année 4 801 , les Genevois, amis de leur Église, furent péniblement affectés en voyant que la part assignée au culte sur les revenus de la Société Économique se trouvait très insuffisante, et que trois places de pasteurs au moins devraient être retran-
chées. Une réunion de citoyens religieux, MM. Gallatin, Naville, Saladin-de Budé, Roux-Dassier et Ami Martin, voulurent remédier à ce pénible état de choses.
Le 1 1 janvier 1 802, ils fondèrent une société pour l'encouragement du culte. Les collectes pour recevoir des fonds devaient se faire en grand secret; le gouvernement ne les aurait pas tolérées. Pour atteindre ce résultat, M. Ami Martin rédigea l'adresse suivante, dont un grand nombre de copies manuscrites furent répandues dans les familles attachées à leur culte. « Quelques personnes animées d'un zèle religieux pour la conservation du pur christianisme parmi nous, désirant le soutenir au milieu des graves circonstances et des périls où se trouve l'Église, voulant aider dans leurs études les jeunes gens qui se destinent au saint ministère, désirant soulager les ministres âgés et conserver le même nombre de pasteurs dans l'Église de Genève, invitent leurs concitoyens à faire parvenir des dons ou des contributions annuelles à un comité chargé de cette œuvre. Dans les testaments, on est prié de se servir des expressions suivantes : Je lègue à MM. Naville et Saladin-de Budé, ou aux personnes qu'ils se seront substituées à cet effet, la somme de
pour être employée à l'objet que je leur ai désigné. »
Cet appel à huis clos reçut un favorable accueil v
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€t dans sa correspondance, M. Ami Martin écrit: « Malgré la détresse générale de ce temps de guerre, malgré l'anéantissement du commerce, la conservation de l'Église est assurée, et le zèle à souscrire ces contributions religieuses est aussi grand que s'il s'agissait d'une belle opération financière. *
La révolution avait laissé de nombreuses misères sur son passage. Dans les familles pauvres, la détresse conduisait au vice; on voyait un grand nombre d'enfants délaissés, sans ressources. Plusieurs dames genevoises essayèrent de remédier au mal, en établissant la chambre des orphelines.
« Nous voulons essayer, avec l'aide de Dieu, dirent ces bienfaitrices chrétiennes, non-seulement de fournir un soulagement momentané à ces malheureux enfants, mais encore de créer un sort honorable à de jeunes filles abandonnées de leurs parents ou nées de parents qui sont dans l'impossibilité de les élever. »
Cette fondation, largement rétribuée, arracha, dès l'abord, plus de cinquante enfants aux tentations du vice.
Les persécutions et les afflictions de l'Église cessèrent dès que Napoléon se fut emparé du pouvoir suprême; il publia le concordat qui rendait la liberté et la paix officielle à l'Église catholique et aux communautés protestantes. II fit cesser les lâches procédés en usage parmi les despotes révolutionnaires. Un
décret^ dont Genève fut reconnaissante, rendit au culte public l'usage des cloches. Nous avons vu qu'elles étaient muettes depuis le 4 7 juin 1798. Un village seul, Jussy, refusait de se soumettre à cette interdiction, et M. Bastard, pasteur, déclara maintes fois qu'il lui était impossible d'empêcher la sonnerie pour le sermon du dimanche.
Le 46 avril 4 802, une lettre du préfet à la Vénérable Compagnie autorise les marguilliers à se servir des cloches selon l'ancien usage. Cette nouvelle se répand avec la rapidité de l'éclair. Le dimanche suivant était le jour de Pâques; le premier culte avait lieu à cinq heures du matin; dès avant quatre heures, tout le monde était aux fenêtres ou dans la rue, et lorsque la Clémence fit entendre sa puissante voix, ce furent des hourras, des cris de joie, des félicitations dont l'énergie prouva à l administration française la vérité et la puissance des traditions religieuses de Genève.
Le 25 avril 4 802, un Genevois célèbre à l'étranger par ses travaux de physique, vénéré dans l'Église par son zèle et son courage religieux durant les mauvais jours, M. Marc-Auguste Pictet, partait pour Paris; il était nommé membre du tribunal . « Je contribuerai, écrit-il à la Vénérable Compagnie, autant que possible, au maintien de notre religion, je me ferai toujours gloire d'en être membre. » La Compagnie le
chargea de remercier M. Portalis, ministre des cultes, de la protection accordée à l'Église de Genève. Elle lui remit en outre une adresse pour Napoléon, dont voici les principaux passages {Moniteur, 15 mars 4 802).
« Les pasteurs protestants demandent la permission d'exprimer au premier consul leur gratitude pour la liberté des cultes.
» Une ville comme Genève, qui doit à la profession du christianisme sa célébrité, ses mœurs, la direction de ses lumières vers un but utile, une cité dans laquelle la religion fait un des principaux éléments du patriotisme, ne saurait voir avec indifférence la renaissance de la religion dans l'empire dont elle fait partie. Les décrets relatifs à l'Église protestante sont si différents de ce qui existait jadis en France, que c'est pour nous un sujet tout particulier de gratitude. Le rang honorable que le gouvernement assigne à Genève parmi les Églises réformées, en y plaçant le séminaire qui doit instruire tous les ministres protestants de France, est une distinction à laquelle notre Église ne saurait être insensible.
» Nous rendons grâce à la Providence qui a inspiré au premier consul le noble dessein de rendre la paix à l'Église catholique, si longtemps affligée. Le sentiment de fraternité et de charité qui nous a fait éprouver une vive douleur pour les calamités de cette Église,
ce sentiment nous a engagés à soulager, autant que nous l'avons pu, ceux des ministres catholiques qui ont cherché un asile dans nos murs. Notre vœu le plus ardent, c'est que cette communauté de sentiments, cette union cimentée dans les mauvais jours, dure pendant la prospérité, et, pour l'entretenir, nous parlerons à notre troupeau des principes communs à toutes les Églises, bien plus que des différences qui les séparent. »
Le 20 mai 4 802, M. Portalis remercie la Compagnie de sa lettre. « Napoléon, dit-il, est le soutien et le réparateur delà liberté chrétienne; il vous invite à participer à son œuvre. »
Cette bonne volonté du premier consul se manifesta de la manière la plus favorable envers la religion réformée en notre ville.
Le 16 septembre 1805, il confirmait officiellement l'existence de l'Église genevoise, conservait les pasteurs antérieurement établis; les formes de l'élection demeuraient les mêmes; la Compagnie demandait l'autorisation de remplir les vacances des paroisses, choisissait les ministres, et le gouvernement confirmait le titulaire nommé.
Ainsi dirigée et protégée, l'Église genevoise conservait son caractère et son existence au milieu de la ruine des institutions politiques et civiles de l'ancienne République. Toutefois, sous le rapport moral, la pé-
riode française offre de graves lacunes et mériîe de sérieux reproches. Une espèce de vertige et de torpeur avait endormi les consciences; l'incertitude des événements, les catastrophes imminentes, au lieu de porter les cœurs à des pensées sérieuses, jetaient toutes les classes de la société dans l'abus des plaisirs bruyants. Genève cédait à l'influence française, et les discours des pasteurs sont émaillés des plus rudes reproches touchant les excès du luxe et l'oubli des épreuves récentes.
D'autre part, la majorité des Genevois conservait le culte du passé, protestait contre ces tristes importations du dehors, et montrait un attachement sérieux à son ancienne Église.
Le culte était suivi avec une espèce de jalousie nationale. Les foules nombreuses formant la seule pompe extérieure des temples protestants, le peuple écoutait avec un zèle sympathique ses prédicateurs privilégiés, MM. Cellérier, Picot, Vaucher et Duby. Leurs voix éloquentes électrisaient les grandes assemblées, remuaient les consciences, rattachaient le passé aux temps actuels, et faisaient espérer le retour de l'ancienne nationalité. C'était un touchant spectacle que ce culte public dans une ville à laquelle les bruits de guerre ne laissaient aucun instant de repos. Les proclamations des bulletins des grandes armées, les coups de canon pour les victoires, les réjouissances
officielles, étaient des choses extérieures, étrangères aux Genevois. La patrie existait encore dans Tintérieur du temple; en franchissant les portes de Saint- Pierre, on se retrouvait pendant une heure ou deux au sein de la vieille Genève protestante. On se pressait pour recueillir les suaves paroles, les consolations chrétiennes, les évangéliques instructions de M. Cellérier. On se pressait pour avoir la conscience remuée par les austères conseils, les ferventes prières, les énergiques encouragements au devoir de M. Vaucher. On se pressait pour raviver sa foi aux solennelles expositions du dogme chrétien, qui, dans la bouche de M. Picot, revêtaient l'autorité d'un apologiste vieilli par quarante années de luttes contre l'incrédulité et le matérialisme. On se pressait pour élever son âme aux contemplations de la sagesse divine et des espérances de r immortalité évangélique offertes par M. Duby, avec autant de clarté dans l'expression, que de profondeur dans la pensée. Dans les sermons de Jeûne et de solennité, chaque allusion au passé causait un frissonnement électrique; la conscience frappée des fautes qui avaient précipité la chute de Genève, acceptait volontiers les reproches. On attendait un meilleur avenir.
En dehors du culte, les pasteurs s'appliquaient à combattre les tendances immorales. Une odieuse littérature, reste impur des plus mauvais jours du dix-
huitième siècle, était clandestinement dévorée dans les salons et les ateliers de Genève. Les pasteurs organisèrent une sérieuse manifestation contre cet abus. M. Cellérier rassembla les ressources de son éloquence et de sa foi, et prononça sur ce sujet un discours qui bouleversa les consciences. Les personnes âgées affirmaient que jamais elles n'avaient été témoins d'une émotion aussi profonde dans les temples genevois.
A la suite de cette prédication, une association se forma pour la destruction des mauvais livres. MM. Balet et Choisy en furent les directeurs; ils achetaient ces tristes productions du génie du mal. L'argent était abondamment fourni par les amis de la religion. Ces dignes agents avançaient dans leur délicate mission, lorsqu'un brocanteur genevois eut l'odieuse pensée de spéculer sur cette pieuse association ; il fit venir de Lyon des ballots considérables des ouvrages proscrits, et les vendit aux pasteurs comme le résultat de ses investigations dans Genève. La ruse fut bientôt découverte; un juste mépris châtia l'ignoble brocanteur, et, malgré cet échec, les mauvais livres diminuèrent dans une proportion notable, et la moralité publique fut sérieusement sauvegardée par les efforts de l'Église.
Nous avons rapporté l'impression que produisit à Paris M. Martin lorsqu'il prononça son discours à la réception du sacre. Ce digne pasteur profita de sa
position pour servir son pays. Il reçut le plus chaleureux accueil du ministre des cultes ; il demanda un sérieux appui dans l'exercice de la discipline du Consistoire, la protection et le respect des droits de la Société Économique, et l'exemption du service militaire en faveur des étudiants en théologie. Du reste, pas un mot de flatterie : la soumission aux lois, la vérité religieuse, voilà le discours du pasteur de Genève.
La rigueur impériale était extrême touchant la conscription; on lui promit de fermer les yeux et de multiplier les cas d'indulgence; mais il n'était pas possible de transformer cette exception en une loi positive. * Du reste, disait M. Pelet de la Lozère à M. Martin, vos aspirants au saint ministère ne sont pas maltraités par vos préfets. » M. Martin sourit et jugea prudent de ne pas répondre. En effet, M. de Barante, et le maire, M. Maurice, fermaient les yeux sur les étranges certificats du docteur Odier, qui attestaient des infirmités précoces et un élat de santé délabré chez des étudiants qui, après un long et honorable ministère, ont passé une vieillesse honorée parmi leurs nombreux amis.
La mission de M. Martin eut une heureuse influence pour Genève et consolida la position de la Société Économique et de l'hôpital; ces fondations furent respectées, et certes on n'obtint pas ce résultat
sans beaucoup de peines et de démarches. Les capitaux collectifs sont une tentation puissante en temps de guerre, et la fortune des anciens Genevois courut de grands dangers. Un mauvais payeur, à qui la Société Économique n'avait pas voulu prêter quelque argent, publia un mémoire touchant cette fortune nationale dont il demandait, disait-il, le partage au nom de 6000 citoyens. Ce mémoire excita un vif intérêt au ministère des finances, et les fonds genevois auraient promptement suivi la route du trésor de Berne, sans les efforts persévérants de MM. Ami 3Iartin, Micheli-Labat, Vernet-Pictet, Le Fort et Pictet-Diodati. C'est à la haute influence, au dévouement de ces bons citoyens, que Genève doit la conservation et la jouissance actuelle de son patrimoine.
En résumé, dans les relations officielles, la position de Genève, sous le régime impérial, eût été favorable sans les souvenirs de la liberté passée et les exigences de l'impôt du sang qui décimait la population.
Les fêtes militaires, l'enivrement des victoires, exaltaient l'amour- propre de la nation française; la grandeur des triomphes voilait le prix du sang auquel on acquérait cette gloire. Les Français, on comprend que leur sentiment national fût exalté, et qu'en voyant les frontières de l'empire s'étendre des plages sablonneuses du Nord aux rives enchantées du Midi, ils ou-
bliassent ies victimes sacrifiées dans chaque combat. Mais les peuples agglomérés par force à l'empire, mais les républicains conservant l'amour du passé, mais les Genevois ayant vécu 250 ans libres, ne versant le sang que pour la défense de leurs murailles! quelle différence et quelle misère !
Il fallait remplir les vides des régiments , il fallait que les jeunes hommes valides devinssent de la chair à canon, il fallait voir partir les enfants! les. écoliers de seize ans tiraient à la conscription ! toutes les joies de la famille étaient détruites. Les plus purs sentiments du père et de la mère étaient froissés et brisés. L'ordre de la nature était renversé. Celte joyeuse bénédiction que nous adressons chaque matin au ciel pour la santé et les forces d'un enfant se remplaçait par des vœux secrets appelant une maladie, un accident qui laisserait, au moins végéter un fils dans la maison paternelle.
On se souvient de cette chaîne militaire de vingt à trente jeunes hommes liés deux à deux, un pain de munition sous le bras, et marchant à la gloire ies yeux baignés de larmes, accompagnés par leurs parents se tordant les bras de désespoir. On se souvient de ces enfants de dix-huit ans, fusillés sur nos remparts pour s'être dérobés pendant quelques jours au service. Puis, qu'on se représente l'étal des familles après ie tirage au sort et le départ des enfants! Tout repos est
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anéanti! Comment se livrer au sommeil quand un iïis souffre au loin des intempéries de la saison; comment conserver un moment de paix , lorsque les batailles ont lieu chaque semaine, et que la liste des morts peut arriver le lendemain?
Au sacrifice des jeunes gens se joignait le dévouement des pères âgés de quarante ou cinquante années, qui, ne pouvant suffire à l'entretien de leur ménage, se vendaient au service militaire pour faire vivre leur famille du prix de leur conscription. Ailleurs, on voyait des maisons riches peu à peu ruinées par les sommes énormes payées pour les remplaçants; plusieurs ont racheté leur fils jusqu'à cinq fois. On voyait les pauvres hypothéquer leur dernier morceau de terre pour épargner leurs enfants.
Alors, sur notre territoire, se développa ce que j'appellerai le commerce de la chair humaine. De vieux spéculateurs, des avares, des usuriers, ayant conservé, au travers de la révolution, des dépôts d'or considérables, parcouraient les campagnes, le lendemain .du tirage au sort ; ils entraient chez les familles frappées par la conscription; ils demandaient une pièce de terrain de cinq à six fois la valeur de l'argent avancé. Le sacrifice se faisait avec une espèce de joie. Souvent le nouveau soldat refusait de consommer la ruine de ses parents et de ses sœurs; il repoussait l'usurier et partait pour l'armée! Souvent
aussi le premier sacrifice était inutile; une nouvelle campagne exigeait de nouveaux conscrits; les premiers remplaçants ne comptaient plus; on devait partir ou en trouver d'autres. L'usurier reparaissait, et la ruine du cultivateur était consommée.
Les noms de ces hommes, je les tairai; la Providence leur a infligé le plus rude châtiment qu'ils aient pu souffrir dans la vie présente, savoir, la perte de ces fortunes tachées du sang de leurs frères. Si j'ai parlé de ces misères de la conscription, c'est pour rappeler le rôle de l'Église protestante et de ses amis dans ces jours de deuil. Tous les remplaçants dans les familles pauvres n'ont pas été payés avec l'argent des usuriers : les pasteurs s'adressaient à leurs paroissiens riches, et souvent ceux qui venaient de faire de coûteux sacrifices pour eux-mêmes, inscrivaient une forte somme sur la liste destinée à racheter l'enfant d'un père dénué de fortune. D'autres, à la sollicitation de leur pasteur, payaient l'usurier ou levaient l'hypothèque du sang pour prévenir la ruine du paysan. Les pasteurs s'attaquaient aux usuriers eux-mêmes, et plus d'une fois leurs supplications, mêlées d'accents sévères, ont fait vibrer ces consciences bronzées, et remplacé le culte de Mammon par celui du Dieu vivant. Presque toujours, à la sollicitation des pasteurs, les héritiers des vieux usuriers ont fait la remise de la dette,
ou (lu moins réduit la somme à ce qu'autorisait le tauxlégal.
On a vu des personnes tellement désireuses de cacher en Dieu leur œuvre, et de ne pas blesser la délicatesse de leurs concitoyens, qu'elles apportaient au pasteur de la paroisse des sommes considérables pour le rachat des enfants, et le pasteur lui-même ne connaissait pas le donateur. Les noms, je pourrais les citer; mais les fils dont les pères ont diminué l'héritage en conservant des citoyens à la patrie genevoise ne voudraient pas voir l'œuvre de leurs parents publiée. Ces vrais chrétiens, cachés en Dieu, ne seront pas plus connus que ne le sont les personnes qui, cent ans auparavant, donnaient jusqu'à leur dernier sou pour les fugitifs de l'édit de Nantes.
Telle fut l'œuvre de l'Église genevoise de 4 790 à 1815. Lorsque sonna l'heure de ia délivrance, lorsqu'au congrès de Vienne, Genève, protégée par son passé, soutenue par ses amis, reprit sa place parmi les nations libres, ia Compagnie des Pasteurs et le Consistoire vinrent féliciter le gouvernement du retour de l'indépendance.
Le premier syndic leur dit : « Messieurs, vous avez continué la République au travers de la conquête, et pendant que la patrie genevoise était au tombeau, l'Église a veillé près d'elle. »
PIÈCES JUSTIFICATIVES
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