THEODORE
Du 22 janvier au 25 juillet 1871 le diocèse fut administré par les quatre vicaires-capitulaires nommés à la mort de Mgr Doney. Cette vacance de six mois fut la conséquence de la situation malheureuse dans laquelle se trouvait alors la France. Devant l'invasion prussienne le gouvernement avait dû se réfugier à Tours et à Bordeaux. Préoccupé à juste titre des affaires de la guerre, le ministère avait peu de loisirs pour celles de l'Église; les rapports tendus avec Rome ajoutaient à son embarras. La République n'était encore ni légalement établie, ni reconnue par le Souverain-Pontife ; personne dans ce gouvernement n'avait qualité pour traiter les affaires des diocèses. Le siège épiscopal de Montauban étant le premier vacant depuis le nouveau régime, rien n'indiquait comment on agirait pour y pourvoir. Cependant le ministère républicain voulant affirmer des droits qu'on lui contestait, fit des démarches auprès de la Nonciature. Le nom de M. l'abbé Legain, vicaire-général du diocèse, n'était pas inconnu du Nonce. On assurait que dans son dernier voyage h Rome, à l'occasion du Concile, Mgr Doney avait manifesté le désir de l'avoir pour coadjuteur, avec espoir de succession. C'était donc un candidat sérieux et à tons égards digne d'être présenté. La présentation fut faite, et un décret du 14 avril 1871, signé: Thiers, chef du pouvoir exécutif, et contresigna: Jules Simon, minisire des cultes, nommait M. l'abbé Théodore Legain à l'évèché de Montauban. Après quelques hésitations la chancellerie romaine consentit à tenir compte de cette présentation faite en dehors de toute légalité. Il ne fallait pas, en effet, laisser un diocèse en souffrance pour des années, peut-être; d'autre part, le prêtre proposé était agréable au chef de l'Eglise, qui espérait voir revivre en lui l'administration de Mgr Doney, et dans les circonstances présentes cette candidature parais-
sail la meilleure et la plus sûre. Il fat donc résolu à Rome que le candidat serait accepté. Le 22 avril l'évoque nommé partait pour Versailles, afin d'y remplir les formalités des informations. Usant de ses droits, le 24 mai, le Pape fit expédier au chef du pouvoir exécutif un Bref qui nommait le nouvel évoque. Le ministère des cultes s'émut du terme nominamus. La chancellerie romaine remplaçait les Bulles par un Bref: le Conseil d'Etat ne voulait pas l'enregistrer, M. Thiers refusait d'y apposer sa signature. De graves contestations s'élevèrent alors entre le gouvernement pontifical et notre ministère. Les journaux s'occupèrent de la question de droit, et, n'eût été la question autrement grave de la guerre, qui préoccupait alors si tristement, cet incident dont la solution pouvait amener de déplorables conflits aurait passionné davantage les esprits. Trois mois durant l'affaire fut en suspens. Après avoir fait espérer que le sacre du nouvel évèque aurait probablement lieu à la solennité des saints apôtres Pierre et Paul (29 juin), il fallut le renvoyer au 25 juillet suivant, fête de saint Jacques. Les vicaires-capitulaires annoncèrent la nouvelle au diocèse, qui enfin fut tiré d'incertitude. Leur lettre, datée du 49 juillet, ne précédait la cérémonie que de cinq jours ; à peine le temps d'arriver dans les paroisses écartées du diocèse. Cette annonce faillit être contremandée : Bref et Décret n'étaient pas encore sortis du ministère des cultes l'avant-veille du sacre. Mgr Legain se rendit lui-même à Versailles pour hâter l'expédition, et il en revint muni de ses titres et de ceux de Mgr Fava, évoque nommé de la Martinique, qui devait recevoir la consécration avec lui.
Cette double cérémonie eut lieu au jour définitivement fixé, dans F église-cathédrale. Depuis le sacre de Mgr Mabile le diocèse n'avait pas assisté à pareille fête, et celle-ci éclipsa de beaucoup la première, soit par le nombre de prélats assistants, soit par le concours du clergé et des fidèles, soit enfin par les décorations de la vaste nef et l'éclat donné au cérémonial. L'évêque consécrateur fut le métropolitain de Toulouse, Mgr Florian Desprez, auquel s'étaient joints Mgr Forcade, évoque de Nevers ; Mgr Lacarrière, chanoine de Saint-Denis, ancien évèque de la Basse-Terre, assistants de Mgr Legain ; Mgr de la Bouillerie, évoque de Carcassonne, et Mgr Grimardias, de Cahors, assistants de Mgr Fava ; puis MMgrs d'Outre-
78 HISTOIRE DE l'ÉGUSK M VOKTAUBAK.
mont, d'Àgen ; Guillemin, évëque de Canton, ei Bornet, fcrotoooiaire apostolique.
Le nouvel évêque avait pris possession de son église la Teille, par l'entremise de son vicaire-général, M. l'abbé Guyard. Il était alors dans sa soixante-unième année. Comme son parent, Mgr Doney, il avait vn le jour dans le petit village d'Epeugney, le 8 novembre 4809 *. Son père, Pierre Legain, et sa mère, Anne Meneguin, étaient de modestes propriétaires aux mœurs patriarcales et aux traditions profondément chrétiennes. Sur les conseils de l'abbé Doney, le jeune enfant se tourna vers l'état ecclésiastique. En 1821 , âgé de douze ans, Théodore faisait son entrée au séminaire d'Onians, où son illustre parrain professait la philosophie. Dirigé et instruit par le savant abbé Dartois, il parcourut les classes de grammaire et d'humanités, et arriva fout jeune au grand Séminaire de Besançon. Successivement il reçoit b tonsure et les quatre moindres ; ses cours théologiques terminés avant d'avoir atteint l'âge canonique pour le sacerdoce, il est chargé par son parrain de surveiller l'éducation des jeunes fils de la noble famille de Vaulchier. Son préceptorat prenait fin, lorsque en 1832 le cardinalarchevêque de Besançon, Mgr le duc de Rohan, ouvrait, pour la seconde fois, l'école des hautes études. L'abbé Legain y fut appelé, et là aussi il sut tenir une bonne place à côté de ses condisciples, qui plus tard devaient illustrer le diocèse de Besançon et l'Eglise par leurs talents oratoires ou leur science théologique. Deux mois après, le cardinal n'était plus ; son école se dispersait, l'abbé Legain en sortait avec le caractère des diacres. Notre évêque de Mont auban, le vénérable Mgr Dubourg, arrivait bientôt après à la tête de cette métropole pour y mourir au bout de quelques semaines. Il vécut néanmoins assez longtemps pour faire une ordination; l'abbé Legain se trouva du nombre des ordinands parmi les prêtres. — Pouvait-il s'attendre à cette époque que, 39 ans plus tard, il succéderait sur notre siège épiscopal au pontife qui lui conféra la prêtrise et ne fit que passer sur le siège de Besançon?
< Baptiéé le lendemain, il eut « pour parrain Claude Legain, son oncle, et pour marraine Françoise Menegnin, femme de Jean Doney, sa tante. • Cf. Registres de la paroisse d'Epeugney.
CINQUIÈME PÉRIODE. — TBÉODORE LEGAIN (4874-1882). 73
Au lien d'aller exercer son zèle dans le ministère ordinaire des paroisses, le jeune prêtre entra an séminaire de Consolation. Pendant deux ans il se voua à l'enseignement, et en 1835 l'autorité épiscopale l'envoya avec titre de vicaire dans l'importante paroisse de Pontarlier. Quatre ans après il était mûr pour la cure, et on lui confia celle de Villers-le-Lac. Cependant l'idée d'une vocation spéciale poursuivait depuis longtemps celui que les séminaires et les paroisses avaient vu se dépenser avec autant de succès que de dévouement. A l'époque où Mgr Dubourg était venu en France solliciter des prêtres de bonne volonté pour évangéliser le Nouveau-Monde, le jeune abbé Legain avait senti son cœur battre pour cet apostolat* La parole entraînante de Mgr Flaget, un des auxiliaires de Mgr Dubourg, avait capté cette âme d'apôtre durant les quelques mois qu'il prêcha dans le Doubs. Quelles considérations arrêtèrent cet élan ? nous l'ignorons. Mais son âme rêvait les missions, et, quittant sa paroisse de Villers., il demanda à être du nombre des missionnaires diocésains établis à Ecole, « Il y demeura quatorze ans, nous dit son panégyriste, et compta parmi les meilleurs ouvriers évangéliques de cette compagnie. Sa taille élevée et sa noble contenance captivaient l'attention publique; sa parole facile, abondante, pleine, d'intérêt, satisfaisait les esprits les plus difficiles. Il achevait par des entretiens particuliers l'ouvrage commencé dans la chaire ; et la bonté de son cœur, qui se trahissait comme d'elle-même dans ses yeux, dans sa voix, dans son sourire, détruisait, dans le tribunal qui justifie ceux qui s'accusent, les dernières résistances de la volonté *. >
Le missionnaire aurait fini ses jours dans cette pénible carrière, si le prélat, auteur de sa vocation sacerdotale, n'avait voulu l'avoir auprès de lui. Il s'agissait de remplir le vide que faisait le départ de l'abbé Mabile, nommé au siège épiscopal de Saint-Claude. Mgr Doney pensa à l'abbé Legain, et le filleul obéit au désir du parrain spirituel. En 4853 il vint partager dans le palais épiscopal la vie de famille et d'intimité que l'on y menait depuis bientôt dix ans. Son emploi se borna à être comme l'aumônier et le secrétaire particulier du savant prélat. Il utilisa ses nombreux loisirs en évangé-
» Oraison funèbre prononcée dans la cathédrale do Montauban, le 31 mai 188b par Mgr Besson, compatriote du défunt.
74 HISTOIRE DE L* ÉGLISE DE MONTA UBAÎf.
lisant les communautés et quelques paroisses des environs de la ville : parmi ses principales prédications on compta les stations du carême à la Cathédrale et à Saint-Jacques. Trois ans se passent, et le souvenir du pays, ses chères missions, semblent le rappeler et lui demander compte du zèle qu'il ne peut pas dépenser dans cette position trop calme. L'abbé Legain rentre dans sa Comté ; mais, sur de nouvelles et plus pressantes sollicitations de notre évoque, il consent à venir se fixer définitivement auprès de lui. C'était en 1859. Mgr Doney, tout en le gardant dans son évôché, le chargea, à titre d'aumônier, de l'Ecole normale. Deux ans après, un grand-vicariat titulaire vient à vaquer. L'évèque le lui offre, et le gouvernement l'agrée; jusqu'à la mort de son bienfaiteur, c'est dans cette situation que M. Legain le seconda pour l'administration du diocèse. A ce moment le chapitre le désigna pour partager les pouvoirs de vicairecapitulaire avec son collègue, l'archiprètre de la cathédrale et le vice-doyen des chanoines. Nous avons dit comment six mois après il était placé à la tète du diocèse comme évêque.
Ainsi qu'il l'écrivait dans la Lettre-pastorale qui suivit sa consécration épiscopale, Mgr Legain n'avait qu'à continuer les traditions de son illustre prédécesseur. Il tint sa promesse, et à l'exemple de Mgr Doney il se dévoua à la prospérité des Séminaires, à la défense de son clergé, à l'extension des communautés religieuses. Bientôt, en effet, il décidait l'agrandissement des constructions du Petit Séminaire de Montauban afin d'y donner asile à un plus grand nombre d'élèves. Malheureusement les mauvais jours, à la suite desquels les Pères Jésuites durent abandonner cette maison, comme toutes celles de France, ont compromis les gros intérêts engagés dans cet établissement, et longtemps encore le diocèse se ressentira des lourdes charges qui pèsent sur lui pour faire honneur aux dettes contractées. A Moissac les bâtiments du Petit Séminaire furent aussi agrandis et dotés d'une riche chapelle. Les Frères Maristes appelés, à Montauban, y ouvrirent une institution d'enseignement spécial, dans un immeuble acquis aux frais de l'évèque. La maison des Missionnaires fut réorganisée à l'aide de prêtres du diocèse, et placée sous le vocable de saint Théodard. Grâce à sa pieuse impulsion, les anciens sanctuaires de pèlerinages reçurent comme une vie nouvelle. Ainsi, à la suite de Mandements
spéciaux , qui y appelaient les fidèles, la dévote chapelle de Lorm, complètement restaurée, vit accourir des milliers de pèlerins, à la tète desquels le zélé prélat tint à marcher et à officier pontificalement le 21 septembre 4873. Huit jours auparavant il avait donné le même élan et un plus bel éclat encore à l'antique pèlerinage de Notre-Dame de Livron. Ce sanctuaire, qui eut ses prédilections, devait bientôt recevoir une insigne faveur due à son antique célébrité. Les 9 et 10 juin 1878, en vertu d'un Bref pontifical, Mgr Legain entouré de quatre évoques *, au milieu de fêtes qui n'avaient jamais eu leurs pareilles, couronna la statue miraculeuse. A Gastelsarrasin refleurit le pèlerinage de Notre-Dame d'Alem.
Bâtisseur et consécrateur d'églises, Mgr Legain s'appliqua aussi à organiser tout ce qui pouvait concourir à l'éclat et à la majesté des cérémonies et du culte extérieur. Son église-cathédrale fut ornée d'un ciborium, d'un orgue d'accompagnement, de boiseries pour compléter les stalles du choeur. Plusieurs chapelles furent enrichies d'autels, de verrières ou de peintures. Dans le diocèse on vit quantité d'églises bâties à nouveau ou complètement restaurées ; parmi les principales nous citerons celles de Saint-Antonin, de Montpezat, Castelsarrasin, Auvillar, Caylus, Ginals, Reyniès, Labastide-du- Temple, Gasseras, Meauzac, Puylaroque, Lizac, le Mas-Grenier, le Bourg-de-Visa, etc.. Dans la cité épiscopale il posa la première pierre des importantes églises de Villenouvelle et de Villebourbon ; fonda la Maîtrise, à laquelle il attitra un prêtre, et dont il confia les enfants aux Frères des écoles chrétiennes.
Promoteur dans le diocèse des pieux voyages au sanctuaire miraculeux de Lourdes, il tint à honneur d'y conduire trois fois de nombreuses légions de ses diocésains. Dévot surtout envers l'Eglise et le Pape, il fit quatre fois le voyage de Rome. Vinrent les solennités de la translation des reliques de saint Thomas d'Aquin et de la glorification de sainte Germaine, à qui Toulouse éleva une statue sur une de ses places publiques, notre évêque y prit part; puis, en 1873, il se rendit dans la Franche-Comté pour participer au célèbre pèlerinage de Notre-Dame de Ronchamp. A cette époque, il avait déjà
« Mgr Ramadié, archevêque d'Alby; Grimardias, évoque de Cahore ; Lacarriôrc, de la Basse-Terre; Besson, de Nîmes, qui (Ut l'orateur.