‹ Histoire de l'église de MontaubanChapitre 86 sur 132 · Tome IL VIII · texte numérisé non relu

Tome IL VIII

des prêtres, dans ce diocèse, est effrayante et nous présente un avenir désespérant. Cinquante-cinq paroisses sont sans pas* teurs, et d'autres n'ont que des pasteurs infirmes. Nous entendons avec déchirement de cœur les cris de nos enfans, qui nous demandent du pain spirituel, et nous ne trouvons personne qui puisse le leur rompre. »

25. Quelques jours après (26 février), voulant combler les vides faits dans les cures, le zélé prélat fit une ordination extraordinaire, à laquelle prirent part de nombreux séminaristes. « On le vit, disent les feuilles publiques, pleurer de joie à la pensée qu'il pourrait dorénavant parer aux nécessités des paroisses veuves de pasteurs. > Le 19 mars, pareille cérémonie avait encore lieu à la cathédrale ; comme aussi, durant cette année et la suivante, nous trouvons plusieurs fois l'évêque conférant les saints Ordres au cours de ses visites pastorales : à Castelsarrasin, à Beaumont, à Auvillars, dans la chapelle de notre hospice, chez les religieuses Ursulines et au petit Séminaire. Le 10 mai 1825, par une ordonnance, il annonçait au diocèse le sacre de Charles X. c Dieu, dans sa miséricorde, écrivait-il, nous a donné un Roi selon son cœur, et bien cher au cœur de tout Français. Il doit, à l'exemple de Clovis et de ses ancêtres, recevoir l'onction sainte des mains du digne successeur de saint Rémi, le dimanche de la Trinité, 29 de ce mois. Il veut, nous dit-il lui-même, implorer les secours du ciel pour pouvoir c travailler plus efficacement au bonheur de son peuple. Qui, en entendant ces paroles, ne verse des larmes de joie et de reconnaissance, et ne prie, de toute la ferveur de son âme, pour un Roi si bon?... » A cette fin, chaque prêtre fut tenu de dire jusqu'au jour du sacre les collecte, secrète et post-communion pro Rege. Le 29 il était ordonné de chanter dans toutes les églises, avant la grand'messe, le Vent Creator avec les verset et oraison ; après la messe, le psaume Exaudiat; et à l'issue des vêpres, le Domine salvum foc Regem et le Te Deum. Sur une nouvelle lettre du roi, qui suivit le sacre,

furent commandées des prières d'actions de grâce, fixées au 12 juin, par ordonnance épiscopale du 5 de ce mois1, A la cérémonie qui eut lieu à la cathédrale, l'évêque présida, et les vêpres dites il expliqua en chaire la sainteté du sacre royal, le caractère majestueux qu'il impose sur le front du roi et l'avenir heureux que promettait le règne d'un monarque si digne par ses vertus, comme par la grandeur et l'ancienneté de sa dynastie, de tout l'amour des Français.

26. Cette même année, et le 5 juin, le peuple montalbanais voyait, pour la première fois depuis trente-cinq ans, un évêque présider à la solennité du Corpus Chrisli. Les feuilles publiques d'alors se disent impuissantes à détailler tout ce qu'il y eut de splendeur et d'enthousiasme en cette circonstance. Mais autant les fidèles avaient éprouvé de joie en entourant leur premier pasteur dans la marche triomphale de la procession, autant ils ressentirent de douleur à l'annonce d'un terrible accident qui faillit le leur enlever. Peu de jours après, en effet, Mgr de Cheverus ayant repris ses visites pastorales, était arrivé à Lauzerte. Pour le recevoir avec le plus grand éclat, on avait dressé à l'entrée de la ville un arc de triomphe de trente-cinq pieds d'élévation, au-dessus duquel était établi un chœur de chanteurs et de musiciens. Au moment, où, au son de la symphonie, l'évêque allait s'agenouiller sous ce dôme, un craquement se fait entendre, et le monument disloqué se renverse, entraînant dans sa chute les orphéonistes. La panique fut indescriptible ; le vénérable prélat eut toutes les peines du monde à rassurer les assistants affolés. Il releva de ses mains les blessés, les contusionnés; leur prodigua ses soins, alla les visiter dans leurs maisons. Il n'y eut cependant point de mort à déplorer, et le nombre des blessés, qui arriva jusqu'à 27, fut considérablement augmenté par la renommée. La cité épiscopale alarmée se croyait veuve de pasteur.

* Ces Ordonnances font partie de la collection de l'Évôché.

27. Une désolation autrement grave vint affliger Montauban et les localités environnantes. Sur la fin de décembre de cette année 1825, la rivière da Tarn sortit deux fois de son lit et ravagea les contrées qu'elle arrose. Par une crue subite, qui arriva le 23, toutes les propriétés riveraines furent endommagées. On commençait à réparer les désastres, lorsque des pluies torrentielles survenues te 5 janvier, inondèrent toute la plaine, jusqu'au point où l'on n'apercevait plus que le faite des maisons et la cime des arbres. Le lendemain le quartier de Sapiac et une partie de celui de Villebourbon furent littéralement submergés. Mgr de Cheverus se mit à parcourir toutes les rues inondées, recherchait les malheureux privés d'asile et les conduisait dans son palais, sans demander à quel culte ils appartenaient. «On ne peut, sans attendrissement et sans admiration, dit le chroniqueur, se rappeler qu'après avoir introduit dans son palais plusieurs centaines d'habitants privés de tout, notre digne prélat les y a gardés, nourris, couchés, chauffés pendant plusieurs jours; qu'il les a à peine quittés, employant une grande partie de son temps à les faire servir, a les consoler, à prier avec eux; qu'enfin il n'a consenti à les laisser rentrer dans leurs demeures que lorsqu'ils ont pu y revenir sans danger, et que les secours leur ont été assurés '. » Nous n'insisterons pas sur ce grand acte de dévouement qui est devenu légendaire non seulement dans le diocèse, mais dans la France entière. Charles X, voulant indemniser l'évêque des dépenses qu'il avait faites pour soulager les victimes, lui envoya, avec une lettre de félicitations, une somme de 5,000 fr. A peine reçus, les 5,000 fr. furent distribués aux pauvres.

28. Peu de temps après ce terrible événement arriva le grand Jubilé. Le 27 février un Mandement promulguait dans le diocèse la bulle Exultât spirilus noster, par laquelle le Souverain- Pontife ouvrait les trésors des indulgences. Après avoir exposé

• Journal de Tarn-et'Garonne, n° du 14 janvier 1826. Voir le récit de ce désastre et de la charité de notre évoque dans la Vie et en divers ouvrages.

en quelques lignes la mission divine de l'Église, le saint prélat exhortait les fidèles à écouter la voix de Léon, qui n'est que l'écho de Pierre, et à ne pas laisser les cœurs s'endurcir. Il compte sur un réveil de foi, et l'accueil qui lui a été fait dans les paroisses lui en est le meilleur garant, c Nous nous rappelons avec des larmes, écrivait l'évêque, que partout le dergé et les fidèles nous ont reçu comme un ange de Dieu *; que nous avons marqué du sceau du Saint-Esprit, près de quarante mille de nos enfans, et que des milliers ont reçu de nos mains le pain de vie à la sainte table. Nulle part l'incrédulité ne s'est montrée avec hardiesse ; et même où nous avons cru l'apercevoir, ce qui est arrivé bien rarement, il nous a semblé qu'elle désirait croire et nous dire : c Adjuva incredulilalem meam 2. » Là aussi il adressait un appel aux frères séparés. Ces fêtes jubilaires, qui devaient durer six mois, s'ouvrirent le 5 mars. Ce temps de grâce fut pour Mgr de Cheverus l'occasion de déployer un zèle tout nouveau, et de se montrer supérieur à lui-même, dit son historien. Outre le sermon ordinaire du dimanche, il prêcha le mercredi et le vendredi de chaque semaine, procura une retraite à sa cathédrale, présida à tous les exercices, et y donna lui-même une instruction par jour. Il allait chercher les pécheurs et les indifférents jusque dans leur domicile, et en ces circonstances il eut le bonheur de ramener un ancien religieux qui, sous le règne de la Terreur, avait forfait à ses devoirs. Ayant obtenu de sa main une rétractation solennelle, le pieux évêque en donna lecture du haut de la chaire, et profita de ce retour pour adresser un discours des plus touchants sur la conversion des pécheurs, prenant pour texte ce passage de l'Ecclésiastique : Ne despicias hominem avertentem a peccalo, neque improperes et; mémento quoniam omnes in correptione sumus. Dans un magnifique langage et avec une onction indéfinissable, le prédicateur montra comment les pécheurspeuvent

« AdGcUat.tVï, 14.

3 Voir ce Mandèrent dans le Journal de Tarn-et~Qaronne, n°~du 4 mars 1826.

devenir de grands saints. Il étendit son zèle jusqu'à prêcher une retraite particulière aux militaires de la garnison, entendit les confessions du plus grand nombre, et à leur tète fit les stations jubilaires dans les différentes églises de la ville.

29. L'immense popularité dont jouissait ce vénéré prélat rejaillit sur ceux de son entourage; pour lui donner une marque de sa confiance le conseil municipal nomma comme membre de cette assemblée le grand-vicaire, M. de Trélissac (9 mars 1826). Les collègues du charitable évèque, avides de sa société, lui faisaient de fréquentes visites et étaient heureux de venir s'édifier auprès de lui !. Son clergé l'aimait comme un vrai père, et de nos jours encore on raconte dans les paroisses de ces faits qui prouvent combien était vive l'affection dont on l'entourait, combien grande la' confiance que chacun lui donnait. Les protestants rivalisaient de zèle avec les catholiques pour lui prouver leur respect et leur attachement. Aussi un député de la ville pouvait-il dire un jour à un ministre du roi : «A Montauban il n'y a plus de protestants, nous sommes tous épiseopaux. » Mgr de Cheverus, heureux do ces dispositions, écrivait dans un de ses Mandements, au retour d'une visite pastorale : « Partout, comme dans notre ville épiscopale, nos frères séparés nous ont témoigné un tendre respect ; et nous ne pouvons rejeter l'espérance qu'il ne leur sera pas difficile de reconnaître pour leur évêque celui qu'ils chérissent comme leur ami. » Sa passion dominante était de se sentir aimé, et aussi de voir ses diocésains s'aimer les uns les autres. Instruit de quelque discussion de famille ou de paroisse, il n'avait de cesse que lorsque il était parvenu personnellement ou par mille industries charitables à l'apaiser. Un jour qu'il était sur le point de faire l'aumône à une pauvresse protestante, « Monsei-

t Le il juin 1826, notre compatriote, l'évoque de Rodez, Mgr Ramond-Lalande, pontifiait à l'office des vêpres dans l'église Saint-Jacques ; Mgr de Cheverus y prêcha. Le 12 août suivant, le cardinal de Toulouse, revenant de la Normandie, visita notre évoque dans son palais épiscopal.

gnaur, lui dit une femme voisine, ne donnez pas à celle-là ; c'est une huguenote. » Que dites-vous? reprit-il doucement, semblant n'avoir pas compris ; vous voulez dire sans doute qu'elle est plus malheureuse que vous ; et il doubla son offrande.

30. Montauban apprenait chaque jour des actes semblables à ceux que nous venons de signaler, si bien faits pour resserrer de plus en plus les liens qui unissaient le troupeau au pasteur, lorsque une nouvelle foudroyante, pour le père et pour les enfants, arriva le 31 juillet. Une ordonnance royale, datée du 30, nommait Mgr de Gheverus au siège métropolitain de Bordeaux, vacant depuis le 1 1 par la mort de Mgr Daviau du Boia de Sanzai. Pressentant l'opposition qui serait faite, le ministre avait soin d'accompagner le titre d'une lettre dans laquelle il lui disait que la chose était consommée sans retour, et qu'il ne devait pas même songer à y mettre obstacle par un refus* « Je conçois très-bien, ajoutait-il, vos angoisses et l'affliction de la ville de Montauban ; mais vous êtes l'homme de la chose, et le Roi a jugé nécessaire d'imposer au diocèse de Montauban et à vous un tel sacrifice. » Ce fut, en effet, une véritable douleur pour le prélat et une consternation pour, le diocèse. La ville de Montauban adressa au maire une lettre de supplications pour qu'il la fit tenir à l'évêque. Celui-ci répondit qu'il avait supplié par écrit le ministre de ne pas l'arracher à son cher troupeau. Comme la réponse royale se faisait attendre, deux adresses furent envoyées au nom des habitants, l'une au roi, l'autre à Madame la Dauphine !. Vaines instances ; les réponses ne firent que confirmer la décision prise : il fallut se résigner à la séparation. Les trois mois qui s'écoulèrent depuis cette nouvelle jusqu'au départ du prélat, furent une série ininterrompue de protestations et supplications. Le cœur de l'évêque était encore plus déchiré que celui de ses diocésains ; au milieu de sa désolation il n'en continua pas moins de se livrer

* On trouvera toute cette correspondance dans le Journal de ram-et-Gorowne, n" des 9, 19 et 23 août 1826.

fc~ 73 HISTOIRE DE L ÉGLISE DE MONTAUBAN.

[r - aux fonctions de son ministère avec le zèle et l'ardeur qu'il y

I apportait depuis les débuts. Le 29 août, au milieu de tout son

t clergé en larmes, il clôturait la retraite ecclésiastique qu'avait

prêchée M. l'abbé Chièze, le célèbre prédicateur de la mission de 1817 '. Enfin, le 13 octobre, il mettait fin à son apostolat, L. en donnant la confirmation dans l'église de La vit. Le 19 de ce

If* même mois fut le jour fixé pour son départ. H conversa pen-

$;;■'■- dant quelques jours avec l'abbé de Lamennais qui, à l'occasion

|v d'un voyage aux eaux thermales, passa une semaine dans notre

[v ville. Enfin, amenant avec lui M. de Trélissac et le chanoine

$" M. Carie, il partit la nuit à l'insu de tout le monde, triste

et abattu au-delà de toute expression.

^ Nous n'avons pas à suivre le vertueux prélat dans son archi-

|T diocèse de Bordeaux. Dieu le conserva à cette Église jusqu'au

f| 19 juillet 1836, jour de sa mort, en la fête de saint Vincent

j%,"" de Paul, dont il avait si bien reproduit les vertus 2. Son église

;'" métropolitaine garde ses dépouilles mortelles dans un beau

mausolée de marbre blanc; sa ville natale lui a élevé une

magnifique statue de bronze 3.

Mgr de Cheverus portait pour armes : c D'argent, à la croix

ancrée de sable. » Son écu était surmonté, sous le chapeau à

quatre rangs de houppes, entre la crosse et la mitre, d'une

couronne de baron.

* La circulaire convoquant le clergé à cette retraite est datée du 25 juillet. L'évoque regrettait que cette année il ne pût y avoir deux retraites.

* Dans, la livraison suivante, parmi les écrits de Mgr de Trélissac, on trouvera la lettre relative à la mort de Mgr de Cheverus.

» On possède plusieurs portraits reproduisant assez exactement les traits de cet évêque, notamment la lithographie de fiové, de grandeur naturelle et en couleurs, publiée à Bordeaux par Casali; celle de Teuliôres, à Montauban ; de Galard, etc. Dans la galerie de Tévôché se trouve un portrait à l'huile.

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