‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 3)Chapitre 39 sur 96 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

338 PONTIFICAT DE SAIXT LTIEN.VE I (2o4-2û7).

Quant à ma conduite au sujet du baptême dae hérétiques, voici Id règle que je tiens du bienheureux pape Heraclas, mon prédécesseur. Il admettait à la communion de l'Église, après pénitence, ceux qui demandaient à y rentrer, mais ne croyait pas devoir leur réitérer le sacrement de baptême. Cependant la coutume coulraire a été introduite, nou-seulement en Aûique, et de nos jours, mais bien longtemps auparavant par des Églises très-florissantes. Deux conciles à Icône et à Synnade, d'autres en divers lieux, ont soutenu qu'il fallait renouveler le baptême des hérétiques. Pour ma part, ja n'oserais pas attaquer cette coutume, ni contredire ces statuts synodaux, dans la crainte de susciter de nouveaux troubles et de rallumer la discorde. Il est écrit ' : « Tu ne déplaceras point la borne du voisin, et tu la laisseras telle que l'ont posée tes pères *. » Lepaiti 23. On le voit, saint Denys d'Alexandrie dans la question du

liaiioa. baptême prenait, vis-à-vis de saint Etienne I,, l'attitude de seiint îiénée près du pape saint Victor, dans l'affaire des Quatordécimans '. Le grand évoque de Lyon ne partageait point l'erreur de ces derniers, il suppliait toutefois saint Victor de ne pas presser l'exécution de la loi. De même, l'évêque d'Alexandrie ne croyait pas qu'on dût renouveler le baptême des hérétiques : mais il pensait qu'il serait plus opportun de ne pas soulever la question et de laisser aux diverses provinces la liberté de suivre sur ce point leurs règlements particuliers, ou leurs coutumes traditionnelles. Cependant, que fût devenue l'unité dogmatique et disciplinaire, au Eeia de l'Église, avec ce système de transaction libérale? A toutes les époques, on a vu se produire certaines erreurs qu'on pourrait îppcîcr favorites. Le courant de l'opinion les protège et les porte; elles se présentent avec un appoint de suffrages si nombreux et si compactes, que les plus fermes esprits craignent de compromettre î'édifice même de l'Église, en les combattant. C'est dans de telles circonstances qu'il nous faut admirer plus particulièrement la fer- Tneté de coup d'œil, le courage, la décision des successsura de

Deut8r.,xil, 14.— * Euseb., Rist. eccles., lit. VII, cap. vu. — ' C/. t VU cette flwf.,pag. 449-451.

«aiat Pierre. Aucun d'eux n'a jamais sacrifié la moindre parcelle de vérité pour sauver le navire en péril. Quand, de toutes parla, on leur crie : Laissez faire ! Laissez passer ! ils répondent uniformément par le Non possumus apostolique. Sur le vaisseau de l'Église, dont les papes sont les pilotes, la vérité seule a droit de passage; l'erreur est impitoyablement jetée à la mer. Voilà pourquoi saint Victor ne suivit point les conseils de modération, de patience et d'attermoiement, que lui donnait saint Iréné©. Voilà pourquoi saint Etienne I passa outre aux insinuations analogues de Deny» d'Alexandrie. 11 en sera de même, à toutes les époques et pour tous les papes. La sentence qui condamnait le renouvellement du baptême ne fut point du goût de Firmilien. Chose remarquable ! Cet évêque qui venait à peine d'abjurer Is schisme de No vatien, s'étonnait que le souverain Pontife, au lieu d'aggraver sa situation en le forçant à réitérer le baptême conféré de ses propres mains, alors qu'il suivait la faction de l'antipape, déclarât au contraire que ce baptême était veilide et qu'il ne fallait point le renouveler. Ces sortes d'inconséquences se retrouvent fréquemment dans l'histoire des hommes. Les opposants de la veille sont d'ordinaire les zélateurs les plus exagérés du lendemain. Fii*milien va nous en donner la preuve. 24. Voici ce qu'après la réception de la sentence pontificale il écrivait à saint Gyprien : «Le diacre Rogatien m'a remis vos lettres, bien-aimé frère. Il m'est doux de penser que, malgré la distance qui nous sépare , nous habitons cependant l'un et l'autre la même région spirituelle, la même demeure, celle de Dieu *. C'est là une grande consolation, au" milieu des divisions qui nous contristent. En vérité, je suis tenté de bénir l'inhumanité d'Etienne, puisqu'elle me procure l'occasion de connaître votre zèle, votre foi et votre charité. Et pourtant ce ne peut être une circonstance atténuante en faveur d'Etienne, car enfin la trahison de Judas n'en est pas moins un crime, quoiqu'elle ait ouvert au Sauveur le champ de la passion pour le salut du monde '. Mais laissons là Etienne et aea

^ Epist. Firmilian. ad Cyprian., cap. i; Patrol. laU, tom. III, col. 1154: * Ibid,, cap. II.

;i40 POMIflCAT DE SAINT ÉTIEKKE l (254-237).

actes. Oublions son audace et son insolence ; ne nous désolons pas davantage de ses méfaits. Il nous suffit que vous marchiez courageusement dans la voie du Christ, et que vous ayez pris les dispositions les plus conformes à la vérité et à la sagesse évangéliques. Nous en avons rendu grâces au Seigneur ; dans l'allégresse de notre âme , nous bénissons la divine Providence d'avoir ménagé cette uniformité de sentiments entre des églises si éloignées l'une de l'autre *. J'ai retrouvé, dans votre lettre, un écho de mes propres pensées; je ne me suis pas contenté de la lire une fois ou deux; je l'ai apprise toute entière ; j'en possède chaque phrase dans ma mémoire ^. Avec quelle énergie vous réfutez l'assertion d'Etienne! 11 prétend que les apôtres ne renouvelaient point le baptême aux hérétiques convertis, et que telle est la règle transmise par eux à la postérité. Eh qui donc serait assez insensé, dites-vous, pour croire à l'existence d'une pareille tradition? Ne sait-on pas quelle était la doctrine impie et sacrilège de Marcion, de Cerdon, d'Apolles, de Valentin, de Basilide, dont le baptême n'a jamais été qu'une véritable infamie ^ ? Il est facile d'ailleurs de se convaincre que Rome ne se montre pas toujours fidèle observatrice des antiques traditions, et qu'en invoquant ici l'autorité des apôtres elle se couvre d'un vain prétexte. Qui ne sait quelle divergence règne parmi ses adhérents sur la célébration de la pâque et sur l'administration des sacrements? La pratique de Rome n'est pas la même que celle de Jérusalem; il existe, dans un grand nombre de provinces, des coutumes locales différentes entre elles. Or on n'a jamais, pour ces variantes, brisé le lien de la paix et de l'unité catholique. C'est pourtant ce qu'Etienne ose essayer aujourd'hui contre vous : il veut rompre l'union que ses prédécesseurs entretinrent avec vous par des témoignages de mutuelle affection et d'honneur réciproque. Il déshonore les bienheureux apôtres Pierre et Paul, en voulant les faire complices des hérétiques; eux qui dans leurs Épîtres ont si énergiquement proscrit toutes relations avec les héré-

* Epist. Pirmilian ad Cyprian., c&^. iil; Patrol. lat., tom. IIÏ, col. 1154. — « Ibid., cap. IV. — î Ibid., cap. v.

CUAP. IV. — DE REBAPTIZANDIS. 341

tiques '. Vous faites ressortir à merveille l'absurdité du raisonnement d'Etienne, quand il dit que les sectaires eux-mêmes sont tellement convaincus de la validité essentielle du baptôme qu'ils ne renouvellent point ce sacrement à leurs récents adeptes. Outre la ridicule qu'il y aurait à vouloir s'appuyer ici sur la coutume des hérétiques, argument que vous présentez dans toute sa force, je puis ajouter que les sectaires font si bon marché des dogmes capitaux de la foi, que leur indifférence à propos du baptême est la conséquence naturelle de leurs autres erreurs. Quand, par exemple, les Cataphryges ne reconnaissent pas le Père pour véritable et unique Seigneur, comment peuvent-ils avoir la foi vraie au Fils et à l'Esprit-Saint? Par la même raison qu'un hérétique ne peut conférer ni le sacrement de l'ordre, ni celui de la confirmation, il ne peut non plus administrer le baptême, ni faire aucune des fonctions et des cérémonies saintes , puisqu'il ne communique plus à la source spirituelle et féconde de la divine sainteté ^. Je veux, à ce propos, vous citer un trait de notre histoire locale. Quelques années après la mort de l'empereur Alexandre-Sévère, la Cappa» doce et le Pont furent le théâtre d'événements sinistres. Des tremblements de terre d'une formidable intensité renversaient des villes entières. Les païens rejetèrent ces calamités sur le courroux de leurs prétendus dieux et l'on persécuta partout les fidèles de Jésus-Christ. Notre province avait alors pour gouverneur le préfet Serenianus, ennemi déclaré des chrétiens. Il sévit contre eux avec une cruauté inouie. Pour échapper à sa vengeance, des Églises entières émigraient de l'Asie-Mineure et allaient chercher la paix dans d'autres contrées. Durant ce désastre, une ^emme, possédée de l'esprit du mal, se fit passer pour prophétesse. Elle se vantait d'ébranler à sa volonté la terre et de faire trembler le sol à sa voix. Des faits prodigieux se passèrent en effet ; la crédulité publique environna bientôt cette femme d'une auréole. Sans doute les tremblements de terre ne furent point produits en réalité par sa puissance; mais l'esprit de Satan indiquait à la pythonisse le moment

'Fiimiliao., Epiit.t <^P' vi. — * Ibid., cap. vu.

précis où ils devaient avoir lieu sur quelque point; elle profitait ensuite de cette connaissance pour en imposer aux masses. Bientôt elle se vit entourée d'une multitude de fanatiques. Ils la suivaient, pieds nus, parmi les neiges et les glaces des rochers, et n'éprouvaient même pas la sensation du froid. Elle prétendait venir de Jérusalem, disant qu'elle avait la faculté de s'y transporter instantanément. Or, cette femme avait l'audace de contrefaire la consécration sacramentelle, d'offrir le sacrifice auguste et de distribuer le pain eucharistique. Elle administrait aussi le baptême et se servait des formules ordinaires, pour que r^en dans sa liturgie ne parût différer des rites ecclésiastiques '. Eh bien! je le demande, que faudra-t-il donc penser du baptême administré par cette démoniaque ? Etienne et ses fauteurs seront bien forcés, d'après leur système, d'en reconnaître la validité, d'autant plus que cette femme n'omettait, dans la collation de son baptême, ni la récitation du symbole, ni l'interrogation légitime et ecclésiastique, ni la profession de foi relative à la Trinité. Cependant, comment admettre que la rémission des péchés par le bain salutaire de la régénération ait pu être produite dans cette contrefaçon des cérémonies saintes opérée sous l'influence satanique^? Ici je ne puis dissimuler l'indignation que m'inspirent la conduite d'Etienne, l'absurdité manifeste de l'opinion qu'il veut faire prévaloir. Lui qui se glorifie de la prééminence de son siège ; qui se nomme avec fierté le successeur de Pierre, ce fondement sur lequel est bâtie l'Église; il ne s'aperçoit pas qu'il va substituer d'autres pierres à la pierre fondamentale, et introduire une foule de fausses églises au sein de la véritable. Car enfin c'est le baptême qui multiplie les enfants de l'Église. Or, reconnaître pour enfants légitimes de l'ÉgUse le? taptisés de l'hérésie, du schisme, de l'erreur sous toutes ses formes, c'est ruiner par la base la pierre immuable de la vérité sur laquelle repose l'Église ^. Et qu'on ne nous oppose pas la coutume! Vous avez répondu à cette frivole objection, quand vous avez dit : La coutume ne saurait prescrire contre la vérité. D'ailleurs, vous

• Firaiiiiau., £pisL, cap. x. — » Ibid., caç. ii. — * Ibid., cap. xvi.

autres Africains, vous avez en effet à expliquer le motif qui vous a fait abandonner une coutume évidemment mauvaise. Mais ici, nos Églises de l'Asie-Mineure ne sont pas dans la même situation. A la coutume des Romains, nous pouvons opposer notre coutame contraire. Toujours ici nous avons professé le principe que l'Églisa est une; que le seul baptême saint est celui qui est conféré par la sainte Église. Au concile d'Icône, quelques-uns de nos collègues hésitaient au sujet du baptême conféré par des hérétiques qui croient comme nous à la divinité du Père et du Fils, et ne se séparent de nous que parce qu'ils rejettent les prophéties. Nous ivons examiné scrupuleusement cette question, et nous avons stahié que tout baptême, conféré, de quelque manière que ce fût, en dehors de l'Église, était radicalement nul *. Et maintenant admirez la douceur et la mansuétude d'Etienne. L'Apôtre avait dit : « Je vous exhorte, moi le captif du Seigneur, à marcher dans votre vocation en toute humilité , patience, douceur et charité, conservant l'unité de l'esprit et du cœur *. » Tel est le précepte apostolique; voici comment Etienne l'a observé. Il a miséricordieusement rompu avec on nombre infini d'évêques; il a semé partout le germe de la discorde ; il a brisé le lien de la paix, d'abord avec nos églises orientales, puis avec vos églises d'Afrique ! Les évêques que nous avons députés vers lui n'ont pas même été admis à une conférence publique. Ce n'était point assez; toujours en vertu des principes de mansuétude et de charité, il les a excommuniés; il a prescr't à l'Église universelle d'avoir à refuser à ces évêques, nonseulement la paix et la communion, mais la simple hospitalité des frères. Tel est cet Etienne, qui ne rougit pas de prendre contre nous le parti des hérétiques; de diviser l'Église à leur profit et de donner au grand Gyprien les injurieuses épithètes de faux Christ; de pseudo-apôtre; d'ouvrier de mensonge! C'est à lui que s'appliquent tous ces noms; et il en a bien la conscience, puisqu'il essaie ie les rejeter ainsi sur un autre ^ I »

» Firmil., Epist., cap. ix. — » Ephes,, iv, 1-6. — » Firmil,, Epist., cap. ixf et ul'.im.

Diwc'fop 25. Après les iniures de l'auteur des Philosophumena contre saint iimiifn. Calhste, celles de Firmiiien contre saint Etienne se font lire avec intérêt. De part et d'autre, c'est la même violence, disons le mot, la même rage. Et cependant c'était saint Etienne I qui soutenait la vérité catholique contre Firmiiien, de même que saint Calliste la maintenait contre l'auteur des Philosophumena. Il est bien regrettable que nous n'ayons plus le texte de la sentence romaine contre laquelle Firmiiien se déchciîne avec l'aveuglement d'une passion qui a perdu tout respect de soi-même et des autres. Vraisemblablement le ton du rescrit pontifical contrasterait, par sa modération et son calme, avec la fougue et les invectives de l'évêque de Gappadoce. Quoi qu'il en soit, nous nous bornerons à relever, dans ce monument de colère et de haine, deux témoignages en faveur de la primauté du Saint-Siège, d'autant plus concluants qu'ils sont moins suspects de partiahté. A ce titre, nous les recommandons à l'examen du protestantisme. Firmiiien donc constate que saint Etienne appuyait l'autorité de ses décisions « sur la prééminence de son siège; » sur son titre de « successeur de Pierre, fondement de l'Église *. » Il est vréii que Firmiiien reproche à saint Etienne de « déshonorer la mémoire des bienheureux apôtres Pierre et Paul *, » en enseignant l'erreur. Mais il se trouve que le contraire était vrai ; que FirmiUen et ses adhérents professaient seuls l'erreur ; pendant que le pape, au prix de tant d'injures, maintenait la vérité catholique et l'intégrité de la foi. Un second aveu tombé de la plume de Firmiiien n'est pas moins significatif. D'Orient et d'Afrique, on députe à saint Etienne I des évêques pour chercher à ébranler sa détermination et à le faire n venir sur sa première sentence : legatos episcopos ^. Mais si le poitife romain n'eût été, selon le système protestant, qu'un évêque comme un autre, sans pîus de prérogatives et sans juridiction prééminente , pourquoi aflluer de toutes parts vers son siège comme vers un centre? Pourquoi tant s'agiter autour de lui ; pourquoi attacher une telle impor-

> FiriDil., Episi., cap. xvil;Pa/r. lut., tom. III, col. 1169. — * Jbid., col. 1158. — » ;6i<f., col. 1174.

tance i sa pensée, à ses décisions, à ses actes? Enfin comment expliquer cette autre parole de Firmilien : « Etienne a prescrit à l'Église universelle de ne pas communiquer avec nos envoyés : » Prœcepit fraternitati universœ '. Qu'on veuille bien peser la valeur de ce témoignage. Saint Cyprien, ce grand évêque, primat d'Afrique, écrit des lettres synodales à sa province; des lettres particulières à ceux qui le consultent. Jamais il n'adresse une injonction à l'Église universelle. Qu'était donc le pape dans l'Église, ei. l'an 2S0? Ce qu'il est aujourd'hui, rien de plus, rien de moins. Il promulguait des décisions en matière de foi; ses décisions étaient obligatoires pour l'Église universelle; mais pas plus alors qu'aujourd'hui ses décisions n'avaient la bonne fortune de plaire à ceux dont elles condamnaient la doctrine.

26. Dans un concile de la province d'Afrique, tenu à Carthage cinqoième en 256 *, sous la présidence de saint Cyprien, on avait une pre- Carthage,

*^ * i / * premier sur

mière fois agité la question du baptême des hérétiques. Les évêques la question di Numides étaient indécis. Un simple laïque, Magnus, avait éveillé Lettre

* •ynodale.

leurs scrupules sur ce point. Il disait que les Novatiens, dans la formule et les rites du baptême, se conformaient exactement aux rites canoniques. Par conséquent, ajoutait-il, leur baptême est valide; on ne doit pas le réitérera ceux qui font retour au sein de l'Église. Ce théologien, inconnu, simple laïque, raisonnait juste; mais d'autres soutenaient que la réitération du baptême était un moyen efficace de purifier les Novatiens des souillures contractées du sein de leur secte. La question fut donc portée au concile de Carthage, et la solution adressée aux évêques Numides dans une lettre synodale qui s'exprimait ainsi : « Vous nous avei consultés, bien-aimés frères, au sujet du baptême des hérétiques et des Bchismatiques qui font retour à l'unité. Vous avez, en le réitérant, conservé la règle catholique et vraie. Telle est notre commune pensée; elle n'innove rien; nous ne faisons que suivre la décision de nos prédécesseurs. Gomme eux, nous tenons pour certain que

1 Firmil., EpUU, cap. zvn; Palrol, lat., tom. III, col. 1178. * Ce concile est le cinquième dans l'ordre chronologique de» conciles du Ctrtbage célébrés sous l'épiscopat de saint Cyprien.

346 PONTIFICAT DE SAINT ETIENNE I {2o4-2o7).

nul ne peut recevoir le baptême en dehors de l'Église, puisque La baptême, dans son unité divine, est le privilège exclusif de la sainte Église. L'eau baptismale doit d'abord être purifiée et sanctifiée par le prêtre, avant de produire les effets sacramentels. Or, comment l'immonde hérétique, séparé de l'Esprit-Saint, pourrait-il purifier et sanctifier l'eau baptismale ? Gomment un baptisant qui aurait besoin lui-même ae l'absolution de l'Église, pour obtenir la rémission de ses propres péchés, pourrait-il remettre les péchés d'autrui? La formule d'interrogation usitée au baptême suffirait pour nous convaincre de cette vérité *. Nous demandons en effet au néophyte : Croyez-vous à la vie éternelle, et à la rémission des péchés par la sainte Éghse? N'est-ce pas explicitement professer que l'Église catholique seule possède le pouvoir dé remettre les péchés. Dès lors, les hérétiques, vivant en dehors de l'ÉgUse, n'ont pas ce privilège. Donc ceux qui prétendent que le baptême des hérétiques est valide, devront, ou changer la formule d'interrogation, ou déplacer le siège de la véritable Église pour le faire passer aux hérétiques. Ce n'est pas tout. Le baptisé reçoit une onction ; le saint chrême qui coule sur ses membres le rend l'oint du Seigneur, et le fait participer à la grâce émanée du Christ. A la suite de cette onction, le baptisé est admis à la communion eucharistique, à l'autel sanctifié. Or, celui qui n'a ni autel, ni église, ne peut sanctifier l'huile par le ministère sacré. L'onction spirituelle ne saurait exister chez les hérétiques, puisqu'ils ne peuvent consacrer ni le saint chrême, ni l'Eucharistie *. C'est là le nœud précis de la question; c'est l'argument capital qui démontre la nullité du baptême des hérétiques et des schismatiques. Ce qu'ils peuvent d'un côté, ils doivent le pouvoir de l'autre. S'ils peuvent baptiser, ils peuvent également conférer le Saint-Esprit. Or, il est constant qu'un hérétique constitué en dehors de l'Esprit saint, ne peut conférer le Saint-Esprit. Donc il ne saurait non plus administrer le baptême. Le baptême est un; de même que l'Esprit saint; de même que l'Église du Christ ^. »

' s. Cypr., Episf. ixx, cap. l; Patr. laU, lom. III, col. 1136-1140. — * îtid col. 1040-1043. —8 Ibid,, cap. Iil.

CHAr. IV. — DE IIEBAPTIZANDIS. 357

27. îl n'est pas un seul enfant de nos catéchismes qui ne soit v^riiabie» aujourd'hui en mesure de répondre à cet argument capital de saint '^^loëk-J^!*' Cyprien. L'hérétique ne peut licitement conférer les sacrements d'Eucharistie et de Confirmation; mais, s'il a été ordonné évêque DU prêtre, il le peut validement. Les sacrements ont été institués pour les hommes, par un Dieu qui les avait inaugurés librement, volontairement, sciemment, au profit du premier des hérétiques, (:es apostats, des traîtres. Judas Iscariote. Le génie de saint Cyprien est donc ici dans une déviation complète. D'ailleurs l'analogie qu'il prétend établir entre le baptême et les autres sacrements, constitue une erreur théologique encore plus saillante. Un évêque hérétique peut validement quoiqu'illicitement administrer le sacrement de confirmation. Un évêque ou un prêtre hérétique peuvent validement quoiqu'illicitement consacrer le pain eucharistique. Quant au baptême, cette porte du salut largement ouverte par la miséricorde divine à toutes les âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, ni l'évêque, ni le prêtre, n'en sont les ministres exclusifs. Tous les membres du genre humain, en leur qualité de frères ou de sœurs de Jésus-Christ, ont le pouvoir de le conférer validement. Il ne s'agit plus d'évêques, de prêtres, ni de diacres; il n'est plus question d'hérétiques ou de schismatiques. Le païen, l'idolâtre, le proconsul persécuteur qui ordonna le supplice de saint Cyprien, pouvait prendre quelques gouttes d'eau, les verser sur la tête d'un enfant, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Cette action gravement et sérieusement faite, en union d'esprit avec l'Église, suffisait pour constituer un sacrement. La bénédiction de l'eau baptismale, la consécration de l'huik des catéchumènes, ces jacramentaux qui frappaient à un tel point l'imagination du saint évêque de Carthage, n'étaient pourtant que des accessoires. Il en faisait l'objet principal. Encore une fois, saurions-nous toutes ces choses, si le Saint-Siège, pierre immuable, centre infaillible de la vérité dogmatique, ne les eût, par sa révélation persévérante, rendues famihères à nos esprits? Loin donc de nous scandaliser de l'opposition si tranchée et si radicale du saint évêque de Carthage, à propos d'une controverse qui n'avait pas encore été définie

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de son temps, nous aimons à constater que le dogme catholique n'est pas l'œuvre d'un génie humain; qu'il n'est peis sorti tout armé du cerveau d'un grand homme quelconque. Les plus illustres esprits ont pu s'égarer dans l'appréciation qu'ils en ont faite. Mais au dessus d'eux était divinement constituée une autorité infaillible, i Cette autorité reposait aJors entre les mains de saint Etienne I. > Humainement parlant, le pape saint Etienne pouvait ne pas avoir la supériorité d'intelligence de saint Cyprien. Il ne nous reste aucun écrit authentique de ce pape; notre hypothèse est donc très-légitime. Mais, au point de vue doctrinal, saint Etienne I avait sur Cyprien le privilège d'infaillibilité divine conféré à Pierre et à ses successeurs par la parole du Maître : Confirma fratres tuos. Aussi saint Etienne, dont il ne nous reste aucun écrit, a néanmoins triomphé de l'opposition de saint Cyprien dont tous les écrits nous ont été conservés. Cela vaudrait la peine d'être examiné sérieusement par nos frères du protestantisme.

Loitrn de 28. Le Système erroné de saint Cyprien se trouvait constamment en face d'une objection, très-simple en soi, mais fort grave, que le laïque Magnus avait fait valoir dans toute sa force. On peut concevoir, disait Magnus, des doutes sérieux sur le baptême des gnostiques. Ceux-ci n'entendent point, par les expressions Père, Fils et Saint-Esprit, le même Dieu, un dans sa Trinité, que nous adorons. De plus ils n'observent point la forme canonique du baptême. Mais les Novatiens ont la même foi que nous au mystère de la saint»^ Trinité. La forme sacramentelle n'a pas été altérée chez eux. Leur baptême est donc valide ; dès lors on ne doit point le renouveler. Saint Cyprien, dans une longue Épître, spécialement adressée à Magnus, i essaie de répondre à cette objection et reproduit les arguments déjà * développés dans la Lettre synodale. « Aucun hérétique, aucun schis- \ matique, dit-il, ne saurait avoir une puissance ou un droit quelconque dans l'Église, Donc le baptême des Novatiens est nul. » Le principe posé par le grand évêque de Carthage est vrai, mais la conclusion est fausse. Pour rester dans la rigueur de la logique et dans l'exactitude d'une saine théologie, l'illustre évêque de Carthage aï- "ait dû restreindre la conséquence aux termes mêmes des prémisses

an Jïiqna Marnas.

CUAP. lY. — DE REBAPTIZANDIS. S'i'J

et dire ; Les schismatiquea n'ont ni pouvoir ni droit ; donc le baptême est administré illicitement par eux. — C'était là en effet la distinction fondamentale qui échappait au génie du grand évêque. 11 confond toujours la validité intrinsèque du sacrement avec la licéilé de l'administration du sacrement. La lettre à Magnus nous offre toutefois au sujet du baptême par aspersion, ou par infusion, une décision pleinement orthodoxe. « Vous me demandez, très-cher fils, dit saint Cyprien *, ce qu'il faut penser du baptême administré dans cette forme aux malades. Ceux auxquels il a été conféré sont-ils de vrais chrétiens ; ont-ils réellement reçu la grâce régénératrice ? Sans prétendre imposer mon sentiment à personne, voici ce que, dans l'humilité de mon esprit, je crois la vérité sur cette question. A mon avis, les dons de Dieu ne souffrent ni affaiblissement ni altération. Là où se trouvent, et de la part de celui qui reçoit, et de la part de celui qui donne, la plénitude et l'intégrité de la foi ; là aussi les grâces célestes se répandent sans mesure. Le baptême, ee sacrement auguste qui purifie les souillures de l'âme, n'a rien de commun avec les bains vulgaires. Il ne lui faut, pour produire ses effets, ni la piscine, ni l'escabeau, ni l'appareil usité dans les thermes, où l'on va chercher seulement l'ablution matérielle du corps. Ici c'est l'âme qui est purifiée par les mérites de la foi. Dans les sacrements qui donnent la vie, la munificence divine supplée, en cas de nécessité, à ce qui pourrait être défectueux dans la forme et confère à ceux qui croient, l'intégrité de la grâce *. Cependant, un assez grand nombre de personnes protestent contre la validité du baptême reçu dans ces conditions. Ce ne sont point là des chrétiens, dit-on, ce sont des cliniques! J'ignore où l'on est allé prendre ce terme injurieux de cliniques. Peut-être, plus familiarisés avec la lecture d'Hippocrate et de Soranus qu'avec celle des Écritures, les importateurs de cette nouvelle expression l'ont-ils prise dans les livres de médecine. Pour moi, je ne connais d'autre clinique que celui de l'Évangile, et je sais que la paralysie qui le tint

S. Cypr., Epist. Lxxvi, ad Magnum, cap. I: Patr, lat., tom. III, col. H38.

— • \bid., cap. xu.

3ûU rONïIFICAT DE SAINT ETIENNE I (234-237).

§i longtemps cloaé sur son lit, ne fut point un obstacle à la réception instantanée et complète de la grâce du ciel. Fort de cette grâce qui répara soudainement toutes ses infirmités précédentes, non-seulement il se leva de son lit de douleur, mais le chargeant sur ses épaules, il l'emporta en sa demeure •. » On se demande pourquoi saint Cyprien , qui comprenait si excellemment la miséricordieuse économie de la rédemption des âmes , refusai! d'admettre, pour le baptême conféré par les hérétiques, le principe qu'il admettait pour le baptême par infusion, ou par aspersion.

Lettre Ile 29. Cependant, malgré l'autorité du grand évêque de Carthage, rQui'ntul,' son opinion et celle du concile présidé par lui rencontrait une MlnritLi'ifi. vigoureusc opposition, non-seulement de la part de saint Etienne I, mais au sein même de l'Eglise d'Afrique. Nous en avons la preuve dans la lettre suivante, adressée par saint Cyprien à un évêque de Mauritanie, nommé Quintus. « Vous avez chargé le prêlre Lucien, bien-aimé frère, de m'interroger personnellement sur la question du baptême des hérétiques et des schismatiques. Je vous ai déjà cependant adressé la lettre synodale qui contient toute notre doctrine à ce sujet. Ce n'est pas sans étonnement que je vuis la présomption de quelques-uns de nos collègues à maintenir la validité du baptême administré par les hérétiques. Préfèrent-ils donc s'unir à ces derniers, au lieu de se ranger à notre sentiment ^ ? Ils invoquent l'antique coutume. Mais, chez les anciens, à la naissance des hérésies et des schismes, ceux qui se séparaient de l'Éghse avaient préalablement été baptisés par elle. Il n'était donc pas nécessaire de les baptiser de nouveau, lorsqu'ils faisaient retour à l'unité. C'est ce que nous observons encore nous-mêmes. Quand, avant sa défection, un hérétique a été baptisé au sein de l'Église, s'il revient ensuite à l'unité, nous nous contentons de lui imposer les mains par le sacrement de pénitence. C'est une brebis égarée qui rentre au bercail et qui est reçue dans les bras du pasteur ^. Il

* S. Cypr., Epist. ad Magnum, cap. xili; Marc, ix, 11 et seqq.; Joaa., v, 8 et seqq. — * S. Cypr., Epist. LXXI, ad Quintum, cap. I; Patr. lut., tom. III, col. 1103. — s Ibid., cap. H.

l::a]'. IV. — DE UEUAKi'lZAKDlS. ^51

n'en saurait êfre de rnôme pour ceux qui ont reçu le baptême des rn.Lins des hérétiques. Ceux-là, quand ils nous reviennent, noua disons qu'il faut non pas les rebaptiser, mais les baptiser réellement et pour la première fois ; le baptême des hérétiques étant nul et sans valeur '. >e n'est pas la coutume qui doit prescrire pour faire loi ; c'est par la raison qu'il faut triompher -. Pierre, l'apôtre choisi le premier, ce fondement sur lequel le Seigneur a bâti soq Eglise, nous a donné un mémorable exemple. Dans la question engagée avec Paul, au sujet de la circoncision, Pierre ne songea point à revendiquer le droit de sa primauté. Il ne voulut pas s'en prévaloir pour exiger d'avance une soumission absolue à ses décrets, de la part des chrétiens de son temps et de la postérité tout entière. Il consentit à écouter les raisons de Paul, cet ancien persécuteur devenu apôtre. Il se rendit aux conseils de la sagesse, et reconnut la valeur des motifs légitimes que Paul mettait ea avant. Il y a, dans ce fait, un grand enseignement de concorde et de support mutuels. Ne soyons donc pas si opiniâtrement attaches à notre manière de voir ; sachons obtempérer à ce qu'il peut y avoir d'utile et de salutaire dans les observations de nos collègues. Quand nous reconnaissons une erreur, ou que nous découvrons une pratique meilleure que la nôtre, ce n'est pas une défaite que nous subissons ; nous remportons au contraire une véritabla victoire. C'est dans ces sentiments, bien-aimé frère, que je vou3 expose on ioule sincérité ûulvti doctrine, savoir que les ennemis da Jésus-Christ ne sauraient, en administrant le baptême, conférer la grâce de Jésus-Christ. Telle est la règle établie autrefois par notre prédécesseur Agrippinus, de glorieuse mémoire, daas ua concile où les évêques d'Afrique et de Numidie avaient mûrement examiné la question. Nous maintenons leur décision, pleineinent convaincus qu'elle est sainte, légitime, salutaire, et en tout conforme à la foi de l'Église catholique ^. » Le ton de cette lettre est déjà rempli d'aigreur; ce n'est point encore, il est vrai, la violeuca

* S. Cypr., Epist. LXXi ad Quinlum, cap. i. — * Non esl nutem de cotw.cedc' dine prœscribendum, sed ratione vincendum, — ^ S,, Cypr., Epist, ad Quimum, cap. II et uUim,

Ltienne I.

ei, le débordement d'injures dont Firmilien nous a donné un échantillon. Grâces à Dieu, saint Cyprien n'ira jamais si loin. Mais enfin il y a une hostilité déclarée et ouverte contre Rome, dans cette lettre à Quintus. Ajoutons que la fameuse maxime, empruntée à Tertullien Montaniste : « La coutume n'est rien, la vérité est tout, » constituerait, Jans son sens absolu, une hérésie formelle. Quand Jésus-Christ a prorais à son Église d'être « avec elle jusqu'à la consommation des siècles, » il a précisément rendu impossible, au sein de l'Église catholique, une coutume qui autoriserait l'erreur et contredirait intrinsèquement la vérité dogmatique et discipli- Uciire.

Sixième 30 Quoi qu'il en soit, Cyprien, pour donner plus de force et de

i:arthage, poids à sa décision, crut devoir, l'année suivante (256), convoquer i. qae>tion un concilc de soixante-dix évêques de Numidie, d'Afrique et de "eitresy. * Mauritanie. Deux décrets y furent promulgués. L'un était relatif saint aux évêques lapsi. On y déclarait qu'ils ne pouvaient, sous aucun prétexte, être rétablis dans leur ordre, et qu'on se bornerait, après une pénitence publique et suffisante, à les admettre à la communion laïque. C'était indirectement condamner la mesure prise par saint Etienne I, en faveur de Basilide et de Martial, les évêques espagnols de Léon et d'Astorga. Le second décret portait, en termes formels, que le baptême conféré par les hérétiques n'était pas seulement iUicite ou invalide , mais radicalement nul. Une lettre synodale, rédigée au nom de ce concile, fut adressée au souverain pontife. Elle était ainsi conçue : « Cyprien et les autres évêques d'Afrique, à Etienne, leur frère, salut. Réunis pour traiter en commun les affaires de notre Église, nous avons, frère bienaimé , sanctionné diverses mesures importantes. Nous voulons surtout vous informer de ce qui intéresse plus spécialement l'autorité sacerdotale, l'unité de l'ÉgUse catholique et la dignité de votre rang divin *. Nous avons déclaré qu'il fallait administrer le bap-

* Dignitatem de divince dispositionis ordine venientem. Ces paroles sont d'autant plus remarquables qu'elles émanent d'un concile qui , tout ca promulguant un décret notoirement hostile à la doctrine de saint Etienne 1, reconnaît en même temps la primauté d'ordre divin du Saint-Siège

CHAr. lY. — T»E BERATTIZANDTS. Cd3

têrae à tous ceux qui font retou? à l'unité î après avoir été souille? par la profane ablution des hérétiques et des schismatiques. Ci serait trop peu en effet de leur imposer les mains par le sacremen' de pénitence et la réception des grâces de l'Esprit-Saint, s'ils n'avaient pas auparavant reçu le baptême de l'Eglise, sans lequel ils ne pourraient être de véritables pnfants de Dieu, « régénérés dans l'eau et l'Esprit-Saint pour la vie éternelle '. » Nous lisons, au livre des Actes, que telle fut la coutume dos apôtres. Dans la maison du centurion Corneille, l'Esprit-Saint était descendu sur l'as» semblée toute composée de Gentils. Le bienheureux Pierre, fidèle 3bservateur du précepte évangélique, n'en voulut pas moins administrer le baptême à ces néophytes prévenus par la grâce céleste, de peur d'omettre un seul point de la discipline apostolique et des préceptes de l'Évangile. Quant à la nullité radicale du baptême conféré par les hérétiques, nous l'avons suffisamment démontrée, dans une lettre récente à Quintus, évêque de Mauritanie, et dans l'épître synodale à nos collègues Numides. Nous vous transmettons un exemplaire de l'une et de l'autre. Nous avons cru devoir également déclarer qu'à l'avenir tout évêque, prêtre, ou diacre, qui rentrerait dans le sein de l'Église, après avoir publiquement embrassé l'hérésie, ou le schisme, ne pourrait être admis qu'à la communion laïque. Nous portons ces diverses mesures à votre connaissance, frère bien-aimé, dans l'intérêt de notre dignité commune et pour obéir à la loi de la charité. Nous avons d'ailleurs la confiance qu'elles auront votre assentiment, puisqu'elles sont également conformes et à la religion et à la vérité. Du reste, nous savons, par expérience, que certains esprits ne renoncent pas facilement à leur manière de voir, et ne veulent pas changer leurs anciennes coutumes. Tout en maintenant le lien de la communion et de la paix avec leurs collègues, ils se réservent le droit de suivre leurs traditions particulièros. C'est là un état de choses que nous ne prétendons point combattre. Nous ne voulons faire violence à personne ; ni imposer à qui quo «e soit nos décrets. Chaque

» Joan., in, 3.

Ylll. 23

oii P'j:\iiiiCAi DE SAIAX étieî;ne i (234-257).

évoque, à la tête de son église, administre k. son gré, et selon la plénitude de son libre arbitre. 11 ne doit compte de ses actes qu'à Dieu *. » — Que cette lettre soit, ou non, une œuvre authentique de saint Cyprien, elle n'en renferme pas moins deux hérésies matérielles et formelles. Elle affirme la nullité radicale du baptême des helvétiques , tandis qu'il est de foi que le baptême conféré selon la forme de l'Église, même par un païen, est valide, a Tout évêque, à la tête de son église, ajoute saint Cyprien, administre comme il l'entend, selon la plénitude de son libre arbitre, et ne doit compte de ses actes qu'à Dieu, n Cette proposition n'est pas seulement une hérésie vingt fois condamnée ; c'est un non-sens absurde. Si elle était vraie, si elle avait jamais été mise en pratique, il y a longtemps que l'Église ne subsisterait plus. Un pareil principe serait la négation de tout ordre, de toute discipline, de toute loi ; ce serait le triomphe de l'anarchie dans l'Église. A quoi se réduirait la primauté de saint Pierre divinement établie par Jésus-Christ lui-même, ainsi que le reconnaît ailleurs saint Cyprien, si chaque évêque ne devait compte de ses actes qu'à Dieu?

31. Saint Etienne I répondit à cette étrange communication. Nous n'avons plus sa lettre; mais Vincent de Lérins qui la lisait encore en 431, la résume ainsi : « Le pape Etienne I, dit-il, adressa son Épître à tous les évêques d'Afrique. 11 y posait comme règle fondamentale cet axiome : Aihil novandum nisi quod iradilum est : Il ne faut rien innover, il faut suivre la tradition. Dans sa prudence, le saint pontife comprenait que la piété solide et véritable n'admet comme légitime que ce qui est conforme à l'enseignement de nos pères dans la foi; il savait que nous n'avons point à entraîner la rehgion dans la voie qui pourrait nous plaire, mais à la su'' re dans le chemin qu'elle nous trace; enfin il savait que le chrétien humble et fidèle n'a point à se préoccuper de iaisser à la postérité ses propres inventions, mais qu'il a le devoir d'observer scrupuleusement les règles fixées par les anciens '. »

* S. Cypr. , Epist. Lxxii ad Stephanum Papam; Patrol. lat.j tom.III, col. 1C46-1030. — • Vincent. Lerin., Commonitor., I, cap. vi; Patr, lat., tom. L, col. 646.

CHA!'. JY. — DE r.EEAPTIZANDÎt}. 355

Saint Augustin ajoute la considération suivante : « Les apôtres, dans leurs écrits, n'avaient formulé aucune règle applicable à la controverse actuelle. La coutume que saint Etienne I invoque contre saint Cyprien n'était donc appuyée que sur une tradition orale, émanée des apôtres. Il en est ainsi de beaucoup d'autres usages observés au sein de l'Église catholique. On les tient avec raison comme d'origine apostolique, bien qu'on ne les trouve point formulés dans les écrits des apôtres '. » Saint Cyprien parait avoir été vivement irrité de la réponse de saint Etienne L C'est du moins ce que nous sommes autorisés à conclure de la lettre adressée sous son nom à Pompée, évêque de Sabra, dans la province de Tripoli. Voici cette lettre : « Je vous envoie la réponse qui m'est adressée par notre frère Etienne. En la lisant, vous déplorerez de plus en plus, l'erreur de ce pontife qui semble s'être donné la tâche de faire prévaloir la cause des hérétiques, au préjudice des véritables chrétiens et de la sainte Église de Dieu. Après diverses affirmations, les unes pleines de jactance, d'autres contradictoires, ou inutiles au sujet) accumulées sans jugement et sans motif, il pose sa fameuse règle : Si donc, de quelque hérésie que ce soit, on revient à vous, il n'y a rien à innover. Observez ce qui est prescrit par la tradition, et contentez-vous d'imposer les mains pour administrer le sacrement de pénitence à ces enfants qui rentrent au sein de l'Église. C'est du reste ce que les hérétiques observent entre eux. Ils ne réitèrent point le baptême à leurs nouveaux adeptes, mais ils leur donnent de suite la communion. Voilà ce qu'ordonne Etienne ! Donc il reconnaît comme juste et légitime le baptême conféré par n'importe quel hérétique. Or, chaque secte a son baptême ; chaque secte a ses erreurs particulières. Etienne les englobe toutes dans sa conmiuDion et les rassemble dans son sein. Qu'on n'innove rien, qu'on observe la tradition I Et d'où vient donc cette tradition? Notre-Seigneurn'a-t-il pas prescrit à ses apôtres, en les envoyant baptiser les nations, d'observer tous les commandements qu'il leur avait donnés ? Où trouve-t-on

* s. August., de Baptismo contra Donatistas, lib. V, cap. xxni.

356 POKTinCAT DE SAINT ETIENNE I (254-237).

dans l'Évangile, les Actes ou les Épîtres des apôtres qu'il faille recevoir le baptême des hérétiques et les admettre à ce sacrement de pénitence sans les avoir préalablement régénérés par l'eaiî sanctifiante ? L'Écriture nous apprend au contraire que les héréti<^ ques sont les adversaires du Seigneur, de véritables antechristSç avec lesquels il n'est pas même permis de communiquer. Voilà ce qu'enseigne la véritable tradition apostolique. Ce serait la déshonorer que de la rendre complice des infamies des sectaires. Belle et légitime tradition vraiment, que nous offre notre frère Etienne^ et qu'il prétend nous imposer par son autorité! Les hérétiques eux-mêmes, dit-il dans son Épître, ne renouvellent pas le baptême à leurs adhérents ; ils les admettent de suite à la communion. L'Église de Dieu, l'Épouse du Christ en serait-elle donc arrivée à cet excès d'opprobre d'en être réduite à aller chercher ses modèles parmi les hérétiques ! Quoi ! dans l'administration dessacrements célestes, la lumière allierait ses rayons aux ténèbres ; les fidèles de Jésus-Christ iraient se renseigner à l'école des antechrists! Se peut-il imaginer rien de compai'able à une telle aberration, ou à une telle perversité! Si l'on prétend reporter sur la puissance intrinsèque du nom de Jésus-Christ l'eiTct spirituel du baptême, en sorte que partout et toujours, pourvu que ce nom soit prononcé, le baptême soit valide, pourquoi n'accorderait-on pas la même efficacité universelle et générale à l'imposition des mains pour le sacrement de confirmation? Si le baptême conféré par les mains de l'hérésie peut faire un vrai chrétien, un temple de Dieu; pourquoi la confirmation donnée par un hérétique ne vivifierait-elle pas ce temple paj l'infusion de l'Esprit-Saint? Mais alors le baptisé, le confirmé sera plus grand que celui qui lui aura conféré la confirmation ou le baptême ! Voilà les extrémités où l'on se précipite par une présomption sans bornes et un attachement obstiné à l'erreur. Saint Paul disait à Timothée : «L'évêque ne doit pas être un homme de contention, ni de controverse, il faut qu'il soit un modèle de douceur et de docilité : » mitem et dociàiUioi '. C'est qu'en

« 1! Timoth., Il, 24.

cnAP. IV. — DE ri:baptizandis. 357

effet l'évêque, chargé d'ensci-ner les autres, a besoin d'apprendre pour lui-même ; et il ne saurait distribuer la vérité qu'autant qu'il la pénètre chaque jour davantage, par ses progrès dans la science sacrée. Quoi qu'il en soit, remontons à la source de la tradition divine et l'erreur humaine disparaîtra bientôt. Puisque nous voyons S9 tarir le canal qui nous avait distribué jusqu'ici, nv^^ tant d'abotto dance, l'eau des enseignements divins, allons désormais à la fontaine principale; rendons-nous compte de l'obstacle qui vient d'arrêter la transmission. Sachons si les veines desséchées de la source ne donnent plus d'eau, ou si le vice ne tient pas à un accident du canal intermédiaire; dans ce cas, nous réparerons le canal; .] continuera à verser une onde pure dans le réservoir commun où toutes les brebis du troupeau doivent venir s'abreuver K » Telle est cette lettre à Pompée. Les leçons de docilité que saint Gyprien adresse au pape saint Etienne I pourraient facilement être renvoyées à leur auteur. Mais nous ne nous sentons pas le facile courage d'être si sévère pour l'égarement passager d'un illustre génie. 11 nous convient mieux d'insister sur les dernières paroles, où le grand évêque de Garthage compare la papauté à un canal intermédiaire entre Jésus-Christ, la source de toute vérité, et l'Église universelle. Saint Gyprien reconnaît que jusque-là ce canal, divinement institué, avait admirablement rempli son but. Il croît maintenant à une avarie ; il s'offre à la réparer, pour que toutes les brebis du troupeau continuent à venir puiser au réservoir central de l'ÉgHse Romaine. Nous voilà bien loin de la thèse protestante, qui n'a jamais rien découvert de la primauté du successeur de Pierre, ni de la prééminence du siège apostolique !

32. Un incident curieux se produisit soudain, au milieu de l'ar- Lei,r..,> dente controverse élevée entre saint Etienne J et l'évêque de Car- 'tv&T thage. Jusque-là Novatien n'avait jamais songé à baptiser les 'Sr adhérents nouveaux qui sortaient de l'unité catholique pour grossir les rangs de son schisme. Le pape, dans son rescrit pontifical, avait cru devoir faire allusion à ce fait, non point, comme le

* S. Cypr., Epist. txxi\ ad Pompeium; Patr. tal., tom. III, col. 1128-1137.

358 PONTIFICAT DE SAINT ÉTIEN^"R l ('^'^^-SHT).

]ui reproche saint Cyprien, pour emprunter lear doctrine aîix hérétiques, mais pour établir que la tradition de la légitimité du baptême, conféré n'importe par qui, dsns la forme usitée par l'Église, était nn point doctrinal tellement notoire que l'antipape l'avait conserv,. . Cet argument allait bientôt se retourner contre saint Cyprien. Novatien crut faire acte d'habileté politique en se mettant lui-même à rebaptiser tous ceux de ses adeptes qui avaient reçu le baptême catholique. Il croyait par là donner un gage aux églises d'Afrique, aux partisans de la réitération du baptême et les attirer à son drapeau. Un tel appoint ne pouvait qu'être infiniment désagréable à saint Cyprien. Il s'en exprime avec vivacité dans l'Épître à Jovien ', évêqus dont le siège ne nous est pas connu. « Je ne m'inquiète guère, frère bien-aimé, dit-il, de la nouvelle que vous me transmettez. Les schismatiques, me ditesvous, commencent à réitérer le baptême à ceux d'entre nous qu'ils ont entraînés dans leurs erreurs. Qu'importe ce que font les ennemis de l'Église ? Nous n'avons à nous préoccuper que d'une chose : vnaintenirinviolables l'honneur de notre prédication et l'intégrité de notre foi. Les singes ne sont pas des hommes et cependant ils copient tous les gestes humains. Tel est Novatien. Intrus ; banni de l'Église ; ennemi déclaré de l'Église ; il croit se donner de l'importance en imitant ce qu'il voit pratiquer dans l'Église ^. » Ce revirement des schismatiques avait ébranlé Jovien, qui s'était rallié, après les deux conciles de Carthage, à la doctrine de la réitération du baptême. Il avait fait part de ce nouveau scrupule à saint Gypriea. Celui-ci cherche à le rassurer, et reproduit dans son Épître tous les arguments déjà présentés dans la correspondance précédente. Mais, au lieu d'insinuations blessantes, ou d'attaques directes contre l'autorité du Saint-Siège, l'évêque de Carthage, ému sans doute du

*0n avait jusqu'ici adopté le nom de Jubaien, comme celui de cet évêque correspondant de saint Cyprien. Mais la découverte par les Bollandistes du texte grec original des Actes du septième concile de Carthage, a substitué à ce vocable, évidemment barbare, le véritable nom loSiavoç, Jovien.

« S. Cypr., Epùt. lxliii ad Jubaianum , cap. ii; ?atr. lut., tom. ill^ col. 1141.

danger que pouvait faire naître la manœuvre schîsmatique de Novatien, termine par une profession de foi solennelle en faveur du maintien de l'unité. « Je vous ai exposé sincèrement, dit-il, et dans la mesure de ma médiocrité, ce que je crois vrai. Mais je ne veux rien prescrire, ni rien préjuger ; chacun des évêques prendra sur ce point le parti qu'il jugera le plus sage, dans la plénitude de son libre arbitre. Autant qu'il est en nous, nous évitons d'entrer en discussion avec nos collègues, h propos du baptême des hérétiques, et nous conservons, avec ceux qui ne sont point de notre avis, le lien de la divine concorde et de la paix du Seigneur. Nous maintenons, en toute patience et longanimité, la charité du cœur, la dignité du collège épiscopal, le lien de la foi, la concorde du sacerdoce. C'est dans ces sentiments que je viens de composer un traité : Des avantages de la patience. Je vous en adresse un exemplaire, comme un gage de mutuelle affection dans le Seigneur *. » — Ce sont là de nobles paroles qui suffiraient seules à justifier saint Gyprien de l'accusation d'hérésie et de schisme, dirigée plus d'une fois contre lui. Dès lors que le grand évêque de Garthage laissait facultative et libre, au sein de l'Église, l'une ou l'autre opinion relative au baptême des hérétiques, c'est qu'il ne la regardait point comme une question de foi, mais comme une pratique purement disciplinaire, sur laquelle il ne croyait pas que l'Église eût encore pris une décision définitive et suffisamment justifiée. Cette attitude de saint Gyprien nous explique pourquoi la communion ne fut jamais rompue entre le pap» saint Etienne et lui, malgré l'ardeur de la controverse.

33. Jovien, dans une réponse que nous n'avons plus, se déclara satisfait des explications de saint Gyprien, et crut pouvoir sans scrupule reprendre la pratique de la réitération du baptême. L'évêque de Garthage réunissait en ce moment un concile provincial plus nombreux que tous les précédents. L*assemblo^ s'ouvrît le i" septembre 256. Sauf deux absents qui avaient donné leur

• s. Cypr., Episf. Lxxiii ad Jubaianum, cap. II; Patrol. laU, tom. iil,' col 1126-1128.

procuration en bonne forme à un de leurs collègues, l'épiscopat africain y assistait tout entier, aa nombre de quatre-vingt-cinq évêques. Nous possédons les Actes authentiques de ce concile, dans leur rédaction originale, faite en latin, et dans une traduction grecque toi-t ancienne, publiée pour la première fois par les Bollancistes. Saint Gyprien fit lire d'abord au sein de la réunion, le rescrit de saint Etienne et le i diverses pièces de sa récente correspondance avec Jovien. Il prit ensuite la parole en ces termet, ; « Vous avez entendu, bien-aimés collègues, l'exposé de mes sentiments sur l'impie et illégal baptême des hérétiques. Vous avez vu que Jovien, au nom des évêques de sa province, se déclare satisfait des raisons que je lui présentais et qu'il me rend grâce d'avoir dissipé ses scrupules et fixé ses hésitations. C'est à chacun de vous maintenant à donner son avis sur la question, sans prétendre toutefois juger personne, et sans retrancher de notre communion ceux qui ne partageraient pas notre sentiment. Personne, dans cette assemblée, ne se constitue évêque des évêques : nul d'entre nous ne songe à imposer sa propre autorité à ses collègues. Chaque évêque agit dans la plénitude de sa jiberté; sans vouloir juger les autres, mais sans en être jugé. Tous, nous attendons humblement le jugement de Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui seul a le pouvoir de nous confier le gouvernement de son Église et de nous demander compte de nos actes. » — Dans ces paroles synodales du grand évêque de Carthage, nous retrouvons, outre l'insinuation outrageante contre l'évêque des évêques, c'est-à-dire le pape, une erreur déjà formulée dans une lettre précédente, savoir l'indépendance absolue de chaque évêque, lequel ne relèverait que de Dieu. Si grande que soit l'autorité de saint Gyprien, et si nombreux qu'ait été son concile provincial, cette mfirmation n'en est pas moins une erreur théologique. On procéda insuite à l'appel nominal de chacun des membres du concile, qui ,'arent invités successivement à donner leur avis. Gsecilius, évêque de Bilta, dit ; <» Je ne connais qu'un seul baptême, celui de l'Église. Chez les hérétiques, c'est l'Antéchrist qui prétend donner une ablution, au nom du Christ; ce sont les démoniaques qui prétendent exorciser ; ce sont les serviteurs du diable qui prétendent

CHAP. lY. — DE REBAPTIZANDIS. 361

sacrifier sur l'autel du Seigneur ! Et l'on voudrait nous contraindre à légitimer de telles horreurs ! Jamais. Nous avons le devoir de protester énergiquement et de maintenir l'unité du baptême , privilège exclusif de la sainte Église. » — Primus , de Migirpa ; Polycarpe, d'Adrumète ; Novatus, de Tannuz , votèrent dans le même sens, mais avec plus de modération dans Ip forme. Némésien de Thubuna joignit à l'expression de son sentiment , identique quant à la question du baptême, une nouvelle erreur au sujet de la confirmation. II soutint que la régénération spirituelle ne s'opère que par l'action simultanée de ces deux sacrements, lesquels ne sauraient être séparés l'un de l'autre. Januarius, de Lambèse; Lucius, de Castra-Galbœ ; Crescens, de Girtha ; Nicomède, de Segerma; Theogène, d'Hippone; tous enfin donnèrent leur avis dans le sens de la réitération du baptême. Nous ne relèverons ici que certaines paroles plus passionnées ou plus absolues, Successus, évêque d'Abbir, s'exprima en ces termes : « Ou les hérétiques n'ont aucun droit, ou ils les ont tous. S'ils peuvent baptiser, ils peuvent donner le Saint-Esprit. Or, il est évident qu'ils ne sauraient conférer le Saint-Esprit. Donc, ils ne peuvent baptiser. » Successus ne prenait pas la peine de distinguer entre la validité da sacrement et la licéité de son administration. Cette confusion malheureuse égarait ainsi tout le débat. Privatus, de Suffète, dit : « L'hérésie vient-elle donc de Dieu, pour conférer une grâce divine? » — Victorinus, de Thabraca, dit : a Si les hérétiques peuvent baptiser, s'ils ont le pouvoir de remettre les péchés, pourquoi leur donnonsnous donc l'épithète infamante d'hérétiques? » — Libosus, de Vaga, formula ainsi son sentiment : « Jésus-Christ a dit dans l'Évangile : Je suis la vérité. Il n'a pas dit : Je mis la coutume^ Arrière donc la coutume, puisque nous avons la vérité. » — Un peu plus de réflexion aurait sans doute épargné cette antithèse à Libosus. Jésus-Christ, qui est toute vérité, a promis de résider jusqu'à la consommation des siècles avec son Église, fondée sur la chaire indéfectible de Pierre. Voilà pourquoi la coutume de l'Égîlse est essentiellement la vérité. On avait, pour l'appel nominal, procédé, non par rang d'ordination, mais par rang de siège. Pudentianus.

3o2 PONTIFICAT DE SAINT ETIENNE I (:Io4-2.':î7).

de Cuicoli, et Victor, d'Octava, dirent modestement : « Nous sommes depuis peu constitués dans l'épiscopat ; nous croyons donc devoir nous en rapnorter au jugement des anciens, nos collègues. » Il y eut unanimité de suffrages en faveur de la réitération du baptême, et saint Gyprien le constata en ces termes : a Vous connaissez d'avance mon opinion ; elle est conforme à la vôtre. L'Évangile et les Épîtres des apôtres donnent aux hérétiques le nom d'antecîirists. Lors donc que les hérétiques rentrent au sein de l'unité, il faut les baptiser du baptême de l'Église, afin que d'antechrists ils deviennent chrétiens *. »

34. Nous avons promis d'analyser les motifs que M*' Tizzani fait valoir pour démontrer la fausseté des pièces nombreuses et diverses attribuées à saint Gyprien, dans ce conflit célèbre. Il insiste d'abord sur le silence absolu gardé par Denys dAlexandrie, qui, dans les fragments considérables de ses œuvres, ne nomme pas une seule fois saint Gyprien parmi les opposants. Nous sommes forcé de convenir que le silence d'un évêque voisin de Carthage, dont la correspondance avec le pape saint Etienne, au sujet des rebaptisants, fut très-active et très-détaillée, forme en effet un argument sérieux. jVisr Tizzani démontre ensuite que les injurieuses allégations contre ie Saint-Siège, dont les lettres attribuées à saint Gyprien sont pleines, constituent une évidente contradiction avec la correspondance authentique de Tévêque de Carthage, adressée à la commission intérimaire de liome sede vacante. Cette considération me paraîtrait moins décisive que la précédente. Une vie d'homme, une vie de saint, n'est pas nécessairement à l'abri des variations de la faiblesse humaine. Un pourrait donc les admettre dans l'existence de saint Gyprien. Mais ce qui est plus grave, c est que chacune des pièces qui sont aWiibuées au grand évêque de Carthage, renferme des impossibilités chronologiques très-caractérisées. Ainsi, la lettre aux évêques de Numidie suppose que ceux-ci, en s'adressant à saint Gyprien, ignoraient quelle était la coutume de Geirthage, leur mé-

» Carthaginiense concilium sub Cypriano septimum. Acta latina; Pair, lat., iom. m, col. 1051-1078; Act. grœc.^ ibid., col. 1079-lia2.

CnAP. IV. — I>E REBAPTIZANDIS. 363

tropole,au sujet du baptême des hérétiques. Or, d'une part, la lettre à Quintus affirme que la coutume de la réitération du baptême à Carthage, remontait à un concile tenu cinquante ans auparavant par Agrippinus. De l'autre, la réponse attribuée h saint Cypri-^n commence par affirmer que les évêques de Numidie, se conformaient de temps immémorial à cette coutume et suivaient en cela la règle catholique. Evidemment la question est mal posée dans cette prétandue lettre. Puisque les évêques de Numidie connaissaient depuis cinquante ans la décision d'Agrippinus, ils n'auraient pu demander à Sciint Cyprien quelle était la coutume de Carthage. Je ne vois guôrcs ce qu'on pourrait répondre à cet argument, et jusqu'à plus ample informé, il me semble décisif. Il s'applique avec la môme netteté et la mêoie rigueur de démonstration à la lettre adressée par saint Cyprien à Quintus, un des évêques de la Mauritanie, avec cette circonstance aggravante que, géographiquement parlant, Quintus était beaucoup plus à portée que les évêques de Numidie de connaître les décisions tant anciennes que nouvelles prises dass les conciles de Carthage, par rapport au baptême des hérétiques., L'Épître de saint Cyprien au pape saint Etienne présente des diffi. cultes non moins considérables. Comment admettre qu'après la protestation si formelle d'indépendance épiscopale affichée dans la ettre à Quintus, saint Cyprien se fût résolu à demander au pape aint Etienne la confirmation de ses décrets synodaux? Comment «.xpliquer que cette prétendue lettre synodale soit rédigée sur un ton de douceur, de soumission et de filiale obédience, quand les précédentes lettres accusaient une hostilité manifeste et une outrageante rébellion * ? Il y a donc, en tout cela, des traces non équivoques d'une interpolation commise parles Donatistes.

33. Nous ne poursuivrons pas davantage l'examen de la thèse soutenue avec autant d'érudition que de sagacité par M^' Tizzani. Désormais il ne sera plus possible aux théologiens ni lux exégètes de passer à côté de ces arguments, sans les discuter en détail et reprendre pied à pied l'étude de cette longue controverse. Pour le moment, il nous suffit d'avoir indiqué les points principaux du

* Tizzani^ La célèbre contesa fia Stefano et Cypriano, passim.

36 't PONTIFICAT LE SAIXX ÉïIENKE I (234-257).

dô])at, sr.r le nouveau terrain où les futurs critiques sont appelés à l'écîaîrcir. Sans vouloir ici préjuger le résultat définitif, il nous importe de citer en terminant deux textes qui dominent la question et que l'école du xvii® siècle avait, sinon complètement passés sous silence, du moins tenus dans une ombre discrète. Donc, saint Jérôme nous apprend que, dans un concile tenu en 237, l'année fjui suivit cette fameuse assemblée synodale dont nous venons de rendre compte, saint Cyprieu A tous les évêques d'Afrique, revenant sur leurs précédents suffrages, déclarèrent à l'unanimité qu'ils s'ôLaicnt trompés l'année précédente, et qu'il ne fallait point renouveler le baptême des hérétiques *. Le docte Baluze fut le premier €ui eut le courage de signaler ce texte h l'attention du monde e-uvant. «Bien que je sois persuadé, disait-il, que saint Jérôme s'est trompé dans renonciation de ce fait, je veux cependant mentionner sa parole. Chacun en croira ce qu'il voudra. Mais enfin, si le fait est exact, il faut admettre qu'il y aurait eu un viii* concile de Carthage, lequel aurait annulé les délibérations des précécf-nts '. » On conçoit qu'à l'époque où écrivait Baluze, il y eût <ji;elaue intérêt à laisser dans le doute la rétractation de saint Cynrien et des évêques d'Afrique. Mais cet intérêt, en supposant çui! existât aujourd'hui, ne saurait exercer personnellement sur r.ous aucune influence. Grâces à Dieu, nous ne connaissons d'autre :ntérêt que celui de la vérité. Or le texte de saint Jérôme, cité par JBaluze, est formel. Saint Jérôme écrivait un siècle seulement après la mort de saint Cyprien. Il était secrétoire du pape Damase; il avait sous la main toutes les archives de l'Église romaine, et quand il parlait ainsi de saint Cyprien, dont le nom figure au canon de la messe, dont l'image vénérée avait sa place à côté du pape saint Cornélius dans les -'itnoombes romaines , saint Jérôme devait eavoir ce qu'il diï^i'.. Il ne suffit donc pas, pour annuler son témoignage, de mettre en avant cette vague énonciation de Baluze, savoir que saint Jérôme a pu se tromper. Si l'affirmation

* S. Hieronym., Dial. adversus Luciferianos , cap. xxiu ; Pntr. lat., tom. XXIII; col. 177, 178. — ^ Pair, lat,, to'n. 111; Concilium Carthag. vin, col. llOl,

eaAP. ÎV, — DE REBAPTIZANnr.î. 3G5

de. saint Jérôme était fausse, pourçLUoi saint Augustin écrivait-il daas le même temps : « Je n'ai pas entre les mains la preuve de la rétractation de Cyprien; mais je suis fondé à croire qu'elle a réellement eu lieu. Peut-être les documents ont-ils été supprimés par ceux qui, épris de la même erreur, n'ont pas voulu sa priver d'un tel patronage. Il est certain d'ailleurs qu'on n'a pas écrit tout ce ^ue firent les évêques d'alore; et j'avoue du reste que pour ma

. part je ne connais pas tout ce qui en a été écrit *. » Ce nouveau témoignage de saint Augustin me paraît bien fort. Cependant un

, cloute pourrait encore subsister. Saint Jérôme, par sa siluatioo même, est suspect de partialité envers le Saint-Siège. La réserve dubitative de saint Augustin ne saurait trancher la question. Mais voici qui, pour nous, met fin à toutes les incertitudes et fait tomber l'hésitation. Le vénérable Bède, le plus docte et le plus érudit des écrivains du vii^ siècle , à une époque oii subsistaient encore des monuments perdus depuis, s'exprime en ces termes : a L'Apôtra a dit: « S'il arrive que, de bonne foi, vous tombiez en quelque erreur, la révélation divine vous viendra en aide ^. )> Le sens de cette parole est celui-ci : Si vous faites le bien, sous l'inspiration de la charité, la grâce divine vous retirera des erreurs involontaires dans lesquelles vous pourriez tomber. Nous en avons un exemple illustre, dans l'histoire du bienheureux Cyprien, A la tête des évêques d'Afrique, ses collègues, il avait, contrairement à la coutume de l'Église, décrété qu'il fallait réitérer le baptême aux hérétiques. Tel était son sentiment. Il y abondait, comme dit l'Apôtre ^,

. Mais il était de bonne foi; et, dans cette erreur involontaire, il continuait les œuvres de son zèle et dp sa charité. Ainsi il mérita la divine faveur de comprendre enfin la vérité. On le vit se ranger à la foi de l'Église universelle et au sentiment de tous les saints *. » Tel fut donc le dcnoûment pacifique d'une controverse soutenue longtemps avec opiniâtreté par saint Cyprien, et noblement rétractée par lui. Les événements allaient appeler le souverain Pon-

* S. Augustin., Cont. Donat., lib. 11, n» 4. — * Philipp., ni, 15. — * Vnuspuisque in suo sensu abundet. Rom., xiv, 5. — * Bedae, Aliquot qucBstion. liber, eap, V; Pair, lat., tom. xciii, col. 458-

366 PONTIFICAT DE SAIKT ÉTIEKNE t (2o4-2o7).

tife »aint Etienne I et l'illustre évêque de Carthage sur d'autres shamps de bataille.

§ m. Huitième Persécatlon Gémésaîe.

36. Valérien régnait depuis cinq ans. Lors de son avènement à ■ empire, il avait trouvé l'opinion publique encore exaltée contre ies chrétiens par les récents souvenirs de la persécution de Dèce. Pour ne pas heurter de front ce courant d'hostilité et de haine, il avait laissé proscrire le nouveau pape saint Etienne I. Mais ce fut à contre-cœur qu'il donna ce gage à l'effervescence populaire et à la pohtique officielle. Valérien était d'un naturel doux et bienveillant. A mesure que l'opinion publique se calmait, Valérien témoigna ouvertement sa sympathie pour les chrétiens. « Jamais, dit saint Denys d'Alexandrie, aucun empereur ne les avait, comme lui, protégés ni traités avec autant de distinction. La famille impériale comptait dans son sein un grand nombre de fidèles; le palais semblait une église * . » Ces détails historiques, en nous faisant comprendre comment le pape saint Etienne put revenir bientôt de son exil, confirment indirectement le fait brièvement indiqué par le Liber Pontificalis. Quoi qu'il en soit, tant que Valérien continua à favoriser les chrétiens, le succès couronna toutes ses entreprises. Les Germains et les Franks, repoussés au-delà du Rhin par ses armes victorieuses , s'engagèrent par un traité à respecter de ce côté les frontières de l'empire. Sur les rives du Phase et dans ies <>rovinces voisines de l'ancienne Colchide, une tribr scythique, jes Borains, menaçaient l'Asie-Mineure d'une invasion lormidable. Faisant appel à tous les barbeires, les Borains se précipitèrem, c-omnij ait' torrent sur Trébizonde, pillèrent l'opulente cité de Chalcédoine et entrèrent à Nicomédie, dont un général romain, Chrysogonus, leur ouvrit les portes par trahison. Valérien s'était transporté à Bysance. Sous ses ordres, des généraux dont le nom devait s'inscrire plus tard sur la liste impériale^ Claude, Aurélien,

» Euseb., Eist. eccles., lib. VII, cap. x. ' «-w,^

CriAT. IV. — HUITIÈME PERSÉCUTION GÉ.NEUALE. 307

Probus, réussirent à débarrasser l'Orient de cette nuée de barbares. Cependant on apprenait qu'Antioche venait de tomber par surprise aux mains de Saper, roi des Perses. Ce prince avait eu le temps d'entrer en Mésopotamie, où Carrhes et Nisibe tombèrent en son pouvoir, avant que l'empereur, occupé contre les Scythes, pût être prévenu de ce mouvement offensif. Sapor ne trouvant point de résistance, pénétra en Syrie. Sa marche fut si rapide et si secrète qu'au moment oii il parut à Antioche, la ville entière assistait aux jeux de l'amphithéâtre. Un mime, fort aimé du public, jouait alors une scène burlesque. Tout-à-coup il s'interrompt et s'écrie : «Est-ce un rêve? Voilà les Perses! » Ce n'était point un rcve. Déjà les faubourgs de la ville étaient en flammes. Les malheureux habitants sortirent du cirque pour trouver la mort. Quelques jours après Sapor se retirait devant les forces supérieures de Valérien, et ce prince faisait joindre sur ses médailles, aux titres de Germanique et de Scythique, celui de Restaurateur d'Antioche. Ce fut son dernier triomphe. De retour à Rome, les dispositions si favorables qu'il avait manifestées vis-à-vis des chrétiens changèrent tout-à-coup. « Il avait, dit saint Denys d'Alexandrie, élevé aux plus hautes fonctions militaires et à la dignité de maître du palais un égyptien, de naissance obscure, nommé Macrien. Ce favori détestait la religion du Christ et était l'un des plus fervents hiérophantes de la magie égyptienne. Il profita de son influence sur l'esprit du faible empereur pour lui persuader que la secte abominable des chrétiens avait abusé jusque-là de sa bonne foi*. » Valérien le crut. Gallien, son fils, dont les mœurs scandaleuses ne pouvaient s'accommoder d'une religion austèr^ et sainte , joignit ses instances à celles du maître du palais : et lu huitième édit de persécution générale fut publié au mois ^'avril 257. Ce fut un véritable coup de foudre, quand on apprit, dit encore saint Denys d'Alexandrie ', que l'empereur jusque-là surnommé ironiquement par les païens le KaOoXtxôç, vouait à la mort tout ce qui portait le nom de chrétien. Déjà, depuis quelques mois, la persécution était commencée à Rome.

» Euseb., Bist. eccies., loc. citât. — ' Ibid.

fONTIKICAT DE SAINT ETIENNE I (254-257).

37. Saint Etienne î, dans une assemblée des fidèles aux catacombes , avait préparé son troupeau au martyre. « L'heure est venue, avait-il dit, mes fils bien-aimés ! Écoutez une dernière fois la parole de votre pontife, pauvre pécheur, et serviteur indigne de Jésus-Christ. Prenez tous votre croix et suivez le Sauveur jusqu'au Calvaire. Amenez-moi les catéchumènes qui n'ont point encore reçu le baptême; je leur donnerai le sacrement de régénération, et ils seront armés pour les combats du Seigneur ^ » Bientôt après les massacres de chrétiens commençaient. Le greffier Maximus était précipité dans le Tibre, du haut du pont Milvius. Adrias et Paulina, avec leurs deux enfants, Néon et Marie; les diacres Marcel et Hippolyte, avaient la tête tranchée. Il en fut de même du tribun Nemesius et de sa fille Lucilla, dont le pape saint Etienne avait guéri la cécité. L'intendant Sempronius, le tribun Dlympius et sa femme Exuperia furent brûlés vifs. Les deux sœurs Rufina et Secunda étaient décapitées, ainsi que TertuUien, l'inteniant du tribun déjà martyr Olympius. Le pape saint Etienne I était surtout désigné aux recherches des bourreaux. Il fut pris avec les clercs qui ne l'avaient point quitté : Valérien l'admit seul en sa présence. Les deux souverainetés de la foi et du glaive se trouvaient face à face; l'une pouvait tuer, mais l'autre savait mourir; l'avenir étaitàcette dernière. — a C'est toi, dit Valérien, qui cherches à renverser la république, et qui persuades au peuple d'abandonner le culte des dieux? — Je ne cherche point à renverser la république, répondit Etienne, mais j'exhorte le peuple à abandonner le culte de.s démons que vous adorez sous la foi-me des idoles. Je prêche ^ vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Valérien fit conduire le-, saint pape au temple de Mars, pour y entendre sa sentence, tt lui fit trancher la tête, le 2 août 257. Le corps du pontife fut enterré dans le cimetière de Calliste ; mais il fut transporté, le 17 août 762, sous saint Paul I, dans l'église des saints Etienne et Sylvestre, que ce pape fit construire, et qui est nommée aujourd'hui Saint-Sylvestre in capite parce qu'on y conserve le chef {caput) de saint Jean-Baptiste.

* Ad. sanct. Eusebii presbyteri, Marcelli diaconi et tociorum, 2 déc.

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