‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 3)Chapitre 54 sur 96 · CHAP. V. — LES TRENTE TYRAKS. A-Ô · texte numérisé non relu

CHAP. V. — LES TRENTE TYRAKS. A-Ô

coursiers. Tout allait bien, et le défilé, dépassant l'are de Titus,

s'échelonnait déjà sur les pentes du Capitole, lorsqu'un incident vint troubler l'ordre de la cérémonie. Quelques plaisants se glissèrent dans le groupe des faux captifs déguisés en Persans. Ils les examinaient l'un après l'autre, avec des gestes d'attention excessive. Gallien remarqua ce manège. « Que faites-vous? leur demanda de sa part un courtisan. — Nous cherchons, répondirent-ils, le pèra ^. de l'empereur! » — Gallien fit jeter dans une fournaise ardente ces ". courageux railleurs, et passa outre. Du reste^ tout était, pour cet indigne prince, un sujet de plaisanterie. Un jour, le toréador, dans l'arène, avait donné dix coups d'épée à un taureau, sans l'abattre. Gallien décerna une couronne d'or au gladiateur malheureux et fit crier dans l'arène par un héraut : « Manquer un taureau dix fois de suite est un chef-d'œuvre que nul de vous ne pourrait imiter! « Une autre fois, un marchand de perles avait vendu à la fameuse Pipa des bijoux faux. Grande colère de la part de celle-ci. Gallien l'apaisa en lui promettant une vengeance exemplaire. Le lendemain devait avoir lieu un combat de bêtes dans l'amphithéâtre Le joaillier infidèle fut enfermé dans le bestiaire, et devait être exposé à un lion furieux. Tout le sérail de l'empereur, placé dans des tribunes grillées, attendait impatiemment le commencement des jeux. Enfin, on ouvre la porte du bestiaire, le marchand, plus mort que vif, est traîné jusqu'au milieu de l'arène. Une autre porte s'ouvre ; le malheureux se voyait déjà dévoré par un lion de l'Atlas. Mais, au lieu du farouche roi des déserts, il voit un chapon qui, du bec et de l'aile, vient l'assaillir. Un éclat de rire universel salua cette exhibition, et le héraut, parcourant l'enceinte de l'amphr* théâtre, allait criant : « Cet homme avait trompé l'empereur, l'empereur le trompe à son tour ! »

34. Heureux si les fantaisies de Gallien eussent toujours été aussi inoffensives ! Mais on ne gouverne pas le monde avec des plaisanteries. L'Egypte n'était pas restée étrangère a la manie d'usurpation qui courait alors par tout l'univers. Nous avons déjà parlé de l'émeute d'Alexandrin, au point de vue de ses rapports avec rhi:?f.Gi'.'e <^cclésiastique. Il nous faut maintenant la faire connaîtra

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par son côté politique et civil. Comme si tous les graves événements de ce siècle devaient avoir une physionomie grotesque, la sédition qui faillit arracher pour jamais l'Egypte au sceptre des empereurs eut la cause la plus ridicule qui se puisse imaginer. Un esclave, assis sur le port, montrait ses sandales à un soldat, et lui soutint qu'elles valaient mieux que la chaussure réglementaire payée par J'empereur. Le légionnaire se fâcha et battit l'esclave. Mais le peuple d'Alexandrie, le plus mutin et le plus séditieux du monde» prit parti pour l'esclave contre le soldat. Une rixe aussi saugrenue se changea bientôt en émeute. Les soldats romains, assaillis dans leurs quartiers par la populace, ripostèrent à coups d'épées et de lances. Ce fut une vraie boucherie. Les rues de la ville, encombrées de cadavres, ruisselantes de sang, sous un soleil torride, ne tardèrent pas à devenir un foyer d'infection. La peste envahit la cité. Le gouverneur Emilien essaya de calmer l'effervescence populaire : il prescrivit aux légions de rester dans leurs casernes; il fit enfin tout ce qu'un honnête préfet essaie en pareil cas. Rien ne lui réussit. Peuple et soldats ne voulaient plus de Gallien pour empereur. La paix entre la soldatesque et la populace fut conclue, aux cris de : Vive le César Emilien ! L'histoire ne dit pas que le préfet, traûsformé en empereur, ait beaucoup résisté à cet élan de l'opinion publique. Elle affirme au contraire qu'il mit un certain empressement à seconder le mouvement et aie régulariser. L'Egypte, déclarée indépendante, obéit donc au pouvoir d'Emilien, qui remonta le Nil, visita la Thébaïde, et reçut partout les honneurs souverains. Les Arabes, les Éthiopiens, refoulés par ses armes, conclurent avec lui des traités de paix. L'Egypte paraissait à jamciis séparée de Rome. Gela ne troublait point le sommeil de Gallien ; mais le conseil impérial n'en prenait pas si facilement son parti. Un prince éthiopien, du nom de Théodote, avait jusque-là repoussé toute alliance avec le César d'Alexandrie. La politique romaine entrevit, dans ce fait, une ressource suprême. On fit passer à Théodote des: secGurs en hommes, en argent et en munitions. Longtemps même on hésita pour savoir si l'on ne donnerait point à net allié barbare le litre de proconsul romain. Mais un vieil

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oracle, rédigé du temps de César, et probablement en vue de Pompée, portait que la République romaine finirait le Jour ou un général, précédé des faisceaux consulaires, mettrait le pied en Egypte. La prédiction était depuis longtemps accomplie ;'"' cepeadant personne n'y songeait, et Théodote, sur la foi de cette prophétie sibylline, demeura simple roi d'une tribu éthiopienne. Il ne fut point proconsul ; d'ailleurs, il n'avait guère besoin de ce titre insignifiant. Grâces aux largesses du conseil impérial, il put se ménager des intelligences en Egypte. Son armée descendit le Nil sans coup férir ; Emilien, battu sous les murs d'Alexandrie, se réfugia dans le quartier du Bruchium , pendant que Théodote prenait possession du reste de la ville. 35. Ici se place un épisode raconté d'une manière fort touchante tes deux

chrétiens

par Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique. « Deux illustres chré- d'Aiejandria

Anatolius

tiens, Anatohus et Eusebius, dit-il, vivaient alors dans une étroite et Ensebius. amitié à Alexandrie; ils furent depuis successivement évêques de d'Emiiitu. Laodicée. A cette époque , Anatolius avait la réputation du plus grand philosophe de son temps. Les sciences exactes, la physique, l'astronomie, la dialectique n'avaient pas de secrets pour lui. A la prière de ses compatriotes, il avait ouvert une école publique où il enseignait la méthode aristotélicienne qu'il possédait à un degré éminent. Le diacre Eusebius partageait la supériorité scientifique et intellectuelle de son ami ; il s'était fait à Alexandrie une position considérable par son courage, son désintéressement et sa charité. Au moment oii Théodote envahit Alexandrie , Anatolius se trouva enfermé avec les assiégés dans le quartier du Bruchium, pendant qu'Eusebius était resté libre dans l'autre partie de la ville , occupée par les assiégeants. Le blocus fut gardé avec tant de rigueur que les malheureux, enfermés dans le Bruchium, ne tardèrent pas à souffrir toutes les horreurs de la famine. Anatolius trouva le moyen de faire parvenir un messagC à son ami et de concerter avec lui les mesures nécessaires pour sauver la vie à toute une population décimée par la faim. Eusebius jouissait, grâces à son influence sur ses compatriotes et k son mérite personnel, d'un certain crédit près du chef de Tarmùe

assiégeante. Il obtint de lui la promesse que tous ceux des assiégés ,']ni voudraient passer dans le camp allié des Romains auraient la vie sauve. Aussitôt qu'il en eut la parole officielle, il se hâta de le faire savoir à son ami Anatolius. Celui-ci convoqua aussitôt le Sénof, alexandrin, et, dans un exorde brusque et véhément, il insista £ur îa nécessité de rentrer en grâces avec l'empereur et ses alliés. Celte proposition de paix, jetée inopinément au milieu d'une assemblée qui ne respirait encore que la haine de Rome et le désir de se venger de l'invasion du roi des Arabes, souleva tous les esprits. Anatolius avait compté sur une explosion de clameurs indignées. Il laissa tranquillement passer cet orage, puis, quand le calme se fut rétabli, il reprit la parole. Soit donc ! point de paix, dit-il. Mais, du moins, je suis sûr que vous allez être unanimement de mon avis sur une question bien autrement urgente. Que faites-vous ici de cette population inutile de vieillards, de femmes et d'enfants, qui expirent sous vos yeux dans les tortures Âe la faim? Continuerez-vous à partager, quoique dans une mesure iusuif-sante, avec cette foule de moribonds, les provisions de blé et de vivres qu'il nous faut réserver exclusivement pour entretenir la Tîgceur de nos soldats? Songez-y. C'était sur ce pomf que je voulais appeler l'attention du Sénat. — Une délibération s'engagea ïonc. Anatolius la soutint avec toutes les ressources de son éloquence; on procéda aux suffrages, et l'unanimité des sénateurs vota cette résolution, a Tout ce qui n'est point en état de porter !es armes, sera immédiatement expulsé du Bruchium. Quelque -■^goureuse que soit cette mesure, elle est indispensable au salut de la république; elle est même la seule qui puisse offrir des chances de vie à toute une multitude exposée ici à mourir de faim. » Aussitôt qu'Anatolius eut fait passer ce décret, il s'occupa de 'exécuter, et il y réussit de manière à sauver le plus grand nombre possible de ses chers compatriotes. On se rend bien compte des difficultés qu'il dut avoir à surmonter. La foule, qu'il s'agissait de déterminer à sortir de Bruchium, était persuadée qu'on l'envoyait à la boucherie, et que les soldats arabes de Théodote passeraient tous les malheureux transfuges au fil de l'épée. Anatoiiua

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savait le contraire, mais il ne pouvait, sans s'exposer à une accusation de trahison, expliquer quelles étaient les assurances qui lui avaient été transmises du camp ennemi. Il s'adressa donc d'abord aux chrétiens, sur lesquels il exerçait une influence plus directe, et les fit sortir les premiers. Du haut des remparts, la multitude inquiète attendait quel serait l'accueil fait à ces malheureux , quand ils approcheraient des lignes ennemies. Au lieu d'un massacre qu'on redoutait, Eusebius avait tout préparé pour recevoir îes affamés, et leur distribuer des vivres dont ils étaient privés depuis si longtemps. A cette vue, la foule, renfermée au Bruchium, reprit confiance et quitta la forteresse assiégée. Toutes les femmes, tous les vieillards, tous les enfants eurent ainsi la vie sauve-v AnatoKus, que le Sénat avait chargé de surveiller l'exécution do la mesure, en étendit le bienfait à une multitude d'hommes valides, qui, sous des habits de femmes, purent sortir pendant la nuit et gagner le camp romain. Eusebius, avec un zèle infatigable et une charité qui improvisait îes ressources, suffit à entretenir ces malheureux ei devint leur providence. » Tel est ce récit d'Eusèbe. Le siège ae fut pas d'ailleurs de longue durée. Dans un assaut, les troupes de Théodote s'emparèrent du Bruchium. Emihen tomba en leur pouvoir. Théodote l'envoya vivant à Galîien, qui se donna. le barbare plaisir de faire étrangler, dans un cachot, cet ancien rival.

36. L'Egypte redevint ainsi terre romaine. Cependant les usurpations ne discontinuaient pas. Un ancien général, Ceisus, qui depuis longtemps avait abandonné le service actif, vivait dans la retraite près de Carthage. Le proconsul Vibius Passienus et le tribun militaire Pomponianus vinrent le trouver avec leurs légions et le saluèrent du titre d'empereur. Comme on li'avait pas de pourpre sous la main pour en revêtir le nouveau César, les rebelles prirent la robe diUrania, la déesse de Carthage, et en décorèrent CeIsuSr Tout cela ressemblait à une parade de comédie ; mais le dénpù ■ ment fut aussi imprévu que tragique. Sept jours après, les habi'' tants de Sicca, demeurés fidèles à Gallien, fondirent sur la petit» troupe de Gelsus, s'emparèrent de l'empereur improvisé, le mut-i-

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