‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 3)Chapitre 53 sur 96 · CHAI'. V. — PORPHYRE · texte numérisé non relu

CHAI'. V. — PORPHYRE

diront les rationalistes. Ce n'est pas à moi à leur refaire un aïeul plus digne d'eux. Je le prends tel qu'il fut, sans le défigurer ni l'embellir. Avait-il raison de croire aux démons ? Oui ; mais iffirmer le démon c'est affirmer le surnaturel. Eh bien, Porphyre avait cette supériorité sur ses descendants. La nature lui prouvait le surnaturel. En ce point, il se montra vraiment philosophe. Chose plus étonnante encore, il croyait que les démons étaient une race spirituelle, menteuse, perverse, séductrice. Voici ses paroles : « Les démons, dit-il, affectent souvent l'apparence d'esprits honnêtes et purs ; ils emploient toutes leurs ruses pour entraîner le» hommes sur la pente des vcluptég ; parfois ils se donnent comme des dieux supérieurs et veulent être adorés comme tels. Leur puissance de déception est effrayante. On les a vus séduire les plus sages d'entre les philosophes, les plus sublimes d'entre les poètes, pour arriver par là à pervertir les multitudes. Ce sont eux qui ont fixé des règles et des formulaires de prestiges mensungera et d'incantations impies, dans le but de se substituer parce stratagème à la divinité véritable dont ils ont usurpé les honneurs et le culte. Les âmes assez faibles pour ne pas secouer le joug tyrannique du démon qui les obsède, sont livrées comme une proie â toutes les convoitises et à toutes les agitations du mal. On les appelle, avec raison, démoniaques, parce qu'elles sont en la possession du principe malfaisant et impie. Cependant, aucun de nos sens corporels ne saurait percevoir ou atteindre le démon, parce que les démons, partagés en une variété infinie d'espèces et de formes différentes, n'ont point de corps. Ils apparaissent ou s'évanouissent, selon des signes convenus; ils changent d'aspect et de formes selon leurs caprices. Du moins, telle est la manière J r.gir ae ceux de la pire espèce. Leur substance, toute spirituelle qu elle soit par rapport à nous, est néanmoins corporelle ; c'est ca (jui explique comment elle est sujette à la corruption el au chaagement. Bien que les démons s'attachent aux âmes et leur impriment en quelque manière le sceau de leur substance, cette possession n'est point définitive, parce qu'eux-mêmes ne sont pas étcrucls et que leur co.iJiLlou cit uulî mobilité incessante Cetlo

race maudite séjourne dans les régions les plus voisines de la terre; elle se tient toujours prête à exercer sa domination malfaisante. Il n'est pas de crimes qu'elle n'enfante chaque jour*. »

22. A côté de ces puissances du mal, Porphyre admettait des démons bienfaisants, sortes de divinités secondaires, dans le genre du génie familier de Socrate. A ses yeux, Notre-Seigneur Jé.sus- Christ était l'un de ces êtres supérieurs, manifesté corporellement au monde. Les chrétiens n'avaient pas tort de l'adorer; mais ils étaient le jouet d'une formidable erreur, ou les complices d'une exécrable imposture, quand ils enseignaient que le Christ était le Verbe divin, créateur de l'univers. «Jamais, disait-il, le fils de Marie n'afficha une telle prétention. L'Écriture sainte, œuvre des démons du bien, n'était pas plus la parole inspirée du Dieu toutpuissant que Jésus-Christ n'en était le Fils, n Dès lors l'Église chrétienne, fondée sur un mensonge, devenait l'institution la plus abominable. Elle cherchait à faire dévier le genre humain de sa voie ; elle le ravissait à l'empire des dieux supérieurs, pour le courber sous le joug d'une puissance secondaire. « Étonnez-vous, ajoutait Porphyre, que telle cité soit, depuis deux siècles, dévastée par la peste ! Esculape et les autres dieux l'ont abandonnée; ils ont cessé de protéger les hommes, depuis que Jésus-Christ est devenu le dieu de la multitude^. » Cette parole, conservée parEusèbe, nous explique le succès du système antichrétien de Porphyre. A une époque où la crédulité populaire était épouvantée par les fléaux qui décimaient le monde ; quand la peste, la guerre, la famine, les invasions barbares unissaient leurs ravages et que tout croulait à la fbîs, hommes, institutions, armées et royaumes; on comprend quelle habileté infernale il y eut à rejeter sur l'Église naissante la responsabilité de tant de désastres. Ajoutons que, pour compléter son ensemble de philosophie éclectique, Porphyre avait su y coudre une morale d'une pureté irréprochable. Le procédé n'était pas difficile. Tout ce que la loi chrétienne a de

* Euseb., Prœpar. Evangel., lib. IV, cap. xxi, xxil. — * Id., iùid., lio. V, cap. I.

cnAP. V. — uÉRÉsiES. 407

plus parfait, le sophiste en faisait hommage à ses dieux. Tempérance, justice, charité, patience, égalité d'âme. Porphyre ordonnait tout cela au nom de Jupiter; il revendiquait ces vertus comme le bien propre et l'héritage légitime du paganisme ; il s'indignait au besoin contre les débordements de son siècle : peu s'en fallait qu'il ne les attribuât par ricochet à la perverse itiHuence des chrétiens qui avaient banni les dieux de l'empire du monde. Telle fut la polémique inaugurée contre l'Église par Porphyre. Celui-ci est oublié, et l'Église a survécu à ses attaques. Mais nous verrons bientôt par combien de flots de sang le triomphe fut acheté. Porphyre eut la joie de vivre jusqu'à l'époque oii Diocîétien lança les fameux édits de la dixième persécution générale. Il mourut quelques mois après, persuadé que le christianisme ne se relèverait plus. Oii sont aujourd'hui Porphyre et Diocléti'en?

§ m. Hérésies.

23. Aux violences de la persécution, l'Église catholique opposait l'héroïsme de ses martyrs. Aux attaques de l'apostasie, elle répondait par la voix de ses docteurs. Après Origène, Cyprien ; après Cyprien, saint Denys d'Alexandrie. Celui-ci se chargea de réfuter les sophismes de Porphyre. On n'a pas assez remarqué jusqu'ici ce rôle de l'apologétique chrétienne dans le passé. Nous vivons à une époque de tempérament, de conciliation. Quand on attaque l'Église, il y a, dans le voisinage, le parti des modérés qui crie aux fidèles insultés dans leur honneur, leur morale et leur doctrine : Taisezvous ; laissez passer l'injure ; essuyez votre joue ; vous n'êtes pas blessés! Combien de fois, et avec quelle variété de formules, n'at-on pas répété ce langage? On invoque, au besoin, le grand principe de la charité chrétienne, du pardon évangélique des injures. On est allé jusqu'à dire : Les premiers chrétiens mouraient ot ne répondaient pas ! C'est une erreur : les premiers chrétiens mouraient ; mais après avoir répondu. Aux légistes du prétoire, Tertullien répondait ; à Celse l'épicurien, Origène répondait ; à Porphyre, saint Denys d'Alexandrie ne dédaignait pas de répondre. Il en sera ainsi tant

que, dans un cœur catholique, jaillira une étincelle de charité et de foi. Certes, l'apologiste chrétien, tout en poursuivant l'erreur, n'a cpie des sentiments de charité pour l'errant; il veut le salut et la vie de son frère égaré ; et, s'il attaque parfois avec véhémence, c'est pour préserver les multitudes du poison des fausses doctrines. Que faisait saint Paul, en face des schismatiques de Corinthe; ou saint Jean, vis-â-vis l'hérésiarque d'Éphèse? Accusera-t-on ces deux grands apôtres d'avoir manqué de charité? Il est vrai qu'ils s'élevaient au-dessus des considérations humaines, des lâches condescendances de la peur ou de l'intérêt personnel; mais ils sauvaient les âmes. Il en doit toujours être ainsi dans l'Église. On n'y établira jamais un régime de libre échange, où la vertu et le vice, l'erreur et la vérité, vivront côte à côte, en se renvoyant un salut dérisoire et d'hypocrites hommages. Jésus-Christ est un roi qu'on trahit souvent, mais qui ne transige jamais. Pendant que Porphyre inaugurait ouvertement sa lutte contre l'Église, dans une antichambre du palais de Gallien, saint Denys d'Alexandrie lui répondait par une véritable encyclopédie catholique. Il ne nous en reste plus que de courts fragments conservés par Eusèbe. L'illustre docteur avait intitulé son ouvrage : De Naturâ rerum '. Il y combattait victorieusement les doctrines panthéistiques de Porphyre. «Qui donc, disait-il, pourra jamais croire sérieusement que cet immense édifice de l'univers, où éclatent partout les traces d'une intelligence créatrice, soit une dggiomération d'atomes éternels, fortuitement rassemblés dans une divine et merveilleuse unité? Prenez l'homme en particulier ; étudiez le mécanisme admirable de sa structure, et dites s'il est possible que les aggrégats inconscients de molécules éternels aient produit, dans une telle variété d'organes, une si constante harmonie, un si prodigieux concert ! » Le docteur alexandrin portait, on le voit, l'apologétique chrétienne sur le terrain envahi par le philosophisme idolàtrique. Si son {jrand our vrage de Naturâ rerum nous était parvenu, il serait la réfutation la plus complète du système de Porphyre. Dieu a permis que jus-

> S. Diony?. Alexandrini, de Naturâ; Pair, grcsc, tom. X, col. J250-1270.

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Nepos.

Conférence

li'Arsinoé entre snint Denys d'Alexandrie et

Coracion

qu'ici l'attaque et la défense soient restées dans l'ombre. Un jour peut-être l'une et l'autre surgiront d'un si long oubli, et l'oa s'étonnera de rencontrer, au m' siècle de notre ère, les objections que le xviir avait cru inventer.

24. Sur la terre africaine, immortalisée naguère par le martyre ^^ miiiénade saint Cyprien, c'était donc saint Denys d'Alexandrie qui portait maintenant le sceptre du génie et de la foi. Dans le nome d'Arsinoé, un prêtre, Coracion, moins prudent que pieux, s'était engoué de la doctrine des millénaires. Il croyait, sur une fausse interprétation des textes de l'Apocalypse, à un règne terrestre de Jésus-Christ et aux félicités d'un prétendu chiliasme qui devait précéder le jugement universel. Les populations chrétiennes dt cette contrée avaient adopté son erreur. On comprend qu'en face des persécutions qui sévissaient alors, l'espérance d'un règne prochain du Christ dût répondre à un besoin des âmes. L'entnoasiasme avec lequel les rêveries du millénarisme étcdent accueillies, s'explique donc parfaitement. Mais le grand évêque d'Alexandrie veillait, avec une sollicitude et un zèle infatigables, pour le maintien des saines doctrines et l'intégrité de la foi. « Je me trouvais, ditil, dans la préfecture d'Arsinoô, à l'époque où l'erreur des Chiliastes s'y propageait, entraînant des églises entières dans la défection et le schisme. D&s prêtres, des docteurs, parcouraient les campagnes, pour y répandre le poison de cette hérésie. Je leur proposai une conférence publique, oîi la question serait solennellement débattue, en présence de tous les fidèles. Ils acceptèrent» et, au jour convenu, me présentèrent, comme une forteresse inexpugnable, un livre où leur opinion était, disaient-ils, péremptoirement démontrée. Ce livre est l'œuvre d'un évêque, nommé Népos, qui se laissa jadis séduire par l'erreur du millénarisme, et crut sincèrement avoir prouvé, par les textes de l'Écriture, que le Christ devait revenir ici-bas fonder en personne un empire terrestre. J'admire, pour tout le reste, et je chéris la mémoire de Népos. Sp*. foi, son zèif; sa science des Écritures sont au-dessus de tout éloge. Nous lui devons une série d'hymnes et de pieux cantiques, qui

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font encore aujourd'hui les délices des fidèles '. Il couronna d'aiileurs, par une sainte mort, une vie pleine de bonnes œuvres. J'aime donc et révère la mémoire de Népos ; mais j'aime bien davantage la vérité; je la préfère à tout. S'il convient de lira avec reconnaissance et d'admirer sans restriction les ouvrages orthodoxes que nous ont laissés les saints, c'est aussi pour nous une obligation stricte et rigoureuse de noter, dans ces ouvrages, les erreurs ou les inexactitudes qui pourraient s'y être glissées. Si Népos était présent au milieu de nous ; s'il pouvait, de vive voix, dans cette conférence, exposer son opinion, nul doute qu'il ne reconnût la vérité enseignée par l'Église et qu'il ne lui donnât son entière adhésion. Mais le livre de Népos, passé maintenant à l'état de teste muet, depuis la mort de son auteur, ne saurait prévaloir sur l'autorité de l'Évsmgile et des Épîtres des apôtres. 11 serait donc souverainement injuste de lui attribuer un crédit qu'il ne saurait avoir, pour substituer, aux vérités que la foi nous enseigne sur le glorieux avènement du Sauveur et la grande résurrection finale, je ne sais quelles idées rétrécies et quelles frivoles espérances d'un règne terrestre et mortel. Quoi qu'il en soit, durant trois jfours consécutifs, depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil, assis au milieu des prêtres d'Arsinoë, je discutôd l'un après l'autre tous les textes cités dans le livre de Népos. Un grand nombre de fidèles assistait à la conférence. J'admirai tout à la fois leur modération, leur intelligence, leur amour pour la vérité, et l'empressement avec lequel ils la recevaient. Interrogations, difficultés, objections, tout fut présenté par eux avec une méthode, un calme et une modestie qui me touchèrent. De mon côté, je pris soin d'établir d'abord quelques principes, dont ils reconnaissaient avec moi l'inébranlable soUdité. Je les ramenais sans cesse à ce terrain fixe, répondant d'ailleurs à toutes leurs objections et n'en éludaîit aucune, mais ne iaissunt point égarer la discussion sur des points étrangers. S'il m'arrivait d'avoir présenté un argument défectueux, ou l'aible, je

1 Nous u'avons plus ces hyraues^ corapûs6es par Nepos, ni aucun autre de tes ouvracçes.

:.,AP. V. — nÉRÉSIES. 4J1

ne mettais aucun amour-propre à le maintenir. De bonne foi, et dans l'allégresse d'une conscience sincère, je remerciais Dieu ae m'avoir fait cQîVnaître la vérité. Enfm, quand tous les témoignages de l'Ecriture, successivement passés en revue, eurent porté ia lumière dans les esprits, Coracion, le chef de ces millénaires, déclara publiquement devant toute l'assemblée et prit Dieu à témoin qu'il abandonnait son opinion, la condamnait et ne l'enseignerait plus jamais aux fidèles. Il avouait que les arguments développés par moi l'avaient surabondamment convaincu. Ses paroles furent accueillies par des applaudissements unanimes, et tous les frères se donnèrent le baiser de paix, dans l'unité d'une même foi *. »

25. Le miHénarisme survécut cependant à la conférence d'Arsinoé. Quelques années après , saint Denys d'Alexandrie écrivait, pour le combattre, le traité De Promissiomùus, mentionné par Eusèbe. L'Apocalypse ae saint Jean, dont certains passages mal interprétés avaient donné naissance à l'erreur des Chiiiastes, n'était point encore, à cette époque, définitivement fixée au canon des Écritures. Ce livre, admis par les uns, rejeté par les autres, n'avait pas le rang incontesté qu'il occupe aujourd'hui dans la collection des écrits apostoliques. Voici en quels termes saint Denys d'Alexandrie s'exprime à ce sujet : « Parmi nos prédécesseurs, quelques-uns ont rejeté l'Apocalypse et l'ont même réfutée, article par article, comme un livre plein de visions chimériques , dénuées de tout fondement. Ils prétendaient que la suscription qui attribue cet ouvrage à saint Jean l'Évangéliste est apocryphe; ils ne reconnaissaient aucun des caractères apostoliques à une révélation si mystérieuse et si obscure. Suivant eux, elle eût été l'œuvre de Gérinthe, qc/i'aurait voulu accréditer par ce moyen sa théorie insensée d'un règne temporel et terrestre de Jésus-Christ, oii il plaçait les jouissances, grossières et les voluptés d'un paradis tout sensuel. Quant à moi, je n'oserais pas rejeter l'Apocalypse, en présence de la multitude

* Euseb., Hist. eccles., lib. VU, cap. xxiv.

412 l'ONTlFIGAÏ DE SAINT DENYS (2o9-260).

d'églises qui la considèrent comme un livre du plus grand prix. Mais, tout en faisant cette réserve, je déclare que son intelligence dépasse la portée de mon esprit. Il se cache vraisemblablement sous les mystères de la lettre un arcane divin et une vue admirable des secrets providentiels. Insuffisant à les découvrir, j'en pressens néanmoins l'existence. Je fais donc abstraction de ma personnaiilô, et, ne voulant d'autre guide que la foi, je confesse qu'il y a là des sublimités auxquelles je ne puis atteindre. A Dieu ne plaise que je condamne ce qu'il ne m'est pas donné de comprendre 1 Je m'incline d'autant plus que je découvre une hauteur plus admirable '. » Après cette humble profession de foi, l'évêque d'Alexandrie commentait tout l'ensemble de la prophétie. Eusèbe ne nous a point conservé cette partie de l'œuvre de saint Denys. Il nous fait seulement connaître la conclusion de lïllustre docteur. «Certainement, dit-il, Jean est l'auteur de l'Apocalypse ; mais ce Jean est-il le même que l'Évangéliste ? La question ne me paraît pas résolue. Dans l'Évangile de Jean, l'auteur se désigne lui-même sous des traits qui le font reconnaître tout d'abord. Il se nomme tantôt : « le disciple que Jésus aimait ; » tantôt : « celui qui reposa sur le cœur de Jésus- Christ; » tantôt : « frère de Jacques; » tantôt : « celui qui a vu et entendu le Seigneur. » Mais, dans l'Apocalypse, l'auteur s'appelle uniquement : « le témoin de Jésus-Christ. » Cette désignatioQ n'est point suffisamment explicite. Il se pourrait donc que la prophétie fût l'œuvre d'un homonyme, également disciple du Seigneur, tel par exemple, que Jean, surnommé Marc, le compagnon de Paul et de Barnabe. D'ailleurs, il y a de grandes dissemblances entre le style de l'Apocalypse et celui de l'Évangile de Jlsan. L'Évangile n'est pas seulement irréprochable, au point de vue grammiitical ; il a de plus une élégance véritablement attique ; to;ji s'y enchaîne avec méthode, et la trame du discourN est suivio avec un art qu'on ne saurait méconnaître. Nulle trace d'idiotismes, de solécismes, encore moins de barbarismes, L'Évangéliste possédait évidemment, outre l'inspiration divine, une science

• fcuicD , llist. ecclen., lib. VII, cac. Xiv.

r.iiAi'. V. — iii.i;;.s.i-.:» 4!.'l

approfondie de lïdiome grec. Je cherche on vain ces qualités extrinsèques dans l'Apocalypse. Cela n'ôte rien sans doute au mérite de la prophétie, mais je remarque seulement qu'elle est rédigée en un grec moins pur, où les locutions étrangères ne sont j>as rar'^s. Il n'entre pas dans mon dessein de noter ici tous les idiotismes que je pourrais y relever. J'exprime un doute, je ne voudrais pas qu'on pût y voir une dérision •. » L'Eglise a prononcé sur la question qui paraissait douteuse au grand évêque d'Alexandrie. L'Apocalypse est bien réellement l'œuvre de rÉvangéliste saint Jean ; elle a pu être primitivement rédigée en hébreu, ce qui expliquerait les dissonances grammaticales qui frappaient l'évéque d'Alexandrie. La tradition catholique, dépôt suprême de la vérité religieuse, ne s'est pas plus trompée sur ce point que sur tons les autres.

26. Une erreur plus dangereuse que celle des millénaires vofioit de surgir dans la Lybie Cyrénaïque. Sabellius, né à Ptolémaïs, l'antique Barcé, était un génie subtil et intrigant, qui joignait à une certaine perspicacité dans l'intelligence un jugement assez médiocre et beaucoup d'opiniâtreté. Disciple de Noët , il avait puisé à l'école de ce sectaire les faux principes de Praxeas et de» Patripassiens sur le dogme de la Trinité. Il enseignait qu'il n'y u en Dieu qu'une seule personne, le Père, dont le Fils et l'Esprit- Saint émanent, à titre d'attributs ou d'opérations distinctes, sans constituer de véritables hypostases. Plusieurs évêques d'Afrique adoptèrent ces erreurs, et la nouvelle hérésie se propagea tellement qu'on n'osait plus donner à Jésus-Christ son titre de Fil* de Dieu. Saint Denys d'Alexandrie, en apprenant le péril de îa foi, multiplia les exhortations, les lettres et les efTorts, pour faire triompher la saine doctrine. Voici en quels termes il informait le Saint-Siège de toutes ses démarches. « La secte impie, qui vient de surgir dans la Pentapole, nu cosse -de proférer se( blasphèmes contre le Dieu Tout-Puissant, Père de Jésus-Christ; elle détruit la foi à la divinité du Ver!)e fait ehair, VUniçenitui, et t«

* Ettseb., But. eecles., Ub. Vil^ cap. xxv.

414 ro.NTiK.'C.vr m: sa;:.ï dli.Ws (:2.j 'J-iCU; .

preiaier né de toute créature ; elle altère essentiellement la noliou de rE?prit-Saint. Les deux partis en lutte à Ptolémaïs, ortbodoxes et hérétiques, m'ont écrit chacun de leur côté- Je vous envoie copie des réponses que je leur ai adressées. Autant qu'il était en mon pouvoir et que Dieu m'en a donné la grâce, je me suis efforcé de faire briller la vérité catholique dans tout son éclat,. J'ai eu des conférences publiques à ce sujet; enfin je travaille, selon la mesure de mes forces^ au maintien de la foi véritable '. » En effet, à partir de ce moment, le saint évêque d'Alexandrie insista plus vivement que jamais, dans ses traités et ses discours, sur la distinction des trois personnes au sein de l'auguste Trinité. La controverse devenait chaque jour plus ardente. Les textes de l'Écriture et de l'Évangile étaient cités de part et d'autre dans le débat. Saint Denys s'était servi de cette expression de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui disait en parlant de lui-même : « Je suis la vigne, mon Père est le vigneron. » — « Or, concluait l'évêque d'Alexandrie, la vigne et le vigneron, l'œuvre et l'ouvrierj ne sont point une même chose. Il y a donc une distinction entre le Père et le Fils. On ne saurait donc les identifier, ni les confondre, ainsi que le fait Sabellius. » Cet argument était solide. Cependant, comme louîe comparaisoji est nécessairement défectueuse en quelque point, celle du vigneron et de la vigne, appliquée à la distinction des personnes dans la Trinité, présentait une équivoque dangereuse. En pressant les termes, on pouvait y trouver une infériorité inacceptable entre le Père et le Fils. Celui-ci, représenté par la vigne, n'était plus qu'une créature du Père. Quelques docteurs égyptiens, en lisant les paroles de l'évêque d'Alexandrie, les comprirent en ce sens ; ils crurent que l'illustre patriarche avait eu l'intention d'enseigner que le Fiis était une créature, et qu'il ne le regardait point comme ô(jioo-jc7iû; ou consubstantiel au Père. — Ce terme de consubslantiel, qui soulèvera tant d'orages, est remarquable dans la bouche de simples fidèles, soixante ans avant le concile de i\icée. — On prit de là occasion d'accuser saint Denys dAlexaa-

* Euseb., Ilist. eccles., lib. VII, cap. vi.

CUAP. V. — HÉRÉSIES. ^r\i)

drie auprès du pape son homonyme. Le souverain pontife assembla à Rome (261) un concile qui condamnait à la fois les deux impiétés opposées, mais également criminelles, de ceux qui soutenaient la doctrine de Sabellius, et de ceux qui disaient que le Verbe avait été créé, fait ou formé, et qu'il n'était pas consubstantiel au Père. Le papa écrivit ensuite à saint Denys d'Alexandrie, pour qu'il eût à expliquer sa doctrine et à se justifier des erreurs qu'on lui imputait. Le patriarche d'Alexandrie répondit en protestant de sa foi rxn Verbe consubstantiel. Il expliqua, dans sa lettre au pape et dans un traité spécial, les raisons qui l'avaient porté à insister plus particulièrement sur les preuves de la distinction des pe; sonnes dans la sainte Trinité, pour répondre à l'hérésie de Sabellius, Sa justification fut complète, parce que son attachement à la vraie doctrine n'avait point varié, et plus tard saint Athanase se servait de son nom et de sa parole pour confondre les Ariens. 27. Plus redoutable que Sabellius, un nouvel hérésiarque dog- Pani fc

Samosate.

matisait alors en Syrie. G était Paul de Samosate , évêquo d'Antioche, dont nous avons précédemment fait connaître la mauvaise foi, les ruses déloyales et les sacrilèges entreprises *. Le monument le plus auguste de la tradition mutilé par sa main impie, les Constitutions Apostoliques frauduleusement altérées, cette œuvre de faussaire imprime à la mémoire de Paul de Samosate une flétrissure ineffaçable. De mœurs plus que suspectes, d'un caractère arrogant et altier, aimant l'éclat et le façte, l'évêque d'Antioche n'avait vu, dans la haute dignité dont il était revêtu, qu'un moyen de satisfaire ses passions. Il affectait le luxe des magistrats et des proconsuls romains ; sa chaire épiscopale ressemblait au tribunal des gouverneurs de province ; il voulait des applaudissements pour relever l'éloquence de ses discours. Ce qui contribuait à entretenir son orgueil, c'est la faveur dont il jouissait près de Zénobie, reine de Palmyre. Juive de naissance, cette princesse avait désiré être instruite de ïa religion chrétienne, et s'étaitadressée pour cela à Paul de Samosate. L'indigne évêque d'Antiocne

» Cf. tom. VI de cçtte Histoire, pag. 589-S93.

PONTIFICAT DE SAINT DENVS (i.")U-2G'J).

prétendait expliquer le mystère de l'Incarnation en admettant eji Jésus-Christ deux pei sonnes, ou suivant le mot grec deux hypostases, Tune, Fils de Dieu par nature et préexistant aux siècles, l'autre, fi}c de David, né dans le temps, et qui n'avait reçu le nom de Fils de Dieu, après son union avec le Verbe, que comme une Tille reçoit le nom de son souverain, une maison celui de son fondateur. Cette erreur, que les ariens devaient reprendre plus tard, fut vigoureusement réfutée par saint Denys d'Alexandrie. On retrouve partout ce grand homme sur la brèche, quand il s'agit de défendre la vraie foi. a Le Verbe s'est fait chair, disait le saint patriarche, sans division ni partage. On ne distingue point en lui àeux personnes, comme si le Verbe habitait dans l'homme et ne lui fût pas uni. Comment osez-vous donc appeler Jésus-Christ un homme distingué par son génie, lui vrai Dieu, adoré par toutes les créatures avec le Père et le Saint-Esprit, incarné de la sainte Vierge Marie, mère de Dieu ? » Le nom de Mère de Dieu, eeéroxoç, donné à la Vierge Immaculée par saint Denys d'Alexandrie, et con- 3rmé plus tard par le concile général d'Ephèse, n'était point nouveau dans l'Eglise. Saint Méthodius de Patare l'avait déjà employé ; sjrigène s'en était servi dans son Commentaire sur r Evangile de saint £uc, et, dans son Traité sur VE pitre aux Romains, ce grand docteur développait longuement les raisons qui l'ont fait donner à la sainte Vierge. Deux conciles, réunis successivement à Antioche (264-268), condamnèrent les erreurs de Paul de Samosate; mais leur auteur, en usant de subterfuges et en protestant de sa soumission, avait réussi à éviter un anathème nominal. Nous dirons plus loin comment nn troisième concile (269), tenu dans la même ville, le déposa solennellement et élut un autre évêque à sa place.

S IV. Lea Trente Tjrans.

Caractère ie Gaiiieu.

S.ipor •t Odenalb.

28. Avant de continuer la revue des hérésies qui semblaienw éclore de chaque point du sol catholique, il nous faut jeter un coup d'oeil sur les graves événements qui agitaient alors l'empire, et dont le contre-coup se faisait nécessairement ressentir

CIIAP. Y. — LES TRENTE TYUANà. 417

à î'Égîise. Nous avons déjà esquissé en peu de mots le caraotèra de Gallien, ce prince voluptueux; et cruel qui portait dans ses mairia débiles le sceptre du monde. Il s'était composé un sérail, à la façon des rois orientaux. Un chef des Marcomans, Attalus, lui avait céd5 sa fille Pipa, pour y tenir le premier rang. Gallien avait conclu le marché au prix d'une province. Les provinces ne coûtaient rien à ce débauché. En apprenant la révolte d'Alexandrie, il s'était contenté de répondre : n Est-ce que nous ne trouverons pas moyen de vivrî sans le lin d'Ég^-pte?» Antioche venait d'être reprise une troisiôrae fois par les Perses, a Tant pis pour les blanchisseuses, dit Gallien, elles n'auront plus de nitre ! » L'Asie approvisionnait alors de cette substance le monde entier. Un autre jour, un message apportait la nouvelle de l'insurrection des Gaules. L'empereur se mit à rire 6t dit à ses courtisans : « Croyez-vous donc la République ruinée, parce que nous ne pourrons plus acheter les étoffes fabriquées par les Atrebates? (Arras.) » Gallien, sans interrompre un seul instan!; ses plaisirs, recommençait ses exhibitions scandaleuses dans les rues de Rome, à la manière de Caligula et de Néron ; il bâtissaiè en feuilles de roses des réduits champêtres, et construisait des forteresses avec des fruits amenés à grands frais de tous les points du monde. Un empire ainsi défendu avait toutes]les chances possibles de crouler. Mais l'heure de la Providence n'était pas venue. L'empire fut sauvé par la vertu désintéressée d'un barbare. Odenath, chef d'une tribu arabe campée dans le désert de Palmyrène, était depuis longtemps l'allié des Romains. Il portait le titre de roi de Palmyre , et avait épousé cette fameuse Zénobie dont l'évêque d'Antioche, Paul de Samosate, s'était fait le complaisant théologien. Lors de la captivité de Valérien, Sapor, enivré de ses victoires, avait fait jeter dans le Tigre les présents que lui envoyait Odenath. ïl avait dit à ses ambassadeurs : « Si votre maître prétend obtenir de moi quelque faveur, qu'il vienne les mains liées derrière le dos se prosterner aux pieds de mon trône. Qu'il me demande pardon de ses anciennes relations avec Rome. A ce prix, je consentirai à lui faire grâce et à le laisser vivre dans les sables de son royaume. » Cetiii réponse de Sapor sent le barbare et serait désavouée par lo vni. 27

418 PONTinCAÏ DE SAIxNT DENYS (2o9-2Gl}).

plus mince des hommes cVÉtat. Il n'est jamais habile de réduire au désespoir un ennemi, si faible qu'il soit. Les diplomates de Sapor négligèrent cette maxime et ne tardèrent pas à s'en repentir.

29. Odenath ne pouvait plus compter que sur son courage et sur l'alliance des Romains vaincus. L'alliance de Gallien ne pouvait peser beaucoup dans la balance. Fort heureusement, le général des armées romaines en Orient, Ealista, valait mieux que son maître. C'était un de ces grands caractères qui savent allier à un sentiment profond de l'équité et de la justice administrative une fermeté à toute épreuve et une persévérance inébranlable. Sous un tout autre maître que Gallien, il fût resté le modèle de la probité et de l'honneur. Ecrasé par les forces supérieures de Sapor, Balista De songea qu'à ralher les malheureux débris de ses troupes. Il les réorganisait silencieusement, pendant que le vainqueur étalait aux yeux de l'univers le trophée de Valérien, l'ex-empereur, servant de marchepied à l'orgueilleux roi des Perses. On comprend facilement l'alliance qui s'établit entre Odenath et le générahssime romain. Les intérêts étaient les mêmes, et, des deux côtés, l'on ne respirait que la vengeance. Balista s'était attaché aux flancs de l'armée de Sapor. 11 la harcelait sans merci, évitant du reste de se commettre jamais au point d'avoir à livrer une grande bataille. Chaque étape abandonnée par le roi des Perses était immédiatement occupée par le général romain. La Syrie tout entière rentra ainsi au pouvoir de Gallien, lequel, nous l'avons vu, ne s'en préoccupait guères. Odenath s'était réservé un rôle plus décisif. Au moment où Sapor, franchissant l'Euphrate, rentrait en triomphateur dans la Mésopotamie, les troupes arabes, savamment échelonnées sur un terraia ; étudié d'avance et fortifié à loisir, infligèrent aux Perses une des j plus complètes déroutes dont l'histoire ait gardé le souvenir. Tout le trésor royal, enrichi par le pillage de la Syrie ; tout le sérail, etj il était nombreux ; toute la cavalerie persane, la mieux montée alors et la plas fameuse de l'univers, tombèrent aux mains de ce petit roi de Palmyrène, que Sapor avait naguères si cruellement )utragé. Ce fut un vred désastre pour le roi de Perse. 11 abandonna précipitamment Nisibe, Charres, toutes ses conquêtes anté-

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rieures, et fut assez heureux pour gagner la ville de Suze. Par une ironie de la fortune, comme disaient les Romains, mais plutôt par un secret dessein de la Providence, Odenath, qui aurait volontiers donné le trésor, le sérail et la cavalerie des Perses, pour délivrer Valérien, n'avait pu réussir à mettre la main sur l'impérial captif. Son triomphe manqua donc du relief le plus brillant. Dieu ne voi> lait pas que le persécuteur des chrétiens fût arraché à l'ignomv oieuse servitude de Sapor. Vainement Odenath, enhardi par la «iccès, alla mettre le siège devant Ctésipbon. Vainement il fit prisonniers de nombreux satrapes, dont il proposa ensuite l'échange contre l'ex-empereur. Sapor se montra inflexible ; il laissa égorger ses satrapes ; mais il garda Valérien. C'était l'unique conquête dont il pût se vanter aux yeux du monde, car tout le territoire précédemment envahi était redevenu romain.

30. L'évêque d'Antioche, Paul de Samogate, en flattant la reine de Palmyre, s'inclinait donc devant la puissance la plus universellement redoutée en Orient. Cette circonstance explique, sans la 'astifîer, la misérable conduite de l'hérésiarque. Combien de ces adorateurs du succès nous aurons encore à rencontrer sur la route des siècles î Quoi qu'il en soit, Odenath, grandi par ses triomphes, resta fidèle à l'alliance romaine. N'ayant pu délivrer Valérien, il demeura intimement attaché à son fils, sans prendre la peine d'examiner si ce fils était digne d'un pareil dévouement. Il n'en fut pas de même de Balista. Ce général sentait que l'empire n'avait peis de chef. Il voulut lui en donner un. « Je suis vieux^ disait-il, bientôt je ne pourrai plus monter à cheval. Il faut choisir un chef à cet empire qui s'écroule. » Ses soldats le comprirent; ils donnèrent la pourpre à Fulvius Julianus Macrien, l'ancien préfet du prétoire qui avait jadis déterminé Valérien à signer l'édit de la huitième persécution générale. Marcien se disposa dès lors à partir pour Rome, dans l'intention de détrôner Gaîlien. Balista devait rester en Orient pour y maintenir l'autorité du nouveau César. En réglant son itinéraire, Macrien s'était décidé à prendre la route la plus longue, celle de terre, qui consistait à traverser l'Asie Mineure, pour passer en Grèce, descendre ea lUyrie et arrt-

420 î-o>:t:f:cat de saint dents (259-269).

ver à Rome par l'Italie septentrionale. Ce plan lui permettait de s© faire reconnaître par un plus grand nombre de provinces et d'accroître sa puissance en la montrant à ses nouveaux sujets. Mais le proconsul d'Achaïe, Valens, affichait des dispositions hostiles. Macrien envoya un ci'étachement commandé par Pison, avec ordre de tuer le proconsul récalcitrant. Valens, informé à temps, réunit toutes les troupes de sa province, se fit proclamer empereur ; et quand Pison arriva en Thessalie, il y trouva une population toute dévouée au César Valens. Le lieutenant de Macrien crut sauver sa Vie en se décorant lui-même de la pourpre impériale, opposant ainsi majesté contre majesté. Valens n'en fit pas moins poignarder Pison ; et quelques jours après, Valens lui-même était massacré par ses propres troupes, dans une de ces émeutes prétoriennes que le plus futile prétexte suffisait à faire naître. Ces événements, fort imprévus, tournèrent à l'avantage de Macrien, qui voyait s'ouvrir devant lui la route d'Achaïe. Le succès des négociations qu'il avait entamées avec Odenath ne lui fut pas si favorable. L'époux de Zénobie avait positivement refusé de reconnaître l'usurpateur ; il avait déclaré qu'il demeurerait fidèle à l'alliance de Gallien. Dans cette situation, Macrien dut laisser des forces considérables en Orient sous le commandement de Balista, et partit lui-même, avec le reste de ses légions, pour aller conquérir les acclamations du sénat et du peuple de Rome. Il ne devait jamais les entendre. ,

wrratïoD 31. Ce qu'il venait d'essayer en Orient, Decimus Lselius Inge- ;

<îng^:,aiis nuus, gouvcmeur de Pannonie, l'avait tenté dans sa province. ;

fiej'iiiacuf. Brave guerrier, administrateur vigilant et probe, Ingenuus avait ; su conquérir l'affection des soldats et celle du peuple. Toute ' l'Illyrie le proclama empereur et vint se ranger sous ses drapeaux. Gallien, cette fois, s'arracha aux réduits voluptueux du Palatin, et, rrouvant dans sa colère un courage qui n'était pas dans ses habirades, se mit à la tête d'une armée formidable, pour aller châtier forgueilleux lieutenant devenu son rival. La rencontre eut lieu ians les plaines de Murse, en Pannonie; elle fut extrêmement san- .^lante. Un Dace, Manius Acilius Aureolus, qui commandait la cavalerie de GalKir., n.ca, p^r ^c ^ùIôuI pe?iOïiaeEe et l'opportunité

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de sa manœuvre, la victoire longtemps indécise. Les troupes illyriennes furent contraintes de plier. Bientôt la défaite prit les proportions d'une déroute, et Ingenuus, désespéré, se poignarda, de peur de tomber entre les mains d'un vainqueur impitoyable. La vengeance de Gallien fut ce qu'on pouvait l'attendre d'une âma aussi basse que cruelle. Il défendit de faire aucun prisonnier; soldats et habitants, tout fut passé au fil de l'épée. Il avait hâte de retourner à Rome étaler son triomphe au Capitole. En partant, il laissait au nouveau gouverneur de Pannonie les instructions suivantes : « Je ne serai content de vous qu'autant que vous aurez anéanti toute la population rebejle. Il faudrait étendre aux vieillards et aux enfants les ordres de massacre. On ne le pourrait peut-être pas sans compromettre les intérêts de l'empire ; du moins, faîtes tuer tous les hommes en état de porter les armes. Je vous ordonne également de mettre à mort quiconque aura mal parlé de moi. Déchirez, tuez, écartelez ; telles sont mes instructions écrites de ma propre main. » La main impériale qui signait de pareils ordres était celle d'un monstre. Dans cette extermination en masse de l'Illyrie, durent être compris un grand nombr© de chrétiens, martyrs inconnus, dont l'histoire n'a pas conservé la nom. Le refus de sacrifier à la divinité de César était un crima dussi énorme que celui d'avoir mal parlé de Gallien. Quoi qu'il en soit, les mesures sanguinaires prescrites par l'empereur furent exécutées avec une telle rigueur que les légions et les habir tants de la Mésie, redoutant pour eux-mêmes un pareil traitement,! se donnèrent un défenseur et proclamèrent un nouveau César^ Quintus Nonus Regilianus était, dit-on, issu du fameux Décébale,i roi des Daces, dont le nom avait jeté un si grand éclat sous Domi-» tien et sous Trajan. Regilianus avait hérité de la valeur et (Ic3 talents militaires de son aïeul. Valérien lui avait confié la défense des frontières illyriennes ; il s'était illustré par de aombreusea victoires sur les Sarmates. Sa promotion à l'empire ne devait cependant pas avoir un meilleur sort que celle de tant d'autrea Césars éphémères. Une sédition qui s'éleva dans son armée et qui commença parmi les barbares servant en qualité d'auxiliaires

ro^'TiFiCAT DE SAINT de:;y3 (£39-269).

eut pour résultat de faire perdre au petit-fils de Décébale le trône et la vie.

Mort 32. Telle était la situation politique et militaire dans la Mésie, la

do Jlacrien. . ,

Proriiotion Paunonie et 1 Illyrxe, lorsque Macrien y arriva, après avoir traeon liis. Tra- versé le Bospiiore et parcouru la Grèce en vainqueur. Aureolus,

hifon rie -, . r e ■, -, , . . ... ., , ,

Baiitta. ><ori 1 ancien gênerai de cavalerie qui avait si puissamment contribue a la victoire de Gallien contre Ingenuus , vint offrir la bataille à Macrien. Celui-ci avait sous ses ordres quarante-cinq mille légionnaires aguerris, dévoués, brûlant du désir de conduire leur maître au Capitole. Telles étaient du moins leurs dispositions, le jour oii le combat fut engagé avec un égal acharnement de part et d'autre. L'issue de cette première lutte ne fut pas décisive. Aureolus resta, il est vrai, maître du champ de bataille, et Macrien perdit quinze mille hommes. Mais, avec les trente mille qui lui restaient, celui-ci pouvait encore lutter avantageusement contre les troupes trèsaffaiblies elles-mêmes d'Aureolus. Plein d'ardeur et d'espérance, il vint donc une seconde fois engager le combat. En ce moment, ses soldats, leurs armes renversées, passèrent en masse dans le camp ennemi. Macrien et l'aîné de ses fils, ainsi abandonnés, supplièrent les derniers amis demeurés fidèles à leur cause de leur donner la mort. On leur rendit ce service suprême (mars 262). Ainsi finit, après un an de règne, le principal auteur de la cruelle persécution ouverte peir Valérien contre l'Église. Quietus, second fils de Macrien, était resté en Orient, sous la garde de Balista. A la nouvelle de la mort de son père, Quietus prit le titre d'empereur. Mais il avait peu de chance de le conserver longtemps. Les troupes victorieuses d'Aureolus pouvaient en quelques mois passer en Syrie, et anéantir la petite armée de Balista. Ce ne fut pourtant point de ce côté que se montra le périL Odenath, jusque-là engagé dans son expédition contre Sapor, revenait enfin triomphant. Il tourna immédiatement ses armes contre le César usurpateur, entra en Syrie, repoussa Balista et Quietus, et les assirgea dans la ville d'Emèse. Il se produisit alors une de ces trahisons ignominieuses qui soulèvent l'indignation, même après toutes les hontes et les turpitudes dont l'histoiro de l'humanité nous a tant de fois offert le spectacle.

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Balista comprît qu'il ne pouvait tarder à succomber dans une villa dénuée d'approvisionnements militaires et assiégée par une armée supérieure en nombre. D'un autre côté, il savait qu'Odenath so préoccupait uniquement de la personne même de Quietus, et qu'il cesserait la guerre si le rival de Gallien venait à disparaître. Un matin, le jeune fils de Macrien dormait dans son palais. Balista lui fit trancher la tête, et jeta ce trophée sanglant par-dessus les murailles d'Emèse, dans le camp arabe. Balista venait d'acheter la paix par ce crime. Odenath ne tarda guère à regagner son royaume de Palrayre ; et Balista, deux fois traître, se fit aussitôt proclamer empereur. Dans ces jeux sanglants de la fourberie humaine, il arriva plus d'une fois que les plus habiles J, même lorsqu'ils étaient les plus coupables, furent aussi le plus longterap'^ heureux. Rien ne démontre mieux, à notre avis, l'action de la Providence sur le monde, que les succès momentanés des pervers. Il faudrait, pour les entraver, une intervention directe de la maia de Dieu dans les affaires humaines, et par conséquent une manifestation immédiate de la divinité, qui paralyserait le libre essor de chaque individu, au profit du bien général. Or, telle n'est pas la loi du gouvernement divin. Il laisse les âmes aux mains de leur libre arbitre, et se sert des passions mêmes pour flageller ceux qui s'y abandonnent. Il en fut ainsi de Balista. Sa ruse perfide et cruelle lui réussit. Odenath accueillit le sanglant trophée comme un gage de paix. Il avait à peine regagné la frontière de ses états, que le traître Balista prenait la pourpre et se déclarait empereur. Trois ans iï porta sa couronne usurpée, jusqu'à ce que le roi de Palrayre, qui ne voulait point en appeler aux hasards d'un combat, vis-à-vi? d'un général si habile, le fît clandestinement assassiner par la main vénale d'un soldat.

33. Trebellius Pollio nous a seul transmis l'histoire de cette période agitée. Il lui a donné le nom d'ère des trente tyrans. Le nombre concret fut choisi par lui pour le nombre abstrait. Les usurpateurs ne dépassèrent pas celui de dix-huit. Peut-être n'avonsnous pas d'ailleurs la liste exacte de tous les ambitieux qui se décorèrent alors de la pourpre. Quoi qu'il en soit, le meurtre de

42 i ro.NTincAT dk saikt denys (239-269).

Balista rendait l'Orient à la légitime autorité de Gallien. Légitime est un mot plus expressif qu'il ne conviendrait. Car en somme, quelle était la légitimité de Gallien, fils de Valérien, lequel avait usurpé le trône sur Gallus ? Si le succès fat jamais un titre au pouvoir, ce fut à cette époque. Mais enfin, Odenath croyait à la légitimité de Gallien, et, ce qui est plus considérable, il lui était fidèle. Chose plus rare encore, Gallien fit effort sur lui-même et se montra reconnaissant. Il fallait que toutes les contradictions se rencontrassent à îa fois, en ce siècle bouleversé. R,arement on trouve de la reconnais >'ice, même chez les meilleurs princes. Gallien était un monstre; il fut reconnaissant vis-à-vis d'Odenath. Le ro: te Palmyrène fut nâZucié à l'empire, avec le titre d'Auguste et de -ésax'~; Zénobie, sa femme, fut déclarée impératrice ; et l'univers applaudit à cette récompense méritée. On frappa des médailles oîi -e vainqueur de Sapor était représenté traînant à sa suite les Perses chargés de chaînes. On disait partout : « Gallien n'a fait en )a vie qu'une bonne action ; il a comblé Odenath! » On le voit, la Reconnaissance était déjà une exception, dans les mœurs officielles jlu III* siècle. Cependant, Gallien mettant sur son propre compte Jes victoires remportées en Orient contre Sapor par son impérial collègue, et y joignant les heureuses nouvelles de la mort de Macrien, de Quietus et de Balista, voulut donner à Rome le spectacle d'un triomphe plus magnifique que tous ceux qu'on avait vus jusque-là. Le contraste fut d'autant plus piquant que Valérien n'avait pas encore cessé de vivre, et qu'il subissait toujours en Perse cette j-llreuse captivité dont tout l'univers s'entretenait. Les malheurs 1.U père ne devaient point retarder d'une minute les joies d'un fils dénaturé. On vit donc, dans la capitale du monde, cette grotesque tioufîonnerie d'une pompe triomphale, conduite par un empereur qui n'avait jamais mis le pied sur le sol de la Perse, et qui triom" phait des Persans. Des esclaves habillés en Sarmates, en Goths, erfrancs, en Perses, représentaient les diverses nations que Galliea aurait pu conquérir, s'il en avait jamais conquis aucune. Le qua- •'.;ige impérial, traîné par huit chevaux blancs, suivait cette mas- Litrado. Gallien, vêtu en Aj^oUon, r-nidait lui-même ses fougueux

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