CHAP. V. — LES TRENTE TYRANS. A'M
paya ce qu'il voulut, pour le décider à vider le territoire de î'empire. Ce fut durant cette glorieuse expédition que Gallien, faible contre les forts et cruel contre les faibles, donna l'ordre épouvantable de massacrer toute la population de Byzance. Il prétendait se venger ainsi de ce que cette ville avait, deux ans auparavant, livré passage à l'usurpateur Macrien et à son armée. Cet ordre de bon plaisir impérial fut exécuté , et Bysance dépeuplée resta ouverte aux nouveaux habitants qui voulurent s'y établir. Voilà ce qu'était le monde sous la domination des Césars païens ! Aujourd'hui certains littérateurs essaient de ressusciter cet idéal de gouvernement. Ils croient que la suprême félicité des sujets est en raison proportionnelle avec l'athéisme des lois. Ils s'imaginent que la suppression de l'élément religieux est le progrès final de toute nation bien constituée. Toutes ces théories sont démenties par l'histoire du passé, et ne produiraient que des désastres dans l'avenir, si jamais elles étaient complètement appliquées au gouvernement des peuples. Quoi qu'il en soit, le mouvement barbare, surexcité par ses propres triomphes, envahissait l'empire dont Gallien était toujours le chef nominal. Un roi des Alamanni^ Chrocus, à la tête d'une formidable armée, envahissait la Gaule. Les nuées de sauterelles qui s'abattent quelquefois sur nos provinces d'Afrique, peuvent nous donner l'idée de ce qu'était une armée barbare. Le sol en était couvert sur d'immenses surfaces : cela ressemblait non point à un campement militaire, mais à l'émigration en masse de tout un peuple. L'orage barbare vint fondre sur la cité des Lingons (Langres). Desiderius en était alors évêque. Ce nom gallo-romain, défiguré dans notre langue vulgaire par les équivalents : Didier, Dizier^ représentait à la fois celui d'un saint et celui d'un grand citoyen. A cette époque on n'avait pas inventé la moderne séparation de l'Église et de l'État. Desiderius, entouré de son clergé, était en prières lorsque Chrocus pénétra dans la malheureuse cité. Conduit devant le farouche vainqueur, l'évêque lui dit : « Prince, si votre cœur est accessible à un sentiment de clémence, sauvez la vie de tant de milliers d'hommes innocents et faites cesser le carnage dans une
■ville maintenant désarmée 1 — Ces paroles, prononcées en latîn, ne furent point comprises du roi barbare. Il fit signe qu'il n'entendait pas ce langage. Desiderius, sans se déconcerter, essaya de se faire comprendre par un geste plus éloquent. Inclinant la tête, il offrit sa vie pour raclieter celle de son troupeau. Chrocus compril alors et donna l'ordre à un soldat de faire tomber à ses pieds cette tête épiscopale, puis il ajouta que tous les adorateurs du Christ auraient à subir le même sort.
38. Chrocus, semant ainsi la dévastation sur son passage, pénétra dans le territoire des Arvernes. Près de la cité des Claromontani (Glermont), s'élevait un temple fameux dédié à Tentâtes, te Mars gaulois. Chrocus faisait la guerre à tout ce qui était riche ; il détruisit le temple de Tentâtes, et en pilla les trésors. Parmi les ministres du temple druidique se trouvait un gaulois , nommé Victorinus, qui professait contre le christianisme une haine implacable. Un pieux fidèle, nommé Cassius, avait réuni dans une bourgade voisine un certain nombre de chrétiens qui vivaient sous sa direction. Victorinus allait de temps en temps dans cette bourgade insulter par ses sarcasmes les disciples de Jésus-Christ. Mais un jour Cassius rencontra le prêtre païen; il lui démontra le néant du culte des idoles et le convertit à la foi. Chrocus fit massacrer toute cette chrétienté. Une légion de martyrs s'élança au ciel, de ce petit coin de l'Arvernie. Les saints Victorin, Cassius, Anatolien, Maxime, Liminius (vulgairement Linguin) reçurent en ce jour la palme immortelle. Leur nom et leur culte se sont conservés dans la fidèle province d'Auvergne. Au vu' siècle, saint Prœjectus (saint Prix), évêque de Clermont, recueillit les Actes de *eur martyre. Mais re^% Actes ne nous sont point parvenus et la mémoire des martyrs d'Auvergne ne nous est connue que par la tradition locale. Nous sommes mieux renseignés au sujet de Privatus (saint Privât), évêque de la cité gallo-romaine, dite Mimaiemis (Mende), la future Gabalum du moyen âge, capitale de la province Uccitanique de la Gaule, le Gévaudan moderne. Vincent de Beau- ♦ âis nous a conservé les Actes primitifs du saint évêque. Nous L' v.i.s luisons un devoir de les reproduire ici. « Au temps de Gai-